Voyages du regard. Les mers des Lusiades
p. 123-142
Texte intégral
1Sur une carte de l’océan Indien, attribuée à l’un des Reinel – une grande dynastie de cartographes du xvie siècle – on lit cette légende, à propos d’un groupe d’îles, en forme de poire, au sud de l’Inde : « le grand archipel qui fait grand peur car personne ne sait où débouchent ces îles1 ». Il s’agit d’« un grand archipel indéterminé représentant les vagues références au vaste archipel malais » dont on disposait vers 1510. Sur une autre carte portugaise, le célèbre planisphère dit « de Cantino » (1502), on trouve cette information, près de la côte nord-ouest de la péninsule malaise : « ici il y a des santals, des noix sèches, de la rhubarbe et des perles2 ». Non loin, Sumatra est décrite dans les termes suivants :
[…] cette île appelée la Toporbana est la plus grande île qui se trouve dans le monde et la plus riche en toutes choses s[cilicet] or, argents, pierres précieuses, perles, rubis très grands et fins, toutes sortes d’épiceries, soies et brocarts. Les peuples sont idolâtres et très dévoués ; ils traitent avec les étrangers ; emportent d’ici de nombreuses marchandises et en rapportent d’autres qu’on ne trouve pas sur cette île.
2D’autres légendes de l’atlas de Cantino font état de la même situation (il est parfois écrit : « il y a ici toutes les marchandises citées plus haut ») et une multitude d’autres : clou de girofle, musc, plomb, ivoire, « tissus très fins de soie et de coton », alun, figues sèches et raisins, cannelle, gingembre, encens, perroquets gris, singes de São Tomé, or de Sofala (et de Madagascar, de la Serra Liôa, de Quíloa, de S. Jorge da Mina, « d’où sont amenées, chaque année, à sa grande excellence le prince dom Manuell roy de Portuguall, douze caravelles chargées d’or ; chaque caravelle transporte, l’une dans l’autre, 25 mille poids d’or, chaque poids équivalant à cinq cents réaux »). Et encore piment, « dattes et bétail en nombre », laine, cuivre, safran, ambre, coraux, chevaux, amande, sucre, riz, laque, « et beaucoup d’autres marchandises ». Parmi lesquelles se trouvent les esclaves que le roi du Manicongo achète à São Tomé en échange de « choses de peu de valeur », et le roi du Portugal au Bénin, en Sierra Liôa, à Mina. La dernière légende, relative à l’île de Quíritiria, située le long de la côte de la Chine, fait l’énumération suivante : « Quiritiria est au nord à 19 pouces – à Qujritiria il y a quantité de soie, cire, musc, noix sèches, étoffes, Rubis et autres sortes de pierres précieuses ».
3La carte raconte la refondation du Portugal outre-mer, œuvre des découvertes. Elle raconte aussi les épaves du voyage, qui sont le prix à payer pour la fondation.
Cette terre [la terre neuve] a été découverte, sur mandat de son très grand et excellentissime prince roy dom Manuell roy de Portugall, par Gaspar sujet de la cour royale, chevalier de la maison du dit roi ; lequel lors de la découverte renvoya un navire avec quelques hommes et femmes rencontrés dans la dite terre et il est resté avec un autre navire et n’est jamais revenu et il est probable qu’il soit perdu et il y a ici beaucoup de débris de mâts.
4Des dessins émouvants gardent le souvenir des bateaux « perdu[s] dans la tempête », comme on le lit dans les légendes. Dans l’un d’eux, à l’image de l’Icare peint par Brueghel l’Ancien, les voiles de Bartolomeu Dias, de retour du Brésil à bord de la flotte conduite par Pedro Alvares Cabral, disparaissent dans les flots. La carte fournit également quelques descriptions ethnographiques et cite la Nubie, dont le roi « est maure et très ennemi des chrétiens », les idolâtres de Ceylan et Sumatra, des îles où « la population s’entre-dévore », et d’autres îles, « où il n’y a rien sinon des hommes très pauvres et nus ». De même dans la région de Veracruz, découverte par « pedralvares cabrall », « les hommes et les femmes vivent nus dans l’état où leurs mères les ont enfantés ».
5Les succès de la mission lusitanienne sont enfin exprimés. Ils sont politiques (« à Melinde le roi de Melinde est très illustre et très ami du roy du Portugall »), mais aussi religieux : le roi du Manicongo « fait prier le roi don Juã qui tient de [Dieu] qu’il lui envoie des frères car il voudrait se convertir au christianisme et le roy et la reine sont [devenus] chrétiens comme beaucoup dans leur royaume ». La représentation du Congo par une croix (on la trouve déjà sur des cartes de la fin du xve siècle), parfois située aux côtés d’une église ou d’un Africain à genoux priant à ses pieds, deviendra un topos de la cartographie portugaise. Les succès sont également militaires. Sur la carte de 1510, par exemple, la légende de Diu rapporte : « cette île est appelée Dyo où furent exterminés les Rumos [Rúmis] et beaucoup de peuples de la région par dom fo Dalmeida3 ».
6Les cartes contiennent des récits historiques et déploient le mouvement des découvertes, vers l’est et vers l’ouest. Elles sont des objets d’art, au même titre que, par exemple, les crucifix, les retables, etc. de l’art chrétien : des objets ayant une fonction qui n’est pas au premier chef artistique, mais dont la peinture s’approprie. Cette appropriation va bien au-delà de l’ornementation. Les cartes jouent à différents niveaux de la relation complexe entre abstraction et évidence, qui sont les deux pôles de l’œuvre d’art : j’entends par « évidence » un régime intensifié du sensible, et par « abstraction » la prise de distance par rapport à ce sensible, en quoi consiste l’effet premier de la représentation. De ce point de vue, les cartes réalisent en quelque sorte une présentation de l’activité artistique elle-même, car elles restituent le sensible comme tel (elles décrivent des paysages) par des procédés abstraits. L’abstraction permet ensuite que l’art communique – et d’une certaine façon il lui faut communiquer – avec toute autre pensée non sensible, ce qui ouvre vers une question redoutable : comment les formalismes des arts, les graphismes de la peinture notamment, sont-ils aptes à véhiculer des pensées abstraites d’une nature tout à fait autre que ces formalismes ? La réponse se trouve dans ce qu’il faudrait appeler la « vocation spatialisante » de la pensée abstraite et dans la sémantique qui lui est naturellement attachée. Elle serait le pendant, côté abstraction, de la fonction mimétique, côté sensible.
7Je n’ose pas m’aventurer plus loin. Dans les cartes que je vais commenter, cette pensée abstraite est double (et contradictoire, comme j’ai essayé de le montrer ailleurs), elle consiste en deux couples d’idées, refondation et conquête, voyage et découverte, qu’il faut considérer en un sens quasi kantien : dans l’imaginaire du xvie siècle portugais, nouvelle fondation du Portugal et voyage sont des valeurs « suprasensibles ». Les cartes sont aussi des symboles, tels que Kant les entendait. Tout ceci, abstraction et évidence, présentation et représentation, idée et sensible, se donne en même temps. Mais l’accent peut être mis soit sur l’un soit sur l’autre pôle. On passera du plus abstrait au plus évident.
LES PLANS DU REGARD ET LA POSSIBILITE DU VOYAGE
8La carte de l’océan Indien établie par Jorge Reinel vers 1510 est très particulière, y compris dans son élégant graphisme où le plus grand dépouillement côtoie une illustration tout en arabesques.
9Fig.35.
10En partant de l’extérieur vers l’intérieur, on y trouve quatre têtes de putti, personnifiant les vents, dans les coins du rectangle de la carte, deux échelles, une caravelle, un large cercle de roses des vents, d’autres navires et la représentation géographique de l’archipel proprement dite. Au centre, on repère une autre rose des vents, et, traversant la carte dans toutes les directions, un enchevêtrement de traits (les « lignes de vents ») et cinq cercles concentriques, entre la rose des vents centrale et le cercle formé par vingt-neuf roses des vents, interrompu en son sommet par trois points, alignés, d’intersection de rhumbs (les aires du vent sont trente-deux en tout). La lecture de la carte fait appel à des regards différents car ses éléments privilégient des valeurs différentes. Les têtes des putti soufflent les quatre vents mythiques : Notus, Aquilon, Auster et Borée. Les échelles et le cercle formé par vingt-neuf roses des vents, de différentes dimensions et constituées d’un nombre de pointes variable (huit, seize ou trente-deux), se situent sur le plan de la navigation, qui établit un pont entre le domaine mythique (les roses indiquent les vents) et le domaine géographique (les roses des vents guident les caravelles de la découverte).
11On pourrait s’arrêter là et considérer comme purement décoratif tout élément non strictement géographique. Ainsi, la rose des vents centrale (qu’on retrouve dans beaucoup d’autres cartes), le cercle extérieur des roses des vents (dont je ne connais pas d’autre exemple, que ce cercle soit interrompu ou non) et leur lien éventuel constitueraient un « effet de style ». On est dans l’impossibilité de prouver le contraire, bien que tout porte à croire que la carte met en jeu des éléments plus intéressants, que le cartographe en ait eu conscience ou non. Elle esquisse la protosyntaxe spatiale – perceptive, cosmographique – du programme des découvertes comme un possible. La carte désigne le sud comme aire du voyage et l’ouvre à lui. Le sens de la carte s’extrait de sa lecture formelle.
12Le cercle « encadre » la représentation, ou presque. Restent en dehors des poussières d’îles minuscules, à l’est comme à l’ouest, et d’autres îles mieux identifiées, parmi lesquelles, l’île d’Ascension dans l’océan Atlantique, Madagascar, Ceylan et Sumatra dans l’océan Indien. Le plus imposant des six navires qui sillonnent la carte d’ouest en est se trouve également à l’extérieur du cercle. On peut d’ores et déjà en déduire que la carte n’a pas qu’une fonction géographique : elle signifie également un témoignage historique et un appel. Le cercle des roses des vents dont les pointes délimitent des lignes de rhumbs entre deux vents (les roses des vents « incorporent » une boussole), met en évidence le savoir de la navigation et la cohérence d’un projet. Mais le voyage n’est pas achevé, les caravelles découvrent de nouvelles terres, élargissent l’horizon de la représentation et pointent même au-delà – vers l’extérieur de la carte : l’île de La Trinité se situe à la limite de la carte et passerait inaperçue si le blason aux cinq quines ne l’avait signalée, en la tirant pour ainsi dire vers l’intérieur. Les caravelles élargissent le cadre d’une manière soutenue.
13Les roses des vents sont des boîtes à surprises. Au sommet de la carte, le « collier » (comme je vais désormais l’appeler) s’interrompt. Il manque trois roses, dont les positions sont néanmoins indiquées par des points d’intersection de lignes de rhumbs, au pôle nord, à sa gauche et à sa droite. On compte ainsi trente-deux points d’intersection, dont trois restent inoccupés : c’est le nombre des lignes de rhumbs fixé par les roses des vents à partir du milieu du xve siècle4. Or – en sautant par-dessus la géographie de la carte –, les vents de la rose des vents au centre sont également au nombre de trente-deux. Et il suffit de regarder la carte pour se rendre compte que le collier est généré par les lignes de rhumbs issues des trente-deux pointes de la rose des vents centrale. En effet, le cœur de chaque rose des vents extérieure est placé dans le prolongement d’une de ces pointes, ce qui revient à dire que le collier forme également une seule rose de trente-deux vents. Par une admirable mise en abyme inversée, la carte se retrouve contenue dans l’énorme rose des vents que son centre produit. La carte se symbolise sous la forme d’une rose des vents, s’institue en tant que voyage virtuel (nous rencontrerons dans cette cartographie d’autres exemples de performativité, au sens des speech acts). Sa vocation n’est pas à proprement parler la description géographique.
14La rose des vents centrale occupe un statut assez extraordinaire, non pas parce qu’elle se place au centre de la carte (ce qui est une pratique courante5), mais parce qu’elle apparaît à la vue – on aurait du mal à croire que le cartographe ne s’en soit pas aperçu – comme la rose des vents qui manque au pôle nord, symétrique de la rose du pôle sud. Il s’agit bien d’un, ou de plusieurs effets perceptifs, abstraits et évidents à la fois. Une ligne verticale, qui divise la carte en deux (une partition « forte »), unit la rose du pôle sud, la rose de l’équateur et le pôle nord : la ligne suggère une relation interne entre les trois points. Les cercles concentriques qui vont en s’élargissant donnent une forme à la trame des lignes de rhumbs et, par un effet de perspective (rendu possible par la densité de la trame et par l’élargissement progressif des cercles), la superficie plane se présente comme une calotte qui se gonfle progressivement, jusqu’à se transformer en une demi-sphère. C’est la première raison qui fait que le pôle nord semble avoir chuté sur l’équateur. Mais tel n’est pas le cas des deux autres roses absentes, qui ne se trouvent en corrélation avec aucun point remarquable, aucune singularité sur le plan de l’équateur6.
15Pour le jugement perceptif, seule la rose des vents du pôle sud n’a pas son double au nord. Selon le principe visuel de dualité qui intervient maintenant, chaque rose des vents forme une paire avec une autre. La dualité organise les roses des vents verticalement et horizontalement, mais ce sont les longitudes qui comptent ici. L’alignement de la rose du pôle sud avec la rose du centre renforce l’absence de la rose du pôle nord : son emplacement est marqué comme vide, la carte donne à connaître qu’elle devrait y être et qu’elle n’y est pas. En revanche, les roses à gauche et à droite du pôle sud, reliées par des parallèles, longitudinalement, semblent se placer presque dans l’alignement des roses des vents situées plus haut alors qu’en réalité ce sont les points d’intersection autour du pôle nord qui leur correspondent. C’est parce qu’ils sont inoccupés, vides, que le regard est attiré par les roses voisines d’un côté et de l’autre. Pour le regard, ces points ne sont pas marqués, contrairement au pôle nord. En se déplaçant involontairement vers les roses voisines, le regard ne les remarque pas, ils sont tout simplement ignorés. Ce qui ne saurait se produire dans le cas du point désignant le pôle nord : équidistant des roses à gauche et à droite, il ne s’associe avec aucune d’entre elles (les points de l’un et de l’autre côté arrêtent d’ailleurs le regard, qui ne les transpose pas spontanément). Géométrique mais également perceptif, l’alignement central des roses est souligné et souligne ainsi l’absence du pôle nord. À l’inverse, l’obliquité de la ligne que le regard construit entre les roses à gauche et à droite du pôle sud et les premières roses autour du pôle nord apparaît comme atténuée, et atténue dans la même mesure l’absence des roses aux points d’intersection à gauche et à droite du pôle nord. Les roses qui les suivent se présentent comme des doubles symétriques des roses disposées à gauche et à droite du pôle sud. Géométrie et perception ne coïncident donc pas ici, puisque le regard n’éprouve pas comme significatif le manque de deux roses aux points d’intersection. Il reste cependant à expliquer pourquoi le cartographe ne les a pas dessinées. La tentation est grande de voir dans l’ouverture ainsi créée une autre indication de l’inachèvement de la découverte.
16En résumé, la « grammaire du regard » fait que la rose des vents au centre apparaisse comme le pôle nord manquant (« effet calotte sphérique »). Deux cartes se présentent simultanément à notre regard : la perception plane et une perception sphérique dans laquelle le globe terrestre se projette, plonge dans son hémisphère sud. Le monde de l’océan Indien contient la terre entière, comme le suggère par ailleurs le fait que sa géographie n’enregistre rien au-dessus de Jérusalem, bien que la carte enregistre des parallèles qui lui sont supérieurs, jusqu’au pôle nord7. En enveloppant la géographie, la carte génère encore, à partir de son centre, la rose des vents qui l’englobe : la carte se donne à voir comme une rose des vents, elle s’autodésigne en tant que système d’orientation, elle se met au service des caravelles de l’océan Indien et de l’Atlantique Sud.
17De bonnes raisons président à cette étrange cosmographie. Pour savoir qu’il a découvert quelque chose de nouveau, le navigateur a besoin d’un référentiel : un point d’où il partira et où il reviendra – dans cette carte, il se dirige vers le sud et vers l’est. Or, le pôle nord est le référentiel des boussoles consubstanciées dans les roses des vents. (Sur la carte, le nord est expressément indiqué soit par des petits dessins ressemblant aux pions des échecs – comme un raccourci des fleurs de lys habituelles – placés sur la pointe supérieure des roses des vents, soit par un gros point. ) Le déplacement du pôle nord vers le centre de la carte, sur l’équateur, symbolise l’entreprise des découvertes. Le destin se joue dorénavant dans l’hémisphère austral, les jeux cosmographiques du regard corroborent le sens de l’histoire. L’équateur est la référence du voyage, qui se déploie en direction du sud8.
18Cette suggestion est renforcée par les cercles concentriques compris entre la rose des vents centrale et le collier des roses des vents9. Ils participent également à la symbolique des découvertes. Si on les observe sur le planisphère, ils indiquent pour ainsi dire directement le mouvement de l’expansion, dans tous les sens. Si on les observe à partir de la rose des vents centrale en tant que pôle nord rabattu sur l’équateur, les cercles seront des parallèles (des latitudes) toujours plus amples – jusqu’au dernier, le collier, qui constitue alors le bord du plan équatorial de la sphère terrestre… lequel coïnciderait avec le plan du pôle sud du planisphère ! Fidèles à la géographie traditionnelle, d’autres cartes, par exemple la mappemonde circulaire de l’Atlas Miller (1519), ont inventé une terre australe qui dessine un large demi-cercle – l’innominé mundus novus par lequel l’Asie communique avec l’Amérique du Sud10 – qui est partie intégrante d’une ceinture de terre bordant toute la carte le long de son périmètre.
19En un mot, l’expansion (lecture plane) se fait vers le sud (lecture sphérique). Une dernière confusion optique combine les deux lectures. En raison de l’ouverture, en haut, qui s’oppose à la continuité des roses des vents situées en bas, en raison d’une Afrique qui pèse sur son extrémité (sur laquelle les villes paraissent tomber) et pointe vers le sud, en raison encore des masses de dessins disposées obliquement et verticalement (la mer Rouge, les sols des villes dessinés comme des étages d’un même édifice, Madagascar, les trois navires au sud et un autre au sud-ouest), la lecture plane se fait vers le bas, elle est attirée par le sud. Le Nil lui-même semble s’écouler du gros point noir, dans son embouchure, vers la fine pointe qui disparaît en Afrique centrale, où il est supposé avoir sa source.
20Un autre élément traverse partout la carte : les rhumbs. Ils sont plusieurs centaines : le bord inférieur de la carte est, à lui seul, traversé par environ cent quarante de ces rhumbs. Ils indexent des possibilités, des directions pour la navigation. Le paysage des rhumbs est structurant mais aussi inventif. Ils semblent unir les pointes des étoiles ; on les suit en un sens, puis en sens inverse, d’une rose des vents à l’autre. Ils fonctionnent alors comme des références mutuelles qui se garantissent réciproquement. On dirait aussi que l’assurance et la prolifération des traits – sur certaines cartes, comme la carte méditerranéenne de l’Atlas Miller, l’enchevêtrement est parfois inextricable – donnent « corps », réalité à l’espace, en faisant oublier que les rhumbs sont imaginaires. Comme, par ailleurs, il convient qu’ils le soient.
21Les rhumbs inventent le futur par la découverte de l’inconnu que les légendes répertorient. Si les roses diffèrent entre elles de par leur dimension, leur forme et le nombre de pointes, les rhumbs ne se limitent pas à les réunir : ils ouvrent vers l’indéfini, traversent les roses des vents et se prolongent vers l’extérieur de la carte. L’horizon ne se refermera plus. Ils procèdent également à l’occupation de l’espace inoccupable de l’océan. On est impressionné dans cette carte par la petite part réservée aux terres et par l’étendue de la mer. Au nord, Jérusalem est indiquée par la croix des templiers figurée sur un drapeau hissé au sommet d’un château. À l’ouest, le cartographe révèle son ignorance en ce qui concerne la côte occidentale (qui ne commence qu’au « royaume de Manicongo ») et l’intérieur de l’Afrique. À l’est, il ne s’attarde que sur la côte occidentale de l’Inde. La terre n’interrompt pas les lignes qui la croisent ; comme s’il s’agissait encore de l’océan, la matière de la carte réside dans la toile de ses rhumbs11.
22Les fortifications et les villes, désignées par des rubans dessinant des arabesques raffinées qui semblent relever d’une sémiotique propre se superposant à la carte, les légendes microscopiques et les inscriptions toponymiques contribuent au même effet de déréalisation. Le cercle au milieu du Nil délimitant une île (Meroe12) induit l’impression d’un simple trou. Une haute forêt, représentée à une échelle encore plus différente que le reste, recouvre la montagne de la Table, qui deviendra plus tard le géant Adamastor des Lusiades de Camoens. Le sol des cités met en évidence la vacuité de l’intérieur des terres, et les îles elles-mêmes ne sont pas nombreuses. L’eau est l’élément primordial de cette carte, une eau immatérielle, sans bords ni effets de contour – le dessin très peu appuyé de la côte rend presque indistincte la frontière entre mer et terre –, sans profondeur ni singularités, comme il ressort a contrario des vagues sous les caravelles (ce topos redouble ici de force). Son immatérialité la fait se confondre avec l’air. Un dernier regard sur le collier des roses des vents transforme alors chacune d’elles en une étoile au sens propre, et le collier en firmament. De ce point de vue, le cercle des roses des vents reproduit le ciel des étoiles fixes, le huitième orbe céleste.
23À l’océan Indien se joignent les vagues de la mer Rouge et du golfe Persique – vastes taches qui détonnent par rapport à l’uniformité de l’océan – et le Nil immense, s’étirant comme une fissure ou un serpent. La mer telle qu’elle ressort de cette carte est la mer en tant que possible, célébrée par l’appareil nautique qui permettra d’accomplir le voyage : les caravelles et les vents qui les font avancer, les roses des vents, les échelles et, en traversant la carte du nord au sud, le méridien gradué qui enregistre la détermination astronomique des latitudes. La mer Rouge s’ouvre pour le laisser passer, comme elle s’est jadis ouverte pour Moïse et son peuple. Tout comme pour Moïse – ou, si l’on veut, en prolongeant son voyage – le périple a pour but une refondation. La Jérusalem chrétienne domine l’ensemble de la carte, le Portugal la représente. Pour dissiper tous les doutes, un petit pavillon de la caravelle au sud de la ville du Cap, à la verticale de Jérusalem, reproduit la croix des templiers. Deux autres navires, dans les océans Atlantique et Indien, arborent l’étendard des quines, qui commémore l’occupation de la terre et de la mer.
ACTUALITE DU REGARD OU LA SYNTAXE DE LA CARTE
24Le célèbre Atlas Miller propose une interprétation du voyage en termes d’actualité et non plus déjà de simple possibilité : une actualité qui, sémantiquement, serait une sur-réalité. Il s’agit d’un groupe de onze cartes (celles de l’Afrique et de la péninsule Ibérique ont été perdues), attribuées à Lopo Homem et aux Reinel (1519)13. Elles correspondent aux mers des Lusiades. Les cartes de l’Europe du Nord, des Açores, de l’océan Atlantique et de la mer Méditerranée, de Madagascar et de l’océan Indien Sud contiennent les routes décrites par Camoens et Vasco da Gama au roi de Melinde. Les découvertes « futures » des Portugais, rapportées par Tétis dans le poème (Camoens commet un anachronisme délibéré, car lorsqu’il raconte le voyage de Gama, les découvertes sont terminées) se retrouvent sur la carte du Brésil et de l’océan Atlantique central, sur la carte atlantique, la grande carte avec l’Arabie, l’Inde, etc. , les cartes de l’Insulinde, des Moluques et du Magnum golfum chinarum. La carte de l’Inde contient les faits que la Nymphe narra avant Tétis dans l’île des Amours. Comme dans la machine fermée du monde selon Tétis, l’ensemble de ces cartes raconte un monde où la découverte est faite ou en voie de se parfaire14.
25À l’instar des Lusiades, l’Atlas Miller contient une syntaxe, et c’est la même : une actualité qui se décline par des modes également coïncidents. Les cartes se construisent par le biais d’une ostension aux dimensions multiples. Les Lusiades mettent en évidence le voyage, souligne de façon exemplaire le en cours du progressif aspectuel. L’Atlas Miller en témoigne graphiquement et dit aussi que le processus du voyage tend à une effectivation qui, avant d’être conquête et empire, est une victoire du regard sur la distance et l’inaccessible. Dans la matérialité de la carte, elle s’exprime par une occupation du regard, qui actualise les possibilités entrouvertes par les lignes de rhumbs. Terres et mers sont remplies de choses.
26Comme dans les Lusiades, l’ostension s’accompagne ici d’un effet de première personne. À la manière des peintres vénitiens qui lui sont contemporains, Pedro Reinel appose, en lettres capitales, sur deux cartes : « Pedro Reinel m’a faite15 ». La carte parle en nom propre, s’adresse au lecteur/spectateur et conte ce qu’elle donne à voir, dans une modalité d’ekphrasis plus forte encore que celles des Lusiades. La monstration s’accompagne d’une performation, car la carte met en mouvement ce qu’elle raconte. Elle dit, par exemple :
Moi, carte faite par Pedro Reinel, je suis le lion entre la Serra Liôa et la Mina, qui tient debout le drapeau portugais. Ce lion n’est pas qu’une représentation iconique faite par le cartographe suivant les conventions de l’art, livrant la légende « hic sunt leones ». Le cartographe m’a voulue vivante, de sorte à authentiquer et à donner vie à l’image, je suis la transfiguration de l’icône en lion-roi, le symbole abstrait de la majesté portugaise16.
27Il n’y a pas dans l’Atlas Miller de légendes d’autoprésentation mais seulement l’appareil habituel de la deixis. On n’exagérera pourtant pas en prétendant que les caravelles se présentent à la première personne. Car en même temps qu’elles contribuent à la signalétique du « en cours », elles sont les personnages mêmes des cartes qui doivent alors être regardées comme des tableaux. Elles constituent en premier lieu le sujet du voyage. Dans l’ordre des cartes proposé par Armando Cortesão, la trajectoire des caravelles coïncide avec les étapes des Lusiades : Europe, Atlantique Nord, Afrique, Inde et Orient, Brésil – en plus de la première carte, la mappemonde, et des dernières, Antilles et Amérique du Nord, cartes méditerranéenne et atlantique. Les cartographes et Camoens suivent l’ordre des découvertes, l’histoire guide la géographie. Sur la carte de l’Europe, à l’ouest de l’Irlande, une colonne de caravelles occupe la mer dans sa totalité. Elles se présentent comme quittant l’Europe. Elles sont grandes, leurs voiles sont arrondies par le vent, moins cependant que sur la carte suivante – l’effet est sans doute renforcé par l’absence de la page de droite qui concerne l’Hispânia. Trois nefs, gonflées au point d’exploser, envahissent cette carte, et le vent agite les flammes. On trouve ensuite sur la carte de Madagascar, en direction de l’Inde (les poupes sont au premier plan), deux caravelles poussées par le vent, qui se distinguent des bateaux arabes qu’elles laissent en arrière. Sur la carte suivante elles sont plus proches de l’Inde et leurs voiles sont encore plus bombées. Mais leur présence en Extrême-Orient se fait plus discrète, car elles ne sont plus les seuls occupants de l’océan. Elles retraversent ensuite l’Atlantique, allant et revenant du Brésil. Sept caravelles, toutes voiles déferlées, dominent la carte, et celle-ci l’indique : elles se placent sur quatre plans signalés par des latitudes importantes (équateur, tropique du Capricorne nommé « Cancer » sur la carte, parallèles délimitant des « climats »). Remarquons enfin que les bateaux des deux dernières cartes (mer Méditerranée, mer Rouge, golfe de Biscaye et carte atlantique), à l’exception de celle concernant la mer Caspienne, sont tous des caravelles.
28Les caravelles sont des créatures du vent, qui leur donne corps, force, présence, vitesse, détermination. La haute mer les fait passer de la puissance, avant de prendre le large (songeons à leur faible volume à terre), à une actualité imparable. C’est leur posture qui les personnifie encore le mieux : elles sont pour la plupart, y compris les plus grandes, tournées vers nous, comme un visage qui montre toujours le même visage. Plus exactement, elles tournent vers nous la croix du Christ inscrite sur leurs grandes voiles (à l’inverse, le croissant musulman se trouve imprimé sur la face intérieure des voiles des bateaux indiens). Cette personnification – car tel est l’effet produit, qu’on le compare, par exemple, avec la discrétion des quines sur la carte de 1510 – se constate avec netteté sur la carte des Açores.
29Fig.36.
30Les positions des caravelles ne sont pas les mêmes. La première, au second plan, se tourne vers l’Amérique, l’autre, au troisième plan, vers le Sud et la troisième, au premier plan, vers le nord-ouest et nous montre sa poupe. Mais les énormes croix imprimées sur les voiles des deux premières se trouvent au premier plan. Orientées vers le lecteur de la carte, elles empruntent aux bateaux la même frontalité, comme s’ils s’adressaient tous deux à lui. Il en va de même pour la troisième caravelle, au premier plan, dont la grande voile n’est pas au premier plan : c’est une seconde voile triangulaire à l’arrière, que le cartographe a jugé nécessaire de montrer – si elle n’apparaît pas sur les autres caravelles, elle aurait été visible sur la caravelle se dirigeant vers l’ouest (nous la voyons sur la carte du Brésil et de l’Atlantique central). En outre, sur la grande voile déferlée à la proue, la croix, de par sa taille et sa largeur, auxquelles s’ajoute l’orthogonalité de ses branches, annule presque visuellement la poupe, moins prégnante que la jonction des autres données perceptives. Dans le regard du spectateur, cette orthogonalité reproduit également l’orthogonalité des croix au premier plan des autres caravelles, l’identité patente des deux premières s’étend à la troisième. Réciproquement, celles-là sont ramenées au premier plan du regard, où se trouve celle-ci. Il se produit de la sorte un effet global d’association, les trois caravelles formant un triangle presque équilatéral qui navigue sur un plan unique en notre direction, annonçant son identité lusitanienne. Immenses, ce sont elles le sujet de la carte, et non les minuscules Açores, comme le voudrait la logique géographique. Si besoin était, cette carte prouverait à elle seule que la fonction des caravelles n’est pas décorative.
31Cette identité lusitanienne qui s’autoprésente n’est pas moins marquée sur la carte du Brésil. En des positions variées, sept caravelles arborent les croix du Christ (deux ou trois par caravelle) au-devant de notre regard, y compris celle au premier plan, en bas à droite, dont la poupe se trouve également au premier plan. Ici, c’est la voile qui est soufflée vers l’arrière et semble se placer sur le plan vertical de la poupe. En outre – ce ne serait pas nécessaire, car le premier effet suffit à obtenir la frontalité –, le cartographe laisse entrevoir les croix de la seconde grande voile et de la voile arrière. Cette carte, qui est une apothéose de la croix du Christ17, proclame « Moi, caravelle portugaise, j’avance en direction du regard qui regarde les navigateurs » – le regard de Camoens.
32Fig.37.
33La carte avance vers le regard et lui présente les découvertes des navigateurs. L’ostension, une valeur de l’évidence largement documentée dans les Lusiades, définit le régime de l’Atlas Miller18. La toponymie, l’iconicité des images dont la profusion est extraordinaire sur les cartes de l’Orient, la richesse des légendes, les drapeaux et les écus donnent à voir la géographie et l’histoire, les coutumes (des anthropophages dans un archipel au sud de l’Inde, des Indiens chasseurs et bûcherons au Brésil), des plantes et des animaux, la religion (Jérusalem chrétienne et La Mecque), les formes politiques (des rois trônant sur les îles chinoises), le commerce maritime. Le bestiaire mythique s’efface devant un réel assez puissant pour mobiliser entièrement l’imagination. Il se résume à la présence d’un griffon et d’un dragon ailé en Chine, et à un lion à la tête d’homme et un autre dragon au Brésil qui, furieux, semble reculer vers l’intérieur, comme s’il comprenait que la réalité de la carte l’a définitivement délogé de l’esprit des hommes. On ne force pas l’image, la légende traduit avec éloquence le pouvoir de suggestion des nouveaux mondes :
Cette carte est celle de la région du grand Brésil et en son nord elle est en contact avec les Antilles du Roi de Castille. Quant à ses habitants, ils sont basanés. Sauvages et très cruels, ils s’alimentent de chair humaine. Ce même peuple manie, de façon remarquable, l’arc et les flèches. Ici [il y a] des perroquets multicolores et de multiples autres oiseaux et bêtes monstrueuses. Et on trouve de nombreuses espèces de singes et il pousse en grande quantité l’arbre qui, appelé « brésil », est considéré comme propre à teindre les vêtements avec la couleur de pourpre19.
34La carte décline cette légende – arbres très hauts, Indiens affairés, perroquets et autres oiseaux (volant, perchés sur des troncs d’arbres, posés sur le sol, sur des rochers ou sur les rives d’un fleuve…), un Patagonien géant et un lion ou un grand félin, un singe méditatif, un autre grimpant à un arbre, des îles semblables à des rubis et à des saphirs remplissant les criques, une toponymie aussi exubérante que le découpage de la côte20.
35L’admirable carte maniériste du Brésil, de la région andine et des Antilles de Diogo Homem (1558) souligne encore mieux ce réel enchanté. Les géants sont ici deux chasseurs préhistoriques vêtus de peaux, et le félin deux lions superbement stylisés (l’un des deux a un visage d’homme et nous regarde avec gravité) ; les deux perroquets de la carte se cachent, il nous faut les chercher. Les Indiens chassent et coupent le bois brésil. Ils s’adonnent aussi à un banquet anthropophage – une inscription explique : « cannibales ». Dans l’ethnographie de la carte, un campement minier des Andes représente le troisième stade de l’humanité. Une baleine ( ?) gigantesque se promène tranquillement à travers le golfe des Antilles et un monstrueux poisson des mers du sud surgit à la verticale, en soufflant. Les devises elles-mêmes se transforment, deux caravelles ridiculement petites (il s’agit ici de ce qui a déjà été découvert, non de la découverte) se perchent sur les vagues qui les emportent, les rubans et drapeaux portugais et castillans ébauchent de capricieuses volutes, la petite croix du Christ sur les roses des vents qui pointe vers l’est n’est presque pas visible. Un mundus novus s’intercale entre une terra argentea et la terra incognita où habitent les géants. La représentation de l’Amazone, insignifiante sur la carte des Reinel, est plus extraordinaire que tout le reste. Elle est un gros serpent ondoyant qui traverse le continent des Andes à l’Atlantique. Les vagues de l’estuaire forment une tête à laquelle ne manque pas même la langue ; elle ressemble à la tête d’un dragon. Les îles couleur rouge et perle semblent avoir été littéralement avalées par le bleu foncé de l’ondulation du fleuve. C’est la sémantique de l’inquiétante étrangeté des Lusiades, l’impalpable présence du mystère.
36L’ostension se fait encore par des modes plus essentiels, qui fusionnent les différents éléments de la syntaxe du voyage. La carte exhibe et indique le en cours et l’occupation des terres découvertes par le regard. Le vent pousse les caravelles vers l’avant, elles naviguent sous nos yeux et leur parcours devient durée. Nous les voyons quadriller l’Atlantique et la Méditerranée, partager l’océan Indien avec les bateaux arabes, indiens, chinois. Le mouvement du voyage se transmet aux choses, les cartes vibrent.
37Outre les bateaux (treize en tout !), la carte de l’océan Indien donne à voir des chameaux et un lion marchant au pas, un cavalier en furie, des Indiens en lutte, des oiseaux qui pourraient être du paradis (nous les distinguons de plus près sur la carte de l’Insulinde) tombant peut-être morts du haut des arbres, comme ceux des Lusiades. De même, les îles du Sinus gangeticus tombent de l’estuaire du Gange, comme si celui-ci les crachait, et le grand archipel multicolore au premier plan paraît sortir d’une corne d’abondance. La profusion des couleurs et des formes convie le regard à se déplacer incessamment, sans se fixer sur une vue panoramique. Le frémissement parcourant la carte résulte de mille petits mouvements – les désajustements d’échelle entre formes contiguës, le pointillé des îles et des bancs microscopiques, le dentelé des côtes, les tourbillons enroulés des vagues –, mais aussi des déséquilibres des composantes d’un même système : les archipels sont des masses qui se désagrègent (Leibniz dirait « des agrégés de monades sans lien substantiel »), le large océan Indien se resserre dans la mer Rouge et le golfe Persique ; ou il résulte peut-être de l’interaction des systèmes. L’archipel des anthropophages au premier plan est la forme symétrique inversée et trouée de l’Inde, dont le Gange et son estuaire constituent une sorte de radiographie, également symétrique et inversée. À l’inversion et à la symétrie s’ajoutent ici, avec des valeurs visuelles contrastantes, la contiguïté de l’Inde et du golfe, et l’opposé plein/vide (en principe !). Remarquons encore la danse des écus et des étendards, dans l’amas mi-ordonné mi-désordonné des rubans, des renfoncements, des bateaux, des cours d’eau ; ou dans le conflit entre éléments verticaux stabilisateurs (rangées d’arbres, villes, murailles, coupoles, donjons) et formes obliques (archipels, détroits, mer Rouge, golfe Persique, étendards, rubans). On pourrait continuer indéfiniment21.
38Fig.38.
39Les lieux signalés sont les haltes des navigateurs, l’écu portugais le rappelle sur toute la carte. L’actualité non parachevée du voyage est ostensiblement indiquée par les lignes de rhumbs (dans les Lusiades le progressif aspectuel énonce directement le même « en cours »). Elles sont à présent des lignes du regard sur les choses, la réalité des parcours virtuels tissés par les roses des vents. Le voyageur muni de la boussole s’oriente à l’aide des rhumbs que la carte réinventera, et occupe par le regard ce que le voyage lui révèle. Mieux une région sera connue, plus il y aura de lignes de rhumbs, comme si la carte copiait la réalité. La carte méditerranéenne contient trente-cinq faisceaux de lignes de rhumbs, alors que sur les autres cartes ils ne sont pas plus d’une dizaine.
LA SUR-RÉALITÉ DU REGARD
40Il n’y a pas dans l’Atlas Miller les conflits des Lusiades entre la syntaxe du voyage et la sémantique de la fondation (exprimée uniquement par des écus et des drapeaux), mais les valeurs sémantiques du voyage sont moins aisément conceptualisables que dans le poème de Camoens. Le regard n’est pas, comme le mot, signifiant en soi. En revanche, les valeurs des cartes sont bien celles des Lusiades et elles permettent de capter le mode primitif de ce que dans les Lusiades on a nommé « étrangeté de l’expérience », « inquiétante étrangeté », suivant la traduction habituelle du unheimlich de Freud22. Dans le contexte présent la meilleure traduction est assurément la traduction littérale : unheimch est le non-familier, le familier rendu non familier, étranger, et se charge ainsi d’une réalité pour laquelle il n’y a pas de mots. Il n’est pas un fait de langage et la perception ne l’enregistre pas, il s’agit d’un excédent, d’une seconde réalité. La surréalité de l’Atlas Miller équivaut, en termes de représentation (encore faudrait-il qu’elle soit quelque chose de représentable), à l’étrangeté de l’expérience dans les Lusiades23. Les cartes font immédiatement percevoir la nouveauté perturbante de la découverte. Son secret réside dans une surcharge de présence, « excessive » par rapport à la perception, qu’on peut appeler « aura » de l’individuel ou individu intensifié24. Le champ des possibles et l’actualité de l’occupation se complètent par l’investissement du regard dans les choses que la carte exhibe. Pour qu’il y ait présence – pour que l’effet de présence se produise – il faudra isoler l’individuel, car seul le concret individualisé possède une présence. En les subordonnant à un principe de « localité », Christian Jacob a remarquablement détecté dans l’Atlas Miller les processus par lesquels cette présence s’obtient : absence de perspective et d’échelle (comparons le guerrier d’Arabie aux villes situées à sa gauche et à sa droite), primauté du qualitatif sur la relation et de la juxtaposition sur la structure, mémoire d’un « local » décontextualisé, qui est la loi de composition de l’Atlas25. Le Patagonien de la carte du Brésil est un exemple en miniature de la manière dont s’opèrent ces stratégies. Sans commune mesure avec le paysage environnant (la Patagonie est le pays des géants), agenouillé, les mains au sol et une couronne de plumes sur la tête comme les Indiens du Brésil figurés plus haut, il évoque l’existence tribale et la solitude d’un hapax (alors que les Indiens sont sept : trois chasseurs et quatre bûcherons), il suggère l’obéissance à un rituel et l’animalité (il se trouve d’ailleurs dans l’axe vertical du lion debout sur ses quatre pattes et du dragon accroupi). Il nous regarde, comme s’il tentait d’établir un contact improbable. Le mystère qui l’entoure vient de sa différence, qui lui confère une plus grande présence comparée aux autres éléments de la carte. Il se présente, si l’on peut dire, avec plus de réalité. Même son accoutrement le distingue : il arbore les plumes des chasseurs, mais ne porte pas leur jupon ni leur cape et n’est pas nu comme les Indiens qui ramassent et coupent le brésil (le bois), puisqu’un bout de tissu entoure ses hanches.
41Fig.37.
42L’individu absolument singularisé fait siennes les valeurs de la grammaire du regard. Comme les caravelles, il s’impose, s’exhibe comme une première personne vivante face au lecteur, il s’active et avance. La carte du golfe de Chine montre une grande figure, en haut à droite, qui poursuit sa route en s’appuyant sur la canne du marcheur. Elle regarde déjà en arrière (elle s’apprête à sortir de la carte) et salue de loin le spectateur avec sa main libre. Une autre figure lui sert de contrepoids, au coin en bas à gauche. Ce n’est peut-être pas le même homme, mais il lui ressemble et porte des bottes identiques. Assis, il regarde lui aussi en arrière, peut-être pour contempler le chemin parcouru. Tous deux sont complètement seuls et pour cette raison ils accrochent notre regard.
43Le mode de la présence constitue une réalité de second degré. Christian Jacob parle plusieurs fois d’» effet de réel » à propos de l’Atlas Miller26. Il s’agit effectivement d’une restructuration du visuel, comme dans l’hallucination, d’une mobilisation de l’affect capable de transformer l’imago en res (la passion de la mer, le goût du voyage pour le voyage qui traverse le récit des Lusiades ?). Dans les cartes de l’Atlas Miller cette opération se traduit par quelque chose qui impressionne à juste titre les chercheurs : la multiplication des îles. Les cartes voisines de l’Insulinde et des Moluques (420 sur 595 mm ensemble) contiennent – outre la mer, la péninsule malaise et la grande Sumatra, des légendes, des bateaux, des étendards – le millier de petites îles, ornées des couleurs de toutes les pierres précieuses, que le lecteur est tenté de compter. D’après la légende de l’Insulinde, « il y en a 1378, ante et post taprobanam » (la perspective est bien celle du voyage). Ce nombre est à lui seul une façon indirecte, métonymique, d’informer que la présence de ces îles est davantage et autre chose que les données de la perception.
44Mais sur la carte qui n’est ni langage, ni concept, ni perception déformée, la réalité de la présence ne réifie pas. L’hallucination pourra se construire sur elle, mais la carte ne va pas jusque-là27. La décontextualisation arrache l’individu à ses connexions habituelles qui le « trivialisent », et lui restitue un éclat qui lui est alors propre – pour cette raison l’invention commence par être une recombinaison. La présence est le dépaysement qui donne vie à chaque chose en la soustrayant à la routine, en la rendant également étrange, sinon une menace potentielle. Sur cette arête irreprésentable et instable prendront origine l’invention et l’art, l’hallucination au sens propre, la promesse du bonheur et le dérapage de la folie28.
45Il ne s’agit pas d’une quidditas ni de la notion complète de l’individu, à la manière de Leibniz. La présence n’est pas une qualité, l’individu ne la « possède » pas, mais il l’aura tant qu’il pourra apparaître comme une singularité qui se distingue de son mode d’apparaître quotidien. La présence est improbable et insoutenable, à l’opposé des contraintes normalisées. Mais l’homme peut s’instruire, c’est-à-dire désapprendre le quotidien pour apprendre la présence du monde. C’est ce que faisait Homère en recueillant d’Aurore ses doigts de rose, d’Athéna ses yeux glauques entre marrons et verts, d’Ulysse ses milles tours. Mais la parole restera toujours à côté. Les doigts d’Aurore sont évanescents, les astuces d’Ulysse sont immatérielles et infinies, la couleur des yeux d’Athéna ne se fixera jamais. Si nous prenons en compte la liste des catégories énumérée par Aristote, les catégories de la présence seraient plus proches de la manière d’être (ou « posture ») et d’avoir un certain habitus, du faire et du pâtir, que des quatre catégories (« déterminantes », en langage kantien) de la substance, de la qualité, de la quantité et de la relation. Mais Aristote lui-même explique que l’avoir et la « disposition » non permanente sont des catégories de la qualité : on ne résiste pas à ramener le précaire de la présence à des identités plus stables, comme le prouve par exemple l’épithète homérique « Ulysse aux mille tours ».
46En poussant la réflexion à ses limites, la présence sera la contingence de l’existence qui se montre comme admirable dans son improbabilité. C’est dans cette vision extrême que s’inscrivent les cartes de l’Atlas Miller, c’est ce qu’elles donnent à voir (la question de la philosophie sur le pourquoi de l’être plutôt que le rien interroge ce qui n’est pas fait pour être interrogé). L’étrangeté des nouveaux mondes est la perception de la présence des choses, qui, dans l’ancien monde, étaient données pour acquises et avaient depuis longtemps cessé de solliciter le regard – le monde était fatigué, expliquent les Lusiades. Mieux encore, elle est la perception de la présence de chaque chose, de la taille d’une cité ou d’une datte, ou déferlée comme les caravelles qui les quêtent, mais toujours représentée pour elle-même, libérée des ensembles dans lesquels elle s’insère habituellement. Appréhender une chose dans sa singularité c’est la regarder comme précieuse.
47Il est difficile, en observant les îles de la carte de l’Insulinde, d’imaginer une analogie autre que celle avec les pierres précieuses (il y a des bonbons qui brillent de la sorte, mais ils sont ultérieurs à la carte et ils imitent les pierres) : en cela consiste la sur-réalité. Comme l’hallucination, cette interprétation s’impose à l’esprit et nous fait oublier la bizarrerie du rapprochement : imaginer des îles ne mène spontanément pas aux pierres précieuses, c’est la visibilité magique des cartes qui ne laisse pas d’alternatives. Christian Jacob voit dans ces couleurs le signalement des chemins non foulés et d’un inaccessible à découvrir, par contraste avec le vert délavé des terres explorées29. Sans doute a-t-il raison. Mais les mêmes couleurs désignent d’infimes îles assurément bien connues, le long des côtes, dans le golfe de Chine ou du Gange, en mer Rouge et dans le golfe Persique, comme les Açores et bien d’autres îles, nommées (par exemple sur la côte anglaise ou irlandaise) et fréquentées ; un navigateur a trouvé un pilote sur des îles minuscules à l’est de Madagascar30.
48Fig.39.
49Les îles multicolores disent des choses différentes, mais cohérentes entre elles, que les philosophes cherchent à élucider. Elles sont les myriades d’atomes démocritiens qui s’agitent dans le vide et composent des mondes instables (les archipels, ou des individus plus grands selon une autre échelle). Ceux-ci peuvent être des répliques de formes organisées (comme pour l’Inde) ou recevoir de ces formes un début d’organisation (telles les rangées d’îles épousant les sinuosités de la côte). Ils sont également la respiration non retenue de la découverte – les grands essaims d’îles de l’océan Indien et de l’Insulinde collent aux bords des cartes, se propagent au-delà d’elles – et le symbole de son énergie fertile. La prolifération est promesse et accomplissement de l’attente – bonheur. Elle apparaît au regard comme la joie libre du voyage, le plaisir d’avancer (« ante et post taprobanam »), les couleurs décomposent la lumière unique qui éclaire le projet en la variété des mondes découverts. Les îles « viennent à la lumière » (« leuchten auf31 »), comme la langue portugaise dit si bien la naissance, elles se produisent pour le regard, se dédoublent, scintillent, à l’image des apparences plotiniennes (les phénomènes, ce qui apparaît), et se projettent dans des jeux croisés de reflets (« s’entr’exprimant32 ») : en deçà du soupçon émis sur le Schein, l’» éclat », qui se révélerait être une simple apparence. Les archipels exposent la beauté indicible du monde.
50Ces mondes disent encore l’effroi qui accompagne cette richesse. Souvenons-nous de la légende de Jorge Reinel : « le grand archipel qui fait grand peur car personne ne sait où débouchent ces îles ». Le navigateur transporte avec lui l’horizon que sa pérégrination repousse toujours plus loin. Comme l’archipel n’a pas de limite, l’horizon est inaccessible, le mouvement de la découverte ne se refermera jamais. Mais cette condition d’insatisfaction ne devrait pas nécessairement être terrifiante ; le cartographe n’explique pas pourquoi il est angoissant de ne pas savoir où l’archipel se termine, cela lui paraît évident. L’inconnu est la malédiction du Vieux du Restelo des Lusiades et le Cap Non de l’Histoire du Futur de Vieira : on ne sait pas ce que l’autre côté des choses réserve. Mais on peut voir dans le grand archipel dont personne ne sait où il débouche l’excès même des choses, et dans la grande peur le risque d’un éblouissement mortel. De l’arête incandescente de la présence nue se révélant, on glisse vers la fortune de l’île de Vénus et vers l’infortune de l’Adamastor – les deux faces de la médaille de l’amour et du voyage dans les Lusiades –, qui est rester silencieux et immobile. Craindre de ne savoir où les îles débouchent c’est redouter de se laisser emprisonner par les apparences, de s’enchaîner à leur beauté. D’autres (Conrad, Gauguin, Segalen et autres gens « ensorcelés ») – raconteront plus tard ce véritable « enchaînement » au sujet du voyage et des îles.
51Ce fut là, très exactement, l’expérience de l’Adamastor. Tétis est le dur mont, île ou montagne, qui contient toute la beauté de la mer : « une nuit […]/m’apparaît au loin le geste beau/de la blanche Tétis, unique, dévêtue ».
52Adamastor, hallucination des navigateurs, hallucine Tétis. Il faut ajouter que l’hallucination agit également sur celui qui hallucine, lequel se transforme en la chose hallucinée, « en vertu de la grande imagination », comme l’explique un célèbre sonnet de Camoens. (Imaginer c’est regarder les choses avec trop d’intensité : « il n’y eut pas de chose, enfin, /qui ne fût pas ébahie par elle, et moi par moi »). L’identification amoureuse d’Adamastor le transforme en l’île qu’est Tétis : « je ne suis pas resté un homme, non ; mais silencieux et immobile/et, auprès d’un rocher, un autre rocher33 ».
53Les îles de l’Atlas Miller sont les blasons de cette présence que la philosophie ne réussit pas à déterminer. Qu’elles soient grandes ou minuscules, telles d’infinitésimales explosions de couleurs – rubis et saphirs, mais aussi topazes, aigues-marines, améthystes, turquoises, opales, émeraudes, ambre, jaspe –, aux contours précis et aux silhouettes les plus variées – ovales, demi-lunes, fractales, losanges, formes dentelées, allongées, incurvées, tordues, parallèles, concaves, étoilées –, encapsulées au sein des configurations qu’elles dessinent, les îles célèbrent la présence. Elles sont cette présence, l’éclat et la menace des choses que les cartes portent à la lumière, et rien d’autre.
Notes de bas de page
1 Armando Cortesão et A. Teixeira da Mota, Portugaliae Monumenta Cartographica, Lisbonne, Imprensa nacional-Casa da Moeda, [1960] 1987, vol. I, p. 30, notice de l’estampe 9. La carte se trouve à l’Herzog August Bibliothek, à Wolfenbütell.
2 Ibid. , p. 12, notice de l’estampe 4. Les citations qui suivent sont extraites de cette notice, p. 11-13.
3 Ibid. , p. 29.
4 Certaines roses de notre carte comportent huit et seize pointes, qui sont des sous-multiples de trente-deux ; toutes les roses se divisent en trente-deux sections
5 Par exemple dans l’atlas de Cantino, où la somptueuse rose des vents au centre de la carte a une fonction manifestement ornementale, comme les autres roses d’ailleurs, identiques par la forme, le nombre de pointes, la dimension et les couleurs, et capricieusement disposées en trois groupes (de deux, six et onze roses).
6 Appelé par erreur sur la carte « círcolo de Cancri ». L’erreur fut corrigée par une autre main qui annota : « équinoxiale est appelée cette ligne ». Cf. A. Cortesão et A. T. da Mota, op. cit. , p. 30.
7 Il est instructif de comparer cette carte avec celle de l’estampe 10 des Portugaliae…, op. cit. Attribuée à Pedro Reinel et datant de 1517, elle couvre la même région et ressemble beaucoup à celle de Jorge Reinel, y compris dans la figuration de l’Afrique occidentale. On retrouve ici aussi une rose des vents au centre et des paires de roses des vents qui se disposent en deux arcs de cercle au sud (six points d’intersection de vents de chaque côté, avec cinq roses à l’est, quatre à l’ouest). Au nord de l’équateur on a quatre roses des vents disposées sur un même parallèle (celui de Jérusalem). Les roses s’éparpillent sur la carte et presque toutes se situent à l’intérieur de la représentation géographique (dans l’océan Indien). Toutefois, les roses au nord de l’équateur ne forment d’aucune façon un système avec celles du sud (à l’exception des premières qui se trouvent dans la verticale de quatre roses parmi celles du sud) et aucun des deux groupes n’est engendré par la rose du centre. Les désignations « polo artico » et « polo antartico » contenues dans la carte ne se réfèrent pas non plus à des points déterminés. La représentation est purement plane, sans effets de perspective et sans que la question d’un affaissement du pôle nord sur l’équateur puisse se poser. La fonction des roses des vents est seulement décorative (et symbolique pour ce qui concerne les roses au nord de l’équateur), l’alignement des roses du haut avec certaines roses du bas a pour simple fonction d’établir des symétries qui équilibrent la carte. La disproportion est également sensible dans la distance entre le tropique du Cancer et le plan du pôle nord : presque 1/3 de la carte de Jorge Reinel, 1/5 de l’autre carte. Alors que l’optique de la première carte est plus proche de la réalité cosmographique (ce qui souligne l’incongruité de la représentation de l’Afrique et de l’océan Indien), la deuxième s’attache exclusivement à l’hémisphère sud : comme si, au-dessus de Jérusalem, on entrait dans une terra incognita, y compris dans sa cosmographie. Cette carte sans mystère ni grâce fait ressortir a contrario la logique intrinsèque de la carte de Jorge Reinel.
8 Et vers l’est. Sur les cartes de Diogo Homem, la pointe qui indique l’est a devant elle la croix du Christ, et le nord est signalé par la fleur de lys. Il en est de même de la carte de Pedro Reinel mentionnée à la note précédente.
9 Le cercle entourant une rose des vents, qui a servi à sa construction, apparaît en beaucoup d’autres cartes, mais les redoublements sont plus rares (voir, notamment, l’atlas de Cantino, où le cercle entoure d’ailleurs un point et non une rose des vents).
10 Cf. A. Cortesão et A. T. da Mota, op. cit. , estampe 16.
11 Sur l’efficacité géométrique et symbolique des rhumbs, voir Christian Jacob, L’Empire des cartes, Paris, Albin Michel, 1992, p. 159-174.
12 La représentation de cette île (quand elle est faite) est très variée. Elle peut contenir des effets de couleur qui matérialisent l’île (cf. carte de l’Égypte, d’Arabie, etc. de João Teixeira Albernaz, vol. I, 1643), ou son nom (cf. carte de Henricus Martellus, vers 1489, ou d’un anonyme, vers 1506, in Portugaliae…, op. cit. , estampe 6) ; elle peut encore se faire par un vide, comme dans la présente carte. Nous n’en connaissons pas d’autre qui capture mieux ce vide : sa « présence » découle de la quasi-régularité de l’anneau tracé par la figure.
13 L’Atlas Miller se trouve à la Bibliothèque nationale de France à Paris. Lopo Homem a sans doute été l’auteur de la mappemonde, les autres cartes étant l’oeuvre de l’atelier des Reinel (cf. A. Cortesão et A. T. da Mota, op. cit. , p. 55-61).
14 Je me permets de renvoyer à mon article « L’effet- Lusiades », dont la présente étude est la suite, in Fernando Gil et Hélder Macedo, Viagens do Olhar, Porto, Campo das Letras, 1998.
15 Carte de l’Europe et de l’Afrique établie vers 1504, in A. Cortesão et A. T. da Mota, op. cit. , estampe 8, et carte occidentale de l’Afrique, vers 1485, in Alfredo Pinheiro Marques, A cartografia portuguesa e a construção da imagem do Mundo, Lisbonne, Imprensa nacional-Casa da Moeda, s. d. , p. 42. La même inscription apparaît dans la carte de Jorge de Aguiar de 1492, qui « est la première carte portugaise signée et datée » (ibid. , p. 44).
16 Carte établie vers 1485. Cf. Ch. Jacob, op. cit. , p. 224 : « [Dans l’Atlas Miller] les deux éléphants dos à dos au nord de l’Inde sont la traduction visuelle de la formule “Hic sunt elephantes”, de même que le superbe lion qui se dirige vers les vergers de la Perse est la traduction de la formule “Hic sunt leones” ».
17 Comme on peut le lire dans la carte de Pero Vaz de Caminha : « Il était là avec le capitaine, le drapeau du Christ qui est parti de Belem, lequel fut toujours bien haut du côté de l’Évangile »
18 Voir la très bonne analyse de Ch. Jacob in L’Empire…, op. cit. , p. 280 sq. et passim. Sur les valeurs de l’évidence, voir notre Traité de l’évidence, Grenoble, Jérôme Millon, 1993.
19 Traduction d’A. Cortesão et A. T. da Mota, op. cit. , p. 57-58.
20 Ch. Jacob établit un parallèle entre cette cartographie, en particulier l’Atlas Miller, et la géométrie des fractales – Mandelbrot aime à donner la côte de la Bretagne en exemple (cf. L’Empire…, op. cit. , p. 196, à propos de la côte de Madagascar). Le même type d’imaginaire anime d’autres cartographes – par exemple l’imaginaire « dendritique » des cartes de Fernão Vaz Dourado dans la représentation des cours d’eau et des lacs (cf. A. P. Marques, op. cit. , cartes p. 77, 71 et 92).
21 L’ajout postérieur, et par d’autres mains, d’une partie de la « décoration » des cartes était fréquent. On pense que tel n’a pas été le cas dans l’Atlas Miller où, à l’invitation de Lopo Homem, le miniaturiste a participé à son élaboration (cf. A. Cortesão et A. T. da Mota, op. cit. , p. 60).
22 Cf. note 14.
23 Le lecteur du Traité de l’évidence aura reconnu dans la confrontation de la carte et du poème le passage de l’évidence du sensible à l’évidence intellectuelle. La carte se situe entre les deux évidences, elle donne à l’évidence du sensible le coefficient de présence qui dans l’évidence conceptuelle constitue l’« hallucination » de la vérité. Telle est aussi la position de l’art dans la topologie de l’évidence. Comme on l’a remarqué au sujet des Lusiades, l’art joue sur les deux registres – et il n’y a donc pas lieu d’isoler une « sdimension esthétique » dans les cartes ici étudiées. Les cartes sont des objets artistiques. Ce qui distingue en premier lieu l’art, ce qui le caractérise dans son fondement, c’est qu’il présente une sur-réalité sur le mode du sensible, visuel, auditif, tactile, et même (pourquoi pas ?) odorisant et gustatif, en ce qui concerne les arts de l’odorat et du palais. La sur-réalité revêt de nombreuses modalités, l’effet de présence en est la première : sans présence, pas d’art.
24 Les premiers théoriciens de l’évidence, Duns Scot ou Ockham, se sont employés à souligner que l’évidence ou la notitia intuitiva est un mode d’accès aux choses différent de la connaissance perceptive et intellectuelle (langagière), où néanmoins il se greffe. C’est pourquoi il est si difficile de conceptualiser l’évidence : le langage se rapporte au perceptif et à lui-même – il n’y a pas un langage naturel de l’évidence. L’évidence ne saisit pas l’individu comme une entité discrète qui tout simplement se découpe du flux de l’expérience, mais en tant que tel. L’effet de présence provient de la saisie de l’individualité de l’individu, dans sa singularité et sa concrétion (une haecceitas sans concept), avec une référence minimale aux contextes dont il se détache. L’art restitue cela même, en le sublimant, et non pas en une seule fois ou d’une seule façon, mais par les procédés les plus variés. La présence n’est pas la perception, mais elle habite le regard sur les choses (il s’agit de l’exact opposé d’un « logocentrisme », en supposant qu’une telle chose puisse exister). Sur l’existant individuel, voir notre Traité de l’évidence, op. cit. , chap. ix.
25 Le vocabulaire de l’évidence (sensible, présence, évidence, sur-réalité, hallucination, ostension, individu, décontextualisation) nous appartient, nous ne l’imputons pas à Christian Jacob. On renvoie d’autant plus volontiers à ses analyses de l’Atlas Miller. Voir par exemple p. 195, à propos de la carte présentée en figure 3 : « Cette carte montre l’émergence du “détail” et de l’individualisation graphique d’un lieu singulier. Il importe moins d’appréhender une forme globalisante, lisible dans sa visibilité épurée, que de focaliser le regard sur tous les détails de la carte. Tout, dans l’Atlas Miller, relève d’ailleurs de cette prééminence du local [...] » ; et plus loin, p. 415 : « Certaines cartes, en particulier de l’Atlas Miller, offrent au spectateur un espace fragmenté en une infinité de lieux indépendants, sans qu’il soit possible de penser sa syntaxe. »
26 Cf. L’Empire…, op. cit. , p. 193, 201 et 243.
27 À propos des Regulae de Descartes, nous avons distingué une acception phénoménologique et une autre ontoépistémologique de l’intuitus cartésien (cf. F. Gil, La Conviction, Paris, Flammarion, 2000, p. 100 sq. ). Mutatis mutandis, la première – que nous nommons « présencialité » – correspond à la présence, la seconde à l’hallucination réifiante. Mais il est impossible de les dissocier complètement.
28 Nous renvoyons à notre étude sur Sá de Miranda, dans Viagens do Olhar, op. cit. Sa mélancolie est un devenir-étranger, elle consiste en un système de décontextualisations : rupture avec le futur et le passé, rupture avec soi et avec l’autre, rupture avec le monde. Pour ce qui se rapporte à la découverte, il faudrait relire la « matière de l’Orient » (comme on dit « matière de Bretagne ») dans la perspective de cette cartographie de la présence, et en tout premier lieu la Pérégrination de Fernão Mendes Pinto.
29 Cf. L’Empire…, op. cit. , p. 200.
30 Si l’on n’a pas commis d’erreur lors du déchiffrage des légendes.
31 L’expression est de Wittgenstein.
32 Cf. Leibniz.
33 On renvoie aux Lusiades ou, à défaut, à « L’effet-Lusiades », art. cité. On se souvient que le géant Adamastor, que les navigateurs hallucinent, leur raconte qu’il a halluciné Tétis sous la forme d’un rocher et qu’il s’est lui-même transformé en un rocher (il s’agit du Cap de Bonne-Espérance ; cf. Lusiades, V, strophes 37-61).
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