Préface. Que la lumière soit
p. 9-13
Texte intégral
1L’un des meilleurs livres de Jean-Paul Sartre a pour titre Les Mots. Publié en 1963, il lui valut l’année suivante l’attribution du prix Nobel de littérature, qu’il refusa. Divisé en deux parties, « Lire », « Écrire » – un seul mot à chaque fois –, il conduit de ses « mots d’enfant » à ses « mots d’homme » – deux pluriels, comme pour le titre –, mais l’emploi de « mot » au singulier lui permet d’aller à l’essentiel : « En un mot, je me donne. »
2On oublie très souvent qu’une quinzaine d’années plus tôt, celui qui en littérature a pris le nom de Vercors et était aussi un artiste, Jean Bruller, auteur d’un roman devenu très célèbre, Le Silence de la mer (1942), avait publié en 1947 un petit livre qui portait déjà ce titre, Les Mots, inspiré par le massacre d’Oradour-sur-Glane et dénonçant l’impuissance des mots à dire l’horreur. Il y citait Shakespeare, non pas le « words words words » du prince Hamlet, mais dans la même tragédie la célèbre phrase « Le reste est silence ».
3Le mot « silence » est un mot, comme le mot « mot ». Et au pessimisme de Hamlet je préfère la découverte des mots par cet enfant aveugle, Jacques Lusseyran, qui devait par la suite devenir un brillant étudiant, un professeur très écouté et un grand écrivain. Apprenant à lire en braille, il découvrit non seulement la couleur des voyelles, comme Arthur Rimbaud, mais celle des mots, et les livres devinrent pour lui, comme il l’a dit et écrit par la suite, « de grandes boîtes de couleurs ». Je cite le récit magnifique qu’il a fait de cette expérience dans Et la lumière fut, alors qu’il enseignait le français aux États-Unis, à l’université de Virginie, en 1960-1961 :
Des mots me plurent parfois avant même de rien signifier : un accord de teintes mieux soutenu, une disposition de gestes plus gracieuse suffisaient. Je rencontrai des mots qui savaient sourire. La lecture devint un voyage ; je ne cessai plus de regarder partout. C’en était fini pour moi de lire les yeux fermés. (p. 73)
4Victime d’une bousculade à l’école, quand il avait 7 ans et demi, Jacques Lusseyran avait perdu la vue. Rangé dans la catégorie des non-voyants, il devint pourtant non seulement un voyant, mais Le Voyant. C’est le titre qu’a donné Jérôme Garcin au très beau livre qu’il lui a consacré et qui a été publié aux éditions Gallimard en janvier 2015. Rendant compte de cet ouvrage dans Le Journal du dimanche du 11 janvier 2015, Bernard Pivot a mis en valeur cette déclaration de Jacques Lusseyran, selon laquelle il ne voyait plus avec « les yeux de [s]on corps » (ibid., p. 78), mais avec les yeux de son âme. Et Jérôme Garcin ajoute dans son livre ce commentaire : « Au lieu de tourner ses yeux morts vers l’extérieur, il les oriente vers l’intérieur, en lui-même, où il peut vivre, courir, dessiner, où tout est plus stable et plus amical qu’au dehors […]. » (p. 38-39, rééd. 2016) Jacques Lusseyran, à 12 ans, voit mieux que son camarade de classe et futur compagnon de captivité, Jean Besniée, qui pourtant a conservé jusqu’à sa mort au camp de Buchenwald en mars 1944 ses deux yeux intacts.
5Jacques Lusseyran mourra lui-même dans un accident de voiture, en France, le 27 juillet 1971, à l’âge de 47 ans. Mais il a eu le sentiment d’avoir vécu une vie pleine et heureuse, jusque dans son amour pour la jeune femme, sa troisième épouse, Marie, qui ce jour-là était au volant et a elle-même péri dans l’accident.
6Évoquant une promenade de vacances dans le Haut-Vivarais en 1939, Jacques Lusseyran a écrit, dans Et la lumière fut : « La vie était bonne, bonne » (p. 168) : bonne pour l’aveugle comme pour le voyant. Cette vie qui aurait pu être douloureuse, et comme manquée, pour un aveugle comme Jacques Lusseyran, est devenue pour lui une vie de plénitude absolue : celle que lui a donnée sa seconde vue, la vue intérieure, celle que lui ont donnée les mots. « Les mots latins, les mots allemands, les mots français, les mots grecs menaient joyeuse vie dans ma tête » (ibid., p. 155), raconte-t-il en se remémorant sa quinzième année. C’est cette vie si pleine qui l’entraîne quand il écoute le scherzo de la huitième symphonie de Beethoven.
7À propos de son métier d’enseignant, après la guerre et son retour en France le 22 avril 1945, métier qu’il a exercé d’abord à Salonique, en Grèce, puis (entre autres) à l’Alliance française de Paris, aux Cours de civilisation française de la Sorbonne et enfin aux États-Unis, Jacques Lusseyran écrivait dans un autre de ses livres, Le monde commence aujourd’hui, également rédigé en Virginie, en 1958-1959 :
Onze années de métier [sc. comme professeur de lettres]. Quatre mille heures de parole : davantage sans doute. Tel est l’étrange bilan que je viens de faire. Mais c’est aussi mon aventure […].
Mon sujet – si j’en ai un –, c’est la vie. Celle du cœur, celle de l’intelligence, celle des réactions de l’homme à l’intérieur du monde, de lui-même. (p. 93)
Et il ajoutait dans la même page :
J’ai beaucoup parlé. Professeur et conférencier, j’ai presque chaque jour cette chance de mettre en mouvement, de faire tourner cet outil bizarre : la parole. Cette chance de connaître l’outil pour ce qu’il est : simultanément pauvre et efficace. Cette autre chance : de m’être fait un ami, avec les années, je ferais mieux de dire un maître : Monseigneur le Public. (p. 94)
8Il faut bien que j’en vienne à ce qu’on appelle « le mot de la fin ». Je l’emprunterai à l’Électre de Jean Giraudoux, qui date de 1938. C’est la dernière phrase, confiée à l’un des personnages, le Mendiant, qui est peut-être un dieu déguisé : « Cela s’appelle l’aurore. » L’aurore, c’est le moment où la nuit se fait jour, où le soleil se lève, où l’espoir naît. C’est le moment où l’on s’avance dans la vie « Tout ailé de confiance » (je cite cette fois le sixième vers du poème de 1917 que Paul Valéry a intitulé « Aurore » et où l’on ne voit pas seulement sortir de l’ombre le soleil, mais « cent mille soleils »). C’est de cette lumière que Jacques Lusseyran nous a donné l’exemple. Et j’en rapprocherai volontiers une page d’un autre grand aveugle, Pierre Villey (1879-1933), qui a perdu la vue dès l’âge de 4 ans, mais qui, ayant vécu avant les interdits vichyssois, avait pu, contrairement à Jacques Lusseyran, entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, être agrégé, docteur et professeur de littérature du xvie siècle à l’université de Caen. Cette page est extraite du livre qu’il avait achevé le 17 février 1913 et publié en 1914 aux éditions Flammarion sous le titre Le Monde des aveugles :
Voici un siècle un quart que, pour la première fois, le soleil s’est levé sur le petit monde des aveugles. La culture morale et intellectuelle que, l’an 1784, Valentin Haüy les déclara capables de recevoir, n’a pas seulement apporté dans leurs ténèbres la lumière des âmes, et fécondé tant de cœurs et tant d’intelligences jusqu’alors en friche, elle a fait surgir une cité laborieuse qui s’efforce d’assurer de jour en jour davantage à chacun de ses membres, ces déshérités de la veille, avec un développement plus complet de leurs facultés, la dignité et les joies d’une activité utile. (p. 1)
9Pierre Villey que l’on connaît bien encore comme grand spécialiste de Montaigne mais dont on ignore trop souvent qu’il était aveugle, Jacques Lusseyran, que m’a révélé Zina Weygand et dont je suis devenu un lecteur et un admirateur passionné : ce sont pour moi deux personnalités inséparables, et il était indispensable que fût organisé, en 2016, à l’initiative de Zina Weygand, dans la prestigieuse Fondation Singer-Polignac que préside le professeur Yves Pouliquen, membre de l’Académie française, un premier grand colloque consacré à Lusseyran. Une partie de la famille de Jacques Lusseyran était présente. Certains des auteurs de communications étaient eux-mêmes des aveugles, donc des témoins particulièrement précieux. De grands universitaires avaient apporté leur concours ainsi que d’anciens élèves de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm où il aurait dû, en 1942, pouvoir être admis.
10La publication de ce livre par les éditions Rue d’Ulm, dans la collection des « Figures normaliennes », prend donc une signification toute particulière. Celle d’une revanche sur l’histoire d’un temps maudit, en quelque sorte. À titre personnel, et au nom de tous, je tiens à en remercier avec émotion la directrice des Éditions, Lucie Marignac.
Auteur
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Pierre Brunel
Professeur émérite de littérature comparée à Sorbonne Université Membre de l’Institut (Académie des sciences morales et politiques)
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