1. La durabilité au cœur des forêts
p. 21-36
Texte intégral
1Une gestion durable des forêts (sociale, économique, écologique) se veut multifonctionnelle, intégrant toutes les contributions sociétales (fig. 2). Pourtant, derrière la pétition de principe, les conflits apparaissent dès lors qu’il s’agit de rendre la notion opérationnelle.
Figure 2 – Fonctions attribuées aux forêts du monde (%).

Source : « Situation des forêts du monde en 2010 », FAO.
Le développement durable en forêt
2Une gestion durable des forêts doit garantir la pérennisation de leurs services1 : la production du bois et de ses dérivés, des biens économiques, environnementaux, sociaux et culturels. Optimiser ces fonctions implique d’identifier, dans les groupes humains, des besoins et des attentes souvent concurrentiels voire incompatibles.
Les forêts et leurs services écologiques
3À l’échelle mondiale, les forêts ont un impact régulatoire sur l’effet de serre et le climat, impact qui a mobilisé l’attention à Copenhague en 20092 : au centre des débats, les puits de carbone forestier et l’implication de la déforestation dans les émissions de CO2. Outre leur influence sur l’érosion et le maintien des sols, l’importance des couverts forestiers dans les cycles de l’eau, leurs performances biogéochimiques, leur capacité de filtrage et de dépollution sont aussi reconnues : des mégapoles comme Tokyo, New York ou Munich misent sur les forêts périurbaines et le reboisement pour leur approvisionnement en eau pure.
4Autres capitaux importants : la faune et la flore diversifiées. Les forêts, tropicales en particulier, sont des écosystèmes qui recèlent de nombreuses espèces, renvoyant à la variabilité des organismes vivants. Cette biodiversité est généralement médiatisée en tant que capital « naturel » menacé par les activités humaines. Au-delà d’un catastrophisme simplificateur, la biodiversité et ses contenus restent soumis à controverse. Au nom de l’urgence environnementale, nombre de discours sur la biodiversité masquent des hiérarchisations et des critères idéologiques. Ils ne questionnent pas la faible connaissance que nous avons des écosystèmes, de leur capacité de résilience et de changement, des interactions complexes et aléatoires entre les espèces. Les perspectives sont rarement replacées dans la durée, pas plus que ne sont abordées les constructions de l’« état zéro » de la biodiversité, de la naturalité des formations végétales « originelles » ou des taxinomies de référence. De plus la disparition d’espèces consécutive à l’occupation humaine n’a rien à voir avec certaines extinctions massives du passé ; à l’inverse, la société moderne crée même de la biodiversité par la découverte ou la sauvegarde d’une espèce3…
5Cependant, les incertitudes scientifiques concernant la biodiversité ne font pas obstacle à son invocation par les acteurs traitant les questions forestières. Pour les ONGE4, elle représente un opérateur majeur dans la conservation des espaces forestiers (fig. 3). La valeur accordée à la diversité biologique affecte les planifications et les programmations politiques, obligeant à des arbitrages permanents. Si la conservation et l’exploitation durable des forêts remarquables sont très présentes dans les politiques de biodiversité, leur mise en œuvre n’est pas toujours facile (fig. 4). Pour les pays à fort capital bioforestier, dits « mégadivers », l’accès aux ressources génétiques ne va pas sans heurts. La bioprospection et la biopiraterie5, à la croisée des politiques nationales, des savoirs traditionnels et des brevetages privés, donnent lieu à des conflits de propriété difficiles à démêler. Malgré cela, des États forestiers du Sud revendiquent leur statut de nouvelles « puissances de la biodiversité », exerçant un « chantage à la tronçonneuse » pour obtenir des compensations financières au maintien de cette fonction forestière. La diversité biologique des forêts, richesse en voie d’évaluation financière, devient un « or vert », à la fois objet de convoitises et enjeu des relations internationales.
Figure 3 – Surfaces forestières affectées à la conservation de la biodiversité, par continent, de 1990 à 2010 (million ha).

Source : « Situation des forêts du monde en 2010 », FAO.
Figure 4 – Forêts tropicales, production et protection en 2005.

Source : Atelier de cartographie de Sciences Po, Atlas de la mondialisation, 2007.
© Presses de Sciences Po.
Le bois, une ressource parmi d’autres
6Si la commercialisation de la biodiversité est un nouvel Eldorado et celle des produits non ligneux une source de revenus importante, la fonction de production de bois est la plus significative dans les économies sylvicoles. Déterminant, le négoce des produits ligneux n’en est pas moins souvent jugé coupable d’une déforestation tropicale encouragée par la consommation des pays développés. Ce tableau ne reflète pourtant pas la réalité, à commencer par la faible proportion des bois tropicaux dans les échanges internationaux6, la part d’autoconsommation domestique étant aussi importante7 (fig. 5). Malgré des évaluations difficiles et des réalités contrastées, on constate donc que la pression exercée sur les forêts n’est pas seulement le fait d’entreprises forestières occidentales, ce qui n’excuse en rien les excès de certains grands exploitants.
Figure 5 – Consommation de bois rond dans le monde et part de consommation du bois de feu en 2004.

Source : « Développement durable. Quels enjeux géographiques ? », La Documentation photographique, n° 8053, 2006.
© La Documentation française.
7Les pratiques illégales affecteraient près de 10 % de la production globale. Mais les réalités diffèrent : la sylviculture européenne très réglementée est moins perméable à ce risque qu’un secteur tropical marqué par l’impuissance ou le manque de détermination des États à régler les problèmes de corruption, de concessions non légales, d’évitement des taxes et autres infractions forestières. Allant souvent de pair avec la répétition des conflits comme au Cambodge ou au Libéria, ces illégalismes forestiers sont au cœur du politique quand ils influent sur les réseaux de pouvoir, sur la captation des ressources environnementales, sur la construction des États ou la mise en place des circuits transnationaux de commercialisation et de financement.
8À l’opposé des produits-bois, quelques ressources et services forestiers ne font pas toujours l’objet d’une valeur ou d’un marché explicites. Afin de les intégrer aux calculs économiques, les experts travaillent à des outils évaluant les atteintes à l’environnement ou les avantages de sa préservation. Ces démarches veulent rendre visibles des considérations environnementales que la gratuité pourrait desservir. Ces approches quantifiantes intéressent les responsables et sous-tendent la rationalisation, et la justification des options environnementales prises dans les politiques publiques. Les méthodes d’évaluation des valeurs d’existence, d’usage indirect ou de non-usage des écosystèmes forestiers8 restent pourtant controversées, de même que l’idée de « compensations monétaires écologiques9 ». La faible connaissance des mécanismes environnementaux mis en équation et le problème du financement des services non marchands persistent à l’échelle internationale.
Des arbres et des hommes
9La forêt est de toutes les invocations historiques, artistiques, philosophiques, mythologiques et spirituelles. Porteuse d’idéologies, de savoirs, de croyances et d’identités, elle est émotionnellement active. Elle fournit aussi aliments, combustibles, médicaments, abris et vêtements, récoltes de substitution et refuges. Elle marque les référentiels et les processus politiques au Nord comme au Sud. Dans les sociétés postindustrielles, on lui attribue des valeurs paysagères et récréatives, liées à la qualité de vie. Soixante millions de personnes dépendraient directement de la forêt et douze millions y vivraient en permanence. L’interaction des populations avec les forêts est telle que la participation des groupes humains concernés par la valorisation des écosystèmes est aujourd’hui cruciale.
10Pourtant les sociétés engendrent des chocs entre les composantes de la durabilité. Concurrences des espaces, conflits de droits, d’usages, de représentations, confiscation par les élites locales, exclusion de certaines minorités et clientélisme, réduisent les apports sociaux de la durabilité. Ainsi, l’écotourisme forestier peut, comme à Madagascar, poser le problème de la répartition des revenus et de la protection des hotspots de la biodiversité forestière fréquentés par les touristes. D’autres pratiques heurtent les prescriptions durables : défrichement à des fins agricoles, pratique du brûlis, chasse… À l’extrême, les forêts au cœur des conflits armés favorisent, comme dans l’ouest africain, leur répétition et le déchirement des sociétés : exploitation du « bois de guerre », détournement militaire des infrastructures forestières, usage pour les actions de combat, propagation des trafics, etc.10
Les incertitudes de la gestion durable
11Devenue éthique du quotidien en tous secteurs, la gestion durable colonise les discours mais, derrière cette unanimité, de multiples conceptions s’affrontent. Le brouillage issu de cette concurrence est propice aux tentatives visant à donner un contenu concret à la notion autant qu’à une méfiance face aux usages ambigus qu’elle peut induire.
À la recherche d’une définition
12Avec le Sommet de Rio, le développement durable devient la panacée face aux problèmes environnementaux et un principe incontournable dans les politiques publiques. Mais le concept est critiqué, pléonasme pour les uns, oxymore pour ceux qui soulignent l’incompatibilité entre un développement consommateur de ressources et la durabilité. La réconciliation semble impossible entre croissance de la production, meilleure répartition des richesses et préservation pour l’avenir. La notion de durabilité se révèle floue, porteuse de compromis, de malentendus et de contentieux. Vidée en amont par les lacunes des connaissances scientifiques liées aux écosystèmes, elle se morcelle en aval en autant de conceptions qu’il y a d’acteurs, de dosages possibles entre ses composantes.
13Une fois dépassé le poncif d’une gestion durable qui maintient la diversité biologique, la productivité et la capacité à satisfaire les différentes fonctions ; une fois prescrite l’intégration des composantes écologiques, économiques et sociales, l’incertitude persiste. Elle alimente le conflit opposant les tenants d’une durabilité « faible » substituant un capital fabriqué par les humains au capital naturel, et les partisans d’une durabilité « forte » préservant les stocks naturels. Dans la gestion forestière, ces postures et d’autres s’opposent sur les dispositifs, sur la valeur des espaces naturels et celle des forêts plantées. Si en dépit de – ou grâce à – ses ambiguïtés la gestion durable a recueilli l’adhésion générale, sa définition introuvable suscite la recherche de critères et d’indicateurs concrets.
Le jeu des critères et indicateurs, un jeu de dupes ?
14Le Groupe intergouvernemental sur les forêts vise à fournir, à travers la formulation de critères et d’indicateurs, une définition implicite et une compréhension commune de ce qu’est une gestion durable des forêts. L’objectif ? Donner un outil d’observation des tendances et de l’état forestiers. Des processus régionaux ont établi un référentiel orientant les pratiques et les politiques forestières : les deux conférences interministérielles d’Helsinki (1994 et 1998) adoptant cinquante-six indicateurs paneuropéens, le Processus de Montréal amorcé en 1995 et la Proposition de Tarapoto pour la région amazonienne. Au milieu des années 1990, la FAO et le PNUE11 avaient appuyé le Processus de la zone d’Afrique couvrant la zone subsaharienne, le Processus du Proche-Orient et l’Initiative des forêts sèches d’Asie. Et en 2004, près de cent cinquante pays adhéraient aux processus de critères et d’indicateurs, dont ils confirmaient ainsi le statut d’instruments de gouvernance forestière.
15Des problèmes restent cependant en suspens. Sous couvert d’universalité, de neutralité et d’objectivité, les critères et indicateurs de la gestion et du développement durables traduisent des arbitrages contestables ; ce sont des objets scientifiques construits et communiqués en vue d’un usage politique. Tentatives de définition collective d’un monde – voire d’un bien – commun et des moyens de l’atteindre, ils sont aussi porteurs de préférences, de références éthiques, philosophiques ou idéologiques non énoncées qui marquent la diversité des approches. Intéressante et irremplaçable, l’information des indicateurs reste donc partielle – voire partiale – et n’offre que rarement une explication des phénomènes ou une garantie de démarche cohérente. De plus, les approches par critères et indicateurs d’une gestion « écologiquement correcte » peuvent saisir de façon très réductrice les réalités forestières, en figer les processus complexes et rendre ces approches artificielles. Face aux changements dans les écosystèmes et aux interactions mouvantes entre les trois composantes de la durabilité forestière, un risque subsiste : se focaliser sur les résultats, les dispositifs et les niveaux de performance, comme s’il suffisait de définir et de prescrire pour obtenir ; comme si du seul respect des standards de gestion durable découlait la satisfaction des attentes sociétales vis-à-vis des forêts… Contre les faiblesses de ce volontarisme, s’imposent la recherche de souplesse et l’adaptation de ces tentatives de cadrage à la diversité forestière mondiale, au Nord et au Sud.
Gestion durable pour les uns, ingérence pour les autres
16La gestion durable et sa diffusion à travers des critères et des indicateurs plutôt élaborés par les acteurs occidentaux ravive parfois la conflictualité Nord/Sud qui existe autour du développement durable. Considérée comme un projet de société imposé de l’extérieur, son injonction à réduire l’usage des ressources nécessaires au développement industriel est mal perçue. La durabilité a donc longtemps été source d’achoppements dans les négociations internationales. Les pays du Sud relèvent périodiquement l’hypocrisie d’un Occident qui dénonce leurs atteintes à l’environnement tout en réduisant par le jeu des brevets les transferts de technologies dépolluantes, ou qui continue à transférer vers ce Sud incriminé ses industries obsolètes et polluantes, ses déchets. Si la durabilité y progresse, ces pays restent méfiants, prompts à en dénoncer les allures de nouvel impérialisme écologique.
17Dans les années 1980, face aux pays du Nord inquiets de la disparition et de la dégradation des forêts tropicales, les gouvernements du Sud montrent leurs réserves. Détenteurs de ces forêts, les ténors des pays du Sud, comme le Brésil, l’Inde ou la Malaisie, refusent l’idée d’une convention internationale et pointent l’implication des pays occidentaux dans la déforestation. En dépit des ONGE qui évoquaient un statut de biens publics mondiaux pour les forêts, le Sommet de Rio est venu rappeler le principe de gestion souveraine des ressources naturelles, n’accouchant que d’une « déclaration de principes, non juridiquement contraignante » pour la gestion, la conservation et l’exploitation écologiquement viable des forêts. Après s’être agacés du glissement de la notion de développement vers les préoccupations environnementales, les pays du Sud en saisissent aujourd’hui les potentialités stratégiques et déploient une « diplomatie verte » pour contrer les ingérences écologiques et autres captations étrangères. Outre les objectifs de rentabilisation nationale, ces États s’adaptent à la demande sociétale interne de conservation de la nature, en réponse à l’industrialisation et à l’urbanisation massives. Investi dans la durabilité, le Brésil y trouve désormais un levier pour conserver sa souveraineté sur une Amazonie menacée d’internationalisation ; l’Afrique multiplie les parcs naturels, monnayant son statut de réserve exotique pour un Occident en mal de nature.
La conservation, un aparté dans la gestion forestière ?
18Depuis plus d’un siècle, les politiques de conservation forestière in situ ont évolué, laissant place à une gestion durable des zones protégées (fig. 6). Ce changement ne semble pourtant pas suffisant à évincer les résurgences préservationnistes, à régler les conflits ou réduire les effets ambigus de ces aires conservatoires.
Figure 6 – Proportion des surfaces forestières dans les aires protégées légalement en 2010 (%).

Source : « Situation des forêts du monde en 2010 », FAO.
Grandeur et décadence des aires protégées
19Le zonage des aires protégées est marqué par le débat entre le préservationnisme, attaché à la valeur intrinsèque de la nature, et le conservationnisme qui la protège tout en la mettant au service de l’homme. Opposé au rendement sylvicole, le premier est à l’origine des grands parcs forestiers américains, rendant un culte, héritier de la pensée coloniale, à une nature sauvage où les forêts ne sont pas dégradées par la civilisation. Cette logique de sanctuarisation s’essouffle dans la seconde moitié du xxe siècle : résultats écologiques décevants, conflits avec les populations aboutissent à la remise en cause de ce modèle « isolationniste »12. Après Rio, les programmes de conservation rompent avec ces pratiques : les zones forestières protégées se veulent des « réserves à multi-usages » assurant un aménagement durable et respectant les conditions de vie des populations.
20Près de 6 % de la surface forestière tropicale sont protégés au nom de la biodiversité. Mais la politique internationale de conservation prend désormais en compte les autres intérêts environnementaux, les activités humaines et les fonctions socio-économiques. À la périphérie des aires protégées, dans des « zones-tampons », les gestionnaires de la conservation intègrent les populations locales à des projets d’utilisation durable qui compensent les interdictions de prélèvements. Ces dispositifs permettent d’atténuer les pressions anthropiques sur la zone à protéger et impliquent les autochtones dans le maintien de la biodiversité. La loi française sur les parcs nationaux de 2006 a intégré ce principe, tandis qu’au Sud les parcs drainant l’écotourisme contribuent aux économies locales. Ce « business » du conservatisme justifie les subsides d’institutions internationales, les salaires des expatriés et le développement des petits métiers sur place. Échanges de bons procédés qui n’occultent pas les facteurs stratégiques et conflictuels du zonage conservatoire…
Enjeux stratégiques des réserves forestières
21Créer une réserve forestière nécessite des décisions transformant l’organisation politique et administrative du territoire, redéfinissant les droits de propriété et d’usage des ressources naturelles. Les aménagements résultent de dynamiques conflictuelles et de choix imposés par les groupes sociaux dominants. La biodiversité, premier mobile, nourrit l’affrontement des scientifiques autour des aspects biologiques, souvent au détriment des variables socioculturelles. La valeur bioscientifique des aires est aussi au cœur de la construction politique de l’enjeu environnemental. En dépit de projets restés virtuels dits « parcs de papier », la protection des forêts est un levier d’action pour les États, les organisations interétatiques ou non gouvernementales, croisant les dynamiques de régionalisation et de mondialisation. Dans ce jeu, les ONGE ne réussissent pas toujours à imposer leur nomenclature de zonage. En Colombie, où plus de 25 millions d’hectares de forêts sont protégés, 60 % des surfaces échappent aux catégories de l’IUCN : plusieurs pays ont ainsi classé des espaces de façon autonome, avec d’autant plus de volonté que leur biodiversité est susceptible de valorisations financières. Octroyant un statut aux territoires, les États résistent aux poussées normatives des écologistes et aux prédations étrangères. En Patagonie ou en Amazonie, la création d’aires vaut constitution de réserves stratégiques, affirmation d’un contrôle national et économique des territoires et des ressources.
22L’articulation entre pouvoir national, communautés forestières locales et processus participatifs peut raviver les tensions au sein du couple préservation/activités humaines. Cristallisée au Nord autour des aires protégées par la directive européenne « Natura 2000 », l’antinomie entre les mesures écologiques et les usages forestiers ressort aussi au Sud – comme à Sumatra où, le parc de Kerinci parasitant leurs pratiques culturelles, les autochtones conduisent des actions de dégradation systématique de la zone pour réaffirmer leur identité et leur pouvoir.
Limites et guerres aux frontières
23L’évaluation des aires forestières protégées pâtit du manque de moyens et d’une complexité spécifique. En revanche, les limites des dispositifs utilisés sont plus faciles à identifier. Ainsi, l’adéquation entre les aires et la diversité écologique n’est pas systématique, les priorités et les critères de représentativité biologique n’étant pas stabilisés. Ensuite, des aires sont délimitées sur des critères touristiques, historiques ou autres, sans grands liens avec la biodiversité. La forme, la taille réduite ou la proximité de sources de nuisances n’offrent pas systématiquement de bonnes garanties de conservation. La congruence entre le type de classement d’une forêt et son niveau de conservation n’est en ce sens pas toujours manifeste. Des disparités d’engagement, les politiques de conservation et la qualité de la gouvernance affectent aussi les zones protégées. Au Sud, nombreux sont les parcs forestiers sans statut, mal contrôlés par les autorités, propices aux activités illégales comme dans les forêts colombiennes de Meta-Guaviare. L’insécurité foncière et politique renforce ces utilisations perverses : conflits régionaux et afflux de réfugiés vers les parcs des Virunga et de Kahuzi-Biega ont ainsi entraîné une déforestation sans précédent dans la République démocratique du Congo.
24Par ailleurs, la coercition marque l’histoire des zonages de conservation. Expulsion des Indiens avec le premier grand parc, à Yellowstone ; réserves totales entourées de barbelés en Afrique du Sud ; Massaï expulsés de leurs territoires de chasse au Kenya ; déplacement des Pygmées du Parc national de Kahuzi-Biega ; villages détruits au lance-flammes au Togo et exode de milliers de personnes… En corollaire, la privation d’accès aux ressources alimentaires, aux pâturages, aux points d’eau, etc. Ces procédés provoquent la révolte des « réfugiés pour cause d’opérations de conservation » qui multiplient les actes de vengeance et de prédation : coupes de bois illicites, prélèvements de gibier accrus, réinstallation sauvage des villages… Quand elles ne sont pas déplacées ou malmenées, les populations peuvent subir d’autres conséquences de la « sanctuarisation », comme l’augmentation non contrôlée de la faune sauvage et ses dégâts dans les cultures. Malgré l’émergence d’une cogestion avec les autochtones, le classement des zones forestières ne favorise pas toujours l’équilibre entre espace à protéger et espace à vivre. La conservation reste donc un lieu de conflit et d’arbitrage pour les différents acteurs et niveaux de la gouvernance forestière.
Notes de bas de page
1On entend par « services forestiers » les services environnementaux fournis par les forêts, à la nature en général et à l’homme en particulier, comme la purification de l’air et de l’eau, le recyclage des nutriments, l’entretien de la diversité biologique, le captage du carbone, etc.
2Paradoxalement le réchauffement climatique leur serait plutôt bénéfique, du moins en termes d’expansion du couvert. Selon certaines études, le scénario d’une élévation de la température et du CO2 à grande échelle provoquerait une augmentation notable de la productivité primaire nette des écosystèmes sur vingt ans dans les régions tempérées et tropicales.
3Selon WWF, dans les seules forêts tropicales de Bornéo, 123 nouvelles espèces ont été découvertes au cours des trois dernières années et 600 depuis quinze ans, à raison de 3 par mois en moyenne…
4Organisations non gouvernementales environnementalistes.
5Appropriation sans compensation par les firmes privées des connaissances biomédicales autochtones.
6Selon les sources, le montant total des échanges internationaux de bois varie entre 200 et 300 milliards de dollars, contre 8 milliards pour les échanges de bois tropicaux dans le monde : le bois noble sous forme de bois d’œuvre ne représente que 20 % de ce volume ; dans l’ensemble, le bois tropical est absorbé par les marchés domestiques au profit d’une consommation sur place à plus de 80 %.
7C’est notamment la problématique du bois-énergie utilisé en tant que combustible qui représente environ 75 % des récoltes en Afrique et près de 85 % en Asie, mais aussi une part non négligeable de la consommation dans les régions tempérées.
8Par exemple, les visiteurs d’un lieu naturel remarquable vont faire des dépenses (coûts de déplacement, nourriture, hébergement, etc.) qui représentent un montant pris en compte pour donner une valeur économique au site. De même, la prise en compte de la plus-value économique – le « prix hédonique » – d’un paysage va se mesurer à l’aune du différentiel introduit dans les prix de l’immobilier…
9Procédé visant d’abord à évaluer les atteintes environnementales effectives ou envisageables d’un projet ou d’une action : cette valeur, exprimée en termes monétaires, est censée permettre le versement d’indemnités par les responsables des dommages afin de les compenser ou de financer les mesures de réduction d’impact et de restauration. Outre les controverses morales autour de cette « économicisation » qui, pour certains, vaut marchandisation, le problème majeur reste celui de l’évaluation des dommages et de l’efficacité des dispositifs.
10Pour un exemple, cf. P. Tozzi, « Enjeux politiques de la forêt tropicale, le cas du Libéria et sa région ».
11Programme des Nations unies pour l’environnement.
12L’Union mondiale pour la nature (UICN) estime à près de 29 000 les zones protégées qui interdisent toute habitation humaine et utilisation à des fins économiques normales, soit environ 8,5 millions de km2 de la surface terrestre qui incluent de nombreuses forêts (cf. C. Geisler, « Les expulsés du jardin d’Éden : un nouveau problème », Revue internationale des sciences sociales, 2003, 1, n° 175, p. 76).
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