Alberti et l’inventio d’une vie
Jalons pour une histoire de l’autobiographie humaniste
p. 150-157
Texte intégral
1Depuis Jacob Burckhardt, Alberti a souvent été présenté comme le modèle de l’uomo universale renaissant1. Ce portrait proposé par de nombreux spécialistes de la Renaissance2 repose sur la reprise littérale de la Vita écrite par Alberti sur lui-même. Mais paradoxalement le portrait est bien plus connu que sa source. Cette Vita n’a en effet jamais été l’objet d’une attention comparable aux autres textes d’Alberti et reste, en France notamment, peu étudiée. Outre son accès difficile, sa complexité n’y est probablement pas pour rien. Car cette autobiographie est déroutante pour le lecteur moderne sous de nombreux aspects, comme l’utilisation de la troisième personne du singulier ou la juxtaposition de récits et de bons mots. Elle révèle de fait les questions que pose l’écriture autobiographique au xve siècle : celle de l’auteur, celle de la forme du discours sur soi, celle enfin de sa portée – ou de sa « visée » pour reprendre l’expression d’Hubert Damisch3. En somme, l’étude de cette autobiographie amène à se demander comment et pourquoi l’on écrit sa vie dans la première moitié du xve siècle.
2L’une des questions relatives à ce texte, et non des moindres, est en effet celle de son auteur. S’agit-il bien d’une autobiographie ? Les historiens se sont longtemps interrogés sur ce point. Certains, depuis Lorenzo Mehus en 1751, ont considéré que ce n’était pas le cas et qu’il s’agissait d’un texte anonyme. Burckhardt comme Georg Misch, auteur d’une Histoire de l’autobiographie4 retraçant l’histoire du genre de l’Antiquité au xxe siècle, furent également de ceux-là, et présentèrent ce texte comme une biographie. Le principal argument de ces historiens était qu’une autobiographie ne pouvait être écrite à la troisième personne du singulier, et l’on peinait aussi à concevoir qu’un homme parlât de lui-même avec aussi peu d’humilité. C’est Anicio Bonucci qui le premier proposa l’hypothèse que cette Vita pouvait avoir été écrite par Alberti lui-même5. Hypothèse d’abord accueillie avec prudence par Girolamo Mancini6 et vigoureusement critiquée par Hubert Janitscheck7. Elle fut en revanche reprise et étayée par Renée Watkins8 au moyen de solides arguments, fondés sur la chronologie et les correspondances thématiques et stylistiques existant entre la Vita et les autres œuvres d’Alberti. Aujourd’hui le caractère autobiographique de ce texte est communément admis. Il possède en même temps quelques caractéristiques notables : il s’agit d’un écrit fragmentaire, qui n’était pas destiné à la publication immédiate et qui ne fait aucunement référence à certaines informations auxquelles on pourrait s’attendre, comme les origines d’Alberti ou sa naissance9.
3Cette Vita constitue « la première autobiographie de l’époque moderne » selon l’expression d’Oskar Bätschmann. Pour autant cette forme de discours a une histoire. Des textes autobiographiques existent bien au Moyen Âge, surtout à partir du renouveau du genre aux xie-xiie siècles. Il n’est que de penser, pour citer seulement deux exemples, à l’autobiographie de Guibert de Nogent rédigée entre 1114 et 1121 ou à l’Histoire de mes malheurs de Pierre Abélard10. Pour la plupart des auteurs médiévaux, l’influence des Confessions de saint Augustin est considérable et le ton de la confession comme la forme de vie qu’ils adoptent sont directement empruntés à ce modèle.
4Ces Confessions, Alberti et les humanistes de son temps les connaissaient parfaitement ; beaucoup d’entre eux avaient même étudié de façon approfondie la pensée d’Augustin. Cependant, celui-ci, en dépit de sa grande culture classique, n’était pas un auteur antique mais l’un des Pères de l’Église. Aussi ces Confessions ne constituèrent-elles pas un modèle formel ou stylistique pour les autobiographies humanistes ; à l’exception notable de celle qui est parfois considérée comme la première d’entre elles, l’Epistola ad posteritatem de Pétrarque. Bon nombre d’humanistes s’inspirèrent de ce texte pour écrire leur autobiographie, Alberti fut le premier d’entre eux. L’autobiographie humaniste est ainsi la reprise d’une forme d’écriture ayant traversé les siècles, et avec laquelle les hommes du bas Moyen Âge avaient déjà renoué. On ne peut donc pas parler de naissance, ni même de renaissance, de l’autobiographie dans l’Italie des xve-xvie siècles. La diffusion de cette pratique d’écriture en Italie, comme en Allemagne à la même époque11, relève plutôt d’une histoire en spirale.
5Pour autant les différences entre la Vita d’Alberti et les textes autobiographiques médiévaux sont indéniables, justifiant pleinement l’idée d’un renouveau du genre. La principale d’entre elles touche à la place du christianisme. Chez Alberti, on ne trouve nulle référence à Dieu, aucune trace non plus d’une quelconque confession. Si l’on a pu montrer l’importance des sources chrétiennes dans certaines de ses œuvres comme le De re aedificatoria ou le Theogonius12, on ne peut que souligner avec Riccardo Fubini et Anna Menci Gallorini la dimension profondément a-chrétienne de son autobiographie, tant dans son esprit que dans son contenu. Là réside d’ailleurs la nouveauté de ce texte – rival, dans sa forme même, de l’autobiographie chrétienne médiévale13. Cela ne signifie pas qu’Alberti n’ait pas utilisé de sources chrétiennes, bien au contraire. Comme le suggère Michel Paoli, il est tout à fait possible qu’Alberti ait repris le modèle des vies de saints pour écrire certains passages de sa Vita, notamment ceux qui ont trait à ses exploits athlétiques. La présence de sources chrétiennes dans cette autobiographie est fort probable, même si son auteur se les réapproprie toujours, dans un sens inédit, totalement non chrétien, et souvent parodique14.
6L’autre tradition d’écriture médiévale à laquelle il convient de relier la Vita d’Alberti est celle des livres de famille. Depuis le xiiie siècle, l’Italie centrale, et notamment Florence, est une haute terre de l’écriture domestique. Les Florentins membres de l’élite urbaine sont d’« infatigables écrivassiers », pour reprendre l’expression de Christiane Klapisch-Zuber15, et notent en grand nombre les informations importantes relatives à la vie de leur « maison » : naissances, mariages, décès, comptes du ménage, transactions, événements marquants de l’histoire familiale. On sait qu’Alberti connaissait bien ces livres de famille qu’il évoque à plusieurs reprises dans son propre « Livre de la famille »16. Parmi les recommandations qu’il y formule, on trouve ainsi celles faites aux marchands de toujours tout noter « sempre avere la mani tinte d’inchiostro17 », et de conserver précieusement et jalousement leurs libri, sans même autoriser leur propre femme à les lire. Ces livres de famille, transmis de père en fils, reposaient sur la conscience de devoir léguer aux descendants un bagage de connaissances sur le passé familial. Et ce souci était d’autant plus fort que les conflits sociaux et politiques que connaissaient alors les cités italiennes pouvaient à tout instant menacer une « maison » et son nom.
7Certains de ces livres de famille ouvrirent la voie à une expression individuelle, comme le montrent clairement les ricordi de Giovanni Morelli datant de la fin du xive siècle ou le libro segreto de Goro Dati du début du xve18 Les ricordi et l’autobiographie d’Alberti n’en demeurent pas moins des documents bien distincts : dans le premier cas, il s’agit d’une pratique d’écriture multigénérationnelle, centrée sur la famille et faite au jour le jour ; dans le second, d’un texte rétrospectif, où l’auteur et le sujet du discours concordent, donnant forme à l’histoire d’une vie individuelle. Une autre différence tient à la place de la famille et du sujet en son sein. Les ricordi inventent un passé familial, dans lequel l’individu est avant tout pensé comme membre d’une « maison ». Chez Alberti, toute référence aux ancêtres est absente ; quant à la parenté, elle apparaît essentiellement comme un groupe hostile à l’individu doté d’un ingenium singulier. Sans réduire à cela la portée de ce texte, il est intéressant de rappeler ici qu’Alberti était, comme son frère Carlo, un enfant illégitime. Jusqu’à la mort de leur père, ce statut ne porta pas particulièrement préjudice aux deux frères qui furent traités et éduqués par lui comme ses autres enfants. Leon Battista put ainsi étudier dans la prestigieuse école de Gasparin de Bergame à Padoue, puis mener des études de droit à l’université de Bologne. C’est quand le père mourut en 1421, alors qu’Alberti était encore étudiant, que les choses changèrent pour les deux jeunes gens, brutalement privés de toute protection et de tout soutien matériel. Pour la famille des Alberti, leur origine illégitime justifiait leur exclusion de l’héritage et des solidarités familiales19. Alberti ne jouissait donc pas de l’appartenance rassurante à une « maison », non plus qu’il ne pouvait s’identifier à sa ville d’origine, les Alberti ayant été bannis de Florence en 1401. Né en exil, Leon Battista ne découvrit Florence qu’en 1428, quand le bannissement fut levé. Là encore l’information n’est pas anecdotique car l’identité d’un homme du xve siècle se définit en grande partie par rapport à l’espace dans lequel il s’inscrit. Aussi Alberti était-il privé des principaux fondements de l’identité individuelle de son époque : une naissance honorable, une parenté et une ville d’origine. Cette situation put contribuer à son choix d’adopter une forme originale de discours sur soi, centré sur lui-même et où il se re-fait un nom, non pas tant en mobilisant une filiation charnelle et une « maison » qu’en insistant sur ses talents propres et sur son ingenium.
8Ce choix se comprend surtout au regard des modèles antiques ou médiévaux que reprend Alberti en homme formé à l’humanisme. Dans sa Vita, l’empreinte des auteurs classiques est en effet très nette, Alberti façonnant son portrait sur leur modèle. Précisons ici qu’il n’y a pas à proprement parler d’autobiographie dans l’Antiquité : le genre entendu comme description de soi à dimension psychologique et autoréflexive n’apparaît pas avant Augustin, si tant est que ce terme convienne parfaitement pour désigner les Confessions.
9Il existe en revanche dans l’Antiquité plusieurs traditions d’écriture à travers lesquelles de nombreux auteurs ont évoqué leur vie20. La forme poétique était la plus communément choisie. Ovide conclut ainsi le quatrième livre de son recueil d’élégies les Tristes par une Epistola ad posteritatem autobiographique. Outre cette forme en vers, les auteurs classiques étaient familiers d’autres formes d’écriture en prose, comme les commentarii composés à la troisième personne ou les res gestae. Existait enfin une autre tradition d’écriture à laquelle Alberti se rattache plus encore, celles des Vies.
10C’est en effet sur les Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres de Diogène Laërce, ouvrage bien connu du milieu humaniste de son temps, qu’Alberti modela en grande partie son autobiographie. Compilé au iiie siècle apr. J.-C., cet ouvrage comprend de courtes biographies de philosophes et des anecdotes les concernant. Diogène y synthétise leurs positions philosophiques et dessine le profil intellectuel et social de chacun d’eux. Jusqu’au début du xve siècle, ces Vies ne furent accessibles qu’en grec et restèrent donc peu connues dans l’ouest de l’Europe. Dans les années 1430, Ambrogio Traversari traduisit l’ensemble du texte en latin et un ami d’Alberti, Lapo da Castiglionchio le jeune, fit de même pour la vie de Thalès. Dès lors Diogène devint une référence incontournable dans le milieu lettré, et de nombreux éléments amènent à penser que cette Vie de Thalès fut un modèle central pour Alberti. Les points communs entre celle-ci et l’autobiographie de l’humaniste sont multiples21. Comme dans le texte de Diogène, la Vita d’Alberti ne suit pas un schéma chronologique mais constitue une série d’histoires et une collection de bons mots. Alberti se présente par ailleurs comme un autodidacte, or c’est aussi le portrait que Diogène fait de Thalès. Enfin, il possédait selon ses propres dires une capacité à prédire l’avenir – et Thalès aurait joui de la même faculté, lui qui savait prévoir les bonnes saisons pour la récolte des olives et faire ainsi fortune. La proximité entre les deux Vies apparaît également, et de façon plus évidente encore, dans la forme même des dialogues à la fin des deux textes. Les paroles attribuées à Thalès par Diogène, comme celles qu’Alberti s’attribue à lui-même, se ressemblent par leur brièveté, leur aspect parfois provocateur et souvent cryptique. Mais cette Vie de Thalès ne fut vraisemblablement pas le seul modèle d’Alberti – Christine Tauber a montré que deux autres Vies pourraient avoir inspiré le portrait qu’il fait de lui-même : la Vie de Socrate et plus encore celle du cynique Diogène de Sinope (404-323 av. J.-C.). Chez Alberti comme chez celui-ci, on trouve, même si c’est dans un tout autre esprit, certaines caractéristiques de l’attitude cynique classique : l’insensibilité face à l’adversité et la douleur, une critique acerbe des contemporains tendant à la misanthropie et la valorisation du dépassement de soi par une volonté sans faille22. Si l’empreinte de ces modèles antiques est manifeste chez Alberti, il est à noter qu’il ne les nomme jamais. C’est que pour ses lecteurs lettrés ses références sont évidentes et leur autorité se reconnaît d’elle-même.
11Les textes à dimension autobiographique de Dante et de Pétrarque eurent également une grande influence sur la représentation de soi à la Renaissance. Alberti lui-même inscrit sa Vita dans la continuité de l’Epistola ad posteritatem de Pétrarque23. Un certain nombre de rapprochements peuvent être faits entre les deux textes. Pétrarque et Alberti insistent sur leurs grandes capacités physiques et leur ingenium – leur talent naturel24 ; et se présentent comme des hommes ne devant leur gloire qu’à leurs talents propres et leurs œuvres majeures. Tous deux évoquent par ailleurs les crises qu’ils traversèrent, le premier au moment d’Africa et de l’écriture du Secretum, le second au moment de ses études puis de l’insuccès de certains de ses écrits. Le point commun le plus important entre les deux textes réside enfin dans l’usage inventif de leurs modèles anciens. Si l’Epistola ad posteritatem de Pétrarque fait explicitement écho aux Confessions d’Augustin, c’est finalement pour s’en distinguer, Pétrarque n’atteignant jamais la quiétude intérieure de son illustre modèle. Alberti fait exactement de même avec les textes antiques dont il choisit de s’inspirer, les Vies des philosophes de Diogène Laërce, l’Anabase de Xénophon, les Commentaires de César ; comme d’ailleurs avec les lettres de Pétrarque elles-mêmes, qu’il reprend très certainement, mais de façon distanciée.
12Alberti partage également avec les humanistes de son temps l’idée d’une aristocratie de l’esprit, et le portrait qu’il trace de lui-même vise surtout à montrer qu’il en fait partie. En insistant sur ses grandes qualités morales et physiques et sa vaste culture, Alberti cherche avant tout à s’identifier à ses pairs humanistes. L’important pour lui est de montrer sa distinction d’esprit et de légitimer par là son appartenance à l’élite des hommes de lettres et des artistes de son temps.
13Notons que son souci d’intégrer ce milieu intellectuel et artistique ne relevait sans doute pas seulement d’un idéal spirituel. Comme le suggère Tauber25, il n’est pas impossible que des considérations plus pragmatiques aient joué aussi dans le projet autobiographique d’Alberti, dont la situation personnelle était assez délicate depuis le milieu des années 1430.
14En 1434, le pape Eugène IV, pour lequel il travaillait jusqu’alors en tant qu’abréviateur apostolique, dut s’exiler à Florence puis à Bologne pour plusieurs années, cessant d’être un soutien indéfectible pour lui. Par ailleurs, certains de ses projets ou de ses écrits n’eurent pas le succès qu’il espérait. Dans ce contexte, sa Vita pouvait aussi constituer un texte d’autorecommandation à l’adresse des patrons potentiels dont il s’agissait d’attirer l’attention. Cela expliquerait en partie le peu d’humilité avec laquelle Alberti évoque ses divers talents, sa créativité, son éthique ainsi que sa capacité à prédire l’avenir. Il était en somme le conseiller idéal pour un prince : tel était aussi le message de sa Vita.
15Le genre de l’autobiographie humaniste à laquelle ce texte ouvre la voie a donc plusieurs caractéristiques formelles : elle est assez brève ; les exigences de la rhétorique y priment sur les considérations psychologiques ; et l’intention de l’auteur n’est pas tant de raconter sa vie que de travailler à immortaliser son nom. Pour Alberti, comme pour les humanistes qui écrivirent leur autobiographie après lui, le souci de façonner sa fama est primordial, et le fait d’écrire sa vie se comprend avant tout par ce désir de perpétuer son nom dans la postérité. Sur ce plan, les humanistes renaissants sont bien les héritiers directs des auteurs romains, en particulier de Cicéron. Nomen, fama, posteritas – les trois mots apparaissent dès l’Epistola ad posteritatem de Pétrarque, et ils constituent les notions-clés autour desquelles se construisent les autobiographies humanistes. C’est là une autre différence avec les autobiographies médiévales antérieures. Jusqu’au xive siècle, les récits de vie se caractérisent par leur forte dimension morale : centrés sur les péchés de leur auteur et sa culpabilité, ils insistent essentiellement sur l’imperfection de l’homme. Tout autre est l’image que donnent de l’homme les autobiographies émergeant à la Renaissance. Les humanistes se présentent comme des hommes soucieux d’éthique plus que de morale, fiers de leur réalisation, assumant pleinement la conscience positive qu’ils ont de leur personne comme leur désir de gloire ici-bas. Le champ des textes où les humanistes laissent une telle image d’eux-mêmes est fort vaste : autobiographies, lettres, commentaires, élégies autobiographiques ; et rares sont ceux sur lesquels nous n’avons aucun document autobiographique ou biographique.
16Pour le contenu, la Vita d’Alberti suit un schéma que l’on retrouve dans la plupart des autobiographies humanistes : évocation d’un genus, années d’éducation, qualités morales et physiques (sagesse, force, beauté), hauts faits et fortune de l’auteur (ses œuvres, ses biens, ses amis), comparaison avec d’autres dans une optique de plainte (ou de louange), épilogue. La capacité de variatio était en même temps l’une des qualités les plus attendues d’un auteur humaniste ; aussi ce schéma général était-il l’objet de reprise, avec la suppression ou la modification de certains des topoi classiques. À l’image d’Alberti, les humanistes se devaient de réinventer dans leur autobiographie le canevas rhétorique prescrit. L’inventio de l’homme de lettres, qui légitimait sa fama pour la postérité, résidait là aussi26.
17Alberti, en écrivant sa Vita, comme en réalisant le premier autoportrait autonome d’artiste que nous connaissions sur la célèbre plaquette conservée à Washington (fig. 1, p. ***), initia une tradition de représentation de soi qui fut reprise par de nombreux hommes de lettres ou artistes, et qui mena aux Commentarii de Ghiberti et jusqu’à Vasari et Cellini. Convergent dans cette Vita de multiples traditions d’écriture, antique et médiévale, autobiographique et domestique. Toutefois l’essentiel ne réside pas tant dans cet héritage que dans son élaboration inventive. Pour l’humaniste qu’il est, la meilleure façon d’immortaliser son nom est de créer une œuvre, à l’image d’une Vie. La vraie gloire réside dans le fait de savoir hisser sa nature individuelle à la hauteur des modèles les plus dignes du passé qu’on a su faire sien, et de révéler son ingéniosité par la reprise inventive des anciens. C’est par l’imitation éclectique et créatrice des modèles du passé, permise par l’ingenium, que le style personnel prend forme, et que se révèle l’identité singulière du penseur ou de l’artiste. L’autobiographie d’Alberti le montre parfaitement, lui qui, rappelons-le, était qualifié par Landino de came-leone en référence non seulement au prénom qu’il avait choisi de se donner, Leon, mais aussi à ses talents métamorphiques. Si cette Vita d’Alberti nous dit bien quelque chose de l’homme qu’il fut, c’est, plus que dans sa forme ou dans son contenu, dans cette dynamique d’inventio qui lui est propre. Ainsi il dépasse la conjoncture et l’injustice du temps présent par la nécessité et l’inactualité de l’istoria27.
18Parvenir à s’inscrire, par l’inventio de sa vie, dans la lignée des grands hommes de l’Histoire, telle était l’aspiration d’Alberti. Les historiens qui, à l’instar de Burckhardt, virent dans cette autobiographie un texte décisif pour comprendre la Renaissance, ne s’y sont pas trompés. Car si le texte ne doit pas être lu de façon littérale, il marque bien l’affirmation au xve siècle d’une certaine conception de l’homme, digne, métamorphique et sculpteur de lui-même. Burckhardt donnait à cette conception la plus haute valeur. Quelques années plus tard, son ami et grand lecteur, Friedrich Nietzsche, mettait cette même idée de l’homme au fondement de l’« Histoire monumentale » servant la vie28.
Notes de bas de page
1 J. Burckhardt, La Civilisation de la Renaissance en Italie, tome 1, p. 204-210.
2 M. Paoli, « Autoportrait d’humaniste en athlète prodigieux… », p. 136-139.
3 H. Damisch, « La visée du sujet », dans sa préface à F. et S. Borsi, Alberti. Une biographie intellectuelle.
4 G. Misch, Geschichte der Autobiographie, p. 671-675.
5 L. B. Alberti, Opere volgari…, éd. A. Bonucci.
6 G. Mancini, Vita di Leon Battista Alberti.
7 H. Janitschek, « Alberti-Studien… », p. 38-54.
8 R. Watkins, « The autorship of the Vita anonyma of Leon Battista Alberti », p. 101-112.
9 L. B. Alberti, Autobiographie, trad. C. et P. Laurens.
10 Sur cette question, voir J.-C. Schmitt, « L’autobiographie médiévale », in La Conversion d’Hermann le juif. Autobiographie, histoire, fiction, p. 63-88. Nous pourrions aussi évoquer les autobiographies de souverains de la fin du Moyen Âge, comme la Vita de Charles IV récemment traduite en français.
11 P. Monnet, « La mémoire des élites urbaines dans l’Empire à la fin du Moyen Âge entre écriture de soi et histoire de la cité », in H. Brand, P. Monnet, M. Staub (dir.), Mémoria, Communitas, Civitas…, p. 49-72.
12 Sur ce point voir V. P. Zoubov, « Leon Battista Alberti et les auteurs du Moyen Âge », p. 245-266 ; C. Grayson, « Leon Battista Alberti traduttore di Walter Map », p. 3-13 ; S. Prandi, Scritture al crocevia…
13 R. Fubini et A. Menci Gallorini, « L’autobiografia di Leon Battista Alberti… », p. 22.
14 M. Paoli, « Autoportrait d’humaniste en athlète prodigieux… », p. 143.
15 Ch. Klapisch-Zuber, « L’invention du passé familial », in La Maison et le nom…, p. 28.
16 Ch. Barteleit, « Die libri di ricordanze Florentiner Kaufleute – Geschäftsbücher oder Selbstzeugnisse ? », in G. Schweikhart (dir.), Autobiographie und Selbstportrait in der Renaissance, p. 23-28.
17 Cité par Ch. Barteleit. Voir L. B. Alberti, I libri della famiglia, éd. R. Romano et A. Tenenti, p. 251.
18 C. Weiand, « Domestische und autobiographische Schrift – Zur Poetik der literarischen Selbstdarstellung in der italienischen Renaissance », in G. Schweikhart (dir.), Autobiographie und Selbstportrait in der Renaissance, p. 14-15.
19 A. Grafton, Leon Battista Alberti. Master Builder of the Italian Renaissance, New York, Hill and Wang, 2000, p. 6-7.
20 J. Ijsewijn, « Humanistic autobiography », in E. Hora et E. Kessler (éd.), Studia humanitatis, p. 209-219, ici p. 210-211.
21 A. Grafton, Leon Battista Alberti. Master Builder of the Italian Renaissance, éd. citée ci-dessus, p. 23-24.
22 Leon Battista Alberti, Vita, éd. Ch. Tauber et R. Cramer, préf. Ch. Tauber, p. 14-15.
23 D. Marsch, « The self-expressed : Leon Battista Alberti’s autobiography », p. 127-128.
24 Pour la définition d’ingenium dans la pensée d’Alberti, voir L. B. Alberti, La Peinture, éd. Th. Golsenne et B. Prévost, p. 340.
25 Leon Battista Alberti, Vita, éd. Ch. Tauber et R. Cramer, préf. Ch. Tauber, p. 10-12.
26 J. Ijsewijn, « Humanistic autobiography », in E. Hora et E. Kessler (éd.), Studia humanitatis, p. 214.
27 H. Damisch insiste sur la manière dont l’istoria chez Alberti relève aussi du « désir de compter parmi les acteurs de [l’histoire] qui avait le monde pour théâtre, et de vivre cette histoire, dans la sphère intime autant que publique, en position de sujet, à l’instar de ceux, en très petit nombre, qu’il regardait, sans prononcer le mot, comme les agents d’une “Renaissance” » (préface à F. et S. Borsi, Alberti. Une biographie intellectuelle, p. 5).
28 F. Nietzsche, Considérations inactuelles II. De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie, Paris, Gallimard, 1990.
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