Chapitre 1. Un problème ancien réinventé par les milieux scientifiques
p. 19-26
Texte intégral
1Les sciences participatives s’appuient sur un faisceau de pratiques amateurs qui constitue en quelque sorte le continent oublié de la connaissance naturaliste. Une étude montre que plus de la moitié des données collectées en France pour l’indicateur « Trends in the abundance and distribution of selected species » de la convention pour la Diversité biologique proviennent d’amateurs, dont ceux œuvrant dans les sciences participatives1. Des écrits récents évoquent le « sacre de l’amateur » ou encore une « révolution »2 pour qualifier le début de notre xxie siècle et ce, dans de nombreux registres allant de l’échange de compétences dans la pratique d’un sport à l’« ubérisation » de la société. La généalogie des sciences participatives semble ainsi situer l’origine de ces dernières au xxe siècle, le terme ayant été inventé de manière relativement indépendante par Rick Bonney, du laboratoire d’ornithologie de Cornell, durant les années 1990, et par Alan Irwin, en Angleterre, en 1995, avec la publication de Citizen Science3.
2Cette nouveauté du label tend à recouvrir d’un vernis contemporain une histoire pourtant pluri-centenaire, se cherchant ce que Bruno Strasser et d’autres appellent une tradition4.
3Il s’agit donc de remettre l’histoire de cette pratique populaire de la nature sur ses pieds, avant de voir comment le mouvement des sciences citoyennes s’efforce de se doter d’une histoire officielle.
L’archéologie des sciences participatives
4Le messianisme de la révolution annoncée des sciences participatives semble n’être plutôt qu’un nouveau développement dans les relations mouvementées entre amateurs et académies. À bien des égards, le siècle de l’amateur a été le xixe, quand pratiquement toutes les recherches scientifiques étaient engagées par des non-professionnels, avant que la science ne se professionnalise : les chercheurs n’étaient pas payés pour faire leur recherche5. Au xviiie siècle, à l’époque du Jardin du Roy, l’ancêtre du Muséum national d’histoire naturelle français, les aristocrates, comme Buffon, entretenaient un réseau de correspondants qui se déployait grâce aux faveurs que la position de pouvoir au dit Jardin permettait et à l’entregent parisien dont disposaient les curateurs de collection6. En Angleterre, on retrouve la même économie aristocratique et londonienne pour la géologie7. Les naturalistes étaient soit des aventuriers parcourant le monde, soit des notables, des médecins, des curés, etc., qui se réunissaient pour certains en sociétés savantes. Les sciences participatives trouvent des ancêtres dans ces sociétés qui ont marqué leur temps8. Une vision cursive du xixe siècle, centrée sur ces autorités académiques, présente ce moment « amateur » comme le siècle de la science pour le peuple9.
5Cependant, le connaisseur ne se rencontrait pas seulement dans les sphères aristocratiques et notables. Une version alternative de cette histoire est apparue via une critique des sources de l’histoire des sciences, souvent bien conservées dans les centres de sciences académiques, mais qui sont d’accès plus ardu si l’on veut chercher ailleurs. Or, en enquêtant en dehors des archives bien classifiées, on apprend beaucoup sur la science « d’en bas ». C’est le cas avec les artisans, les tisserands au xixe siècle par exemple qui se réunissaient régulièrement afin de comparer leurs connaissances sur les espèces de mousse qu’ils récoltaient, et qui reportaient ce savoir au dos de leurs manuels10. L’étude de ces végétaux, très difficiles à distinguer d’une espèce à l’autre, réclamait la minutie dont les tisserands devaient faire preuve pour exercer leur profession. Une autre critique des sources archivistiques concerne l’histoire de la formation des concepts scientifiques, souvent attribuée à des grands hommes. Par exemple, lors de l’invention du concept de microcosme par Stephen A. Forbes à partir de l’étude d’un lac11, une part cruciale de l’information nécessaire à ce travail provenait en fait des pêcheurs que le chercheur avait appris à côtoyer et qui l’aidèrent à fonder la limnologie moderne12. On dispose dans ces dernières études d’un indice particulièrement utile pour remettre l’histoire des sciences participatives sur ses pieds, c’est-à-dire en partant des pratiques populaires d’observation de la nature, bien développées depuis longtemps et sur lesquelles se sont progressivement fondés les scientifiques, et non l’inverse qui consisterait à dire que ces derniers ont suscité « un éveil » du public.
6L’archéologie des sciences participatives ne serait pas complète si l’on n’y ajoutait l’évolution des technologies. La fin du xixe et le début du xxe siècle encadrent des évolutions majeures de la pratique amateur, liant encore plus connaissance naturaliste et non-professionnels. Si l’on retient comme définition de la biodiversité le nombre des espèces découvertes au niveau mondial, il convient de se transporter aux États-Unis au tournant du xxe siècle pour voir se conjuguer le début des loisirs et la généralisation de l’usage de la voiture dans la mode des excursions en dehors des villes pour herboriser, pour observer animaux, oiseaux et insectes13. Cette massification de l’usage curieux de la nature va déterminer un bond en avant du nombre d’espèces reconnues au niveau mondial par les amateurs de grand air lors de leurs sorties du week-end.
7Nous pourrions ajouter d’autres inventions, du téléphone à notre révolution informatique et à internet, pour en mesurer l’impact sur l’affermissement des sciences participatives. Nous y reviendrons au chapitre 5.
L’histoire officielle récente
8L’histoire lente des évolutions sociales et techniques est en partie escamotée par la manière dont les promoteurs contemporains des sciences participatives s’inventent une tradition. La généalogie de l’apparition moderne des sciences citoyennes telle qu’elle est généralement décrite, débute au xxe siècle. La première utilisation d’une masse d’observations simultanées, réalisées par des amateurs dans un but coordonné d’alimenter des inventaires ou un monitoring scientifique, date du Christmas Bird‑Census lancé aux États-Unis en 190016. À cette date, Frank Chapman eut l’idée de convier les lecteurs du journal Bird-Lore, récemment lancé, à profiter de la période de Noël pour inventorier les oiseaux hivernant aux États-Unis. Partie d’un petit groupe de « cocheurs » (les twitchers en anglais) – ceux qui cherchent à cocher dans leur liste le plus grand nombre d’espèces observées –, l’initiative a grandi au fil des ans. Aux États-Unis, cette tradition ornithologique a abouti, pendant les années 1990, à l’association du Cornell Lab of Ornithology (CLO) à la National Science Foundation (NSF) en vue de travailler sur la participation du public à l’entreprise scientifique17. En France, il a fallu attendre l’action décisive de scientifiques du Centre de recherche sur la biologie des populations d’oiseaux (CRBPO), un centre appartenant au Muséum, qui organise notamment le baguage des oiseaux sauvages pour identifier les routes migratoires et l’état des populations d’oiseaux lors de campagnes de capture au filet. Ces scientifiques ont proposé en 1989, en plus du baguage, un protocole d’écoute des oiseaux selon un maillage du territoire local, sur des points d’écoute de 5 minutes, avant la transmission des informations au laboratoire. Le programme STOC EPS, ou suivi temporel des oiseaux communs par échantillon ponctuel simple, a servi par la suite de modèle aux protocoles développés par le Muséum pour d’autres espèces18. On peut voir dans cette datation officielle de l’apparition des sciences participatives un élément bien perçu outre-Atlantique : la motivation des contributeurs pour un loisir sérieux19. À cet égard, les loisirs liés à la nature constituent un terrain ordinaire propice aux sciences participatives dans la mesure où une fraction de la population s’y adonne avec la volonté d’acquérir de la connaissance et des tours de main, de bricoler une pratique et ce, de manière ad hoc par rapport à l’institution scientifique officielle.
9La systématisation des relations entre loisirs et institution scientifique n’a été réactualisée en France qu’à partir de la fin des années 1990. En 2006, Vigie-Nature a été créée à partir du CRBPO. Il s’agit d’une structure de coordination d’initiatives de science participative, fondées sur des protocoles scientifiques et proposées par des laboratoires ou par des associations. Elle concerne actuellement jusqu’à une vingtaine de protocoles de sciences citoyennes20. En 2009, on dénombrait 43 dispositifs en France, en mer, sur terre ou dans l’air21. En 2011, on en comptait 6022. Depuis le début des années 2010, un inventaire des sciences participatives de la biodiversité est entretenu par le Collectif national Sciences participatives et biodiversité (CNSPB) sur le site Nature.France.fr. En 2015, près de 200 initiatives y étaient recensées. Enfin, l’univers des sciences participatives a connu un tournant institutionnel avec la publication de deux rapports, l’un en 2012 de Gilles Bœuf, alors président du MNHN23, et l’autre en 2016 de François Houllier, alors PDG de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra)24.
10Cet intérêt récent des autorités de la recherche publique pour les sciences participatives marque le rapprochement entre les protocoles initiés jusque-là par les milieux scientifiques et l’apparition au niveau national de dispositifs participatifs dans les domaines de l’habitat, du débat public ou de la santé. Bruno Strasser et ses coauteurs y voient l’aboutissement d’une seconde source des sciences citoyennes, celle qui plonge ses racines dans la contre-culture des années 1960 et dans le mouvement « Science for the people », une autocritique par des scientifiques des dérives militaro-industrielles de la science25. Cette seconde filiation supporte la question des nouvelles façons d’associer sciences, techniques et démocratie. Elle était déjà présente dans les enjeux soulevés par Alan Irwin lorsqu’il proposait le terme de « sciences citoyennes » en 199526. De ce point de vue, les travaux de Callon, Lascoumes et Barthe27 permettent d’aborder les enjeux d’une extension démocratique à tout un chacun de la puissance de faire science. Ces chercheurs exposent des procédures dont la fluidité et l’ouverture sont garanties, sans sacrifier la justesse de la connaissance et son adéquation au réel – le domaine réservé depuis le début du xxe siècle aux disciplines scientifiques professionnalisées, confinées et souvent expérimentales. Il est vrai qu’il ne suffit pas qu’une participation revête des formes fluides et que les procédures soient respectées. Encore faut-il qu’à la mise en conformité des interactions par lesquelles se construisent les savoirs, s’ajoute l’adéquation au réel représenté.
Notes de bas de page
1H. Levrel et al., « Balancing state and volunteer investment in biodiversity monitoring for the implementation of CBD indicators. A French example », 2010.
2Patrice Flichy, Le Sacre de l’amateur, Paris, Seuil, 2010.
3Alan Irwin, Citizen Science, Londres, Routledge, 1995.
4B. Strasser et al., « Citizens science ? Rethinking science and public participation », 2018.
5A. Miller-Rushing, R. Primack et R. Bonney, « The history of public participation in ecological research », 2012.
6Emma C. Spary, Utopia’s Garden. French Natural History from Old Regime to Revolution, Chicago, Chicago University Press, 2000.
7Martin J. S. Rudwick, The Great Devonian Controversy. The Shaping of Scientific Knowledge among Gentlemanly Specialists, Chicago, Chicago University Press, 1985.
8À propos de l’écologie au xixe siècle, P. Matagne, Aux origines de l’écologie : les naturalistes en France de 1800 à 1914, 1999.
9J.-M. Drouin et B. Bensaude Vincent, « Science for the people », 1996.
10Anne Secord, « Science in the pub. Artisan botanists in early nineteenth‑century Lancashire », History of Science, 32 (3), 1994, p. 269‑315.
11Pour une histoire intellectuelle du « lac » en écologie, Jean-Marc Drouin, Réinventer la nature, Paris, Desclée de Brouwer, 1991, p. 120‑123.
12Daniel W. Schneider, « Local knowledge, environmental politics, and the founding of ecology in the United States. Stephen Forbes and “The Lake as a Microcosm” (1887) », Isis, 91 (4), 2000, p. 681‑705.
13R. Kohler, All Creatures. Naturalists, Collectors and Biodiversity, 1850‑1950, 2006.
14Fabien Locher, Le Savant et la Tempête, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.
15Jeremy Vetter, « Lay observers, telegraph lines, and Kansas weather. The field network as a mode of knowledge production », Science in Context, 24 (2), 2011, p. 259‑280.
16Mark V. Barrow, A Passion for Birds. American Ornithology after Audubon, Princeton, Princeton University Press, 1997, notamment p. 167sq.
17B. Strasser et al., « Citizens science ? Rethinking science and public participation », 2019.
18M. Legrand, « Vigie-Nature : sciences participatives et biodiversité à grande échelle », 2013.
19R. Stebbins, Amateurs, Professionals and Serious Leisure, 1992.
20Pour une présentation des programmes et des protocoles de Vigie-Nature, voir http://vigienature.mnhn.fr/presentation
21Tela Botanica, Observons la nature, des réseaux et des sciences pour préserver la biodiversité, Montpellier, Tela Botanica, octobre 2009.
22Institut de formation et de recherche en éducation à l’environnement (IFREE), « Sciences participatives et biodiversité », Les Livrets de l’IFREE, 2, 2011.
23Gilles Bœuf, Yves-Marie Allain et Michel Bouvier, L’Apport des sciences participatives dans la connaissance de la biodiversité, Paris, Muséum national d’histoire naturelle, 2012.
24François Houllier, Les Sciences participatives en France, Paris, Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, 2016.
25B. Strasser et al., « Citizens science ? Rethinking science and public participation », 2019.
26A. Irwin, Citizen Science, op. cit.
27M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthe, Agir dans un monde incertain, 2001.
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