Introduction
p. 13-17
Dédicace
à Béatrice
Texte intégral
1Les sciences participatives sont en plein essor dans le monde occidental et notamment en France. On peut les définir comme des pratiques d’observation et de signalement d’éléments naturels à des référents scientifiques, réalisées en se conformant à un protocole plus ou moins strict, par des personnes qui n’en font pas une activité professionnelle. Les sciences participatives articulent d’abord des moments d’observation, souvent en plein air, où il est demandé d’être précis et focalisé, puis des phases de signalement de ce qui a été observé, par le biais d’applications sur smartphone ou sur internet et, enfin, la centralisation par des professionnels dans des associations ou des laboratoires de recherche de ce qui devient alors une « donnée » inscrite dans une base. À chaque étape de ce que l’on peut qualifier d’infrastructure de connaissances, ce qui circule – photos, fichiers numériques, objets, etc. – court le risque d’être perdu ou altéré et nécessite, pour que le circuit fonctionne avec simplicité et aisance, une certaine « lubrification »1.
2Quelles sont les vertus des sciences citoyennes pour le progrès scientifique, pour sa démocratisation et pour la promotion de la biodiversité ? Comment aller plus loin que le simple capital de sympathie qu’elles commencent à susciter dans la société française ? Quels en sont les enjeux et à quoi tiennent-ils concrètement ?
3En 2017, le nombre des personnes ayant contribué, par un signalement ou plus, à des sciences participatives en France était estimé à 53 7322. Dans le présent opuscule, nous désignerons ces initiatives, indifféremment, par les expressions « sciences citoyennes » (suivant le terme nord-américain de « citizen sciences ») ou « sciences participatives ».
Elles concernent toutes un public large et diversifié. Pour des programmes de contacts d’oiseaux à l’ouïe, par exemple, les contributeurs sont des amateurs chevronnés. Pour l’observation des papillons de jardin, ils peuvent être beaucoup plus dilettantes. Il peut s’agir aussi de protocoles s’adressant à des catégories sociales ciblées, agriculteurs, par exemple. Tous ces programmes s’appuient sur des initiatives diverses, des habitants d’une région qui sortent herboriser régulièrement à la belle saison ou des scientifiques qui observent les insectes pendant leurs loisirs3. L’important n’est pas la formation des personnes, mais le fait que l’activité ne se déroule pas dans un cadre professionnel et que le spectre entier de la population des contributeurs, depuis l’amateur jusqu’au néophyte, est concerné par cet engouement national, voire international.
4Ces initiatives en augmentation ont récemment attiré l’attention des chercheurs en France. En 2005 déjà, un colloque de sociologues, d’historiens et d’anthropologues s’était tenu à Saint-Étienne, acclimatant en France des préoccupations nées aux États-Unis, notamment autour des programmes développés par le laboratoire d’ornithologie de Cornell University4. Au Muséum national d’histoire naturelle de Paris (MNHN), des thèses soutenues ou en cours portent sur des programmes de sciences citoyennes, et un récent atelier a associé des ethnologues, des géographes et des écologues autour de la caractérisation de ce phénomène en voie d’institutionnalisation5. En 2015, l’alliance ATHENA qui réunit des instituts de recherche en sciences sociales en France a approfondi sa réflexion sur les sciences participatives6. La revue Natures Sciences Sociétés a publié en 2018 un numéro thématique intitulé « Des recherches participatives dans la production des savoirs liés à l’environnement ». Les sciences humaines et sociales (SHS) en France se sont emparées de cet objet d’étude et apportent aux travaux naturalistes des promoteurs des sciences citoyennes une collaboration critique, comparable à celle engagée dès les années 1990 autour du département de Science and Technology Studies de Cornell et qui s’est largement répandue depuis dans les universités anglo-saxonnes. Elles se sont également associées aux travaux internationaux réunis au sein de l’European Citizen Science Association (ECSA) qui a tenu son deuxième congrès à Genève en juin 2018, et elles participent de la multiplication des articles de réflexion sur les sciences participatives, notamment avec la création en 2016 du journal en ligne Citizen Science : Theory and Practice.
5Au regard de cette structuration progressive d’une analyse sociologique accompagnant l’essor des sciences citoyennes, notre objectif ici est de rendre accessible au lecteur un pan de pratiques déjà bien développé, tout en adoptant une perspective critique. Il ne s’agit pas d’extrapoler des relations idéales entre sciences et société. Nous présenterons plutôt une série de thèses qui nous sont personnelles et qui soutiennent la vocation descriptive de cet opuscule concernant les acteurs, les dispositifs et les techniques en œuvre, le tout afin de permettre au lecteur de s’orienter de manière synthétique dans le foisonnement des initiatives actuelles.
6Les exemples retenus sont essentiellement français, même si l’on s’autorisera des incursions dans le monde anglo-saxon qui est l’une des sources importantes de l’évolution exponentielle des sciences participatives au cours des quarante dernières années. Celles traitées dans ces pages concernent la connaissance de ce que, depuis les années 1980, on appelle la biodiversité. Soulignons également que le panorama des sciences citoyennes déborde largement ce domaine. On trouve des sciences participatives en géologie, en physique nucléaire, en astronomie, en médecine et dans bien d’autres domaines encore7.
7À quelques exceptions près, qu’il s’agisse des « herbonautes » au MNHN ou encore de l’herbier Marie-Victorin de Montréal8, les sciences participatives pour la biodiversité incluent une sortie en plein air, que celle-ci s’effectue au jardin, à la campagne, sur le littoral ou en ville. Les sciences participatives pour la biodiversité illustrent bien l’enjeu, relevé par certains sociologues, d’opérations de connaissance qui sortent de l’espace académique des controverses entre chercheurs et se réalisent hors de l’enceinte confinée des laboratoires. La notion de recherche de « plein air » présente l’avantage de renvoyer à la fois à cette pratique de balade dans la nature, extérieure à l’atmosphère artificialisée de la paillasse, et au concept sociologique de production de savoirs hybrides, non liés exclusivement aux institutions scientifiques patentées9.
8Il s’agit de préciser ce métissage des savoirs au-delà de la seule « académie » : qu’on les nomme expérientiels, autochtones ou d’usage, ils sont au cœur de la société de la connaissance, en plus ou moins bonne intelligence avec les savoirs académiques. Et l’enjeu, parallèlement aux « science studies » qui ont fait entrer l’ethnographie dans les laboratoires10, est de leur faire prendre place dans une anthropologie des savoirs, déjà bien balisée11, à travers ces connaissances de plein air.
9Ce livre est organisé autour de thèses destinées à soumettre au débat un certain nombre d’« allant de soi » qui circulent dans cette petite communauté de missionnaires que sont les promoteurs des sciences participatives. Nous commencerons par reconsidérer de façon critique les origines que se donne le mouvement des sciences participatives. Nous traiterons ensuite du cadre protocolaire typique de déroulement d’une sortie de science participative sur le terrain et de la réalisation ou non des attentes normatives qui lui sont attachées. Puis nous nous intéresserons au caractère ouvert et démocratique de la pratique des sciences participatives, postulé par ses promoteurs, à l’aune des premières études sociodémographiques des contributeurs. Nous évoquerons notamment certaines des raisons pour lesquelles cette connaissance est si peu développée. Au-delà des chiffres de fréquentation et des profils de dilettantes, nous retranscrirons alors au niveau des procédures effectives mises en place les parcours de la participation, allant de la prise de part à la part reçue en retour par les contributeurs. Nous reviendrons pour finir sur la technologie du numérique qui conditionne la participation de masse, la vérification des signalements et la production de banques de données à l’usage de l’expertise, en examinant les décalages entre promesses et réalité.
Notes de bas de page
1 P. Edwards et al., « Science friction. Data, metadata, and collaboration », 2011.
2 http://indicateurs-biodiversite.naturefrance.fr/fr/indicateurs/tous
3 European Distributed Institute of Taxonomy (EDIT), Professionals and Non-professionals as Producers and Users of Taxonomic Knowledge, avril 2008.
4 F. Charvolin, A. Micoud et L. Nyhart (dir.), Des sciences citoyennes ?, 2007.
5 Marine Legrand et Frédérique Chlous, « Citizen science, participatory research, and naturalistic knowledge production. Opening spaces for epistemic plurality (an interdisciplinary comparative workshop in France at the Muséum national d’histoire naturelle [“National museum of natural history”]) », Environmental Development, 20, 2016, p. 59‑67.
6 https://www.alliance-athena.fr
7 Susana Nascimento, Angela Guimaraes Pereira et Alessia Ghezzi, From Citizen Science to Do It Yourself Science, JRC Science and Policy Reports, Luxembourg, Union européenne, 2014.
8 L. Heaton et F. Millerand, « L’expertise sur une plateforme collaborative du web : les Herbonautes », 2018.
9 M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthe, Agir dans un monde incertain, 2001 ; F. Charvolin, « Sortie nature, protocole et hybridité cognitive », 2017.
10 B. Latour et S. Woolgar, La Vie de laboratoire, 1987 ; également, Sophie Houdart, La Cour des miracles. Ethnologie d’un laboratoire japonais, Paris, CNRS Éditions, 2007.
11 N. Adell, Anthropologie des savoirs, 2011.
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