Hors-systèmes ?

Avec Jean-Christophe Lanquetin1 [03/2020]

p. 19-46


Texte intégral

Dominique Malaquais

1Paris, le 4 octobre 2019 – Opéra Bastille.

2À l’affiche, Les Indes galantes. Mise en scène de Clément Cogitore, sur une chorégraphie de Bintou Dembélé. Si certains critiques sont peu amènes, le public, lui, est enchanté. Mon regard n’est ni celui des uns, ni celui des autres. C’est que je vois les possibles du projet ou du moins ses espoirs, mais aussi et surtout ses contradictions.

3Cogitore a voulu rendre actuel l’opéra de Rameau. CRS, « migrants » enveloppés dans des couvertures de survie, pom-pom girls, travailleuses du sexe, personnages transgenres se succèdent sur scène. L’idée a pu en heurter certains, mais elle n’est pas mauvaise. Celle d’introduire des danseurs de krump est superbe, même si elle n’est pas inédite (en 2013 déjà, avec Éloge du puissant royaume, Heddy Maalem mariait musique classique et krump). Ce qui ne va pas, c’est le dispositif. La forme est différente, mais le fond reste inchangé. Rien n’a été fait pour repenser l’espace de représentation. Rapport frontal et clivé à la salle, que la fosse d’orchestre sépare de la scène ; deus ex machina (en l’occurrence un gigantesque bras mécanique qui fait descendre des airs une coque de bateau, une trappe d’où émerge un manège, puis un cercle de feu suivi d’un panoptique) ; jeux de lumière, de fumée. Spectaculaire, l’action est pensée comme elle aurait pu l’être au xixe siècle (n’était la musique baroque, on s’imaginerait volontiers chez Wagner). Spectaculariser – « sidérer », explique Cogitore (2018) – est bien l’objectif. Simultanément, cependant, le metteur en scène souhaite nous faire penser l’Autre non plus comme un être distant (Turc généreux, Indien du Pérou, bon sauvage amérindien) mais comme celle ou celui que nous côtoyons tous les jours, qui vit en ville à une rue de chez nous (ibid.). Il s’agit de décoloniser Rameau. Or décoloniser, c’est précisément dé-spectaculariser l’Autre, cesser de l’exotiser, de le pousser aux marges d’un centre normalisé dont on s’estime le maître.

4La position me paraît intenable. Utiliser des codes de représentation qui produisent de l’altérité pour questionner la notion d’altérité est contre-productif. Pourtant, je n’en doute pas, les intentions de Cogitore sont bonnes. Ce qui pose problème ici, ce n’est pas le dessein du metteur en scène mais sa méthode. Il a choisi d’œuvrer à l’intérieur d’un système – celui de l’opéra classique – dont les fondements mêmes sont antinomiques à son propos. Il tombe dès lors dans un cul-de-sac.

5Ce cul-de-sac, Cogitore n’est pas le premier à s’y trouver. Loin s’en faut. Artistes, architectes, écrivains, chercheurs : tous et bien d’autres encore (juristes, ingénieurs, syndicalistes) qui ont un jour voulu déplacer les lignes de leur profession ou, plus largement, celles du monde qu’ils habitent, se sont heurtés à cette même question : est-il possible de subvertir un système au moyen d’outils produits par ce même système ?

6À cette question ma réponse est non. N’empêche, je dois en convenir, la plupart de mes réalisations – textes (essais, fictions, traductions), expositions, propositions audiovisuelles – explorent les possibles de la subversion. Contre-narration ; indiscipline ; tactiques qui visent ou qui contribuent inconsciemment à saper l’ordre établi ; échappatoires : c’est à cela, aux chemins de traverse empruntés pour contourner lieux et instances de pouvoir, que je m’intéresse avant tout. Politique par le bas, études subalternes, weapons of the weak, cartographies de la dérive m’intéressent pleinement, même si je suis consciente des critiques de manichéisme comme de naïveté qu’elles peuvent soulever.

7Le tropisme remonte à loin. Bien avant de découvrir, à l’université, Bayart, Toulabor et Mbembe, Spivak, Scott ou Certeau2, dans mes lectures j’étais ce qu’on nomme en anglais contrarian, à contre-courant. Adolescente à New York, boursière dans un lycée de jeunes filles bien à droite (j’avais imposé ce choix à mes parents, ébaubis, pour échapper à une école où faisait la loi une clique de garçons bêtes et méchants), je m’étais donné pour sujet de rédaction les communes anarchistes du xixe siècle, récitais Imamu Amiri Baraka là où la prof attendait Emily Dickinson. Fille d’un écrivain ex-mineur de fond et allergique à toute autorité, j’avais, il faut le dire, de qui tenir : à treize ans, mon père me mettait entre les mains Les damnés de la terre (Fanon 2011 [1961]) et à dix-sept, le journal d’un bagnard au long cours qui devint mon grand ami3.

8Je suis armée, donc, ou du moins ai-je l’habitude : j’écris à contre-système tout en sachant que c’est peine perdue, que le système ne lâchera rien – pire, que de ce système je fais partie intégrante. Tant bien que mal je m’accommode des contradictions, mais souvent je bute.

9Cela étant, ce que je te propose ici, ce qui m’aiderait, c’est qu’ensemble nous revenions sur des moments où, à deux et avec d’autres, nous avons tenté de rendre possible ce que je dis impossible. Que nous nous sommes cassé le nez, que l’impossible est resté impossible, nous sommes, je pense, d’accord là-dessus, mais aussi nous accordons-nous sur le fait qu’il n’y avait et qu’il n’y a d’autre choix que d’essayer, c’est le seul projet qui vaille.

10Si tu le veux bien, partons donc d’une question qui nous habite tous les deux depuis des années : celle de la représentation.

11Point de départ : Orientalism d’Edward Said (1978). On ne s’attardera pas sur les critiques réactionnaires et bien françaises de l’ouvrage – dernière en date, celle du linguiste François Jacquesson qui accuse Said de malveillance, de diffamation et (bigre !) de défense du colonialisme états-unien (Jacquesson 2020 : 175, 177). Retour, plutôt, sur un échange en 1985 autour d’Orientalism entre Said, Jonathan Crary et Phil Mariant. Il y est question des « représentations […] produites par et pour une culture impériale dominante » :

Crary & Mariant : [V]ous le montrez […], il y a une relation directe et active entre la domination – politique, socio-économique, culturelle – et les systèmes de représentation : l’un produit/soutient l’autre et réciproquement. Dans la perspective de changer les structures de domination, le but ultime est-il de transformer les représentations ou d’éliminer ces systèmes dans leur ensemble ? 
Said : Les représentations sont une forme de l’économie humaine. […] Je ne pense pas que l’on puisse faire sans elles. […] Ce que l’on doit éliminer, ce sont les systèmes de représentation qui portent en eux-mêmes ce type d’autorité répressive, car ils […] n’offrent pas d’espace pour que ceux qui sont représentés puissent intervenir. C’est l’un des problèmes insolubles de l’anthropologie, qui est essentiellement constituée comme discours de la représentation d’un Autre défini de manière épistémologique comme radicalement inférieur (ou bien étiqueté comme primitif, arriéré ou simplement Autre) : l’ensemble de la science comme du discours anthropologique repose sur le silence de cet Autre (Said 2014 : 14-15). 

12Il est un acteur en particulier qui sait avec une redoutable efficacité réduire l’Autre au silence. C’est le musée. Sous les spots et sur piédestal, encadré – mis en beauté, célébré –, l’Autre y paraît au cœur des choses : mis en lumière afin qu’il puisse s’exprimer. Vaste illusion. Si, dans l’écrin d’un Louvre ou d’un Getty, un Delacroix a bien voix au chapitre, ce n’est pas le cas pour un lukasa luba4. Celui-ci avait vocation à parler tout autrement5 – par voie mnémotechnique, en mouvement, dans le cadre d’enseignements récités et performés. Objet intranquille (Abonnenc, Arndt et Lozano 2016 : 21) parce qu’en exil (Galitzine-Loumpet 2018 : 90), stérilisé (Papapetros 2016 : 209) et privé de nom(s) – le sien propre, car il est fort probable qu’il en avait un, celui de son ou de ses créateurs, de la personne qui en a passé commande ou des praticiens habilités à le manipuler6 –, au pavillon des Sessions du Louvre ou sur les hauteurs de Los Angeles, il ne peut que se taire ou se faire entendre par le truchement d’une voix qui n’est pas la sienne. Cette voix – de la commissaire qui l’a choisi, du scénographe qui l’a mis en espace, des chercheurs qui en ont écrit le cartel l’accompagnant – n’est pas malveillante, pas plus que ne l’est le Louvre ou le Getty – c’est évident –, et c’est là que le bât blesse : les meilleures intentions n’y peuvent rien. Le problème, ce n’est pas l’absence de connaissances: une des plus belles et respectueuses restitutions que l’on connaisse du rôle des lukasa dans la société luba, on la doit à un duo de curateurs nord-américains et euro-descendants œuvrant dans un musée new-yorkais (Roberts et Roberts 1996). Ce n’est pas non plus le manque de sensibilisation : la situation serait la même sur le continent africain, au musée des Civilisations noires de Dakar, au Wits Art Museum de Johannesburg, où ce genre de questionnement est à l’origine de colloques et d’expositions visant à changer la donne7. Le problème est structurel. Les liens intimes entre institution muséale et construction de l’Occident comme centre du savoir à partir duquel le monde pourrait être pensé, (ré)agencé et de ce fait contrôlé par ce même Occident, l’enracinement du musée dans la violence du projet impérial et dans celle du système capitaliste, dont ce projet a été (et reste) une cheville ouvrière, sont bien connus8. Il en va de même de l’intrication du musée dans la fabrique – violente, elle aussi, et c’est peu dire – de nations et de nationalismes (Galitzine-Loumpet 2018). De ces liens, de cet enracinement, de cette intrication, on ne se défait pas ; ils sont au fondement de la chose. Faire musée, c’est faire Autre, surtout lorsque l’Autre est au cœur de la démarche.

13Tu l’auras compris, il ne s’agit ici pas simplement du musée d’ethnographie. Je tiens pour tout aussi coupable le musée d’art ou encore d’architecture. Pas question non plus de limiter la critique au traitement d’objets tels que l’hypothétique lukasa, anciens et venus de loin. Présent et proximité sont eux aussi semés d’embûches. Notions pernicieuses de « race » et de statut social, identités (souvent imposées) de classe et de genre, sont à l’origine du musée ; quoi qu’on veuille, elles formatent l’espace d’exposition et de ce fait les objets qu’on y rencontre. À cela ni le contemporain ni le local n’échappe. Voir les travaux des artistes Andrea Fraser, Fred Wilson, Yinka Shonibare9 ; voir le remarquable Sammy Baloji, avec qui toi et moi nous collaborons – en particulier Allers-retours, installation photo/vidéo qu’il consacre en 2009 au chef Lusinga Iwa Ng’ombe, décapité en 1884 par l’officier colonial belge Émile Storms et dont le crâne est conservé à l’Institut royal des sciences naturelles de Bruxelles (Arndt 2013). En matière de critique institutionnelle, de dézingage de l’institution muséale, on n’a guère fait mieux. Et pourtant… L’institution finit par prévaloir. À coups de commandes, d’accueil au sein de ses galeries, de mise en catalogue et en ligne, elle désamorce la charge de l’œuvre critique, la domestique10. Et puis c’est faire fausse route que de se focaliser sur l’œuvre seule. Le formatage au musée a un effet aussi – d’abord – sur les personnes. Celles qui s’y rendent, qui y sont attendues, et les autres. Parmi les premières, deux catégories : les gens dont l’institution entend former le regard (qui ne « savent » pas) et ceux dont elle conforte le regard (qui déjà ont les clés). Les autres ? Ils et elles en sont écartés par des coûts d’entrée prohibitifs, des transports publics chers, peu pratiques, ne desservant que ce quartier et pas un autre, par une architecture rébarbative ou intimidante, par des thématiques et des codes qui ne font sens que pour celles et ceux, toujours, qui ont les clés, par les métiers que ces gens exercent au sein même du musée – garde, employée de ménage, manutentionnaire – métiers pour beaucoup réservés aux femmes et aux Afro-descendants11. Au-dedans comme au-dehors, le musée altérise.

14Rouleau compresseur que le musée donc, dont on serait enclin à se détourner, voire à lui opposer une fin de non-recevoir. N’empêche, et malgré les nombreuses contradictions que cela implique, je ne vois dans l’immédiat d’autre option que celle de me (dé)battre avec l’institution et en cela de m’inspirer d’amis – Sammy Baloji, justement – et de collègues chercheurs/curateurs12 qui tentent, parfois avec des résultats surprenants, de prendre à bras-le-corps ce musée qui fait Autre13.

15Depuis trois ans nous travaillons toi et moi à une exposition consacrée à Kinshasa, vue par sa plus jeune génération d’artistes, à la Cité de l’architecture et du patrimoine14. Nous ne sommes pas seuls ; notre équipe compte cinq commissaires (Éric Androa Mindre Kolo, Fiona Meadows, Sébastien Godret, Claude Allemand et moi), un scénographe (toi), un coordinateur à Kinshasa (Mega Mingiedi). Cet aspect collectif est salutaire. Le penser ensemble (échanges, désaccords, compromis) qu’il induit vient passablement compliquer le modèle, en vigueur dans bien des musées, du spécialiste solo mettant en lumière un corpus d’objets dont le choix exprime son point de vue singulier. Cependant, la question de la représentation et donc de la fabrique de l’Autre reste entière.

16L’exposition : Kinshasa Chroniques. Elle se veut – d’où son titre – l’expression de regards, de points de vue pluriels : ceux, très variés, des quelque soixante-dix artistes invités à y participer (photographes et vidéastes, performeurs, chorégraphes, rappeurs, slameurs, BDistes, peintres, dessinateurs, installation artists, sculpteurs), autour desquels s’articulent ceux du collectif à l’origine du projet (un performeur, une architecte, un photographe, deux historiennes d’art dont l’une est aussi politiste, un scénographe, un dessinateur/cartographe). Double interrogation : comment faire pour que cette articulation ne s’effectue pas au détriment – c’est à dire au prix du silence – des premiers (les artistes, en l’occurrence les Autres), dont les points de vue seraient alors pris en charge, exprimés à leur place et de ce fait tronqués par les seconds (le collectif organisateur) ? Ne pas produire de l’altérité, pour les raisons que j’ai évoquées plus haut et pour d’autres encore, on n’y parviendra pas ; mais néanmoins comment faire moins, minorer notre empreinte ?

17La question se pose d’autant plus que l’espace dans lequel nous évoluons est tout sauf neutre. Si à la Cité de l’architecture se sont tenues ces dernières années des expositions visant à ébranler le statu quo15, on ne peut faire l’impasse sur l’enracinement de l’institution dans ce que ce même statu quo a fait de pire : l’Exposition universelle de 1878, colossale célébration de la colonisation dotée d’un zoo humain de 400 âmes (c’est dans ce cadre que naît le musée de Sculpture comparée, ancêtre de la Cité de l’architecture), et l’Exposition universelle de 1937 qui, si elle a accueilli Guernica, a aussi mis à l’honneur le fascisme italien, le nazisme et le stalinisme (de cette seconde mostra date le palais de Chaillot, qui abrite aujourd’hui la Cité). L’endroit est chargé, on en conviendra, pour monter une exposition sur la troisième mégalopole d’Afrique…

18Kinshasa Chroniques a ouvert fin 2018 au musée international des Arts modestes (MIAM), à Sète – contexte très différent, complexe pour d’autres raisons, mais moins contraignant car le lieu est plus petit, plus expérimental, plus do it yourself. Quoi qu’il en soit, là comme à la Cité, nous avons été confrontés à de multiples interrogations – toi autour de la scénographie de l’exposition, moi autour de son agencement et de la rédaction du guide du visiteur ou du catalogue (Malaquais 2019a)  ; toujours c’est au casse-tête de la représentation que nous revenions. Nous ne sommes toujours pas sortis du bois ; nous n’en sortirons sans doute pas. Pour cette raison, parce que nous sommes en plein dedans, c’est par cette expérience que je voudrais amorcer notre conversation.

Jean-Christophe Lanquetin

19Dominique, la question qui se pose dans l’extrait de Said que tu cites n’est pas tant celle de la représentation, dont on ne peut se passer, que celle « des systèmes de représentation qui portent en eux-mêmes [une] autorité répressive ». Cette nuance est essentielle pour moi car elle mène directement à l’endroit de la pratique scénographique, c’est-à-dire la mise en représentation, ses conditions, ses contextes, ses outils. La confusion entre la représentation et les systèmes de représentation est omniprésente, y compris dans un grand nombre de textes dont nous avons en commun la lecture, et qui souvent me semblent bien généralistes sur le sujet. Car se débarrasser de la représentation, peut-être, mais comment ? Ce sont bien les systèmes qu’il convient d’interroger radicalement, les dispositifs, ce terme que dans l’art contemporain nous utilisons constamment et étrangement à contresens, en oubliant la dimension d’autorité et de pouvoir pointée par Foucault et Agamben (2014).

20Pour moi, interroger les systèmes, c’est-à-dire les outils qui permettent de les produire, est une position moins aporétique qu’elle n’en a l’air. Moins impossible. Voire même relativement possible. Car agissante. Cela implique bien des renoncements dans le système dominant qui est le nôtre actuellement – on pourra y revenir –, mais je suis convaincu tant de l’existence d’espaces qui sont des échappées, des possibles – et ces espaces sont pour moi concrets16 –, que de la puissance de l’imagination comme productrice d’espaces potentiels à créer, en devenir. La question est alors celle des contextes de création (y compris pour les espaces potentiels) et bien évidemment ce n’est pas du tout la même chose que d’inscrire une exposition comme Kinshasa Chroniques dans le contexte de la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris, ayant le passé que tu décris, et aussi, surtout, les pratiques que je qualifierais d’intrinsèquement impériales auxquelles nous sommes là confrontés. En clair, un ensemble de protocoles, de règles, de méthodes, de documents, de calendriers, de hiérarchies, tous bien précis, auxquels nous sommes sommés de ne pas déroger. Il nous faut travailler de cette manière et non plus avec ce qui au MIAM, à Sète, pouvait être perçu comme de l’improvisation, de l’approximation, mais qui n’a pas pour autant empêché de produire une exposition de qualité vue par quelque 23 000 visiteurs. L’improvisation est un bon exemple de contre-méthodologie de création ; le jazz est en cela exemplaire et riche d’enseignements. Quant à l’approximation, c’est un enjeu qui me taraude car j’ai une certaine capacité à refuser d’être précis, à rester vague, que je défends comme étant fondamentale.

21Donc, avant même de parler de la scénographie de l’exposition, qui interroge le contexte (le musée, l’exposition et ses dispositifs), la question à mon sens à soulever est celle des procédures, c’est-à-dire, déjà, des outils, dont parle Audre Lorde mais aussi Ariella Aïsha Azoulay. Je pense que la scénographie est un espace à la fois potentiel et concret, qui nous permet de travailler autrement. Tu reprends en épigraphe la formule : « not with the master’s tools17 ». Elle m’intéresse au plus haut point. Avec quels outils alors ? Azoulay (2019) parle à plusieurs reprises du fait que contester les outils du maître c’est encore et toujours être pris dans ses filets. C’est précisément ce que tu racontes sur Cogitore et c’est aussi ce qui se produit avec le collectif (La)Horde, dont le dernier spectacle, Room with a view, présenté début mars 2020 au théâtre du Châtelet, crie sur une scène frontale, outil du maître par excellence, une volonté de s’émanciper des outils du maître et pour cela utilise le même procédé que Cogitore – soit la sidération, l’émotion, le spectacle (le show). (La)Horde s’en défendrait car sa référence est à la transe, à la rave-party, aux pratiques urbaines, à ce qu’elle nomme les danses post-Internet ((La)Horde 2019). Or dans le contexte consenti, assumé et non déconstruit d’une scène théâtrale européenne classique frontale, d’une distance entre scène et salle, cela devient à mon sens autre chose : du spectaculaire. Pour moi, le spectaculaire est par excellence un dispositif impérial et donc je suis étonné par la confiance avec laquelle il y est fait appel, étonné de voir à quel point cette amplification du spectaculaire, produite par la scène, n’est pas interrogée, est perçue comme un dispositif « naturel » et surtout opérant. Et ça marche à fond, les salles sont pleines, le public, souvent jeune, est enthousiaste, se reconnaît dans une relation d’empathie, s’identifie à ce qu’il voit, soit l’image d’une révolution radicale, alors que… rien ne change. Juste une image. La force du propos, réelle pourtant – (La)Horde fait un travail important –, me semble atténuée par l’espace dans lequel il est donné à voir. C’est là chose complexe pour le scénographe que je suis et en cela je prends pour moi aussi la critique que je fais du travail de (La)Horde, car, en tant qu’observateur externe, j’ai déjà collaboré avec ce collectif sur deux spectacles.

22Être pris dans les filets du maître, c’est se débattre dans des rets puissants bien au-delà de ce que l’on imagine, en particulier dans des contextes institutionnels. C’est exactement, me semble-t-il, l’endroit où, confronté au dilemme d’avoir à subir et peut-être parfois à déjouer ce que le lieu impose, je finis souvent par atterrir : un compromis, juste une image18. C’est-à-dire théoriser une contestation radicale et la potentialité de déployer des outils de création, des processus, des pratiques « autres », tout en passant mon temps à faire des accommodements, à m’adapter face à la puissance et au pouvoir établi et accepté des cadres dans lesquels nous nous inscrivons toi et moi. À perdre, en somme. Mais je n’en continue pas moins de penser qu’il m’est possible, à mon échelle, de mener une recherche qui déconstruise les outils concrets avec lesquels je travaille en tant que scénographe et artiste, d’en inventer d’autres qui ne seraient pas ou seraient moins pris dans les filets et qui, du coup, ne seraient pas simplement en opposition. Oui, mais lesquels et où ?

23… À toi.

Dominique Malaquais

24Quels outils ?

25Deux propositions :

I. L’exit

26Il pourrait prendre deux formes. La première serait une fin de non-recevoir. Il s’agirait de tourner le dos une fois pour toutes à l’institution, non pas nécessairement parce qu’on a autre chose à offrir, mais parce qu’on estime que la bagarre n’en vaut pas la peine, que finalement il y a mieux à faire (s’occuper de ceux qu’on aime, par exemple) ou parce qu’on est arrivé à la conclusion que toute bagarre avec l’institution se résume à une victoire de l’institution, la première étant le terreau de la seconde19, qui sans elle flétrirait. L’institution, en l’occurrence, ce n’est pas le seul musée (ou l’université), ou même le monde de l’art en général, mais c’est aussi les outils, y compris les plus affûtés, qu’on manie pour batailler avec elle. C’est aussi l’œuvre qu’on crée, le texte qu’on commet, l’exposition qu’on monte, le séminaire, l’atelier, le teach-in, la conférence qu’on donne pour condamner, déconstruire ou décoloniser20 l’institution. Déposer ces outils, donc, définitivement. Ou à tout le moins – autre option – faire grève. « Imaginons une grève, écrit Ariella Azoulay, une grève d’artistes, de photographes, de curateurs, de spécialistes de l’art, de journalistes, de gens fréquentant les musées, de fins connaisseurs – tous refusant de remplir leur rôle parce que le monde de l’art pérennise la condition impériale et participe à sa reproduction » (Azoulay 2019 : 158). Cesser de faire de l’histoire, de la critique, du commissariat, de la scénographie de l’art. Ne plus aller au musée. Cesser peut-être même d’écrire ; cesser en tout cas de publier. Cesser certainement d’exposer, voire de produire de l’art.

27Contrairement à ce qu’on pourrait d’emblée penser, il n’y va pas d’une simple opposition. L’exit en tant qu’outil ne se constitue qu’en partie contre autre chose (les outils du maître). Il est également, et c’est en cela qu’il m’intéresse, l’expression d’un mouvement vers – mieux, d’un mouvement en faveur de – quelque chose : une ouverture aux possibles d’un monde qui serait enfin débarrassé non seulement des outils du maître mais aussi du maître lui-même. En ce sens, il recèle une belle part d’espoir.

28Quelques exemples de créateurs qui, dans un élan positif, afin de faire monde, ont pratiqué l’exit. Nous sommes en 1968. La sculptrice minimaliste Charlotte Posenenske cesse d’exposer. « Il m’est douloureux de reconnaître que l’art ne peut contribuer à la solution de problèmes sociaux urgents », écrit-elle (Posenenske 1968). Elle entrepose toutes ses œuvres dans un grenier et se lance dans des études de sociologie. Plus de quinze ans durant – jusqu’à peu avant sa mort en 1985 – elle se consacre à un travail de terrain : elle œuvre dans des usines, auprès de syndicats défendant le droit à l’autodétermination des ouvriers, ces mêmes ouvriers vers lesquels elle se tournait auparavant pour produire les composantes de ses sculptures (Herbert 2016 : 39). Les avis quant aux raisons de cette décision sont partagés. Pour l’historienne d’art Christine Mehring, il ne s’agit pas d’un changement de cap. L’artiste, écrit-elle, ayant éprouvé les limites de l’art en tant que moyen de transformer la société, choisit de mettre en lumière ces limites ; sa décision n’est ni un renoncement ni une bifurcation, mais un prolongement de sa position initiale (Mehring 2010 : 277). S’estimant plus réaliste, le critique Martin Herbert résume ainsi le parcours de Posenenske : « Longtemps, par ses actions d’artiste, elle tenta d’aller de l’avant et, quand cela s’est avéré sans issue, elle a eu l’honnêteté de le dire. Le courage de cela […] se suffit à lui-même » (Herbert  2016 : 44). Laurie Parsons (née en 1959) se détourna elle aussi du monde de l’art en faveur de l’action sociale – en l’occurrence pour travailler avec des personnes atteintes de troubles psychiatriques (ibid. : 96). Sa trajectoire fut néanmoins différente. Pour elle, pas d’études, et de ce fait, au départ du moins, une situation plus précaire que celle de Posenenske. Aussi, contrairement à Posenenske, qui, quelques mois avant sa mort, accepta d’exposer à nouveau (ibid. : 44-45), Parsons, elle, n’est jamais revenue au monde de l’art. Perçu par d’aucuns comme un désengagement, l’exit de Parsons fut en fait tout autre chose : « pas un retrait, mais une tentative de trouver un autre moyen d’être vraiment présente, écrit la critique Sarah James. Pour elle, […] le credo des avant-gardes d’après lequel tout le monde peut être artiste, il n’était de meilleure façon de le vivre qu’en n’étant plus soi-même artiste » (James 2019)21.

29Des écrivains, des musiciens ont également fait le choix de cet exit-là, celui qui vise à être vraiment présent, mais autrement. La revue panafricaine Chimurenga – proche de mon cœur, tu le sais ; j’en suis depuis ses débuts en 200222 – lui a consacré un numéro : Conversations with Poets who Refuse to Speak (Chimurenga 2007). Il y est question de Yambo Ouologuem qui, après un prix Renaudot (1968) (le fabuleux Devoir de violence, un des grands romans du xxe siècle), une collection d’essais satiriques (2003a [1969]) et un décapant volume de nouvelles pornographiques (2003b [1969]), a claqué la porte de l’écriture ; de Thelonius Monk qui, pendant dix ans, n’a pas touché un seul instrument ; du compositeur Julius Eastman, mort dans le silence (il fallut attendre six mois pour que paraisse une nécrologie et quinze ans pour que sorte le seul enregistrement commercial que l’on connaisse de son œuvre) ; de la poète Gael Reagon qui, par principe et pour des années, préféra le crack au mot ; de Jack Henry Abbott qui, alors même que du fond d’une cellule il correspondait avec Norman Mailer, expliquait qu’au final il ne souhaitait plus s’exprimer (« Je ne veux plus parler », Abbott [1981 : 59]). À ces silences, peu d’explications des intéressés23. Une possibilité : ne les penser ni comme mutisme ni comme cessation d’activité, mais comme une revendication du droit à l’opacité, à ne pas se rendre compréhensible, lisible (au sens de transparent), droit d’appartenir comme on le souhaite et par le silence, si c’est lui qu’on choisit, au « chaos-monde » pointé par Édouard Glissant (1996 : 71). Le silence donc, l’exit comme acte de création.

30Autre option, qui se rapproche de ce qui précède : penser ici l’exit comme une forme d’inactivité productrice. Je m’appuie en cela sur le théoricien Stephen Wright (2013a : 34) qui, dans son Lexicon of Usership, s’interroge :

Pouvons-nous concevoir l’art non comme quelque chose qu’il faille performer, mais qui existerait plutôt comme une compétence latente, un levain ou une sous-jacence […] d’autant plus active qu’elle n’est plus performée ? 

31Et en référence à une nouvelle de Herman Melville (1856 [1853]) dont le protagoniste, Bartleby, opte pour l’inactivité totale, répondant à toute injonction de faire qu’il « préférerait ne pas » :

Ne pouvons-nous pas voir en l’art une décision à la Bartleby de préférer ne pas […] pour plutôt prendre son temps et aller faire ailleurs ?24 (Wright 2013a : 34)

II. L’évasion

32Pour Wright, nul doute : même si c’est rare et que cela n’a rien de simple, l’art peut échapper aux rets de l’institution. « L’échappée belle, ça arrive », dit-il (ibid. : 23). Cette échappée, à ses yeux, tient moins de la fuite, au sens d’une évasion spectaculaire, que du goutte-à-goutte d’un tuyau qui fuit (ibid. : 23-24). La production artistique capable d’une telle échappée a ceci de particulier qu’elle est singulièrement rétive à trois notions qui sont au fondement même de l’art tel qu’il est pensé aujourd’hui par les musées, les galeries, le marché, les écoles, les universités et par la majorité des artistes, des critiques et des chercheurs. Ces notions sont celles d’œuvre, d’auteur et de spectateur. Wright pose une question (d’abord) simple : « Quels sont les dispositifs qui régissent l’apparaître de l’art – du moins selon les conventions aujourd’hui en vigueur ? » Et répond comme suit :

On peut identifier trois supposés normatifs. D’abord, que l’art […] se manifeste dans le monde nécessairement et presque naturellement sous forme d’œuvre. […] Ensuite, que l’art a lieu par l’intermédiaire de l’auteur, sa présence corporelle et son autorité créative – exprimées par la signature – garantissant l’authenticité artistique de la proposition. Et enfin, que l’art a lieu devant ces agrégats homogénéisés de spectateurs qu’on range sous la catégorie désormais plurielle de publics […] sans l’adhésion [desquels] au caractère artistique de la proposition […] (« ceci est de l’art ») […] l’art ne peut avoir lieu du tout (Wright 2007 : 17).

33Cette approche normative, poursuit Wright, est mise à mal par des projets artistiques qui valorisent le processus de création plus que le résultat auquel il donne lieu ; qui à l’autorité de l’artiste préfèrent le « coautorat », celui-ci concernant toutes les personnes prenant part, de près ou de loin, à l’élaboration d’un projet donné et en particulier celles parvenant à en tirer un usage concret ; qui visent à exister « sous le radar », c’est-à-dire à n’être pas perçus comme de l’art et, par ce biais, à éluder la capture (ou l’instrumentalisation) par le monde de l’art (ibid. ; Wright 2008). De ce genre de proposition il donne plusieurs exemples. L’un en particulier me ravit, que sans doute tu connais. En 1975, l’artiste conceptuel Raivo Puusemp candidate à la mairie d’une bourgade en banqueroute – Rosendale, dans l’État de New York. Élu, il convainc ses administrés de dissoudre la municipalité afin de l’incorporer dans une circonscription voisine du même nom. Réussite : Rosendale perd son identité propre et du coup est sauvée de la faillite. Puusemp, plébiscité, démissionne et déménage pour l’Utah, où il prend la direction d’une association de ski alpin. À aucun stade du processus Puusemp n’évoque son identité en tant qu’artiste ou le fait qu’il voie (ou non) son projet politique comme un acte artistique. Mais, il en conviendra par la suite, c’est bien de cela qu’il s’agit. Pourtant, et bien que Puusemp soit un artiste d’un certain renom à l’époque, l’exercice passe totalement sous le radar : pas la moindre répercussion dans le monde de l’art. Il faudra attendre plusieurs années pour que la donne change – modestement d’abord, avec la sortie d’un livret de 36 pages publié en 1980 à l’initiative de l’ami de Puusemp Paul McCarthy, puis en 1983 avec la publication d’un désormais célèbre essai du père des happenings, Allan Kaprow, The Real Experiment (Kaprow 1993 ; Wright 2013b).

34À la proposition de Puusemp et à d’autres, très différentes mais connexes en ce que chacune, à un moment donné, a réussi à passer sous le radar du monde de l’art – jets d’excréments au visage de politiciens par le groupe Up Against the Wall Motherfucker (New York, années 1960)25 et projet de barrage post-land art au Balouchistan imaginé par l’artiste et théoricien Rasheed Araeen (2010) au début des années 1980 (Wright : 2013b) ; plus récemment, usurpations d’identité et collaborations activistes du collectif The Yes Men, cartographies critiques de Bureau d’études, structures mobiles et automotrices d’AAA Corp, entreprise de peinture en bâtiment fondée au Texas par le plasticien Bernard Brunon… (Wright 2006 et 2007)26 –, Wright donne plusieurs noms et en propose plusieurs définitions. C’est de l’art « à l’échelle 1/1 » : il ne s’agit pas de la représentation d’une chose (une bourgade dans l’État de New York, un barrage, une entreprise de peinture en bâtiment), mais de la chose elle-même. En cela, c’est de l’art « redondant », non pas au sens péjoratif du terme mais parce qu’il a une « double ontologie » : il est à la fois la chose elle-même et une proposition quant à celle-ci. Cette proposition est un projet artistique au sens où elle se pense comme telle, mais n’est pas ainsi perçue de l’extérieur. Nous sommes donc face à une pratique qui dispose d’un « coefficient de visibilité artistique faible », voire « négligeable », et qui du coup devient singulièrement difficile à contrôler pour les institutions normatives du monde de l’art. Relevant simultanément de l’art et d’un champ d’activité autre que l’art (la politique, le BTP), la pratique en question a des « usagers » (administrés, clients) plutôt que des spectateurs, et ceux-ci, via leur implication (vote, achat et réception de services), se muent en acteurs/contributeurs – c’est-à-dire en auteurs – à part entière. De ce fait, la pratique qui nous intéresse se démarque radicalement de l’œuvre d’art telle que conceptualisée par Kant : aux notions de « finalité sans fin » et de « spectateur désintéressé » à l’aune desquelles se structure aujourd’hui encore le monde de l’art, elle oppose celle de « valeur d’usage ». Mis à contribution par leurs usagers, qui en retirent des bénéfices tout ce qu’il y a de plus concret, le barrage d’Araeen et l’entreprise de Brunon perdent leur autonomie (ils n’appartiennent plus à la sphère raréfiée du monde de l’art, régie par des règles distinctes de celles de la « vraie » vie) et en conséquence leur « fonction esthétique [s’en trouve] désactivée ». Il en résulte un art en mode « stealth », furtif (l’expression est empruntée à l’aéronautique), un art « déceptuel » dont « la jouissance esthétique qu’il procure est aussi faible (pour ne pas dire inexistante) que le concept est riche ». Et Wright de conclure : « Le prix à payer pour l’autonomie », le prix de l’artification, pourrait-on dire, « c’est que l’art, en dehors du domaine de l’esthétique, n’a pas à être pris au sérieux. L’art jugé à l’aune de l’art peut aisément être évacué : ce n’est que de l’art. Bon à contempler mais bien peu mordant ». Extirpé (ou peut-être est-ce en fugue) du monde de l’art, « sans œuvre » (car sans objet et de ce fait invisible à ce même monde), « sans auteur » (l’usage collectif contributif se substituant à l’auctorialité) et « sans spectateur » (celui-ci ayant totalement disparu), l’art peut enfin mordre ou du moins montrer les dents27.

35« Exit » et « évasion », ai-je donc répondu à ta question « Oui, mais quels outils ? » pour (tenter de) démanteler la maison du maître. Je m’intéresse à ces deux tactiques pour des raisons théoriques, certainement, mais surtout pratiques. Parlons de ces dernières. Étant donné le regard que je porte sur le maître et sa demeure, je suis convaincue qu’opter pour la sortie ou la fugue, que faire silence – to go quiet, dirait-on en anglais d’aéronautique – ou adopter une approche furtive visant à contourner les radars institutionnels, constitue la seule approche sensée. En d’autres termes, c’est ce que je devrais faire. Wright lui-même pourrait l’envisager qui, via les textes qu’il publie, rend visible et de ce fait capturable ce dont il défend l’aspiration à n’être pas appréhendé28. Ce n’est pas, à ce stade du moins, le choix que je retiens, je suis donc en pleine contradiction avec moi-même. Reste à penser comment je m’applique à gérer cette dissonance : quels compromis j’opère.

36Mon approche – elle vaut ce qu’elle vaut – est, dans la mesure du possible, de m’inspirer de manières de procéder déployées par des artistes, des écrivains, des musiciens qui ont tâté de l’exit ou de l’évasion. Parmi celles-ci : le coautorat, ou du moins l’abandon de la signature unique.

37Contre la logique impériale du musée, nous avons déployé la furtivité. Non pas au sens précis où l’entend Wright – l’exposition entendant attirer l’attention sur des œuvres pensées et montrées comme telles, il ne peut être question de mode stealth – mais en tant que tactique de déviation. De détournement du regard et d’approches normatives de la représentation : c’est de cela qu’il s’est agi. Via l’agencement conceptuel et scénographique de l’exposition et au moyen de son appareil discursif (textes, cartels, catalogue), nous nous sommes appliqués à démonter des présupposés à nos yeux porteurs de violence.

38À une articulation des thématiques et de l’espace visant à imposer une structure formelle, directive, nous avons préféré une approche souple permettant de compliquer les points de vue. Le substantif « chronique » a plusieurs acceptions. Il peut s’agir d’un recueil de faits historiques rédigé en respectant un ordre chronologique, d’un journal consacré aux actualités d’un domaine précis, ou de rumeurs, de bruits qui circulent. C’est à ce dernier sens que fait allusion le titre de l’exposition. Caractéristique première de la rumeur : elle affleure, enfle, se répand, elle est fugitive, difficile à contenir. Elle n’a rien de statique. Nettement poreuses, les neuf sections, ou chroniques, qui traversent l’exposition – Ville Performance, Ville Sport, Ville Paraître, Ville Musique, Ville Capital(iste), Ville Esprit, Ville Débrouille, Ville Future, Ville Mémoire – font moins structure qu’ouverture. Propositions et non directives, elles encouragent au vagabondage, à imaginer des passerelles, des liens, des intersections possibles.

39L’intention est de faire écho à un aspect clé de la ville : le fait qu’elle est en flux constant. J’entends par flux une disposition à se réinventer, à se projeter vers de nouveaux possibles, un refus (voire une impossibilité structurelle) de fermeture sur soi qui impacte au jour le jour la forme de l’espace urbain, les relations entre citadins et la perception que l’individu a de son rapport au monde (Allemand, Godret, Malaquais, Meadows et Mindre 2019 : 17). C’est là une question à laquelle je m’intéresse depuis de nombreuses années, concernant Kinshasa mais aussi Douala, où j’ai séjourné et fait des recherches pendant dix ans, de 1998 à 2007. À cette notion de ville flux je consacrais déjà en 2005 un numéro spécial de la revue Politique africaine (Malaquais 2005a : 15-37). Autre intention de l’approche poreuse que nous expérimentons dans Kinshasa Chroniques : contourner l’habitus muséal de surplomb, le déploiement de positions prescriptrices visant à classifier et par ce truchement à faire comprendre – mode d’opération qui pour nous, on l’a vu, tient de la logique impériale29. Que cette même volonté de surplomb – détermination à centraliser, prédilection pour la linéarité, la hiérarchisation, l’unicité des points de vue ou encore la structuration par le haut – soit caractéristique de l’urbanisme moderniste, celui-là même que la colonisation a voulu imposer aux villes d’Afrique pour mieux les contrôler, cela impacte aussi notre projet. À ce positionnement intrinsèquement violent, nous souhaitons substituer une approche horizontale, ouverte, à même de déconstruire ou en tout cas de questionner. Disons-le autrement : dans une exposition consacrée en France à la capitale d’un pays atrocement violenté par le « Nord » impérial, on souhaite se départir de tels positionnements ou, à tout le moins, faire un pas de côté les concernant.

Jean-Christophe Lanquetin

40L’échappée, ça arrive. L’échappée doit arriver, mais comment ?

41Il ne s’agit pas tant de ne plus faire d’art que de ne plus en faire ainsi. Car si je me reconnais dans nombre d’aspects de la réflexion de Stephen Wright sur la pratique artistique, dans sa déconstruction de la notion de spectateur dans ses liens si persistants avec la pensée kantienne ou dans son hypothèse féconde d’échelle 1/1, je ne partage pas une forme de fatalisme latent qui voudrait que le seul moyen d’échapper aux multiples dispositifs impériaux dans lesquels nous sommes d’évidence enchevêtrés serait de cesser d’être artiste. Il y a trop à faire.

42Au regard de cela, un ensemble d’interrogations me semblent aujourd’hui décisives30 : comment, où, quand, pourquoi, pour qui ? Elles sont au cœur d’une approche contemporaine de la scénographie31. Deux enjeux en particulier se font jour : les contextes de production de nos pratiques et leur visibilité. Il s’agit ici d’outils concrets. Car qu’attend-on de moi et que fais-je naturellement quand s’engage un processus scénographique ? J’écris/dessine une scène. C’est l’étymologie même du terme scénographie : skene grafein. L’acte d’écrire est ici central, de la pensée au stylo et à la page blanche. Or, ce geste si « évident », c’est en fait lui qui fait question. Michel de Certeau rattache l’écriture à l’ambition occidentale de faire histoire, c’est une « activité multiforme et murmurante de produire du texte et de produire la société comme texte » (Certeau 1990 [1980] : 198 et seq.). « Le progrès, dit-il, est de type scripturaire. » Des outils structurant cet acte multiforme qu’est l’écriture il dit ceci : « Écrire, qu’est-ce donc ? Je désigne par écriture l’activité concrète qui consiste sur un espace propre, la page, à construire un texte qui a pouvoir sur l’extériorité dont il a d’abord été isolé. » Deux éléments sont ici décisifs :

La page blanche, un espace « propre », circonscrit, un lieu pour le sujet. […] Une surface autonome est placée sous l’œil du sujet qui se donne ainsi le champ d’un faire propre. […] Ensuite, un texte se bâtit en ce lieu. Des fragments ou matériaux linguistiques sont traités […] selon des méthodes explicitables et de manière à produire un ordre. Une suite d’opérations articulées (gestuelles et mentales) – littéralement c’est cela écrire – trace sur la page les trajectoires qui dessinent des mots, des phrases, finalement un système, […] l’artefact d’un autre « monde », non plus perçu mais fabriqué. Le modèle d’une raison productrice s’écrit sur le non-lieu du papier. Sous des formes multiples, ce texte bâti sur un espace propre est l’utopie fondamentale et généralisée de l’Occident moderne (ibid.).

43Un troisième élément vient compléter le dispositif. Il s’agit du jeu :

[U]n théâtre où se représente la formalité des pratiques, mais dont la particularité est d’être détaché des pratiques sociales effectives. […] Le jeu scripturaire, production d’un système, espace de formalisation, a pour sens de renvoyer à la réalité dont il a été distingué en vue de la changer. Il vise une efficacité sociale (ibid.).

44C’est bien de nos outils impériaux qu’il s’agit ici. Et l’intéressant, c’est qu’il s’agit aussi d’une description précise des outils de base de ma pratique.

45Un exemple emblématique de mes outils d’écriture, de mes master’s tools donc, c’est la découpe32. On parle généralement de cadrer, mais c’est intentionnellement que je lui substitue le terme de découpe, non seulement car cela renvoie aux ciseaux, au cutter, mais aussi pour dire la violence invisible de ce geste – celui de cadrer. Le fait de découper la scène, de la séparer du reste du monde, page blanche ou boîte noire, comme condition première d’une lisibilité possible. Penser cette séparation est chez tout metteur en scène ou scénographe une condition, sinon la condition, pour que puisse advenir le théâtre. Et c’est la fonction de base des lieux de création, des musées. Découper, séparer du monde.

46Cette découpe me trouble. Le fait que pour faire théâtre il faille s’inscrire dans un cadre, dans la géométrie (euclidienne) d’une boîte scénique, même si s’inscrire dedans veut dire aussi jouer avec le dehors, s’en échapper. L’espace de liberté, appelé création, est ici contraint. Sa relation à l’extérieur est contenue. Et évidemment, pour travailler depuis près de trente ans sur des scènes et aussi beaucoup hors de scènes, dans des contextes non-européens, ce qu’on appelle étrangement les « Suds », dans la rue, partout, cette question se fait pour moi centrale. À Kinshasa, par exemple, ce n’est pas depuis la scène qu’une « efficacité sociale » est possible. Or, je crois à cette part d’efficacité de la pratique artistique, y compris sous des formes radicalement poétiques33. J’en ai besoin pour créer, comme j’ai besoin de m’immerger dans un contexte avec le sentiment que je ne vais pas forcément rendre visible sur une scène ce que je pourrais en écrire. J’ai avant tout envie de disparaître, de me fondre dans ces contextes différents du mien, en m’y inscrivant. Une autre manière de parler de l’échelle 1/1 de Stephen Wright. En clair, la plupart du temps, il est impossible et ne fait pas sens de séparer la scène de l’environnement dans lequel nous créons un spectacle, une installation, une performance. Une disparition agissante cependant, par les moyens de l’art34.

47J’en viens maintenant à l’exposition Kinshasa Chroniques. Il me faut raconter ici comment, avec quels outils et contre quels outils d’écriture j’ai pensé la scénographie de cette exposition. Je connais bien Kinshasa, tu le sais, pour y avoir vécu et travaillé de multiples manières pendant une dizaine d’années35. Cette ville est un challenge à toute rationalité dans le sens le plus intéressant du terme. C’est, au-delà des immenses difficultés qu’elle connaît, une ville où vivent quelque 15 millions de personnes, qui fonctionne car elle est en grande partie autogérée. Kinshasa est un royaume36, un défi et un espace de pensée et de possibles majeur pour un monde en devenir. Surtout, il est impossible de témoigner de sa densité et de sa puissance via un dispositif d’exposition – soit de miniaturisation – dans un musée en Europe. Elle est irreprésentable. La seule réponse sensée eût été de refuser un tel projet, car la représenter est précisément ce que l’on attend de nous, aussi bien de la part de l’institution qui accueille l’exposition que de celle du public qui la visitera37. La question a été alors de déterminer comment penser autrement les outils, en déplacer l’usage, tout en sachant que le contexte du musée ramènerait quoi qu’il arrive à cette mise en représentation.

48Une question s’est présentée d’abord, celle de la violence de la représentation. Dans le texte de Said que tu cites au début de notre échange, c’est le passage suivant qui s’est révélé pour moi le plus opérant :

L’acte de représenter implique presque toujours une violence envers le sujet de la représentation ; il y a un réel contraste entre la violence de l’acte de représenter et le calme intérieur de la représentation elle-même, l’image (verbale, visuelle, ou autre) du sujet. […] Il y a toujours ce contraste paradoxal entre la surface, qui semble être sous contrôle, et le processus qui la produit, celui-ci impliquant inévitablement quelques degrés de violence, de décontextualisation, de miniaturisation, etc. L’action ou le processus de représentation implique du contrôle, de l’accumulation, du confinement […]. Quand on expose quelque chose, on l’arrache de son contexte de vie et on le met devant un public (en l’occurrence, européen). Parce que par-dessus tout, la représentation implique une consomption : les représentations sont mises en place pour être utilisées dans l’économie domestique d’une société impériale (Said 2014 : 13).

49Je ne discuterai pas ici cette citation ; je la prends comme un fait acquis, un enjeu politique qui me sert de point de départ. À partir du moment où les œuvres exposées sont décontextualisées en vue de les montrer, avec évidemment le consentement des artistes38, comment les réinscrire spatialement dans un lien, au moins un lien entre elles, et du coup inscrire les visiteurs de l’exposition dans ce tissu, ce faisceau de liens ? Comment atténuer la violence de ce déplacement nécessaire si l’on souhaite que dans le contexte actuel ces œuvres soient réellement vues, prises en compte ? Le parti pris d’écriture spatiale a été de supprimer les surfaces vides qui entourent et isolent les œuvres, ouvrant ainsi une brèche dans la tradition kantienne centrée sur la lecture isolée d’objets d’art dans une relation de face à face avec le spectateur. Ainsi, soit les œuvres occupent toute la surface de la cimaise sur laquelle elles apparaissent, soit elles sont positionnées au bord de celle-ci, dans une mise en relation directe avec ce qui les entoure. Aucune n’est encadrée. C’est un geste en apparence simple, mais aux incidences multiples. Ce geste va de pair avec le fait que toutes les œuvres sont accrochées d’un même côté des cimaises, laissant l’autre face vide (ou presque), pour concrétiser en sorte l’impossibilité de donner à voir la ville39. Ainsi, accumulées d’un côté, les œuvres dialoguent entre elles de manière directe. Elles se touchent, voire s’entrechoquent. Elles déploient un réseau visuel, résonnent, se mélangent, perdent une part de cette lisibilité propre que l’on prête conventionnellement aux limites de chacune d’entre elles. Elles ne sont plus (ou sont moins) découpées. Donc d’un côté du parcours le spectateur est pris dans un faisceau, un rhizome de mises en résonances visuelles, mais sur l’autre face de l’exposition il n’y a aucune image. Là on peut lire du texte, ou le titre de la chronique (peint par l’artiste Yannick Luzuaki, en référence aux devantures de boutiques à Kinshasa)40.

Scénographie de Kinshasa Chroniques, Jean-Christophe Lanquetin, musée international des Arts modestes (MIAM) et Cité de l’architecture et du patrimoine, Sète et Paris, du 14 octobre 2020 au 5 juillet 2021.

50Un autre choix pour concevoir le parcours de l’exposition m’a été dicté par mon souvenir des rues à Kinshasa. Immenses avenues droites, bordées de constructions basses, avec une forte présence du ciel. Malgré le trafic intense, sur ces artères se déplient de multiples activités informelles qui façonnent la vie de la ville. J’ai le souvenir d’avoir éprouvé des sensations de marches dans ces espaces qui autorisent, suggèrent même, des dérives à la fois physiques et mentales, de jour mais surtout la nuit (c’est là que Kinshasa est pleinement un royaume), qui foisonnent d’improvisations. Et là, mine de rien, je viens de décrire comment s’esquisse un processus de miniaturisation, à partir de mon expérience des espaces urbains de Kinshasa. En construisant les espaces d’exposition sur de tels souvenirs, je m’engage dans une transcription plastique de mes souvenirs. Mais en fait ce n’est pas tant sur ces sensations, ces traces d’espaces gardées en mémoire, que j’ai choisi d’insister dans l’exposition, c’est sur la liberté de parcours qu’elles autorisent. Ce n’est pas une reproduction miniaturisée de l’espace, mais plutôt une manière de déconstruction des parcours linéaires, donc chronologiques, que l’on trouve si souvent dans les expositions. Cela va de pair avec le principe qui préside au choix des chroniques, conçues justement pour éviter un récit surplombant et didactique. Ces chroniques résonnent entre elles et sont disposées dans l’espace de telle sorte qu’elles s’entrecroisent. Le visiteur a toute latitude pour organiser librement son propre parcours. De fait, pour tout voir il lui faut revenir en arrière, mais il peut tout aussi bien s’en tenir à un seul chemin. Le dispositif s’attache à ne pas affirmer, autant que faire se peut, là où le contexte de l’exposition voudrait qu’on affirme, qu’on représente, qu’on écrive. L’exposition dans sa forme finale se situe de fait quelque part entre les deux.

51Une dernière piste de réflexion me vient de Certeau, qui décrit longuement dans L’invention du quotidien ces espaces autres que les dispositifs construits par « le maître », qu’il appelle « les procédures de la créativité quotidienne », « les manières de faire », les tactiques (versus les stratégies), « les formes subreptices que prend la créativité bricoleuse des groupes ou des individus pris désormais dans les filets de la “surveillance”, […] le réseau d’une anti-discipline » (Certeau 1990 [1980] : xl). Ce sont aussi les espaces mineurs (Deleuze et Guattari 1980) et d’autres pistes encore, que tant d’autres artistes, créateurs en tous genres, activent.

Comment peut-on être attentif au caractère fondamentalement subversif de l’esthétique de la vie quotidienne ? Comment reconnaître la dimension artistique des façons de faire ? Comment préserver le style des tentatives constantes de le gérer, de l’éradiquer, de l’exploiter ? (Moten 2019 : 11).

52Ce sont ces espaces dans lesquels je tente de m’inscrire afin d’y agir. Comment est-il possible de pousser, d’inventer les conditions d’une telle inscription ?

Dominique Malaquais

53Tactiques et bricolages du quotidien, créativités subreptices, détours et contournements, indisciplines sont pour moi un terrain de réflexion essentiel, je me suis beaucoup intéressée à ce qu’ensemble ils peuvent suggérer de possibles. Prenant pour point de départ le passage de Certeau que tu citais à l’instant, j’y ai consacré plusieurs chapitres d’un ouvrage que j’ai publié voilà dix-huit ans (Malaquais 2002a)41 et j’y suis revenue dans un cycle d’essais sur Douala où il s’agit, justement, de pratiques visant à éluder le quadrillage du maître42. Ces arts de faire, il me semble, sont le cœur battant de toute ville et peut-être plus encore de villes, comme Douala ou Kinshasa, dont les racines plongent dans une histoire de violence – celle de l’empire et de ce qu’il a produit. C’est pour cette raison précisément que ta proposition scénographique me réjouit tant.

54Autour des neuf chroniques qui rythment l’exposition s’en articule une dixième qui n’est pas nommée en tant que telle. Consacrée à la déambulation, elle traverse l’exposition de bout en bout. On y rencontre des travaux d’artistes allant d’un travelling slow motion de 35 minutes, filmé à partir d’une mobylette lancée sur ces longues avenues que tu évoques, à des scènes photographiées dans des trains sillonnant la ville ou encore à la flânerie hallucinée d’un cyborg dans les bas-fonds de Kin. De concert, déambulation et chroniques font rhizome. Point d’itinéraire tracé, de hiérarchisation. Point d’étanchéité non plus. La dérive, notion chère à Certeau mais aussi à l’écrivain Sony Labou Tansi, qui mieux que quiconque a raconté Kin, est ici pratique opérante : elle (dés)oriente la visite.

55Même conception rhizomatique pour le catalogue qui accompagne l’exposition. À la porosité des chroniques répond un choix d’écrits qui renonce à toute distinction entre approches textuelles. Fictions et essais de chercheurs, entretiens et billets se côtoient et se croisent en dehors de toute hiérarchie. L’intention est double. Il s’agit, comme dans l’exposition elle-même, d’appréhender la ville en termes de pluralités, de regards et de voix multiples. Simultanément, on souhaite sortir de sa gaine la notion d’expertise. Au même titre qu’urbanistes ou anthropologues, historiens d’art ou sociologues, les romanciers, poètes et artistes ont ici un statut d’expert, nous éclairent sur les lieux, les devenirs et rêves de la mégalopole kinoise. À l’image de Kin, le résultat est tout sauf lisse : aspérités, interrogations et contradictions ressortent.

56Les textes qui peuplent l’ouvrage ont pour pendant des notices qu’en dialogue avec les artistes j’ai rédigées et qui se retrouvent dans l’espace d’exposition. Au MIAM, elles avaient pour support un livret dont le visiteur se munissait s’il le souhaitait. La Cité de l’architecture, dubitative quant à l’aléatoire – il faudrait, pense-t-on, que tout le monde lise –, a opté pour des cartels. Ils apparaîtront sur les tranches des cimaises, n’interférant pas de la sorte avec le protocole scénographique – d’un côté les travaux d’artistes, de l’autre le vide. Ici et là, cependant, côté vide (c’est un des compromis qu’il nous a fallu faire), de courts textes qui, eux, ne sont pas dans le catalogue et qui n’étaient pas présents au MIAM. Il s’agit d’introductions aux diverses chroniques.

57Pour la Cité, l’inclusion de ces panneaux introductifs est clarificatrice ; le but est de guider le public. Il en va autrement pour moi. Je m’en suis saisie comme d’un instrument visant à déconstruire clichés et lieux communs sur les villes, les économies urbaines et la création dans les Afriques, visions préconçues, tout à la fois paresseuses et pernicieuses, véhiculées au « Nord » par les médias, dans les manuels scolaires et les programmes universitaires, par des décideurs et des mandarins de tous bords, par les musées. Imaginaires de chaos, visions d’un continent où tout est éternel départ, célébration paternaliste d’une simplicité de toutes pièces inventée, ces regards portés sur le continent participent de notions – « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », « kwassa-kwassa qui pêche peu », « shithole countries » – intimement liées à la violence impériale.

58« Peur et chaos à Lagos » ; « peur et chaos à Abidjan » ; « gagnée par la peur, Kinshasa voit le chaos arriver » ; « Kampala in chaos » : unes de journaux et de sites d’information en ligne (Le Temps, Métro, Médiapart, New Vision…). J’aurais pu en citer des dizaines. L’image de la ville africaine foutoir est si répandue qu’à toute occasion elle ressort. Pour déplorer ce que les auteurs nomment désordre, incurie ou incompétence mais aussi, et c’est là-dessus que je voudrais m’arrêter, pour diagnostiquer les raisons d’une créativité que ces mêmes auteurs qualifient de « flamboyante », « foisonnante », « débordante ». « Au milieu de l’indescriptible chaos social et politique, une scène contemporaine bouillonnante créée à partir de rien », ainsi va la bande-annonce de Système K, film réalisé par Renaud Barret sur l’art à Kinshasa, plébiscité par la critique (Barret 2019)43. Du chaos naîtrait un art « effervescent » et que « rien n’arrêtera ». L’image en rappelle d’autres qui, avec la régularité d’un coucou clock, font la ronde des revues d’art : art et artistes contemporains africains « émergents », « émergence » d’un marché – mieux, d’un « eldorado » – de l’art africain44. Tout se passe comme si, éternelle enfant, l’Afrique (re)partait inlassablement de zéro, comme si, sans mémoire d’elle-même, elle était condamnée à toujours (se) recommencer et que, pour faire état de cet éternel recommencement, il fallait un regard extérieur, sage-femme d’une conscience dont le continent serait incapable45.

59Mais de ce « zéro » que fait-on précisément ? C’est une question que j’ai voulu aborder dans les textes de l’exposition. J’en prendrai pour exemple celui qui introduit la chronique Ville Performance. Aucun doute – Système K le montre magistralement –, à Kin, la performance fait florès. En lien étroit avec la ville – car c’est en général dans l’espace urbain, en public, qu’elle se pratique –, elle prend position, exprimant avec intensité, humour, poésie et souvent une beauté à couper le souffle, un refus profond du statu quo. Supposer que cette scène naît de « rien », qu’elle tient comme le veut le film de l’opération spontanée, pose plus que problème. Cela revient à la couper aussi bien d’un contexte global que d’une histoire locale et continentale d’une grande richesse.

60En ce xxie siècle, à son début, la performance est une force de proposition majeure. Aux mains d’artistes de par le monde, elle pointe avec acuité la brutalité de systèmes économiques et politiques qui ravagent vies, espoirs et possibles. Les Afriques sont au cœur de cette dynamique. Sur le continent et dans ses diasporas, depuis les années 1980, se dessine un saisissant paysage performatif, articulé d’une part à une critique cinglante de ces systèmes et d’autre part à l’élaboration de puissantes formes de résistance. Dans ce paysage, la capitale congolaise occupe une place de choix. Et pour cause. La performance telle qu’elle est pratiquée à Kinshasa est ancrée dans une histoire au long cours, indissociable de celle du Congo et du continent africain tout entier. Histoire urbaine, de l’art et du rituel, intersections entre création, politique et contestation, les performeurs dont on rencontre ici le travail puisent dans ce terreau fertile. Ils le manient et le remanient au gré d’enseignements – nombre d’entre eux ont fait des études d’art46 –, de transmissions intergénérationnelles, de collaborations en personne et sur les réseaux sociaux avec des praticiens venus d’autres horizons, d’actions menées en commun…

61Affirmer qu’on est là face à des pratiques spontanées revient à tout gommer en faveur de notions d’autodidaxie qui ressortissent à l’invention pure et simple. Or, c’est cela précisément qui a ému la critique. Devant l’« excès », la « souffrance », la « morbidité », devant la « toxicité », la « mort au quotidien » ou encore la « déshumanisation » (déferlante de mots chaos glanés chez un journaliste emballé par Système K [Mignard 2019]), l’Afrique attendue – l’Afrique vendeuse – est celle, instinctive, impulsive, qui « crée dans l’urgence ».

62À cette même Afrique, et à Kinshasa en particulier, on impute des économies principalement « informelles », par quoi on entend anarchiques, échappant à tout contrôle. Or, si elles sont souvent développées de manière non officielle, avec peu de moyens et par des gens modestes, les activités concernées ne sont pas pour autant désordonnées. Bien au contraire. De nombreuses règles les régissent, sécurisant tant bien que mal les conditions de vie et de travail, palliant de la sorte les défaillances de l’État (Ayimpam 2019 : 281). Penser ces pratiques veut qu’on les replace dans un contexte politique et, bien évidemment, économique, dont celles et ceux qui en font usage sont parfaitement conscients : s’il leur faut certes souvent réagir au quart de tour et sans filet, la responsabilité de cet état de fait ne leur échappe pas et ce n’est certainement pas dans l’embrouillamini que suppose la notion d’informel47.

63C’est d’idées de cette eau qu’il est question dans les panneaux qui introduisent l’exposition – concernant la Ville Performance, la Ville Débrouille, la Ville Capital(iste). Aussi de Kinshasa comme une ville aux réalités historiques et politiques complexes (il en est question dans les textes introduisant la Ville Sport, la Ville Musique et la Ville Mémoire), mégalopole monde intimement liée à des ailleurs physiques et virtuels (Ville Capital(iste), Ville Esprit), diasporiques (Ville Paraître), spéculatifs (Ville Future), ville impulsion, incarnation d’une manière de faire l’urbain qui pourrait inspirer plus d’une ville au « Nord » visant à être moins rigide, moins centralisée, plus ouverte à l’expérimentation.

64Essai de contre-narration, donc. Anti-poncif et petite OPA sur le principe du panneau directif, en écho à Certeau qui, à l’instruction d’aller là ou là, préférait les bifurcations – mieux, le refus de marcher droit et bien.

Post-scriptum [12/2020]

65Affiche de Kinshasa Chroniques : un cosmonaute/cyborg incarné par le performeur Michel Ekeba, photographié par Éléonore Hellio, cofondatrice avec lui du collectif Kongo Astronauts. Ekeba arbore une combinaison et un casque dorés constellés d’objets trouvés : morceaux de claviers d’ordinateurs, cartes mères trouées et tordues, vieilles clés USB, entrailles de téléphones portables désossés. Ces rebuts de la société de consommation numérique font référence à la violence du capitalisme extractif. À l’est du Congo, au profit de compagnies étrangères et d’une minuscule mais richissime nomenklatura du cru, triment des milliers de jeunes gens ; mineurs artisanaux, ils creusent la terre à mains nues à la recherche de métaux rares – cuivre, coltan, lithium – essentiels à la fabrication d’iPhone et de Samsung Galaxy, d’iPad et d’iMac, de voitures électriques, de fusées et de missiles. Les conditions abjectes dans lesquelles ils travaillent – danger, insalubrité, rémunération de misère – s’ancrent dans une longue et sanguinaire histoire de pillage de ressources. Avant les métaux rares, il y eut le caoutchouc et l’huile de palme, moteurs de la révolution industrielle et sources d’immenses richesses – d’abord pour l’État indépendant du Congo, propriété privée du roi Léopold II de 1885 à 1908, puis pour l’État belge et le grand capital, son allié. Et avant le caoutchouc et l’huile de palme, il y eut les êtres humains, esclaves exportés en masse vers le « Nouveau Monde » au profit de couronnes et d’entreprises européennes. En aval de tout ce pillage se déploie aujourd’hui une industrie qui impacte puissamment le Congo et plus largement l’Afrique : celle de l’e-waste. Les pays industrialisés génèrent chaque année entre 20 et 50 millions de tonnes de déchets numériques ; selon l’ONU, la moitié finit sur le continent, empoisonnant corps et environnement (Djebali 2015). La tenue d’Ekeba est une excoriation de tout cela.

66Le cosmonaute/cyborg est juché sur un cheval et le cheval, lui, est juché sur une colonne. La référence, là, est à un type de monument connu de la plupart des Belges et de bien des Congolais. Il s’agit de statues équestres érigées à la mémoire de Léopold II. Il en existe à Bruxelles et à Anvers48, ainsi qu’à Kinshasa. Celle d’Anvers a été récemment déboulonnée par des militants décoloniaux, membres de l’association Réparons l’histoire ; une autre, implantée près du palais royal à Bruxelles, a fait l’objet de plusieurs dégradations en 2020 – graffiti antiracistes, jets de peinture rouge symbolisant la mort de dix millions d’hommes, de femmes et d’enfants tués durant le quart de siècle que sévit l’État indépendant du Congo. À Kinshasa, la statue de Léopold, monument en bronze de plus de six mètres de haut inauguré en 1928 par le roi Albert Ier, est pour l’essentiel laissée en paix. D’aucuns feront remarquer que c’est parce que des hommes en armes y veillent, postés (on est là dans un vaste parc au sommet du mont Ngaliéma) par une classe dirigeante locale qui, depuis Mobutu, main dans la main avec le grand capital étranger, pille son propre pays, se situant de la sorte dans la continuité de l’héritage léopoldien. « Aujourd’hui comme sous Léopold, écrivent les politistes Pierre Englebert et Lisa Jené, le Congo reste la façade institutionnelle d’une entreprise criminelle, un voleur érigé en État » avec la complicité de nombreux partenaires au « Nord » (Englebert et Jené 2020)49. D’autres, tel l’historien Isidore Ndaywel, attribuent le peu d’attention qu’attire la statue du mont Ngaliéma à des problèmes plus pressants : « au Congo, nous avons nos priorités, qui sont autres pour le moment », dit-il, faisant allusion à la corruption qui gangrène le pays et aux massacres de civils à l’est50, intimement liés à l’industrie minière.

67Reproduite sous forme de gigantesque bannière sur la façade de la Cité de l’architecture place du Trocadéro, la photo du cavalier/cosmonaute/cyborg dit haut et fort la violence impériale, passée comme présente. Ce travail des Kongo Astronauts raconte une détermination à déboulonner que nous partageons toi et moi : déboulonnage de monuments (sujet auquel je me suis passablement intéressée au Cameroun51, sujet aussi qui me passionne dans le contexte du mouvement Black Lives Matter) et déboulonnage de systèmes, ceux-là mêmes dont il est question dans ces pages et auxquels nous nous évertuons à échapper.

Série Postcolonial Dilemma Rebooted, Kongo Astronauts, RDC, Zaire, Congo belge, 2018 (détail d’un triptyque), © Kongo Astronauts, courtesy the artists and Axis Gallery, NY & NJ, USA.

Notes de bas de page

1Scénographe et artiste, enseignant à la Haute École des arts du Rhin (Strasbourg).

2Bayart, Toulabor et Mbembe 2008 [1992] ; Mbembe 2000 ; Spivak 1988 ; Scott 1995 ; Certeau 1990 [1980].

3Abbott 1981.

4Précisons, car si ce lukasa est hypothétique il n’en a pas moins une biographie : un lukasa (ou dispositif mémoriel) sculpté aux alentours de 1800, près de Mulongo, dans l’est du Congo.

5Au sujet de ce tout autrement, voir les remarques évocatrices de la plasticienne et performeure Otobong Nkanga in Delacourt, Schneller et Theodoropoulou (2016 : 94) et leur analyse par Anne Lafont (2020 : 413).

6Noms qui ont disparu – mieux, qui ont été « enterrés » – non pas en dépit mais à cause des « montagnes de livres » que l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire de l’art ont produites pour classifier les objets que jadis ces noms animaient (Papapetros 2016 : 195).

7Voir Simbao, Kouoh, Nzewi, Souza et Koide (2019) ; Nettleton (2013a et 2013b).

8À ce sujet, de très nombreux écrits. (Tout) petit inventaire de textes qui m’ont marquée en la matière : Abonnenc, Arndt et Lozano (2016) ; Arndt et Taiaksev (2016) ; Azoulay (2019, en particulier le chapitre 2 : 58-156) ; Clifford (1988) ; Coombes (1994) ; Deliss (2012) ; Deliss et Mutumba (2014) ; Giblin, Ramos et Grout (2019) ; González (2008) ; Roberts, Vogel et Müller (1994) ; Wilson (1994).

9Andrea Fraser – Museum Highlights: A Gallery Talk (1989) ; Fred Wilson – Mining the Museum (1992-1993) ; Yinka Shonibare – Colonel Tarleton and Mrs Oswald Shooting (2007).

10Sur la domestication de l’œuvre critique, à nouveau de très nombreux écrits. Récemment (re)lus et rencontrés : plusieurs manifestes d’artistes in Alberro et Stimson (2009, voir en particulier la dernière section de l’ouvrage) ; Alonso Gómez (2019 : 150-152) ; Foster (1996 : 306) ; González (2008 : 99-100) ; Rochlitz (1994 : 19-20) ; Ward 1995 : 84, 88).

11Si ces travailleurs de l’ombre (car ils sont systématiquement invisibilisés par l’institution) ne sont pas à proprement parler écartés (sans leur présence intra muros l’institution ne fonctionne pas), hors exceptions rarissimes, la possibilité n’est pas envisagée qu’ils puissent constituer un public. À ce sujet, voir l’installation/performance de Fred Wilson Guarded View (1991), le court-métrage d’Isaac Julien The Attendant (1993), l’ouvrage du peintre Laurent Marissal PINXIT (2006), ou encore les entretiens menés par l’artiste et conteur Noah Angell auprès de gardiens du British Museum (Fox 2020). Plus largement, voir le Manifesto for Maintenance Art 1969! de l’artiste Mierle Laderman Ukeles.

12Mini-abécédaire de curateurs à l’œuvre aujourd’hui qui explorent ces questions et d’autres, connexes : Lotte Arndt, Felicity Bodenstein, Esther Chadwick, Clémentine Deliss, Silvia Forni, Sara Alonso Gómez, Salah Hassan, Koyo Kouoh, Henrietta Lidchi, Wayne Modest, Ugochukwu-Smooth Nzewi, Temi Odumosu, Nataša Petrešin-Bachelez, Ebadur Rahman, Gregory Sholette, Nato Thompson, Khadija von Zinnenburg Carroll. Tu noteras dans ce roll call une grande variété d’approches, de points de vue, dont certains diffèrent fondamentalement de propositions comme celles du théoricien Stephen Wright notamment.

13Il ne s’agit en effet pas de baisser les bras et moins encore de nier que d’importantes expérimentations ont été faites, aussi bien par des artistes que par des curateurs et d’autres praticiens encore (des romanciers, par exemple). Que le musée soit un espace de frictions au très réel potentiel productif et que ce potentiel doive être activé, je n’en doute pas une seconde. Ce contre quoi je m’élève, c’est la proposition, beaucoup trop répandue me semble-t-il, selon laquelle l’institution muséale telle qu’elle se présente aujourd’hui se prête volontiers à ce genre d’activation, qu’elle est réellement, c’est-à-dire structurellement, ouverte à sa propre déconstruction. (Concernant le musée comme espace de frictions positives, voir Karp, Kratz, Szwaja et Ybarra-Frausto 2006.)

14L’exposition Kinshasa Chroniques s’est tenue du 14 octobre 2020 au 5 juillet 2021, à la Cité de l’architecture et du patrimoine.

15Habiter le campement (2016), par exemple, qui fut précédée en 2014 par le colloque « Un paysage global de camps » – les deux à l’initiative de notre camarade Fiona Meadows, en collaboration avec l’anthropologue Michel Agier (voir Agier 2014).

16C’est le but de mon travail que d’ouvrir des espaces, de générer des fulgurances, des instants de joie, de vie, de sens. De brefs et incertains moments, mais si doux.

17« Pas avec les outils du maître » [traduction de l’éditeur].

18Comment et où peut-il en être autrement dans un musée, une exposition, ou sur une scène, du moins en Europe ? Il en est peut-être un peu autrement dans les contextes non européens où j’œuvre fréquemment. Lorsque je travaille sur le continent africain, par exemple, de tels lieux scéniques n’existent quasiment pas et les circuits de production n’y mènent pas forcément. Par ailleurs les enjeux sont différents, le premier étant d’aller au-devant des publics si l’on veut toucher les gens. Cela ouvre vers des espaces possibles, amène à les inventer, non sans difficultés. Mais le cadre de la pratique est modifié.

19À ce sujet : Araeen 2000a et b.

20J’utilise le terme « décoloniser » avec précaution ou – disons-le tout net – anxiété, consciente de son suremploi par les institutions dont il est question ici et par les personnes qui, comme moi, les fréquentent. Inquiétude connexe, le risque de métaphorisation du concept et celui d’émoussement qui peut en résulter (voir Tuck et Yang 2012 : 1).

21Charlotte Posenenske et Laurie Parsons ne sont – c’est évident – que deux artistes parmi de très nombreuses autres qui ont opté pour l’exit. (« Nombreuses », au féminin, non parce que l’exit est nécessairement une affaire de genre mais parce que, force est de le constater, historiquement, le genre comme la racisation – et souvent les deux se sont conjugués – y a été pour beaucoup.) J’aurais aussi pu nommer Cady Noland et bien d’autres artistes encore. Au sujet de Posenenske, le théoricien Alexander Koch (2013) parle de Kunstausstieg – « sortie », « abandon », « retrait » de l’art. Il distingue trois formes de cet Ausstieg  : l’« inaction ostentatoire », l’« inaction communicative » et l’« inaction radicale ». C’est à cette dernière, à laquelle il associe Posenenske, que je m’intéresse. Koch la définit ainsi : « un retrait du système : la non-performance de quelque action artistique que ce soit, qui ne poursuit aucune intention communicative et qui renonce à tout mode d’intervention critique et à toute autre participation à la reproduction sociale du monde de l’art » (voir aussi Koch 2011).

22Voir plus loin mes échanges avec Silvia Forni et Ntone Edjabe.

23À l’exception d’Ouologuem. Pince-sans-rire, dans un premier temps (avant de s’éclipser totalement), celui-ci préconisait le plagiat. Il y allait pour lui d’un silence – on n’écrit rien soi-même – permettant de déployer les outils du maître (les mots d’auteurs « reconnus », c’est-à-dire européens) pour déconstruire de l’intérieur sinon sa maison (l’Occident des intellectuels bien décidés à mettre le monde en livres.), du moins sa maison d’édition. Voir sa « Lettre aux pisse-copie nègres d’écrivains célèbres » (2003a : 181-203). Concernant ce brûlot, voir Miller (1985 : 225-228) et Mohsen (1999).

24Une toute nouvelle version française de Bartleby le scribe (2020) rend le célèbre « I would prefer not to » du protagoniste de Melville par « J’aimerais autant pas ». Pour le traducteur Tancrède Ramonet, cette formule est à penser en rapport direct avec une question qui nous intéresse beaucoup ici : la violence du capitalisme. « Bartleby [ne serait] pas seulement, comme le disent les exégètes, […] la figure de l’artiste sans œuvre. L’action […] se déroule dans une petite rue de New York où commence tout juste à prospérer l’industrie destinée à dominer le monde : Wall Street. » Dans ce cadre, il fait sens de voir dans le personnage du scribe refuseur « une critique subtile mais radicale du capitalisme financier et de son monde. La preuve ? En 2011, « I would prefer not to » a servi de slogan aux manifestants du mouvement Occupy Wall Street » (Porquet 8/7/2020).

25Voir Wright 2012a et Neumann 2011.

26Voir également Wright 2011.

27Voir Wright (2004 ; 2007 ; 2012b ; 2013a : 3-5, 10-11, 12, 13, 19-22, 44, 51, 54-55, 59, 60-62, 66-68 ; 2015). Mes traductions. Pour une synthèse/lecture/critique utile de Wright sur ces points, voir Sholette 2015.

28La critique n’est pas neuve. À l’INHA, en mai 2007, elle a fait l’objet d’un échange entre Wright, Alexandre Gurita, Alexander Koch, Élisabeth Lebovici, Richard Leeman et Jean-Marc Poinsot.

29Sur le surplomb, voir Malaquais 2011a.

30Interrogations qui nous éloignent de toute prétention universelle en termes d’adresse pour nos créations.

31La scénographie a toujours été une pratique contextuelle, mais centrée sur le lieu théâtral, ses contraintes et le fait qu’on ne travaille pas seul (metteur en scène, techniciens, etc.). De plus en plus elle devient contextuelle at large, c’est-à-dire une prise en compte des milieux comme point de départ du geste de création.

32Nombre de mes outils sont de découpe, de séparation, de miniaturisation (changement d’échelle), de sélection, de choix, de collage… D’autres sont de mesure, de géométrie. D’autres encore, d’esthétisation, d’abstraction, d’objectification, etc. Tous sont d’écriture. Je me sens à l’aise avec ces outils, ce que j’en fais souvent m’émeut. C’est justement pour cela qu’il est essentiel d’en interroger la part de violence, de les déconstruire. Je n’en continuerai pas moins à reconnaître ce qu’ils m’apportent.

33L’efficacité n’est pas ici forcément didactique, loin s’en faut.

34C’est en cela que je me retrouve profondément dans cette idée de « différence sans séparation » dans des « lieux réels » que développe le théoricien Fred Moten (en lien avec la pensée de Denise Fereira Da Silva) : « Si on pouvait se différencier de la séparation, sans nécessairement s’en séparer, on disposerait d’un tas d’autres façons de penser la performance et la théâtralité. […] Le tressaillement pourrait se révéler être un groove, qu’on pourrait alors apprécier » (Moten 2019 : 9).

35Entre 2001 et 2010, plusieurs spectacles de théâtre et de danse avec Faustin Linyekula et Philip Boulay ; un livre avec un auteur ex-enfant soldat, Serge Amisi (2011a) ; une résidence, Urban Scénos, avec le collectif kinois Eza Possibles (2007) ; un partenariat sur dix ans entre l’Académie des beaux-arts de Kinshasa et la Haute École des arts du Rhin, où j’enseigne ; participation à plusieurs projets d’artistes kinois tel Kinshasa Wenze Wenze (2003) ; un projet photographique personnel autour de la Sape (2006-2009)…

36Je fais référence ici au texte que nous avons coécrit sur le collectif Eza Possibles, dans le catalogue de l’exposition Beauté Congo (Lanquetin et Malaquais 2015).

37La demande formulée joue avec cette impossibilité, autorisant une forme de contestation de l’intérieur, par la forme même de l’exposition. Contestation qui pour autant ne défait pas le cadre dans lequel elle s’inscrit. Les dispositifs de représentation sont en cela proches du capitalisme, par leur capacité à ingérer, à intégrer toute forme de perturbation.

38Il faut rappeler ce consentement, tant les artistes aspirent à être exposés, vus, nécessité impérieuse pour la grande majorité d’entre eux qui les pousse à consentir aux formats imposés par les lieux de monstration.

39C’était mon intention de départ et j’ai bien conscience qu’elle reste en partie de l’ordre de l’idée. Si j’avais eu l’espace pour radicaliser le tout, sur une face de l’exposition on aurait circulé dans un espace complètement vide. Rien de la face où sont exposées les œuvres n’aurait été visible.

40À chaque chronique correspond une couleur peinte sur la face vide des cimaises, prélevée dans une vidéo, un travelling dans une rue de Kin filmé par le réalisateur Florent de la Tulaye, elle-même visible dans l’exposition. Ces couleurs renvoient à celles couramment utilisées à Kinshasa pour peindre les façades des maisons, les intérieurs, etc. Singulières et d’une grande beauté.

41Il est question de ce travail plus loin, dans l’échange qui suit le nôtre.

42Malaquais 2001a et b ; 2005b ; 2009a, b et c ; 2010b ; 2014a et b ; 2015.

43Pour une excellente critique de Système K, voir Peghini 2020.

44Une simple recherche Google (autour des termes art africain, contemporain et émergent) est édifiante à cet égard. Il en va de même de l’art africain contemporain dit flamboyant, foisonnant ou débordant.

45Ce discours d’une émergence qui n’en finit pas de se (re)produire n’est bien évidemment pas limité au monde de l’art. Sarkozy à Dakar, Macron à Mayotte ou à Ouagadougou, Trump au nom de l’America first ; Françafrique, Chine-Afrique ; Bretton Woods, Brookings, Medef : tous, et dans leur sillage les Biya et autres Bongo, s’en gargarisent. Il est au fondement même du capitalisme extractif qui voit en l’Afrique une manne, « un eldorado qui n’attend pas » (les mots sont de la revue Investir). L’art n’est qu’une ressource parmi tant d’autres, vouée à la captation par un système rapace.

46La majorité des artistes apparaissant dans Système K, comme la plupart de celles et de ceux qui figurent dans Kinshasa Chroniques, sont passés par l’Académie des beaux-arts de Kinshasa, institution phare de la capitale fondée en 1947. Que ce ne soit pas sur ses bancs qu’ils ont appris l’art de la performance mais à ses marges – dans un espace d’expérimentation nommé le Noyau qu’ils se sont aménagé sur le campus de l’Académie pour contrecarrer la rigidité des cours dispensés – ne change rien à la donne. C’est à travers elle que, pour beaucoup, ils se sont rencontrés ; c’est là qu’ils ont croisé des créateurs et enseignants venus d’ailleurs avec qui ils ont échangé idées et approches sur la performance – dont toi, dont Éléonore Hellio (avec qui je suis en conversation plus loin), via un programme d’échanges que tu mentionnes plus haut entre l’Académie et la Haute École des arts du Rhin, initié en 2003.

47Pour qui voudrait pousser cela plus loin, voir le sociologue AbdouMaliq Simone. À la notion d’informel ainsi comprise, et dans le sillage de Certeau, il oppose celle d’une infrastructure de personnes, « conjonction hétérogène d’actions et d’objets […] en perpétuelle négociation, façonnée par les histoires, les ententes, les réseaux, les styles et les inclinations [des uns et des autres], engendr[ant] une économie de la perception et de la pratique collaborative » (Simone 2016a : 9).

48Bustes et portraits en pied existent aussi – une dizaine de statues en tout, disséminées à travers le pays.

49Comment autrement expliquer, s’interrogent les auteurs, qu’en 2018 on ait vu « les autorités de la riche province du Haut-Katanga ériger une nouvelle statue de Léopold II à Lubumbashi. Ce buste fait partie d’une galerie de personnages historiques (y compris le héros de l’Indépendance Patrice Lumumba et celui qui facilita son meurtre, Mobutu Sese Seko) qui se trouve à l’extérieur de l’enceinte du nouveau gouvernorat de la province. Qu’est-ce qui peut motiver les Congolais à ériger la statue d’un homme dont on estime qu’il porte la responsabilité de la mort de quelque 10 millions des leurs ? La réponse pourrait bien se trouver dans la genèse même du Congo et dans le refus ou l’incapacité des élites congolaises à mettre en cause leur propre héritage léopoldien ». À noter néanmoins : la statue kinoise fut déboulonnée en 1967 sur ordre de Mobutu. Laissée un demi-siècle à l’abandon dans un entrepôt de la capitale, elle fut réhabilitée au début des années 2000 et installée en plein centre-ville, sur le boulevard du 30-Juin (dont le nom rappelle la date de l’Indépendance du Congo !). Redéboulonnée on ne sait trop pourquoi 24 heures plus tard, en 2010, avec l’aide de la Mission des Nations unies au Congo, elle réapparut sur le mont Ngaliéma, flanquée de statues d’Albert Ier et de Henry Morton Stanley, explorateur envoyé par Léopold pour prendre en son nom possession du Congo.

50Le Point Afrique 2020.

51Pour un court texte, base d’un plus long essai sur lequel je planche depuis plusieurs années, voir Malaquais 2012d.


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