Avec
[03/2020]
p. 11-15
Texte intégral
1Récits linéaires. Progressions sans digressions, sans faux départs ou fausses pistes, sans heurts. Ces modes de narration et d’autres, apparentés – essais en thèse/antithèse/synthèse, portraits de figures héroïques dont les parcours d’A en B et C et de cause à effet font « sens » –, m’inspirent des doutes. Venant d’autres, je les aborde avec circonspection. Me concernant, je les évite. C’est qu’ils visent à englober, qu’à partir du surplomb ils prétendent expliquer, qu’ils se targuent de distance, se veulent froids. « Dispassionate », dit-on en anglais. Or le surplomb, la distance, l’absence de passion, toutes positions dont s’enorgueillit le savoir tel qu’on le dispense à l’université, dans les laboratoires et les hôpitaux, n’ont rien de neutre. Si elles ont leur valeur certaine, elles n’en sont pas moins liées à une histoire de violence. Sans leur concours, point de constructions de l’Autre – de celle et de celui que l’on pense différents de soi, qu’au moyen du savoir, justement, on vise à cerner pour mieux s’en démarquer, qu’on isole afin de les assujettir. Sans leur concours, point d’esclavage, de colonisation, d’apartheid. Point de zoos humains. Point d’Empire.
2Je vais vite en besogne ? Non. D’autres, bien avant moi, l’ont dit, montré et démontré. Les approches européennes du savoir élaborées à l’ère des Lumières et dans leur sillage ont contribué à forger un monde clivé entre un centre autoproclamé – le « Nord », « premier » parce qu’il en a décidé ainsi et qu’il le pouvait – et une périphérie de satellites, les « Suds », « seconds » ou encore « tiers », produits à des fins d’exploitation, de subjugation. À ces « Suds » de toutes pièces inventés est amarrée la pernicieuse notion de « race » et son cortège d’identités de classe et de genre qui infléchissent le droit de faire, d’énoncer, de s’énoncer.
3Ce point de vue est mon point de départ. Je ne le défendrai pas. Je le prends pour acquis.
4Or, chercheure au CNRS, éduquée à Yale et à Columbia, enseignante à cette même Columbia, à Princeton, puis à Sciences Po et à l’EHESS, ce « Nord » du savoir, j’en suis le pur produit.
5Or, en quête d’habilitation à diriger des recherches, j’entreprends aujourd’hui la rédaction d’une ego-histoire.
6« Éclairer sa propre histoire comme on ferait l’histoire d’un autre, […] essayer d’appliquer à soi-même […] le regard froid, englobant, explicatif qu’on a souvent porté sur d’autres », ainsi Pierre Nora (1987 : 5-7) définit-il l’exercice. Si c’est là le but recherché, à l’évidence j’aurai du mal à m’y plier.
7À coup sûr, cependant, il y a d’autres façons d’approcher la chose. Il doit être possible de penser l’ego-histoire différemment, de la voir, de se voir, autrement que par le haut, d’écarter la dispassion. Ce sera mon objectif. À un récit linéaire, arrimé à une trame chronologique, je substituerai une approche de la narration puisant son inspiration dans les pratiques rhizomatiques de l’acuponcture, plus organiques me semble-t-il. Je propose d’aborder mon parcours comme on pourrait le faire des flux d’énergie traversant un corps. Il s’agira moins de canaliser ces flux, de les ordonnancer, que d’insérer en des points qui me paraissent névralgiques – moments de vie et de partage, de réflexion, de création – des capteurs à même de faire surgir l’énergie qui les sous-tend. En guise d’aiguilles, j’aurai recours aux mots.
8Cette approche m’est inspirée par le travail d’un duo de chercheurs qui, depuis plusieurs années, œuvre autour de la notion d’acuponcture urbaine. Il s’agit de l’anthropologue Filip De Boeck et du photographe Sammy Baloji. Ensemble, ils ont élaboré un double projet, de livre et de film, concernant une ville qui m’est chère – Kinshasa. Le texte est de De Boeck, qui décrit ainsi la méthode :
Dans ce livre, j’emploie […] la métaphore d’acuponcture urbaine pour insérer des aiguilles analytiques dans […] des sites constituant, à l’intérieur de la ville, des nœuds qui sont cruciaux, même si parfois on les remarque à peine. Là, la ville se branche et se débranche, engendre et complexifie des liens entre choses, gens et communs d’où se dégagent des connexions jusque-là invisibles (De Boeck et Baloji 2016 : 79).
9Dans leur démarche, De Boeck et Baloji sont à leur tour inspirés par des approches de l’urbain éprouvées à Kisangani (au nord-est du Congo) par un autre duo, le chorégraphe Faustin Linyekula et l’architecte Bärbel Müller (ibid. : 77). Pour ceux-ci, penser la ville demande une attention particulière à des éléments – « vecteurs, repères, points d’acuponcture » – que l’architecture avec un grand A tend à ignorer :
[…] des appropriations à petite échelle de l’espace urbain […] : en bordure d’autoroute à une heure de pointe, un bol rempli de chips de plantain ; à la sortie d’une église un dimanche, une boutique/table/parasol pour vente de cartes SIM ; un gamin et sa petite glacière de « sucrés » plutôt tièdes – tout cela se croisant et s’entrecroisant dans le temps et l’espace, suscitant mine de rien des réactions en cascade (Müller 2009 : 208)1.
10À De Boeck et Baloji donc, à Linyekula et Müller, ainsi qu’au sociologue AbdouMaliq Simone, ami de longue date dont la notion connexe de people as infrastructure (Simone 2004b) m’a ouvert de multiples perspectives, je dois l’approche que je tenterai de déployer dans ce qui suit. Ma proposition : plutôt que sur des éléments pivots – marqueurs, jalons, tremplins –, me concentrer sur des objets d’entrée moins visibles, sources de questionnements plus que de certitudes, de rebonds, de ricochets ; aux surfaces lisses préférer celles que traversent des ondes qui, en en rencontrant d’autres, irradient, faisant vague ou à tout le moins moirage.
11De cette ego-histoire, on l’aura compris, je voudrais évacuer l’illusion – la fiction – d’une voie balisée, d’un tracé clair et lisible d’emblée. Qu’on ne s’y méprenne pas : je n’entends pas par là dire « plus vrai », être plus en phase avec une hypothétique réalité. Tout auto-récit est par définition une mise en fiction ; j’en suis convaincue. Mon intention est de raconter un parcours qui a parfois su, parfois sait, aller droit au but, mais qui est simultanément fait de doutes, de tâtonnements, qui se mord la queue – et s’en réjouit ou a appris à en rire.
12De cette ego-histoire, je voudrais aussi évacuer la voix unique. Au moi/je, j’aimerais substituer le – ou plutôt les – nous. Personne ne crée seul : c’est une évidence. Pourtant, auteurs ou artistes, pour la plupart nous signons seuls nos écrits, nos œuvres. Dans le monde de la recherche, il arrive que nous soyons deux, trois ou quatre à signer, mais hors sciences dites dures, c’est rare, et si nous entendons aller de l’avant, si nous briguons prix ou bourses, résidences, postes, HDR, c’est peu recommandé. L’ego est de mise. Pourtant, j’aimerais imaginer une ego-histoire hors ego ou toutefois moins egocentrée. D’où une seconde proposition : plutôt que de privilégier une voix, la mienne seule, en appeler à celles de plusieurs personnes ; puisqu’il semble que je ne puisse me soustraire à l’exercice de me raconter, me raconter avec.
13Ce raconter avec prendra la forme de dialogues avec des compagnes et des compagnons de route, de réflexion, de faire ensemble. Nous avons vécu, pensé, lu, étudié, enseigné, manifesté, voyagé ensemble ; ensemble, nous avons monté des expositions, réalisé des films, écrit et réécrit projets et essais ; nous nous sommes traduits, cités, annotés, publiés. Elles et ils sont universitaire, vidéaste, curateure, scénographe, bloggeuse, activiste, essayiste, éditeur ou encore DJ. Nous sommes dix et partageons notre temps entre trois continents. Avec chacune, avec chacun, un échange. Il y sera question de rencontres, d’idées et de convictions partagées, de prises de position et de désaccords, d’incertitudes, de colères, de joies, de possibles, de culs-de-sac. Neuf échanges donc, au fil desquels se dessinera une cartographie, petit atlas de trajectoires entrelacées.
14L’idée de cette cartographie naît – s’impose – dans un contexte bien particulier. Fin mars 2020. La France entre dans sa troisième semaine de confinement face à la pandémie de Covid-19. Depuis quelque temps, je travaille à mon ego-histoire. Avant le hiatus imposé par la pandémie, la chose avançait – avec difficulté, certes, car la tâche, nombriliste, m’a toujours déplu, mais elle faisait son petit bonhomme de chemin. Elle est maintenant au point mort. Je ne veux et ne peux plus. Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène2 : je savais au bord de la rupture le monde engendré par le grand capital. Je le vois aujourd’hui s’effondrer, incapable d’offrir à ses habitants les protections les plus élémentaires3. Je le savais de bout en bout gangréné : il aurait fallu être aveugle pour ne pas s’apercevoir de sa déliquescence. Ni à Homs ni à la Chapelle, loin de Gaza, de Guantánamo, trop souvent, cependant, je m’autorisais à détourner le regard – mieux, à me boucher le nez. Me voilà le nez dans le caca.
15Il me reste à renifler. Geste salutaire : cela demande de sortir de l’espace aseptisé du bureau, d’aller voir ailleurs. Le moment est mal choisi, me direz-vous. Peut-être pas. En temps de verrouillage, ne pas se refermer sur soi semble raisonnable. Quant à moi, je ne vois pas d’autre option que de refuser le repli. La catastrophe planétaire dans laquelle nous a plongés le capitalisme oligopole, celle qui a fait que des centaines de milliers, sinon des millions, d’êtres humains – travailleuses et travailleurs de première ligne, démunis, mal ou pas logés – sont morts du Covid-19 faute de lits d’hôpital, de masques, de tests et, en bien des endroits, d’abris, d’eau et de nourriture, s’articule à un égoïsme féroce, celui du 1 % qui n’a d’intérêt autre que le sien propre. Face à cet égoïsme, se réfugier soi-même dans l’ego est à tout le moins malvenu. Envisager une sortie, non pas de crise (visons plus large et plus loin) mais de système, demande précisément de sortir de soi-même – d’être avec les autres. « L’impératif d’isolement coïncid[ant] avec une prise de conscience inédite de notre interdépendance globale » (Butler 2020), le moment s’avère tout ce qu’il y a de plus propice. L’heure est au nous.
16Faire nous pour battre en brèche un système mortifère… Le nous, comme la catastrophe, devra être planétaire. Par petites touches, on ne parviendra à rien : il faut un soulèvement de masse. Quelle place là-dedans pour ceux qui, comme moi, écrivent ? Insignifiante. Seuls pourront faire tomber le système celles et ceux dont l’exploitation permet de le perpétuer. Je n’en suis pas. Pire : blanche, hétéro, intello4, ce système, j’en jouis. Je m’insurge, c’est vrai, mais aussi en ai-je le luxe. Je me suis souvent demandé et me demande aujourd’hui plus que jamais si, par décence, il ne faudrait pas cesser d’écrire. Peu douée pour autre chose, je ne m’y résous pas. J’écris donc, mais au pluriel. Textes, films et projets à cheval sur la vidéo et Internet, expositions, séminaires, ateliers, traductions : autant que faire se peut, je cosigne et coproduis, j’organise et j’enseigne avec d’autres. Depuis des années déjà, je suis convaincue qu’il y va du seul choix envisageable – de la seule défense possible, car il faut se défendre face à un système universitaire qui, inféodé (lui aussi) au grand capital, impose la loi du publish or perish, celle des facteurs d’impact, de l’ANR (Agence nationale de la recherche) et autres ERC (Conseil européen de la recherche). Après une crise qui est le pur produit de ce capital, il me semble impossible de faire autrement. Non, cela ne changera rien à rien, mais au moins et si ce n’est que symboliquement, le nous de ces pages, je l’espère, fera écho à un – à des – nous qui sauront un jour ébranler le système.
Slave Rebellion Reenactment, Dread Scott, performance collective, 2019.

Notes de bas de page
1Au Congo, on nomme « sucrés » les sodas et autres limonades.
2Haraway 2016b. Aussi, Négrocène (Ferdinand 2019) ou encore Eurocène (Grove 2019). Sur le Plantationocène, de tous ces termes celui qui me semble à la fois le plus juste et le plus évocateur, voir Citton et Rasmi (2020 : 60-62).
3Je suis bien consciente du privilège de cette position qui consiste à « voir » aujourd’hui, à sentir dans ma chair au présent, un effondrement qui pour des centaines de millions de personnes est depuis bien longtemps un fait accompli. Un beau passage dans un texte récent de la philosophe Romain-Emma Bigé (2020) : « Bien sûr, le confinement n’est une nouveauté que pour certain·es d’entre nous. Pour beaucoup, confiné·es dans “la cale du monde”, comme l’a appelée le philosophe caribéen Malcom Ferdinand, cette cale qu’a inventée le vaisseau négrier à l’orée du Capitalocène et que les divisions mondiales du travail n’ont eu de cesse d’élargir à des populations, à des pays et à des continents entiers, l’arrêt de mouvement est la loi et non l’état d’exception. Pour celleux qui sont régulièrement enfermé·es depuis des siècles en raison de leurs couleurs de peau, de leurs genres, de leurs orientations sexuelles ou politiques, de leurs conformations physiques ou mentales, pour tous·tes les subalternes, les prisons et les frontières, les quarantaines et les assignations à domicile ne sont pas nouvelles. » Plus largement, voir Achille Mbembe (2018 : 51) : « Pour une grande part de l’humanité, la fin du monde a déjà eu lieu. La question n’est plus de savoir comment vivre dans son attente, mais comment vivre au lendemain de la fin, c’est-à-dire avec la perte, dans la séparation. »
4Je manie le mot avec suspicion, « soucieu[se], en écho au philosophe Raoul Vaneigem (2012) de m’en dépêtrer ». « Quiconque exerce un pouvoir se conduit en intellectuel, écrit-il, quiconque se cantonne dans l’intellectualité a l’haleine amère de l’autorité. »
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