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    Plan détaillé Texte intégral Rapprochements des opposés et choix difficiles à assumer Des tactiques morales  Des choix aux conséquences multiples Notes de bas de page

    L’être anténatal

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Tensions et responsabilité

    p. 95-104

    Texte intégral Rapprochements des opposés et choix difficiles à assumer Des tactiques morales  Des choix aux conséquences multiples Notes de bas de page

    Texte intégral

    Rapprochements des opposés et choix difficiles à assumer

    1La coexistence de statuts opposés (entre « quasi-enfant » et « pièce anatomique », entre « enfant potentiel » et « résidu d’un processus biotechnique »), que la liminalité rend possible dans un même espace, est plus ou moins bien acceptée. Cette liminalité comme « arène de possibilités » et « arène de responsabilité » s’expose dans les moments de décision, alimentant de nombreux questionnements tant au niveau individuel qu’institutionnel. Il en est ainsi quand des professionnels décident de placer un fœtus dans une boîte destinée aux pièces anatomiques, et que les couples, après avoir changé d’avis, décident de le voir. C’est l’une des diverses raisons expliquant le choix de Catherine, cadre sage-femme à la maternité Gamma, de n’utiliser que ces containers en bois :

    Mais les gens ont un délai de rétractation par rapport à ce qu’ils veulent faire avec le corps. Ils ont dix jours pour réfléchir. On se retrouve avec un fœtus dans un seau et on va dire : « Ah oui, c’est votre bébé. » Je veux dire, il y a quelque chose qui ne va pas. Pour ma part, c’est un peu incohérent. Je préfère qu’il soit là-dedans, ça fait un peu plus cercueil qu’un seau. Puisque c’est comme ça qu’on trimballait d’autres pièces anatomiques comme un placenta qu’on envoie en anapat, il est transporté dans un seau […]. Moi, ça ne me va pas. Je trouve que c’est incohérent de dire : « Ça, c’est votre bébé et après vous allez l’incinérer et nous on l’a mis dans un seau. »

    2Dans ces cas-là, le statut de « pièce anatomique » qui peut être accordé au fœtus mort et celui de « quasi-enfant » se font face, ce qui peut provoquer au mieux un malaise, au pire un conflit. Ce rapprochement d’êtres aux statuts opposés est parfaitement perçu par les personnes qui y sont confrontées. L’histoire d’Angèle, citée au début de cette partie, en est un exemple. La différence de traitement entre les deux enfants qu’elle a perdus, le premier à la suite d’une IVG, le second à la suite d’une IMG, interventions réalisées à des stades de grossesse très proches, rend le souvenir de son IVG d’autant plus douloureux. Cette mise en présence dans le même espace mental de deux êtres aux statuts radicalement différents qui ne devraient pas s’y côtoyer est le propre de la liminalité.

    3De la même façon, le fait que l’institution rende possible la coexistence de statuts multiples, donc de situations de choix différentes – où l’ensemble des choix est préservé –, change le sens accordé à l’un d’entre eux, qui n’est finalement qu’un pôle de l’ensemble des alternatives possibles. Quand un couple choisit de détruire ses embryons congelés, le fait qu’il aurait pu choisir d’autres options confère une signification particulière à cette destruction, lui donne de la gravité. Si la société décidait de jeter tous les embryons congelés désinscrits d’un projet parental, cette destruction n’aurait plus la même signification pour eux. C’est pour cette raison que les choix périodiques institués et matérialisés par l’envoi d’un courrier annuel ne vont pas sans poser certaines difficultés aux individus. Cette question du « drame » de la décision dans le cadre de l’avortement est soulevée par Luc Boltanski (2004). Alors que l’on attendrait, selon l’idéologie individualiste classique du « projet », un discours de promotion de la liberté, de l’autonomie et du droit d’avorter de la part, en particulier, des féministes et activistes pro-choice, les femmes invoquent au contraire bien souvent la « nécessité » et la fatalité (Boltanski 2004 : 301) : absence d’un conjoint, d’un « père », manque de moyens financiers nécessaires, études… L’obligation de choisir introduit une dimension tragique pour les couples qui ont le sentiment d’être mis dans une situation anormale, leur faisant porter le poids de la condition humaine, à la fois vivante et mortelle (Arendt 2012 [1958]). Ainsi en est-il lorsqu’ils doivent interrompre une grossesse, et donc interrompre la vie de ce qu’ils avaient projeté comme étant leur futur enfant. Justine raconte la décision difficile de mettre fin à la vie de son fils Tom :

    Je lui ai fait mes adieux de maman, ça a été douloureux, assez douloureux, parce qu’on sent la vie, je sentais mon bébé bouger, et de me dire, je vais arrêter ton cœur, même si on prend la bonne décision, ce qu’on croit être la bonne décision… 

    4D’autres, comme Christelle qui a dû interrompre sa grossesse en raison de la détection de multiples tumeurs sur sa fille Coraline, se demandent : « Qui suis-je moi pour avoir droit de vie ou de mort sur mon enfant ? »

    5Cette dimension tragique se retrouve également lorsque les couples doivent décider du sort de leurs embryons cryoconservés, avec toute la potentialité qu’ils incarnent. Choisir leur est d’autant plus difficile que, contrairement à une IVG où la prise de décision est urgente et que le fait même de ne pas prendre de décision correspond à une acceptation de la grossesse, avec la congélation le temps est suspendu et seule la décision déclenche l’action (Bateman 2009 : 113). Le doute quant au meilleur choix à effectuer peut persister tant que les embryons sont conservés. C’est une situation à laquelle Pascaline et son mari sont confrontés. Ils ont eu deux enfants à la suite de transferts frais. Ils ne souhaitent pas en avoir d’autres, mais il leur reste encore quatre embryons congelés. Les courriers annuels qu’ils reçoivent angoissent énormément Pascaline qui n’est pas sûre de ce qu’ils veulent en faire :

    Pascaline – Ça me rend malade parce que je sais : j’ai 38 ans, j’en ai encore quatre congelés mais je ne vais pas faire les quatre. Ce n’est pas possible. D’un côté, je m’en veux parce que je me dis : « Pourquoi lui, pourquoi pas les autres ? », quoi, et ça, ça fait mal. Parce que je ne vais pas pouvoir les faire et les donner, je ne donnerai pas, ça c’est sûr. Ce côté-là, j’y pense tout le temps en fait.
    Anne-Sophie – Qu’est-ce que vous comptez en faire ?
    Pascaline – Je ne sais pas. Je ne sais pas du tout. Je ne sais pas.
    Anne-Sophie – C’est une question qui vous travaille ?
    Pascaline – Oui. Beaucoup. Oui, oui, beaucoup. Ah oui ! Je sais que ce n’est pas des bébés. Mais je ne sais pas, pour moi, quand je vois le résultat après [son fils], pour moi, je ne sais pas. Ça me perturbe.

    6Comme le soulignent nombre de professionnels, les couples, une fois leur projet parental abouti, sont placés devant ce choix délicat. « Je pense qu’on leur pose une question impossible […]. Tous les choix me paraissent extrêmement difficiles », déclare une psychologue du centre Alpha au sujet d’une patiente qu’elle suit en consultation. Cette femme n’a plus l’âge de se faire transférer ses embryons, mais elle est dans l’impossibilité de décider de leur sort. Pour cette psychologue, « ce ne sont pas les gens qui sont fous, ce sont ces situations qui sont folles. On les met dans des situations folles ». Une technicienne du centre Alpha évoque quant à elle d’autres couples pour qui l’idée « d’abandonner » leurs embryons est insupportable, car il s’agirait pour eux d’une « petite IVG ». D’où leur refus de faire un choix, de prendre la responsabilité du devenir de leurs embryons. Ces couples sont dits « perdus de vue », et il s’engage alors une procédure de destruction de leurs embryons. Lors de mon séjour sur le terrain, ces situations douloureuses furent évoquées à de nombreuses reprises par les professionnels, pour qui elles constituent une préoccupation centrale. Dans certains cas en effet, ce sont à eux que l’État délègue la responsabilité de son pouvoir décisionnel (Memmi 2003). Ils peuvent ainsi être amenés à pallier, avec son accord, l’indécision du couple, voire à se substituer à lui pour décider du sort de ses embryons, lequel est toujours la destruction. « Je pense que ce sont tout simplement des gens qui ne veulent pas prendre de décision, ils voudraient qu’on la prenne pour eux […]. Donc c’est ce qu’on finit par faire », explique ainsi un biologiste du centre Beta qui dit percevoir un soulagement de la part des couples, car « ce n’est pas eux qui ont décidé ». L’emploi d’un vocabulaire adéquat, comme parler de « quelques cellules » pour désigner les embryons ou proposer aux couples d’assister à la destruction des paillettes contenant les embryons, peut favoriser cette démarche d’accompagnement. Cette dernière proposition n’est formulée toutefois que dans des cas particulièrement « difficiles », si l’un des membres du couple décède par exemple. Elle leur permettrait de voir que ce qui est détruit n’est pas un enfant mais une paillette :

    Ce n’est pas un enfant qui disparaît, c’est une paillette ; on réchauffe et c’est fini. Il n’y a pas de destruction, pas de notion de douleur, de choses insupportables dans le fantasme. (Biologiste, centre Beta.)

    Des tactiques morales 

    7Bien que dans une moindre mesure que les patients, les professionnels se trouvent aussi confrontés au poids de la responsabilité du devenir de ces êtres. Les pratiques de « personnification » du mort-né constituent l’une des tactiques morales auxquelles ont recours les soignants et les professionnels du funéraire pour répondre au malaise engendré par l’accroissement de la production de « restes » humains à partir des années 1970 à la suite de la dépénalisation de l’interruption de grossesse. Les professionnels sont en effet aux premières loges, ils voient comment on évacue ce qui a été constitué comme « restes » et ils en sont les principales victimes (Memmi 2014 : 171). La (re)singularisation de ces fœtus (Boltanski 2018) par la dénomination, l’habillement ou encore l’utilisation de boîtes qui ont l’apparence de cercueil leur permet d’alléger la charge d’en gérer le futur.

    8La responsabilité du devenir des embryons in vitro frais, qu’ils doivent sélectionner et parfois détruire, pèse également sur les biologistes et les techniciens de laboratoire (Ehrich, Williams & Farsides 2008 ; Wainwright et al. 2006). Pour certains, c’est plus léger, comme pour ce biologiste selon lequel la « destruction » fait partie intégrante du processus de FIV :

    Du transfert à la congélation, pour moi c’est associé à la destruction. Voilà, c’est simple. C’est comme tous nos produits biologiques, ça va dans le même récipient et c’est éliminé comme produit hospitalier sans autre forme de procès. (Biologiste, centre Beta.)

    9Pour d’autres, en revanche, ces situations génèrent un profond malaise. Forcée d’écarter les embryons présentant un aspect morphologique mauvais mais toujours évolutif – et donc conservant la potentialité de se développer –, une technicienne du centre Beta s’exclame : « Ça me fait de la peine de les jeter ! » Les professionnels ont bien conscience que ce qu’ils manipulent, loin de n’être que de simples cellules, se situe à l’intersection du « biologique », du personnel et du substantiel (Merleau-Ponty 2017 : 515). Dans les centres étudiés, des professionnels, principalement des techniciennes de laboratoire du centre Alpha, ont pour cette raison mis en place un ensemble de stratégies pour tenter de s’exonérer d’une quelconque responsabilité dans le choix. Tandis que, à l’instar d’une technicienne du centre Alpha, certaines évitent de regarder une dernière fois les embryons écartés avant de les jeter au DASRI, d’autres laissent se détériorer dans l’incubateur les embryons qui n’ont été ni implantés ni congelés – une pratique cependant marginale d’après un biologiste du même centre. Les embryons se détériorent tout seuls au bout de quelques jours et sont ensuite jetés. Il m’a été donné deux explications à cette pratique. Tout d’abord, ces techniciennes ne veulent pas faire le choix de les détruire. En les laissant se développer et mourir « naturellement », elles n’ont donc pas à anticiper leur destruction (Giraud 2015b). Ensuite, face à un embryon lysé – et non plus à un embryon possédant un mauvais degré morphologique– ayant toujours un potentiel de développement et d’implantation, elles n’ont plus d’autre choix que de le jeter. Avant la lyse, subsiste en effet toujours le doute que l’embryon destiné à la destruction soit en réalité évolutif, une crainte qui interroge en permanence certains professionnels :

    Toi, tu ne savais pas la tête que tu avais quand tu étais dans l’utérus de ta mère […]. Nous, on ne sait pas si on était plein de fragments ! (Technicienne, centre Beta.)

    10L’autre explication est qu’il s’agirait d’une habitude prise aux débuts de la FIV dans les années 1980, mais avant les débuts de la culture prolongée. Les embryons étaient laissés dans l’incubateur, car on ne savait pas vraiment si un embryon pouvait se développer au-delà de deux jours après la fécondation. Or la majorité des techniciens du centre Alpha travaillent dans le champ de la procréation assistée depuis son origine. Des stratégies similaires pour éviter de prendre la décision de détruire les embryons écartés ont été relevées par d’autres recherches (Ehrich, Williams & Farsides 2008 ; Roberts 2007 ; Droz Mendelzweig 2004). La sociologue Celia Roberts (2007) rapporte qu’une biologiste travaillant dans un laboratoire équatorien qu’elle étudiait se montrait incapable de jeter les embryons non transférés et non congelés, mais aussi les ovocytes non fécondés. Elle les laissait dans l’incubateur jusqu’au nettoyage annuel du laboratoire, lors duquel toutes les boîtes de culture étaient détruites. L’ensemble de ces pratiques semble correspondre à ce que Steven P. Wainwright et ses collègues ont appelé un « ethical boundary-work » (« travail sur les limites de l’éthique ») (Wainwright et al. 2006). Cela consiste, dans un cadre légal, à aménager ses pratiques de manière à ce qu’elles soient éthiquement et moralement acceptables pour la personne qui agit. D’autres tactiques, plus subtiles, peuvent encore être observées. Le parallèle opéré entre leurs pratiques dans le cadre de la FIV et la « nature », pensée comme ce qui serait à la fois dans et au-delà du contrôle humain (Franklin 1998 : 106), est omniprésent dans le discours des biologistes, en particulier vis-à-vis des couples qu’ils reçoivent en consultation : « On ne fait pas mieux que la nature », « De toute manière, la nature ne prend que les meilleurs », ou encore « après ce n’est pas nous, c’est comme ça arrive naturellement. Naturellement il peut y avoir un embryon qui est fécondé mais ne s’implante pas ». En se référant à la nature, les professionnels tentent non seulement de minimiser leur intervention dans un processus normalement naturel, et donc l’artifice qu’elle représente, mais aussi de la justifier. Ils identifient plutôt leur action comme une aide à la nature, s’inscrivant dans une approche médicale de l’infertilité qui cherche uniquement à pallier un défaut physique. L’invocation de la nature permet de réintroduire du « non-arbitraire » dans la sélection et d’accepter plus facilement la fatalité qui lui est inhérente.

    11Bien que souvent occulté dans les débats politiques et bioéthiques centrés sur la « vie » (Roberts 2011)1, c’est donc le processus de désignation des déchets et les questions éthiques qu’il soulève qui posent le plus de problèmes aux professionnels. C’est l’une des caractéristiques de ce que la sociologue Charis Thompson appelle le « mode biomédical de reproduction », permis par les techniques de reproduction, les biotechnologies, la biomédecine et les sciences de l’information (Thompson 2005). Alors que, dans l’industrie capitaliste, l’élimination des déchets est un problème politique et logistique majeur, ce mode biomédical de reproduction se heurte, lui, au fait même de désigner la vie matérielle comme déchet. Or cette catégorie du « déchet » ne cesse de s’étendre. En raison du développement des techniques de sélection, comme l’utilisation du time-lapse, du diagnostic préimplantatoire (DPI) ou encore du diagnostic préimplantatoire pour la détection d’aneuploïdies2 (DPI-A), des embryons qui auraient été jugés « normaux » sont désormais qualifiés d’anormaux. Un embryon qui aurait été noté « normal » pourra être écarté parce qu’il présente une anomalie du développement ou une anomalie génétique qui serait passée inaperçue sans le recours à ces techniques.

    Des choix aux conséquences multiples

    12Les différents choix dont il a été question n’ont pas le même poids social, notamment parce qu’ils n’ont pas les mêmes implications ni, donc, les mêmes significations. Parmi les alternatives qui se présentent aux couples, donner ses embryons dans le cadre d’une procédure d’accueil est certainement l’acte qui suscite le plus de réticences, tant de leur part que de celle des professionnels. La difficulté du don d’embryons est principalement due à ses conséquences : la potentielle naissance d’un enfant en dehors du couple à l’origine de la conception de l’embryon (Mathieu 2017). Un biologiste du centre Alpha considère ainsi que si le don d’embryons résulte parfois d’un geste initialement altruiste de la part d’un couple, ce dernier s’en abstiendrait peut-être s’il mesurait véritablement les conséquences de cet acte, c’est-à-dire la création de germains potentiels :

    À mon avis, c’est le choix le plus délicat à assumer. Au départ, cela peut être un geste généreux : on a ce qu’il nous faut, on a un enfant, il y a des couples qui ne peuvent pas en avoir, donc au lieu de les détruire, ces embryons, on va leur donner. […] Et là, ça dépend aussi du niveau culturel des couples qu’on a en face. Soit le couple il n’y comprend pas grand-chose et c’est facile, soit le couple réalise en quelque sorte la portée de son geste, et là c’est peut-être plus dur à intégrer. […] Parce que si vous considérez que vous donnez des embryons et que vous ne vous posez pas de problèmes, ça va, vous êtes en paix avec vous-même et puis vous poursuivez votre chemin. Si, par exemple, vous vous posez la question : « Qu’est-ce que cela représente ? Oui c’est vrai, j’ai eu un enfant, et puis cet enfant va avoir des frères et sœurs ailleurs. » Et donc il y a tout un cheminement qui peut être fait. (Biologiste, centre Alpha.)

    13Cette décision est d’autant plus ardue dans le contexte français que la place des différents protagonistes dans l’engendrement avec tiers (Malmanche 2020 ; Théry 2010a) – le donneur, les personnes conçues par don et les enfants du donneur – y est difficilement pensée : dans les débats et dans un contexte d’exclusivité de la filiation, le donneur est considéré comme pouvant faire concurrence au père infertile et se substituer à lui (Martin 2019). Il apparaît donc que ces choix sont hautement situés. Ils dépendent des régulations et des modèles dominants (Roberts 2007). Dans certains cercles chrétiens aux États-Unis, la décision de donner ses embryons ou de recevoir des embryons d’un autre couple est par exemple très valorisée, car elle permet de « sauver des vies » (Cromer 2018).

    14Dans le cas des fœtus morts, les choix effectués n’ont pas non plus le même poids. Quand l’ensemble des alternatives est proposé et organisé, aucune d’elles n’est idéalement présentée comme étant « la meilleure solution », mais simplement comme étant la « moins mauvaise ». Pourtant, dans un contexte marqué par un mouvement volontariste des professionnels incitant les couples à personnifier le fœtus afin d’en faire leur deuil (Memmi 2011), les couples portent la responsabilité de ne pas avoir fait le choix de la personnification, celle-ci étant elle-même déclinée en un certain nombre d’options (voir, nommer, inscrire). Ils peuvent alors en éprouver une très grande culpabilité, celle d’être de « mauvais parents » et de ne pas avoir « fait les choses comme il faut ». Andréa, dont la fille Cléa est décédée à huit mois de grossesse à la suite d’une IMG décidée pour cause de malformations digestives, en témoigne. Elle ne regrette pas d’avoir vu Cléa, mais insiste sur la culpabilité qui peut peser sur les couples qui n’ont pas fait ce choix :

    Le fait de conseiller fortement aux parents, déjà ça culpabilise beaucoup les parents qui n’ont pas fait le choix et qui après sur les forums ou dans les associations, il y en a qui viennent et qui disent, oui qu’il n’a pas vu son bébé : « Je regrette, j’ai l’impression de l’avoir abandonné. » De faire comme si c’était une étape indispensable au deuil, je trouve que c’est difficile pour les parents qui les voient pas, et en plus ça influence vraiment votre décision. Mais je ne le regrette pas, mais c’est aussi parce que tout le monde me dit : « Ça aide à faire le deuil. »

    15Ces différents poids ressortent d’ailleurs de l’utilisation par les couples du terme « refus » lors de la proposition de personnification. Ce mot revient dans le discours de certains professionnels, comme si le choix « par défaut » ou le « bon choix » était toujours celui de la personnification.

    16Il est certain que le devoir de « porter la condition humaine » qui se joue dans ces moments cruciaux de la constitution d’une personne n’est pas le propre des sociétés dites individualistes. Il est le lot commun de toutes les sociétés. Il connaît cependant différentes modalités selon la façon dont cette tragédie est assumée par les individus et dont la société organise la dramaturgie propre à cette confrontation avec la condition humaine. Dans certaines sociétés, cette tragédie serait scénarisée à travers le rituel, et la responsabilité des individus serait renvoyée à leur capacité à assumer la partition qui leur revient dans ce rituel. Un rituel, qu’il soit d’initiation, de mariage, de naissance ou encore funéraire, ne rate jamais, et la préoccupation de ses acteurs n’est donc pas de faire face à une situation incertaine ni de contrôler l’incertitude, mais d’assumer le rôle qui est le leur. Dans nos sociétés, chacun devrait improviser dans un cadre institué, mais non rituel, et cette épreuve renverrait à une responsabilité plus intime et moins performative3. Comme l’a montré l’helléniste Nicole Loraux au sujet de la rhétorique autochtone des Grecs, chaque société doit faire face à de telles oppositions. Dans la façon de penser la citoyenneté, le même et l’autre, qui entretiennent un rapport d’englobement du second par le premier, sont des opposés compatibles. L’autochtonie a besoin des autres pour les rejeter à la périphérie (Loraux 1982). Chaque société relie les opposés et les met en scène, une manière instituée de conférer un sens au même et à l’autre, au masculin et au féminin, à la vie et à la mort4.

    17C’est par conséquent en conservant un statut intermédiaire à l’être anténatal et en faisant reposer sur les professionnels et les engendreurs la responsabilité de décider du statut de cet être que la société française peut faire coexister des statuts qui semblent au premier abord opposés en valeur. Toutefois, cette liminalité seule ne permet pas de rendre compte de la pluralité des statuts de l’être anténatal tout au long de l’engendrement. Seule l’y autorise une compréhension de l’entièreté de l’engendrement comme processus de construction graduelle du statut de personne, d’enfant et de parent.

    Notes de bas de page

    1L’anthropologue Elizabeth F. S. Roberts explique, en utilisant un concept de William Roseberry, que le terme de « vie », sur lequel les débats autour de l’avortement ou encore de la recherche sur l’embryon sont focalisés, fonctionne comme un « langage de contention » (Roseberry 1994 : 361, cité dans Roberts 2011 : 233). Il occulte le devenir des embryons comme « déchets » ou « résidus ».

    2Nombre anormal de chromosomes. Le DPI-A permet par exemple de dépister la trisomie 21.

    3Je dois cette piste de réflexion à l’anthropologue Laurence Hérault.

    4Je remercie Hélène Malmanche, anthropologue et sage-femme, pour cette idée.

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    1L’anthropologue Elizabeth F. S. Roberts explique, en utilisant un concept de William Roseberry, que le terme de « vie », sur lequel les débats autour de l’avortement ou encore de la recherche sur l’embryon sont focalisés, fonctionne comme un « langage de contention » (Roseberry 1994 : 361, cité dans Roberts 2011 : 233). Il occulte le devenir des embryons comme « déchets » ou « résidus ».

    2Nombre anormal de chromosomes. Le DPI-A permet par exemple de dépister la trisomie 21.

    3Je dois cette piste de réflexion à l’anthropologue Laurence Hérault.

    4Je remercie Hélène Malmanche, anthropologue et sage-femme, pour cette idée.

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    Giraud, A.-S. (2024). Tensions et responsabilité. In L’être anténatal. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme. https://doi.org/10.4000/12fmj
    Giraud, Anne-Sophie. « Tensions et responsabilité ». In L’être anténatal. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2024. doi:10.4000/12fmj.
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