Introduction
Nommer la guerre
p. 13-38
Texte intégral
L’enquête : le terrain et l’archive
1Ce volume présente les résultats d’une enquête de longue haleine qui s’est déroulée – sur le terrain, dans les archives et les bibliothèques – pendant de nombreuses années. Mes premiers contacts avec le terrain baoulé datent de 1981-82 et 1983, lors de deux missions, que je qualifierais aujourd’hui de vaguement exploratoires, mon niveau de préparation au monde baoulé (Waore man), et plus en général à l’ethnographie africaniste, était à cette époque encore très insuffisant1. Ces cinq premiers mois en Côte d’Ivoire m’avaient toutefois permis de définir le choix d’un terrain sur lequel j’allais désormais me concentrer en vue de la préparation d’une thèse de doctorat ; il s’agissait de deux villages, Taki-Salekro (canton Nanafoué-Kpri, sous-préfecture de Tiébissou), situé dans le nord du pays Baoulé, le Waore au sens strict, et Lomo Nord (canton Aïtou, sous-préfecture de Toumodi, aujourd’hui d’Angoda), situé dans le Sud, le Ngonda (« carrefour »). Pendant treize mois, entre 1986 et 1988, j’ai donc partagé mon temps entre ces deux lieux, élargissant ensuite l’enquête à l’ensemble des villages de l’Aïtou nvle. Mes attentions étaient alors concentrées sur l’histoire politique de ce nvle (unité politique autonome, devenue un canton à l’époque coloniale), au sein duquel la guerre et l’exercice de la violence émergeaient déjà comme des sujets nécessaires, même s’ils n’étaient pas encore isolés en tant que thèmes spécifiques, demeurant noyés à l’intérieur d’un plus vaste intérêt pour l’organisation politique baoulé. Il s’agissait alors d’identifier et de définir celle-ci à travers la reconstitution de l’histoire du peuplement et de la formation de l’Aïtou nvle par l’étude des migrations successives, des crises dynastiques et de pouvoir, de l’organisation de l’espace, des rituels politiques, de l’esclavage et des rapports de dépendance personnelle. Mon principal objectif était alors de tenter de définir la forme de l’organisation politique d’une société précoloniale, argument on ne peut plus « classique » à l’époque et compte tenu du milieu intellectuel dans lequel se déroulaient ma formation et ma recherche2.
2En ayant terminé – du moins je le pensais alors – avec le terrain baoulé, j’avais ensuite entrepris une nouvelle recherche au pays Anno limitrophe, pendant deux mois en 1992, m’intéressant également à l’histoire politique et où la guerre apparaissait là encore en trame de fond.
3Ces enquêtes basées sur une vaste collecte de traditions orales étaient, vers leur terme, associées à de premières recherches d’archive, commencées à Abidjan3 en 1988 et poursuivies à Aix-en-Provence4 dès 1990. Je demeurais dans une recherche peu problématisée, mon intérêt étant motivé principalement par ce que les documents écrits pouvaient apporter en matière de chronologie, à partir de la dernière décennie du xixe siècle, et de descriptions ponctuelles de certains épisodes de la rencontre entre les Français et les Aïtou.
4Après une longue parenthèse loin du terrain, mais fréquentant toujours archives et bibliothèques, un sentiment d’inachevé me conduisit à nouveau en pays baoulé, dans le Nord (Bouaké et ses alentours), jusqu’alors négligé dans mes enquêtes, et, à nouveau, dans la région de Toumodi. C’est ainsi qu’en 2000 et en 2002, à la faveur de crédits de recherche à nouveau disponibles, j’entrepris de m’attaquer directement à deux sujets étroitement liés, la guerre et l’esclavage. Pendant quatre mois, je pus me consacrer entièrement à la collecte systématique de sources orales sur des sujets précis, pouvant compter sur une expérience déjà importante et, du moins dans une partie des villages touchés, sur des relations préexistantes. Parallèlement, je profitais de passages à Abidjan pour continuer un dépouillement de plus en plus ciblé des archives.
5Des enquêtes menées dans la région de Bouaké je garde un souvenir contrasté, la collaboration initiale de la part des chefs des villages baoulé, ceux incorporés dans la ville et ceux des alentours, s’étant transformée en un refus plus ou moins ferme à poursuivre nos dialogues sur les thèmes couplés de la guerre et de l’esclavage. L’explication m’en fut donnée indirectement par l’un de ces chefs, qui n’avait pas fermé ses portes à ma recherche, en ces termes : « cette histoire d’esclaves, c’est ce qui va gâter notre pays »5. Nous étions en août 2000 et deux ans plus tard j’allais comprendre toute la portée de cette prémonition inquiète.
6Un premier travail encore incomplet sur les pratiques guerrières des Baoulé (Viti 2004) est issu de l’ensemble de ces enquêtes, limité à la seule période précoloniale et sans tenir compte de la masse déjà considérable des documents d’archives collectés en parallèle. Cette distinction entre un avant et un après la colonisation, au demeurant plutôt conventionnelle, est par ailleurs pertinente précisément en matière de guerre ; la conquête coloniale marquant un passage réel dans ce domaine.
7Ce n’est que plus récemment que de nouvelles possibilités de financement m’ont amené à reprendre mes enquêtes sur la guerre au Baoulé, d’abord aux archives d’Abidjan (en décembre 2011), puis aussi sur le terrain (janvier 2014, janvier 2015, janvier 2016, juillet-août 2017, août 2019). Ces retours dans les villages déjà connus, Lomo Nord et Taki-Salekro, mais aussi dans l’ensemble des villages n’gban du Sud, m’ont permis de réaliser des enquêtes rapides certes, mais fructueuses, les populations m’ayant réservé parfois un accueil de notable. Ce changement général d’attitude à mon égard, quoiqu’inattendu et non dépourvu de silences, pourrait être attribué à une présence dans ces lieux qui remontait dans quelques cas à plus de trente ans, ce qui me permettait de capitaliser les bienfaits de la confiance que le fait de revenir inspire toujours.
8Entre-temps, la collecte des sources d’archives, non seulement à Abidjan et Aix-en-Provence, mais aussi à Dakar6, Paris7, Vincennes8 et Fréjus9, avançait, dans les moments creux de l’enquête de terrain pour les archives ivoiriennes, ou bien à la faveur de missions ad hoc pour les autres.
9Les matériaux que je présente proviennent donc d’une longue fréquentation du pays baoulé, échelonnée dans le temps, durant laquelle le sujet de la guerre s’est imposé émergeant progressivement du cadre de l’anthropologie politique et historique, qui constitue d’ailleurs son lieu d’analyse privilégié. Ces enquêtes discontinues présentent l’avantage de pouvoir intercaler les séjours sur le terrain, toujours assez chaotiques et imprévisibles, avec des périodes d’élaboration méditée que la distance favorise. Cette modalité de recherche, qui m’apparaît aujourd’hui comme étant la plus efficace, a été le fruit, plus que d’une option délibérée, de contraintes diverses, pas toutes de nature scientifique : les aléas des financements et les opportunités diverses pendant la période doctorale et postdoctorale, les obligations liées à l’enseignement universitaire dans un deuxième temps, sans compter les autres recherches qui s’intercalaient et s’interposaient, les pauses nécessaires aux publications et, fait non secondaire, mon état de santé qui ne me permet plus la pratique intensive du terrain.
10Tout autant que le terrain, l’archive a aussi ses embûches et ses écueils : l’accessibilité (localisation, autorisations, horaires, éclairage, etc.), la disponibilité du personnel, l’état du classement (disponibilité ou numérisation des répertoires) et, bien entendu, l’état des fonds documentaires (endommagement, désordre, lacunes, disparitions).
11Une fois surmontées ces difficultés matérielles, il reste à constater que le travail d’archive a sensiblement changé dans le temps, dans ses aspects purement pratiques, matériels, et non moins fondamentaux, ayant un rapport direct à la sélection et à la lecture des documents. Ainsi, mes différentes modalités de fruition ont été, dans le temps : a) copier les documents, toujours, d’abord à la main, ensuite à l’aide de l’ordinateur portable, du moins tant que la batterie ne lâchait pas, m’obligeant à revenir au crayon à papier ; b) les photocopier, opération pas toujours possible, pour des raisons réglementaires ou pratiques : quotas limités, machine en panne, manque de matériel (papier ou encre, ou les deux à la fois), absence de la personne chargée du service, coût élevé ; c) plus récemment, les photographier, à l’aide d’appareils numériques, à la condition que certaines contraintes techniques (éclairage, durée des batteries, capacité de la mémoire) soient remplies. Il y aurait aussi une ultime possibilité, qui a manifestement été pratiquée avant moi, étant donné l’état de certains fonds : le vol10.
12Ces opérations de « mise de côté » des documents (Farge 1989) répondent à des choix différents ; la tendance s’impose progressivement vers une reproduction systématique et intégrale, reportant la sélection des documents réellement utiles. Ainsi, la facilité croissante de la reproduction indiscriminée augmente dangereusement la quantité des matériaux à traiter, pouvant conduire à un blocage de la recherche par saturation. Dans l’immédiat, l’accumulation rassure le chercheur, qui constitue ses propres archives d’archives, mais la rapidité d’acquisition en amont se répercute négativement en aval sur la phase de lecture critique et d’élaboration.
13Dotée de ses contraintes spécifiques, l’archive a aussi des avantages par rapport au terrain : l’archive, plus ça vieillit et mieux c’est ; le terrain vieillit mal et montre toutes les offenses du temps. Après l’achèvement d’une recherche de terrain, si longue et complète qu’elle puisse avoir été, on pense toujours à ce qu’on aurait pu faire de plus et de mieux, aux occasions perdues, aux échecs, aux ratés et aux maladresses de l’enquête, aux interlocuteurs décédés11, partis sans qu’un dernier entretien prévu n’ait pu être réalisé, sans qu’une promesse réciproque de rencontre ultérieure n’ait pu être respectée. Par contre, on peut toujours revenir à l’archive, sauf incidents majeurs.
14De son côté, avec le temps qui passe, le chercheur acquiert, certes, une plus grande conscience théorique, une plus grande maîtrise des questions que le terrain continue de lui poser, même après sa conclusion, ce qui contraste toutefois cruellement avec son état général (âge, santé et disponibilité déclinantes, charges professionnelles grandissantes).
15Par couches superposées, un vaste corpus s’est donc constitué, comprenant des documents de différents genres, parmi lesquels on peut distinguer : a) le produit d’enquêtes ethnographiques échelonnées le long de plusieurs années : traditions orales enregistrées et transcrites, sources sonores (chants et langage tambouriné), matérielles (lieux et objets), iconographiques ; b) les sources d’archives coloniales, civiles ou militaires, mais également officielles et institutionnelles, contemporaines de la conquête et dont le support matériel est fondé sur l’écriture et le papier et sur leur « consignation » et « mise en ordre » dans des lieux spécifiques ordonnés et établis par la loi, donc « topologiques » et « nomologiques » (Derrida 1995 : 11-14) ; c) la littérature secondaire imprimée, constituant la « bibliothèque coloniale » (Mudimbe 1988), des écrits émanant également des milieux coloniaux, contemporains des faits ou plus tardifs et pas nécessairement frappés du sceau de l’officialité. L’ensemble de ces matériaux hétéroclites permet une reconstitution ethnographique des pratiques guerrières, avant et pendant la conquête.
16Une temporalité distincte sépare ces documents traitant du même sujet. Tandis que l’archive enregistre à chaud les faits et les analyses produites par les autorités coloniales, les traditions orales livrent d’un trait un récit à postériori, adapté aux circonstances et simplifié dans sa référence à un passé intemporel. Si les auteurs coloniaux consignent les événements au fur et à mesure qu’ils arrivent, sans en connaître l’issue, les sources orales donnent des récits après les faits, en pleine connaissance de la fin de l’histoire12.
17Il est possible aujourd’hui d’ordonner et donc de lire les documents d’archive selon l’ordre chronologique de leur rédaction13, allant à la recherche des premières traces d’un épisode ou d’un personnage et, à partir de là, de suivre le cours du temps et des écrits, jusqu’au dénouement. Quant aux récits oraux, ils enroulent le fil du discours (de leur discours) par la fin, connaissant la conclusion et l’ayant déjà élaborée. Ainsi, ils nous imposent de partir du présent relatif de la collecte et d’appréhender le récit comme le résultat final d’une élaboration à postériori.
18Les mêmes épisodes peuvent ainsi donner lieu à des descriptions, des représentations et des justifications discordantes, selon les parties en cause : les acteurs coloniaux, contemporains des faits, et les descendants des résistants baoulé, contemporains de la recherche. La différence de ces deux contemporanéités introduit un écart fondamental à l’intérieur du corpus de sources dont l’hétérogénéité implique une précision descriptive, narrative et chronologique variable.
19Un aspect important qui distingue les sources – baoulé et coloniales – tient donc à leur temporalité. Celle restituée par l’archive coloniale est quasiment au jour le jour, notamment dans les moments de crise les plus aigus : le rythme de production de documents (télégrammes, correspondances urgentes, rapports de reconnaissance) s’emballe alors, revenant à une cadence mensuelle ou trimestrielle pour les rapports de synthèse ou dans les moments creux. Cela nous permet – aujourd’hui – d’établir un enchaînement correct des épisodes et une chronologie des faits détaillée et fiable, même si le choix des sujets retenus dans les rapports n’est pas impartial. Quant aux écrits rédigés à postériori, ils peuvent revenir sur les faits, revoir et ajuster les jugements, montrant ainsi l’évolution des événements et de leur perception et créant des écarts significatifs à l’intérieur du même corpus.
20En revanche, la temporalité exprimée dans les sources orales est très approximative, se réduisant souvent à un vague « autrefois » (la-laa) ou à un avant ou après « l’arrivée des Blancs » ; une temporalité où les événements s’emboîtent davantage qu’ils ne se succèdent. De plus, les récits oraux sont toujours éloignés des faits mais proches du moment de l’enquête ; ils ont eu le temps de se sédimenter, sont parfois expurgés, censurés, anachroniques et ne permettent que des datations (très) relatives.
21Enfin, les uns et les autres – chacun par son langage et selon ses propres enjeux – peuvent manipuler la réalité ou mentir, délibérément.
22La pratique conjointe de l’« ethnographie historique » et du « terrain d’archive » (Viti 2019a) rapproche les acteurs d’une histoire partagée qui se situe dans le même passé, bien déterminé par rapport au présent de l’enquête. La prise en compte d’une histoire commune, dont les protagonistes coexistent dans le temps et l’espace, abolit la distance temporelle entre eux, tandis que le temps de l’observateur demeure équidistant des parties.
23Les discours respectifs, colonial et baoulé, ainsi reconstitués, sont non seulement temporellement décalés mais aussi animés d’intentions discordantes. Ils émanent de sources d’autorité différentes : l’auctorialité reconnaissable pour les écrits ; l’anonymat de la « tradition » pour les récits oraux. Mais la stratification est aussi interne à chaque catégorie de sources et d’acteurs. Le discours colonial connaît ses dissidences, le plus souvent voilées mais que l’on peut lire entre les lignes, lorsqu’elles n’éclatent pas au grand jour. Le discours baoulé est également parcouru par des dissensions internes, les partisans de la colonisation versus les résistants, qui demeurent perceptibles, surtout dans les silences. Tout témoignage contient, en effet, une lacune, qu’il faut « interroger », « essayer d’écouter » (Agamben 1998 : 9). Dans le cas baoulé, cette lacune est principalement due à la division et à la défaite, qu’il vaut mieux taire et oublier, taire pour oublier14.
Les sources
24Évoquer, comme je viens de le faire, les parallélismes et les croisements constants entre la recherche de terrain et celle d’archive, qui ne correspondent d’ailleurs pas nécessairement à ceux entre l’ethnographie et l’histoire, est chose aisée ; plus difficile est de rendre compte des présupposés théoriques et des implications épistémologiques de ce choix d’accorder une double dimension à la recherche. Pratiquer le terrain et l’archive revient en effet à doubler l’effort, chacune de ces dimensions nécessitant entièrement la plus grande attention théorique et vigilance critique. Avant d’aborder les implications de cette option méthodologique, il conviendra donc de revenir brièvement sur la nature des sources sur lesquelles ce travail fonde sa légitimité.
25Il y a d’abord les traditions orales, dont la collecte, échelonnée sur plusieurs années, a été faite avec des degrés différents de conscience autour de leurs limites intrinsèques : imprécisions, confusions, refus, silences, omissions, parfois falsifications volontaires ou censures. Et pourtant, malgré ces limites, elles donnent un accès unique au savoir et à la conscience que les descendants des acteurs – acteurs eux-mêmes de la mémoire contemporaine – gardent des épisodes qu’ils n’ont pas vécus à la première personne. Ces sources « orales », issues de la transcription de plus de cent entretiens individuels ou collectifs (voir la liste complète en annexe), présentent un tableau – quelque peu statique et atemporel – des moyens (hommes, armes, procédés rituels), des pratiques guerrières et des raisons de faire ou ne pas faire la guerre, assortis du récit plus ponctuel et vivant de certains épisodes marquants. Dans leur ensemble, elles donnent une vue générale, parfois très détaillée, mais pas nécessairement des repères chronologiques, sinon relatifs15.
26Selon le « grand partage » usuel, les sources écrites constitueraient l’autre moitié de la documentation historique. Dans le cas présent, elles proviennent de plusieurs fonds d’archives et, dans une moindre mesure de publications contemporaines ou immédiatement postérieures aux événements dont elles traitent, les deux catégories d’écrits, imprimés ou d’archives, pouvant d’ailleurs se superposer dans certains cas.
27Or, c’est précisément ce « grand partage » qui doit être remis en question. Les traditions orales collectées aujourd’hui peuvent être influencées par des productions écrites (publications coloniales, élaborations successives, manuels scolaires) connues directement ou indirectement par les « auteurs » des récits. De l’autre côté, les archives et les publications coloniales recèlent souvent – sans que cela apparaisse toujours – les paroles d’informateurs anonymes16.
28Si l’oral et l’écrit peuvent se superposer et se mélanger, ce qui les distingue en tant que supports mémoriels se situe au cœur de la notion d’archive et de sa fonction. Comme l’écrit Maurice Olender, « la collecte d’archives, tant matérielles que virtuelles […] signale […] la réalisation d’un rêve humain ordinaire : servir d’abri à ce qui se perd » (Olender 2017 : 48). Mettre « la mémoire en récit », « servir d’abri à ce qui se perd » constituent des opérations, intellectuelles et matérielles, qui demandent une mise de côté par la conservation, ce qui correspond à une mise à l’écart, du moins momentanée, par l’oubli. Oublier « motive fondamentalement toute activité d’archivage. En effet, il n’est pas impossible qu’on archive avant tout pour avoir droit au sommeil profond ». En revanche, « effacer les traces rend tout sommeil impossible, empêchant l’oubli. Alors que l’absence d’archives entrave tout oubli, la matérialité de l’archive, son classement, l’autorisent » (idem : 63). Sans paradoxe, archiver sert à oublier, à mettre de côté pour ne pas avoir à garder toute mémoire constamment présente à l’esprit. Archiver correspond à un sommeil, certes, mais dont on peut se réveiller ou être réveillés. Archiver revient alors à déposer des traces – écrites – que l’on peut oublier les sachant « à l’abri », les ayant confiées à « la matérialité de l’archive ». Vice-versa, se remémorer constamment, garder toujours présents à l’esprit les récits – oraux – en vue de leur conservation et de leur transmission, demanderait un effort d’une autre nature, qui empêcherait, pour ainsi dire, le sommeil et rendrait la mémoire vivante tant que le resteront ceux qui se chargeraient délibérément d’en conserver, sans interruption, les répertoires. « Si donc les archives sont une fabrique de mémoire, elles n’en sont pas moins associées à des réserves d’oubli » (idem : 64), tandis que dans la mémoire oralisée l’oubli – pour autant immanent à la remémoration – ne permet pas la constitution de ces réserves.
29En d’autres termes, « la machine à archiver est aussi une machine à oublier » (Lachenal 2014 : 194)17 ; les écrits conservés dans les archives y sont déposés pour être oubliés, tout en sachant qu’un accès est toujours possible, à distance, dans le temps et de façon sporadique. En revanche, les archives orales correspondent à un dépôt sans oubli, dont l’accès est possible uniquement à la condition que la chaîne de la transmission des récits (qui équivaut à leur conservation) ne soit jamais interrompue, toute discontinuité leur étant alors fatale.
30Il faut tenir compte aussi des stratifications internes à chaque « discours » 18. Ni les sources orales ni les écrits ne parlent nécessairement d’une seule et même voix. Les récits baoulé font état de conflits anciens entre nvle, mais taisent plutôt les divisions face à l’intrusion coloniale. De leur côté, les sources françaises diffèrent dans la forme, la qualité, l’intention, l’originalité. Tout d’abord, elles comprennent des matériaux assez divers : documents d’archive et publications imprimées, officielles ou non. Les archives sont un puits sans fond ; on y trouve pêle-mêle, dans un classement qui n’est pas toujours compréhensible ou cohérent, notes et correspondances, télégrammes et câblogrammes, rapports ponctuels ou périodiques (mensuels, trimestriels, annuels), comptes rendus de tournées. L’ensemble de ces documents émane certes des autorités officielles, mais celles-ci peuvent être civiles ou militaires, d’un niveau hiérarchique différent, local (chef de cercle ou de poste, commandant de reconnaissance ou de colonne) ou concernant la colonie entière (lieutenant-gouverneur, commandant militaire), voire la fédération de l’AOF (gouverneur général). On y trouve aussi les instructions émanant du ministère des Colonies ou les rapports des inspecteurs des affaires coloniales, étrangers aux cadres locaux et parfois plus attentifs aux abus perpétrés contre les populations civiles (Viti 2017). Les documents au jour le jour peuvent mettre en lumière certaines fissures dans le dispositif colonial, faire apparaître des doutes, des critiques ou des rivalités internes (les administrateurs civils aux égards des militaires et les militaires – moins diserts en général – aux égards des civils). Les rapports d’ensemble, rédigés après coup, sont normalement plus médités, accommodés, cherchant à voiler les aspects les moins reluisants de certaines opérations.
31Différentes par leur forme et leur émanation, ces sources le sont aussi par leur qualité et originalité. Il y a des documents sans intérêt, routiniers, rédigés à la va-vite, parfois copiés sur d’autres, même imprimés ; à ce titre, l’administrateur Maurice Delafosse peut vanter d’innombrables imitateurs s’exerçant dans l’art du plagiat lorsqu’il s’agissait d’esquisser l’état ethnique et historique des populations administrées. Vice-versa, on peut y puiser des monographies détaillées, soignées, originales, parfois publiées en l’état ; là encore, Delafosse se distingue de l’ensemble de ses collègues par la qualité de ses notes, même les plus courants.
32Les officiers français ont beaucoup écrit sur la manière baoulé de conduire la guerre ; d’abord la guerre contre eux-mêmes, ce dont ils avaient une connaissance directe et une pleine légitimité à en traiter. Mais ils ont consigné aussi – on ne sait pas trop à partir de quelles sources, peut-être des informateurs proches – des affrontements des Baoulé entre eux ou contre d’autres populations limitrophes, qui avaient eu lieu avant leur arrivée. Ils l’ont fait dans leurs rapports, rédigés sur le vif, parfois sur le champ de bataille, au bivouac, au poste, ou bien après coup, dans des exposés d’ensemble, lorsque l’opération était terminée, l’issue du combat connue et que l’on pouvait alors masquer ou atténuer les moments les moins glorieux, les mauvaises surprises, les revers partiels subis. Ils l’ont fait également dans de nombreuses publications, notamment des revues spécialisées, où les protagonistes s’évertuaient à faire revivre les pages les plus illustres de la progression de la conquête, qui apparaissait inévitable, quoique contrée par un ennemi acharné, relativement bien armé et débordant en nombre. Ces derniers écrits, au demeurant toujours intéressants, sont souvent marqués d’une certaine condescendance vis-à-vis de l’adversaire, à qui il était de mise de rendre l’honneur des armes, en grandissant par là l’entreprise accomplie ; de même, une certaine dose de complaisance était réservée à l’effort héroïque consenti par les troupes coloniales, ces « tirailleurs sénégalais » sur qui reposait finalement le poids de la victoire. Au-dessus de ces acteurs africains, ennoblis pour la cause, s’élevait toujours le regard surplombant de l’officier, du commandant, qui dominaient la scène, expurgée de toutes les misères et les « atrocités » d’une guerre particulièrement cruelle, conduite contre les « insurgés », les « rebelles », les « révoltés » autant que contre les populations civiles19.
33Interroger l’ensemble de ces sources revient donc à dépasser d’abord ce regard surplombant, pour au moins essayer de s’approcher de la rumeur de la bataille, de sa matérialité, même si rarement on pourra parler de batailles « décisives », la guerre baoulé et la guerre aux Baoulé étant davantage faites de petits accrochages, d’épisodes non résolutifs, de harcèlements, bref, de guérilla.
34Récits et archives n’épuisent pas la documentation disponible sur la guerre. L’argument se prête tout particulièrement à ce que des sources matérielles soient disponibles et mobilisées pour la recherche. Ainsi, j’ai pu photographier ou collecter sur le terrain de nombreux types d’armes, dont la description constitue un élément d’analyse important et parfois négligé dans la littérature.
35En revanche, il faut signaler le manque d’images de guerre. Si des prises de vues ont pu être réalisées, en pays baoulé et ailleurs en Afrique, on doit constater l’absence d’images de combats : nous disposons de photographies de personnes et de paysages (selon la catégorie usuelle « scènes et types »), de troupes en revue, de cadres coloniaux en pose, mais pas de scènes de combat, malgré la diffusion et les progrès de la technique photographique. Plus fréquemment, les « exploits » coloniaux ont fait l’objet d’illustrations, dont le caractère imaginatif les rend néanmoins difficilement utilisables comme sources, sinon au deuxième degré (Viti 2016c, 2018).
36L’option d’utiliser aussi bien les sources orales baoulé que les sources écrites coloniales ne qualifie pas cette recherche « d’histoire orale » ni « d’ethnohistoire ». « Histoire orale » certainement pas, étant donné que l’histoire est toujours écrite (de Certeau 1975), à moins de confondre sources et histoire (Viti 2015b, 2016b). « Ethnohistoire » non plus, car il ne s’agit pas ici de restituer une histoire d’un point de vue « natif », emic, mais d’intégrer des points de vue, des discours et des évaluations discordants sur des événements qui ont mis en relation – le cas échéant en conflit – des mondes distincts et jusqu’alors séparés.
37La tâche que je me suis donnée a été finalement celle de réaliser une ethnographie historique, c’est-à-dire une description circonstanciée, au ras du sol et au plus près des faits, concernant des pratiques guerrières du passé, non plus observables mais dont la reconstruction détaillée et ponctuelle est rendue possible par le recours à une pluralité de sources : orales, sonores et matérielles baoulé ; écrites, cartographiques et iconographiques coloniales. Des sources aussi bien ethnographiques qu’historiques, de terrain et d’archives, primaires et secondaires. Ce double engagement s’est fait en maintenant entière l’allégeance à l’enquête et au document.
38La conjonction de l’expérience ethnographique et de ce que j’ai appelé un terrain d’archive (Viti 2019a), l’adoption d’une démarche historique sans pour autant perdre l’ancrage anthropologique des sujets abordés et de la méthode d’enquête suivie, ont permis d’atteindre deux temporalités, deux rapports au passé, deux « expériences du temps » ou « régimes d’historicité » (Hartog 2003) distincts, saisis à leur point de rencontre, qui correspond au choc violent entre la conquête française et l’opposition baoulé.
39Cette confrontation d’expériences historiques de la guerre ne s’est pas faite sur un pied d’égalité, qu’il s’agisse des événements et des moyens déployés, ou de leur représentation. Deux conceptions du passé et de l’histoire émergent et s’affrontent, dont l’écart ne réside pas uniquement dans le support – oral ou écrit – de la mémoire : les intentions divergent aussi au sujet de ce qui peut être ou non considéré comme digne d’être retenu. Les sources écrites coloniales répondent, en effet, à une logique du cumul, tandis que les sources orales baoulé fonctionnent sur la base de la sélection ; les premières gardent ce qui est archivable ; les secondes ce qui est mémorable.
40Cela ne signifie pas que l’on doive adopter une posture neutre, équidistante, impartiale. Il ne s’agit pas non plus de s’identifier aux victimes, de prendre parti mais plutôt de « prendre position », et cette prise de position est précisément la « distanciation », l’absence de parti pris (Didi-Huberman 2009 : 65-68), manière aussi de « conjurer le sentimentalisme aveugle où verse souvent l’empathie » (Didi-Huberman 2010 : 187). L’engagement pris a été plutôt celui de s’efforcer de lire les archives « à rebrousse-poil », selon la manière de « brosser l’histoire » recommandée par Walter Benjamin (1940 : 61-63), lire les témoignages contre les intentions de ceux qui les ont produits (Ginzburg 2000 : 47 ; Canfora 2002 : 59)20, cherchant à saisir, derrière les documents coloniaux – et, de manière différente, derrière les témoignages baoulé – un contrechamp, un hors-cadre, pour prolonger la métaphore visuelle, invisibles à première vue.
41Il ne faut donc pas traiter l’archive comme « le reflet immédiat du réel », mais creuser sa syntaxe propre, son idéologie (Didi-Huberman 2003 : 128), repérer ses vides, ses omissions et ses mensonges, sans empathie (Einfühlung) pour les vainqueurs et leur « cortège triomphal » (Löwy 2014 : 65-75), mais sans renoncer à aucune des possibilités documentaires offertes par ces mêmes vainqueurs.
42Comme nous l’a appris Emmanuel Terray, faire l’histoire des résistances des populations africaines à partir des seules sources coloniales serait comme faire l’histoire du mouvement ouvrier à partir exclusivement des archives policières. Et pourtant, étant donné leur richesse documentaire et leur précision chronologique, il serait préjudiciable à la recherche de renoncer aux écrits coloniaux, des sources globalement hostiles, mais dont la qualité est souvent à la hauteur des enjeux, ce qui exclut les manipulations les plus grossières. Ici, les producteurs de savoir sont internes au dispositif de pouvoir, un dispositif militaire engagé dans une guerre de conquête où tous les coups sont permis. Toutefois, comme l’écrit Fanny Colonna au sujet de l’Algérie, « des producteurs [de savoir] très étroitement liés au pouvoir peuvent avoir intérêt à la vérité, si c’est l’intérêt du pouvoir » (1976 : 413).
43Il ne suffirait d’ailleurs pas non plus de placer côte à côte les points de vue baoulé et français pour que leurs partialités respectives se neutralisent, donnant lieu à un récit équilibré et, pour ainsi dire, vertueux. Le fait est que les points de vue exprimés ne sont nullement symétriques, ni inversés, et n’apportent pas sur les mêmes faits le double éclairage espéré.
44Ce dont nous disposons aujourd’hui est un ensemble de traces21, qui procède d’une stratification par couches superposées, dont l’archéologie est possible uniquement pour les sources écrites. Au prix d’une patiente reconstitution, celles-ci nous montrent non seulement les événements mais aussi les analyses qui en ont été faites et les divergences de vues au sein du dispositif colonial.
45Le procédé utilisé dans ce travail relève donc davantage du montage de traces hétérogènes que du croisement de sources ; des traces laissées par ceux qui ne voulaient surtout pas en laisser et dont chacune conserve ses enjeux spécifiques et une autonomie discursive du moins relative. Relative, car les sources orales peuvent aujourd’hui se positionner par rapport aux sources écrites accessibles, de même que celles-ci peuvent avoir été influencées, au moment de leur rédaction, par les paroles des acteurs.
46Le procédé du « montage » s’inspire ici de Benjamin et de son « refus de la synthèse », remplacé par la « mise en avant d’une myriade de documents singuliers, le plus souvent minuscules : ceux-là que négligent en général les grandes constructions historiques » (Didi-Huberman 2000 : 121-122). Benjamin recommandait en effet de « reprendre dans l’histoire le principe du montage. C’est-à-dire […] édifier les grandes constructions à partir de très petits éléments confectionnés avec précision et netteté » (Benjamin [1927-1940] 1993 : 477).
47C’est à partir de traces – on peut songer au « paradigme indiciaire » de Carlo Ginzburg (1986) – et du montage de fragments, débris et rebuts de tous genres (Boucheron 2010 : 27) que je m’efforce ainsi de reconstituer la matérialité du choc entre les Baoulé et les troupes coloniales, une matérialité qui concerne le combat au ras du sol mais qui recèle aussi un sens plus général et plus profond de la guerre, de la violence, des forces mobilisées, de l’affrontement des corps et des affects, bref, de la vie et de la mort.
48Quelle attitude alors face à la guerre et à ses violences ? L’éloignement temporel par rapport aux événements dont ce livre essaie de restituer une histoire et une ethnographie – n’excluant pas que d’autres histoires et d’autres ethnographies soient possibles – non seulement autorise mais impose une approche distanciée, dégagée d’implications éthiques et politiques immédiates et de tout moralisme. Étant donné que les protagonistes de cette histoire ont tous disparu et que plus personne ne se réclame des victimes, une posture d’observateur éloigné et d’interprète non impliqué apparaît comme la plus opportune ; et cela d’autant plus que, les « bons » et les « méchants » se retrouvent dans tous les camps, à leur tour passablement brouillés, pour que la tentation de se faire « partisan » d’une cause soit empêchée par les faits eux-mêmes.
49Cette remarque désabusée en appelle une autre, concernant une leçon pour le présent qui nous vient du passé et servira donc surtout pour l’avenir. On a pu parler, au sujet de la « crise post-électorale » de 2010-2011– mais plus en général à partir du cycle de crises inauguré en 1999 – de « violence(s) sans précédents » en Côte d’Ivoire. Cette doxa se traduit dans une formule consacrée, chez les observateurs étrangers comme chez les Ivoiriens : « qui aurait dit que ça se terminerait comme ça ? ». Eh bien, la réponse de l’histoire est que ça a commencé « comme ça », dans la guerre et la violence, notamment entre Africains : insurgés contre tirailleurs ; résistants contre collaborateurs ; rebelles contre « partisans » ; indigènes contre étrangers. L’histoire ivoirienne, prenant comme date conventionnelle de début la création de la colonie en 1893, a commencé précisément dans le feu et dans le sang (prenant ces expressions très à la lettre). À moins de vouloir considérer les deux premières décennies d’existence de la Côte d’Ivoire en dehors de son histoire (et je dirais même de son histoire récente), la violence a été fondamentale et constante, jusqu’à la « pacification » et bien au-delà, pendant les années de l’oppression coloniale, comme après l’Indépendance et cela en dépit des silences intéressés.
L’objet : la guerre
50L’objet de ce travail – la guerre – est simple à énoncer, plus difficile à définir, puisqu’il y a la guerre et des guerres. Simple d’énonciation, parce qu’il s’agit d’un phénomène universel, doté d’une évidence propre (« une distribution spécifique de violences », Gros 2006 : 7) et dont les contours sont bien délimités dans la vaste littérature qui lui est consacrée ; moins aisé à définir parce que sa pratique dans un lieu et un temps déterminés présente des spécificités propres qui en font un objet singulier, soumis à des contraintes particulières. Pourquoi et comment se fait la guerre – car la guerre se fait – seront donc les deux questions auxquelles il faudra essayer de répondre, et cela à l’intérieur de coordonnées spatio-temporelles délimitées : le Baoulé entre xviiie et xxe siècle. Pour ce faire, il conviendra de « se tenir au plus près des acteurs sociaux, sans prétendre parler à leur place » (Audoin-Rouzeau 2020 : 218), d’aborder le sujet au ras du sol dans les aspects concrets du combat, « la zone la plus opaque de l’activité guerrière » (Audoin-Rouzeau 2008 : 17), avec ses gestes, ses corps, ses objets, bref, sa matérialité.
51Dans le cas étudié – la guerre au Baoulé – un changement fondamental est intervenu, on passe ainsi de la guerre équilibrée, locale, d’avant l’agression coloniale, à la guerre de conquête asymétrique, décidée et menée par une puissance étrangère jusqu’alors éloignée et inconnue, destinée à changer la physionomie entière d’une société. La guerre entre communautés politiques souveraines (Terray 1999a : 9) et du même niveau technologique laisse sa place à la guerre impérialiste qui méconnaît précisément la souveraineté de l’ennemi, avant même de l’avoir détruite. La guerre devient alors pleinement cet « acte de violence destinée à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » (Clausewitz 1832 : 51). Affrontement de deux volontés indépendantes, de deux partenaires souverains, la guerre amène à la perte d’autonomie de décision et d’action pour le vaincu, soumis au dessein du vainqueur par la violence, moyen d’atteindre l’asservissement de l’adversaire (Terray 1991).
52Il sera d’abord question ici des guerres précoloniales, des conflits limités, qui ont vu s’opposer aussi bien les différents nvle baoulé entre eux qu’avec des ennemis extérieurs mais jamais trop éloignés, la guerre baoulé ayant toujours eu un caractère local, de proximité (Première partie). Il conviendra alors de traiter ces guerres séparément de la guerre de résistance à la conquête coloniale. Non pas que la césure temporelle soit si nette entre un avant et un après la colonisation, mais c’est le « pendant » la conquête qui nous intéresse surtout ici, un temps assez long – deux décennies comprises entre 1891 et 1911 – durant lequel la guerre a pu changer de nature, poursuivre de nouvelles finalités et subir des transformations majeures dans les tactiques et les moyens employés. La conquête coloniale se présente ainsi comme la rencontre avec un ennemi écrasant – capable de mener une guerre pour faire cesser les guerres – destinée à briser définitivement l’élan guerrier des populations soumises et désarmées (Deuxième partie).
53Pourquoi la guerre ? La question est réellement double : pourquoi fait-on la guerre et pourquoi l’étudie-t-on ? Analysant la structure politique baoulé dans son histoire, le thème de la guerre s’est imposé comme facteur fondamental de la construction politique des nvle, de leur maintien ou de leur ruine. Il s’agit, en outre, d’un révélateur puissant de la nature (étatique, à chefferie, hiérarchique, segmentaire, etc.) et de l’évolution d’une formation politique donnée, et donc d’un observatoire privilégié des agissements politiques concrets, au cas par cas, faits de calculs, de choix, de décisions, de leadership, autant d’éléments que la guerre exalte de manière saisissante, voire suggestive.
54Si les raisons d’étudier la guerre sont évidentes, il faut s’interroger aussi et surtout sur les raisons de faire – ou de ne pas faire – la guerre, ce qui nous conduit au cœur même du pouvoir souverain ; souverain car la décision finale lui revient de mener le combat, l’éviter ou se rendre à l’ennemi sans combattre.
55Quelle guerre ? Malgré son évidence, la guerre comme phénomène général et spécifique, c’est-à-dire distinct de la simple violence, nécessite néanmoins un effort de définition relatif au cas en examen, dont les contours exacts apparaîtront plus clairement à la fin de cet ouvrage. On peut toutefois marquer d’entrée de jeu quelques repères sur la nature de la guerre dont il s’agit ici.
56Tout d’abord « guerre d’hommes » et non pas « guerre mécanique ». Certes, l’usage du fusil et de la poudre est attesté depuis au moins l’époque de la première installation des Baoulé dans leur territoire actuel, au xviiie siècle, et pourtant, la caractérisation de guerre d’hommes demeure pertinente, notamment dans les conflits fratricides et entre voisins, menés avec un équilibre de moyens qui exalte la force, la ruse, la préparation, le courage, l’endurance de chaque guerrier. Seulement avec l’arrivée des troupes coloniales une différence de moyens se dessine : apparition du télégraphe, des armes perfectionnées, de l’artillerie, autant de moyens possédés exclusivement par un camp contre l’autre.
57La guerre au Baoulé n’est pas non plus une « guerre primitive », qui serait conduite sur la base de la compétition pour des nécessités primaires (terre, cheptel, femmes), des ressources aussi vitales qu’insuffisantes. C’est, au contraire, une guerre entièrement politique, réfléchie, pondérée, soigneusement préparée, sur le plan matériel et spirituel ; rien d’instinctif, d’improvisé ou de primordial dans le passage à l’acte, qui est toujours le fruit d’un choix, d’une décision prise selon des règles établies, sans que cela ne puisse exclure que les ressources matérielles en soient l’une des causes.
58On pourrait parler aussi de « guerre d’État », plus précisément de guerre pour la construction de l’État (sous la forme décentrée des nvle), sa défense et son maintien. Cette qualification pose toutefois un problème majeur en ce qui concerne la guerre coloniale, qui échappe à la catégorisation de « guerre entre États » ainsi qu’à celle d’« état de guerre ». La conquête coloniale n’a jamais été l’issue d’une guerre déclarée d’un État à un autre État, ce qui aurait impliqué, sinon le respect des conventions, au moins la reconnaissance d’un belligérant22. Au contraire, la négation résolue du caractère politique (étatique ou non) des sociétés africaines a toujours accompagné les campagnes militaires européennes en Afrique, évitant de donner aux opérations sur le terrain le caractère conventionnel d’une guerre entre pairs23. La criminalisation de l’adversaire (rebelle, insurgé, insoumis) empêche sa catégorisation comme justus hostis, ennemi juste (Gros 2006 : 205). Les guerres coloniales, asymétriques par définition, font partie des « uncivil wars » (Snow 1996), tandis que le caractère de « guerre civile » peut être attribué aux conflits fratricides précoloniaux et au différent positionnement que les Baoulé ont pris face à l’intrusion coloniale, l’un des succès majeurs des colonisations de tous les temps ayant été leur capacité de « diviser pour régner ».
59Nommer la guerre. À l’encontre des tendances à minimiser les faits, à les réduire à de simples actions de police (dans le discours colonial) ou à des crises finalement gérées en commun par les deux parties (dans l’historiographie)24, il est nécessaire de clairement nommer la guerre.
60Les guerres menées par les Baoulé étaient locales, circonscrites, peu destructrices et peu meurtrières. Il s’agissait, au sens premier, de « petites guerres » aux enjeux restreints. Le déploiement de moyens se fit plus important dans l’affrontement contre les troupes coloniales : malgré la forme d’une guérilla, aux apparences limitées , il s’agissait pour les Baoulé et à l’échelle de leurs moyens, d’une « guerre totale » aux enjeux définitifs.
61Or, réserver la catégorie de « petite guerre » à la guerre coloniale, comme l’a fait, parmi d’autres, Vincent Joly (2009) en suivant le major général britannique Charles Edward Callwell, théoricien des small wars, revient à assumer entièrement le point de vue des armées des États impérialistes et à ignorer les pratiques guerrières précoloniales, limitées dans le temps, l’espace, les effectifs, les objectifs et les conséquences. Pour les Baoulé, c’était la guerre menée par et contre les troupes coloniales qui prenait non seulement des proportions jamais atteintes auparavant de « grande guerre », mais aussi une allure d’affrontement final tout à fait inédit, dont les effets allaient être ni plus ni moins que la fin de leur monde. « Petite » pour les armées impériales, la guerre de conquête ne l’était certainement pas pour leurs adversaires. Autre chose est de dire que les Baoulé pratiquaient une guérilla (litt. petite guerre) basée sur la surprise et l’embuscade, en évitant les chocs directs et les batailles rangées.
62La catégorisation de « petite guerre » pour le choc colonial montre plutôt la mauvaise conscience des officiers – et de leurs chantres – vis-à-vis d’un combat impair, conduit avec des moyens disproportionnés25. L’assertion qu’« il n’est pas évident de parler de «guerre totale» à propos des guerres coloniales » (Frémeaux 2010 : 51) est vraie seulement du point de vue européen, qui déclasse les guerres d’empire au rang de petites guerres. C’est ainsi que « le rapport colonial efface le rapport de guerre en transformant la guerre de conquête en événement invisible, presque redondant » (Royer 2019 : 27).
63Par ailleurs, je ne peux partager le choix que fait Camille Lefebvre de récuser le terme de « conquête » au profit de celui d’« occupation », en référence à l’entreprise coloniale (Lefebvre 2017 : 950 ; 2021 : 12). Une occupation ne peut avoir lieu qu’après une conquête armée capable de plier par la force toute forme de résistance, à moins d’avoir à l’esprit les suites d’une « étrange défaite » qui laisserait l’ennemi libre d’occuper un pays sans combats et sans rencontrer d’opposition. Effacer la « conquête » sous prétexte que ce terme « charrie des connotations positives », rendant ainsi un hommage implicite aux gestes de la colonisation, reviendrait plutôt à effacer la guerre de conquête, ses destructions et ses massacres.
64Au contraire, nommer la guerre est précisément ce à quoi je me suis engagé, en assumant plutôt la perspective des Baoulé, vaincus sur le terrain avant de subir l’occupation et la domination étrangère. Sans compter que le « moment » de la guerre coloniale a duré au Baoulé deux décennies, par intermittence, de longues années pendant lesquelles la mort et les destructions ont été largement distribuées, ni les agresseurs ni les résistants (des positions seulement en apparence symétriques) n’ayant lésiné sur les moyens, au demeurant inégaux.
65Même si l’histoire coloniale est riche en accommodations et compromis, négociations et échanges, « le rapport de guerre [est] au fondement de la société coloniale », en constitue une « grille de lecture » indispensable et non simpliste, qui ne dissocie pas « guerre et culture, et guerre et politique » (Royer 2019 : 10). Et encore, « il ne s’agit pas de réduire le rapport colonial à la guerre mais d’inscrire la guerre dans le rapport colonial » (idem : 41).
66Nommer la guerre signifie aussi s’opposer à tout usage métaphorique du « nom de guerre », en dénoncer par ailleurs les dénis systématiques et les sous-évaluations caractérisées de la novlangue coloniale, et finalement en prendre au sérieux les aspects concrets de la préparation, du combat, des conséquences, car « la guerre, en général, parle d’elle-même » (Hass 2019 : 15).
67Dire la guerre. Par les possibilités qu’elle offre de mise en récit, la guerre constitue un moment particulièrement saillant de concentration de voix baoulé et d’écrits coloniaux. L’écrire oblige à saisir les contraintes spécifiques à chaque discours, sans le trahir, en y ajoutant une troisième voix qui ne se superpose pas aux autres mais les ordonne en respectant le plus possible leurs formes originales.
68En tant que lieu d’affrontement, la guerre constitue un point de confluence fondamental des discours, des enjeux et des intérêts respectifs des parties en lutte. Cela ne signifie pas pour autant que les sources coloniales et les sources baoulé puissent être facilement croisées. Je me suis assez rapidement éloigné de ce genre de préoccupations, mon ambition n’étant pas tellement celle d’une double vérification afin de reconstituer une histoire positive de la conquête coloniale du Baoulé. Plutôt, chaque type de sources donne accès à des savoirs partiels, qui prennent tout leur sens dans l’interaction des différents discours qu’ils produisent et dont ils sont porteurs et non pas tant dans la vérification et la validation réciproques. Cela revient à conjuguer la puissance narrative de l’archive à la force évocatrice des récits oraux.
69Ce qui m’intéresse ici est l’intersection, la mise en résonance, davantage que le recoupement des sources. Ce sont les écarts et les décalages nombreux, plus que les convergences, qui produisent du sens, signifient la présence d’un point critique, d’un aspect problématique à creuser, sans toutefois perdre de vue qu’il ne s’agit pas seulement de représentations opposées. Aussi malgré leur indépendance formelle, toutes ces sources parlent finalement de la même histoire et gagnent à être utilisées ensemble.
70Du moment que la rencontre coloniale a lieu, c’est d’une histoire partagée qu’il s’agit, même si elle peut être dite et mise en récit – et même mise en fiction (Bertho 2019) – de différentes manières, consensuelles ou conflictuelles, convergentes ou divergentes, compatibles ou « incompossibles » (Deleuze 1988). Pour utiliser une expression désormais convenue, c’est une « histoire à parts égales » qu’il faut avoir en ligne de mire, attribuant « une égale dignité documentaire à l’ensemble des énoncés en présence » (Bertrand 2011 : 14), sans toutefois oublier ce qui les sépare.
71La mise en résonance de voix dissonantes signifie aussi qu’il ne faut écarter aucune source documentaire, historique ou ethnographique, coloniale ou africaine, écrite ou orale, contemporaine ou ancienne. En même temps, il ne faut pas perdre de vue les contraintes, les enjeux, les qualités spécifiques, les défauts et les limites propres à chaque type de document.
72Ni histoire orale ni ethnohistoire, je pourrais plutôt revendiquer l’étiquette de micrologie ou description micrologique, termes que j’emprunte à Georges Didi-Huberman (2000 : 107) et Michel Naepels (2011 : 78) ; ce dernier a été à son tour influencé par l’anthropologie pragmatique ou praxéologie de Jean Bazin, une anthropologie « centrée sur l’action et ce que les acteurs en disent » (Naepels 2013 : 9 ; 2010) (ou en écrivent, dans le cas des acteurs coloniaux), sans toutefois en rester à l’idée d’une représentation qui couvrirait les faits d’un voile idéologique et qu’il suffirait alors de soulever pour atteindre la vérité. L’idée que les sources – notamment les sources orales – ne soient que représentation est, en effet, insatisfaisante car elle renvoie à une image de tradition figée, le contraire du discours dialectique développé dans les récits que l’on peut recueillir aujourd’hui, à condition de les avoir sollicités, contribuant par là à leur production ou à leur transformation26. Récit de récits, le produit final de l’enquête devient alors « en soi une explication » (Jablonka 2014 : 139).
73Culture de la guerre. Traitant en anthropologue de la guerre en général et d’une guerre en particulier, il y a un autre écueil à éviter : celui du culturalisme, qui pousserait vers une lecture normative d’un phénomène on ne peut plus aléatoire. Certes, il y a des conduites codifiées, des règles, des constantes mais le pragmatisme des acteurs en guerre demande tout aussi une « pragmatique » de l’observation (Bazin 1996 ; Naepels 2011). À l’illusion d’une « culture » de la guerre agissant de manière déterminante, il faut répondre en rappelant les aléas et les incertitudes de tout combat ; les changements induits par la situation, de l’extérieur comme de l’intérieur ; le processus constant d’adéquation et d’ajustement à l’ennemi, à toute sorte d’ennemi, récurrent ou inattendu ; la tendance au mimétisme, à l’imitation réciproque entre les belligérants dans les pratiques, les techniques, les conduites. Des « conventions d’usage de la violence » (Naepels 2013 : 71), suivant lesquelles une « guerre idéale » devrait être conduite, existent certes, mais on ne peut pas les tenir pour acquises et elles restent à identifier, n’étant pas systématiquement explicitées.
74Il faut donc se garder de toute dérive culturaliste visant à donner de la substance invariante et atemporelle à des pratiques par définition incertaines, comme c’est dans la nature de la guerre de l’être, malgré les planifications, les calculs, les préparations qui l’accompagnent. Qu’elle soit agressive ou défensive, la guerre est d’abord un choix, une décision rationnelle, politique, basée sur l’analyse des objectifs, des moyens, des possibilités, comme l’atteste la littérature la plus classique sur le sujet, il suffira de rappeler Carl von Clausewitz (1832). Cet auteur nous rappelle aussi que nulle planification n’est exempte des incertitudes, des conjonctures, des circonstances fortuites, des obstacles imprévus, qui constituent la friktion présente dans toute « guerre réelle » (s’il n’avait pas plu ce jour-là à Waterloo…).
75La guerre change constamment et est à son tour un puissant facteur de changement, sur les plans technique (introduction de nouvelles armes), politique (création de nouveaux équilibres de pouvoir), économique (cycle production-destruction, appropriation de ressources), social (nouveaux rôles pour les hommes, les femmes, les cadets, les captifs). La rencontre avec un ennemi étranger, éloigné, provoque forcément des ajustements dont la nature n’est pas prévisible : repli sur soi, crise d’identité, ouverture vers l’extérieur.
76Pas de culture de la guerre, donc, du moins pas dans un sens déterministe. Certes, il y a des pratiques codifiées, récurrentes, recommandées, mais dans ce domaine l’invention est la norme. La guerre est toujours l’issue d’une décision pragmatique, inspirée par des facteurs qui ne sont pas complètement maîtrisables ou même prévisibles : attaque subie, disponibilité (saisonnière, peut-être) d’hommes et de matériel, circonstances fortuites, évaluation des rapports de force, respect des obligations rituelles, bon ou mauvais sort. On peut être acculé à la guerre, mais le passage à l’acte demeure toujours une option parmi d’autres, la reddition sans combat faisant partie des possibilités. Carl Von Clausewitz relève avec justesse que la guerre dépend davantage du défenseur que de l’envahisseur ; c’est le premier qui, s’obstinant à se défendre, provoque et prolonge les violences et les destructions27. Cette remarque de caractère général vaut d’ailleurs de manière toute particulière pour les guerres coloniales, dont la responsabilité a été systématiquement adossée aux résistants, aux rebelles (du latin re-bellum), c’est-à-dire, littéralement, à ceux qui remettent la guerre, qui la recommencent. Comme l’écrit Patrick Royer, « le paradoxe du conquérant est sa volonté d’imposer la paix » (Royer 2019 : 389).
77Se rencontrer dans la guerre. La conquête coloniale du Baoulé ne nous met nullement en face d’une situation de « first contact », loin de là. Et pourtant, jusqu’à la « colonne de Kong » (1894-1895), les contacts directs avec les Français s’étaient limités aux centres d’échanges situés dans la basse vallée du Bandama, en dehors ou aux marges du territoire baoulé, où les populations de la région commerçaient entre elles ou venaient se fournir en produits de traite en échange des ressources du pays (§ 1.5.). En dehors de ces centres d’échanges, aucun Européen, commerçant, missionnaire ou militaire, ne s’était aventuré en territoire baoulé avant la malencontreuse expédition de Voituret et Papillon vers Tiassalé, en mars 1891 (Weiskel 1980 : 38-39), prélude au début, encore incertain, d’une véritable opération de conquête et de soumission.
78Le « contact de civilisation » avait déjà eu lieu, par marchandises interposées, sans que les Baoulé ne laissent les étrangers (européens, apolloniens ou dioula) s’introduire dans leur territoire. Cela explique peut-être qu’il n’y ait pas eu, au Baoulé, de ces « interférences tragiques entre deux ordres culturels » (Hartog 2003 : 58-59) qui ont marqué – d’après Marshall Sahlins (1985) – l’histoire de la rencontre entre les Occidentaux et les populations des mers du Sud. La rencontre a produit ses « malentendus », certes, mais de nature tout à fait pratique, prosaïque, sans produire une « crise du temps » et sans qu’« un ordre du temps se trouve, quelques instants au moins, révélé et bousculé » (Hartog 2003 : 66). Cela ne signifie pas que le « temps de la guerre » ne soit pas un temps « spécial », suspendu, différent du temps « ordinaire ». Au contraire, c’est un temps d’exception, pendant lequel les activités courantes sont suspendues ou empêchées, les actions matérielles et rituelles concentrées sur un seul objectif, les rapports sociaux marqués par le sceau de l’urgence et de l’exception.
79En matière de malentendu, loin d’être dépourvue de toute ambiguïté, la rencontre coloniale a toujours été marquée par des tentatives de manipulations réciproques. Les Français ont constamment essayé – sans être jamais assurés du résultat – de plier à leur intérêt les rivalités qui existaient déjà entre les nvle baoulé ou entre ceux-ci et les populations voisines, chacune desquelles cherchaient de son côté de tirer profit des disgrâces des autres. Les Baoulé ont à leur tour – avec des résultats parfois inattendus – cherché à manipuler la colonisation à leurs fins. Nous assistons ainsi, après la défaite des anciens chefs, à l’émergence de nouvelles figures, issues de branches cadettes ou directement produites par l’ordre colonial, à partir des anciens captifs ; ces « hommes nouveaux » allaient constituer les rangs des auxiliaires, des recrues, des premiers scolarisés, des « représentants » et, plus tard, des chefs de canton. Par ailleurs, les cadres coloniaux peuvent avoir aidé – volontairement ou non – à démêler des conflits entre voisins, certains Baoulé ayant pu concevoir la possibilité de s’appuyer sur eux, à un moment où la plus grande incertitude régnait sur la nature et la durée de leur présence. Le recrutement des volontaires, les « partisans », en vue de participer aux opérations militaires dirigées contre un groupe rival, a été ainsi l’une des manières courantes de résoudre des contentieux anciens, ce qui exposait tout de même ces auxiliaires aux risques de rétorsions et de vengeances.
Sous le signe de l’ordalie
80Dans la guerre baoulé on peut identifier comme étant à l’œuvre de manière constante et quelque peu souterraine et néanmoins agissante une logique d’ordalie, qui exigeait que toutes les conditions matérielles et rituelles propices soient remplies avant de faire quoi que ce soit. Tout acte humain important est en effet soumis au jugement des ancêtres, au nom desquels on agit et dont il faudra leur rendre compte. Cela vaut notamment pour les décisions collectives qui engagent toute une communauté, in primis les délibérations politiques, dont la guerre est de loin la plus importante. La divination précède ainsi toute décision cruciale, ce qui peut avoir un impact sur la rapidité d’exécution.
81La guerre baoulé – contre n’importe quel ennemi – se combattait toujours sous le signe et la menace de l’ordalie, après avoir reçu le soutien des forces « mystiques » invoquées à travers les consultations divinatoires. L’issue de la guerre était alors l’équivalent d’un verdict, l’attestation d’une raison ou la certification d’un tort. La logique de l’ordalie agit aussi dans la lecture a posteriori qu’est donnée d’un revers, dont la responsabilité est attribuée à celui ou ceux qui ont décidé le combat malchanceux. La guerre est perdue ? C’est le signe indiscutable qu’il n’aurait pas fallu combattre, ou bien que les combattants n’étaient pas dans les meilleures dispositions pour le faire. La défaite est attribuée au mauvais choix d’un chef qui n’a pas su « conjurer la guerre », au double sens du mot (Naepels 2013) : l’éviter ou alors bien la préparer et la conduire. L’échec démontre, avec la force du jugement des dieux, qu’une guerre perdue est une guerre qui n’aurait pas dû avoir lieu ; les perdants ont toujours tort et leur nom est destiné à l’oubli.
82La guerre confronte chaque société à son potentiel et à ses limites, à ses ressources et à ses manques, à la vie et à la mort. En ce sens, elle contient toujours un noyau de vérité, une réponse aux questionnements fondamentaux. De ce point de vue, la guerre coloniale prend l’aspect inédit d’un jugement dernier : rien ne sera plus comme avant. L’expérience que les Baoulé pouvaient avoir de la guerre avant la conquête coloniale était rarement définitive ; les guerres locales combattues jusqu’alors l’avaient été avec entrain et déploiement de moyens, certes, mais sans qu’elles ne deviennent réellement résolutives, sans que leur issue ne soit jamais irrévocable. Il s’agissait plutôt d’un état de tension latente, pouvant éclater ponctuellement en accrochages violents mais rarement en mesure de modifier de manière durable ou permanente les équilibres en place. Seule la défaite la plus cuisante pouvait se résoudre par l’exil des vaincus. Elle était alors transformée en un mythe positif de fondation d’un ordre nouveau et plus concrètement en un moyen d’établissement d’une nouvelle hégémonie locale, capable d’inverser le sens et les conséquences d’un conflit perdu. C’est en ces termes qu’est représentée l’origine mythique des Baoulé, issus de la déroute d’une faction lors d’une lutte de succession à la tête de l’Asante et qui prit la fuite s’établissant sur la rive droite de la Comoé, zone-refuge pour les vaincus de l’arrière-pays de la Gold Coast.
83Par contraste avec l’état de conflit latent et somme toute équilibré qui caractérisait l’époque précoloniale, la guerre de conquête menée par les Français fournit une réponse réellement ultime : la soumission définitive de tout un monde à une force inédite, résolue et écrasante. La défaite changeait ainsi de sens et se transformait en une domination sans précédents. Pour la première fois dans leur histoire, les Baoulé se sont trouvés face à un ennemi dont les intentions leur échappaient ; l’idée que ces gens venus d’au-delà de la mer puissent s’installer durablement chez eux devait leur paraître incongrue, voire inconcevable. Du point de vue français, en revanche, une fois lancée l’entreprise de conquête son issue positive devenait obligée ; à aucun moment, même face aux échecs momentanés, la possibilité d’un repli ne serait-ce que tactique et provisoire, voire d’un désistement, n’apparaissait vraisemblable. Si les défaites partielles n’ont pas manqué, la victoire finale ne semble jamais avoir été mise en doute. La seule incertitude était plutôt constituée – malgré les accords de la conférence de Berlin (1884-85), qui confirmaient par ailleurs que le problème existait – par les visées d’expansion des autres puissances coloniales, l’Empire britannique en tête.
84On peut également comprendre l’ordalie comme la quête de vérité propre à toute recherche. Le signe du jugement recouvre aussi bien les faits que leur narration (« dire bien, dire vrai ») et concerne aussi bien les « informateurs » que le chercheur, celui qui les a « provoqués ». Il y a toutefois un déplacement, un écart : la vérité de l’ordalie touche les protagonistes directs des événements ; celle de la recherche – vérité toute relative – concerne en revanche les dépositaires de la mémoire et un observateur extérieur aux faits.
85Incertitude et ordalie vont de pair. Le recours à la divination sert à bien préparer la guerre dont l’issue est toujours aléatoire et imprévisible. Incertaine est aussi la tâche du chercheur, également soumis à une logique ordalique : il a une obligation de vérité, celle du moins consentie par ses documents, ce qui n’est pas beaucoup mais n’est pas rien non plus ; et il se trouve également exposé au jugement qui sera porté sur son travail.
86Dans la Première partie, je donne presque exclusivement la parole aux sources orales baoulé, tandis que dans la seconde je laisse une plus grande place aux écrits coloniaux. Dans un cas comme dans l’autre, je ne renonce pas à mon rôle d’auteur, je m’appuie sur des matériaux documentaires différents pour porter un discours fondé sur des choix qui – tout en étant conditionnés par l’état des sources – m’appartiennent en définitive. La documentation est fondamentale, elle a ses propres contraintes que je dois respecter : faire parler les documents ne signifie pas leur faire dire n’importe quoi.
Notes de bas de page
1 Le premier séjour au pays baoulé m’avait permis de passer mon mémoire de maîtrise (laurea) à l’université de Sienne (Italie), sous la direction de Pier Giorgio Solinas (1982). Mon intérêt portait alors sur la parenté et ma brève recherche chez les Baoulé devait accompagner une dissertation théorique sur les systèmes matrilinéaires et dysharmoniques. Le deuxième terrain me permettait d’approfondir mes connaissances sur la parenté et le rapport à la terre et donnait lieu à deux mémoires de DEA, réalisés sous la direction de Georges Ravis-Giordani et Bruno Martinelli à l’Université de Provence (1985).
2 L’influence des élèves de Georges Balandier – en premier lieu celle d’Emmanuel Terray – a été particulièrement importante. De cette expérience prolongée, conduite avec une meilleure préparation et des compétences spécifiques, devaient naître une thèse de doctorat, soutenue sous la direction de Marc Augé (1991), ainsi qu’une première série de publications.
3 ANCI, Archives Nationales de Côte d’Ivoire, Abidjan.
4 ANOM, Archives Nationales d’Outre-Mer, Aix-en-Provence.
5 Koffi Kouassi Maurice, Bouaké, 15 août 2000.
6 ANS, Archives Nationales du Sénégal, Dakar.
7 AN, Archives Nationales, Paris et Pierrefitte sur Seine ; Institut de France, Paris.
8 SHD, Service Historique de la Défense, Vincennes.
9 CHETOM, Centre d’Histoire et d’Études des Troupes de l’Outre-Mer, Fréjus
10 À ce sujet, je ne peux pas taire l’état de conservation de plus en plus lamentable des archives d’Abidjan : papier rongé, documents disparus ou déplacés, cartons en désordre, répertoires incomplets ou manquants, insuffisance ou mauvaise volonté du personnel.
11 Nana Boua Yao Koffi, Boka Yao Baud Prosper, Ahore Amenan « Mossia », Kouadio Koffi Baudelaire, Koffi Kouassi Joseph et tant d’autres, à qui va ma pensée reconnaissante.
12 De ce point de vue seulement, les productions plus tardives des administrateurs ou des militaires s’apparentent aux élaborations après coup des récits oraux
13 Selon la leçon de l’historien médiéviste Arsenio Frugoni (1954), qui recommandait d’analyser les sources une à une, dans leur contexte spécifique et sans tomber dans la tentation de les agencer trop librement
14 Pour un exemple d’« oubli délibéré » dans un autre contexte africain, voir Hunt 2014.
15 Les sources orales que j’ai pu collecter ne sont pas des récits structurés, des épopées de cour ou de guerre. Il s’agit plutôt de narrations peu formalisées, confiées à des non-spécialistes.
16 Au sujet de la présence de récits oraux dans les produits écrits, voir les remarques très pertinentes de Gérard Lenclud (2013 : 57).
17 « L’archive est une sépulture », écrit avec plus d’emphase Achille Mbembe (2002 : 22).
18 Il ne s’agit pas ici d’opposer « texte public » (public transcript) et « texte caché » (hidden transcript), selon la distinction de James Scott (1990).
19 « Les "sauvages" et les peuples "primitifs" sont exclus du bénéfice de la protection des civils dans le cadre d’expéditions coloniales » (Pérouse de Montclos 2018 : 50).
20 Dans un tout autre registre, les manuels rédigés à l’intention des confesseurs, du xviie au xixe siècle, ordonnent « toute la vie sexuelle de l’Occident pendant trois siècles » (Carrière 1991 : 45), en fournissant – contre leur intention – un inventaire, sinon un manuel d’instructions, des pratiques sexuelles interdites, des vices et, par conséquent, des plaisirs. Exemple saisissant de possibles lectures… à rebrousse-poil.
21 Walter Benjamin définit la trace comme « l’apparition d’une proximité, quelque lointain que puisse être ce qui l’a laissée » ([1927-1940] 1993 : 464).
22 « L’éthique du guerrier est une éthique de la reconnaissance, reconnaissance de l’autre [qui] se trouve élevé à la dignité d’un adversaire » (Gros 2006 : 29), précisément ce qui manque dans la guerre coloniale.
23 Mais « l’acte de guerre n’est pas toujours un acte d’État […]. Les affrontements se font en général entre acteurs hétéroclites et inégaux » (Joxe 1991 : 52 ; souligné par l’auteur).
24 Depuis qu’Henri Brunschwig (1983) a mis l’accent sur la participation active des Africains à leur colonisation, l’idée du compromis, de l’adaptation, de l’accommodation (Van Walraven, Abbink 2003 : 2 ; Joly 2009 : 135) (ou accommodement, Surun 2013) a fait son chemin, ouvrant la voie à la possibilité d’une sous-estimation de la composante nécessairement violente de toute entreprise impérialiste.
25 Une disproportion « effarante » était aussi celle entre « les pertes infligées par les Blancs [par rapport à] celles que leur ont infligées les Noirs » (Michel 2010 : 250 ; voir aussi Joly 2009 : 32).
26 « Collecter c’est transformer. La tradition orale s’adapte au contexte : les narrations sont mobilisées dans certaines circonstances […]. De ce fait, la collecte établit un mode d’existence de la narration disjointe du locuteur, de l’énonciateur et du contexte » (Naepels 2013 : 253).
27 « La guerre a plutôt une raison d’être pour le défenseur que pour le conquérant, car la guerre ne commence pas avant que l’invasion ait suscité la défense. Un conquérant est toujours ami de la paix (comme Bonaparte le disait constamment de lui-même) ; il voudrait bien faire son entrée dans notre État sans opposition. Pour l’en empêcher, nous devons choisir la guerre, et par conséquent faire à l’avance nos préparatifs. En d’autres termes, c’est justement le camp le plus faible, celui qui doit se défendre, qui doit toujours être armé pour ne pas être surpris. Ainsi le veut l’art de la guerre » (Clausewitz 1832 : 416). Voir également ce commentaire d’Emmanuel Terray : « En apparence c’est l’assaillant qui prend l’initiative et la responsabilité des hostilités ; en réalité, c’est le défenseur qui décide de ne pas subir et de prendre les armes pour résister à l’agression ; c’est donc lui qui commence la guerre » (Terray 1999a : 202).
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Corps rituels
La fabrique du religieux en pays mandingue (Mali, Guinée, Côte d'Ivoire)
Agnieszka Kedzierska Manzon
2023
Les mangeurs de craies
Une histoire des instituteurs ouest-africains en situation coloniale
Jean-Hervé Jézéquel
2024
La Mouridiyya en marche
Islam, migration et implantations
Cheikh Anta Babou Stanislas de Haldat (trad.)
2025
