Préface
p. 9-11
Texte intégral
1Pour ce livre, Tristan Fournier et Sébastien Dalgalarrondo ont réuni neuf recherches qui ont en commun de s’appuyer toutes sur une solide enquête empirique et de considérer certains aspects des pratiques alimentaires comme une sorte de médicament ou de soin. Comme si certains acteurs de la société (entreprises, associations, individus) s’étaient lancés dans des croisades au point que l’on pourrait presque parler d’un care alimentaire. Un care fermement et habilement proposé par des actions marketing de diverses natures, un care promu avec ferveur et qui sait séduire en allant chercher dans les sciences du vivant ce qu’il faut de « vérité » et de rhétorique scientifique. Un care alimentaire qui, au-delà de son côté prescription informelle, suscite des bricolages subjectifs, d’autant qu’il a pour caractéristique de parallèlement susciter des controverses morales et politiques. Brouiller la frontière entre le médicament et les nourritures, ou au moins essayer de les penser dans un même continuum. À partir de ce paradigme, Tristan Fournier, Sébastien Dalgalarrondo et les chercheur·se·s qu’ils ont réuni·e·s opèrent un déplacement épistémologique : l’objet quitte la table du repas supposée close et conviviale pour être interrogé du point de vue des enjeux et de la controverse qu’il suscite dans la société. Les pratiques alimentaires sont ainsi déplacées du vital (la pulsion de faim ou du festif auquel elles sont très souvent associées, voire enchantées) vers une zone plus grise en rapport avec une « science nutritionnelle » prescriptive, mais aussi en rapport avec les hésitations intimes et souvent idéologiques du mangeur·se face aux choix proposés. Car comme toutes les promesses, celles-ci provoquent attentes, possibles déceptions, crispations, frontières et disputes. Elles alimentent une réflexivité alimentaire qui elle-même fait écho à des débats et à des tensions politiques qui traversent la société. En ce sens, les ego-récits qui en résultent font écho à ceux de Paul Ricœur. D’autant que la production de ces gastro-récits est quasi devenue une injonction si l’on veut (peut) faire bonne figure à la table des normes et des performances.
2Choisir « religieusement » la couleur de son pain ; croire aux vertus des probiotiques en mangeant son yaourt en France ou au Japon ; gérer la malnutrition infantile au Brésil avec cet ersatz qu’est la multimistura ; enrichir son assiette de nootropiques et autres compléments alimentaires pour (peut-être) devenir plus intelligent ; proposer aux villes un futur comestible ; inventer dans les EHPAD une commensalité différentielle ; ruser « pour faire avec » une assistance alimentaire bienveillante mais parfois inappropriée dans un foyer de migrant·e·s ; fuir le lait de vache en guise de pari existentiel tandis que d’autres, pour tenter ce même pari, inventent une phobie utile en imaginant une vie si propre et si juste qu’on en oubliera (c’est promis) la notion de déchet.
3Tous ces choix sont incertains, c’est ce qui les unit. Ils reposent effectivement sur une promesse plus ou moins explicitement formulée. Il en résulte que le contenu de nos assiettes n’a jamais été autant scruté par le marché, certes, mais aussi par les mangeur·se·s qui aujourd’hui pratiquent parfois avec ferveur une sorte d’égotisme alimentaire souvent revendicatif, ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les récits aux tonalités passionnées que suscitaient les engagements politiques en d’autres temps. L’un a-t-il remplacé l’autre ? Au-delà de simples promesses, ce livre nous parle des énergies identitaires que ces utopies suscitent. Il nous parle aussi des déceptions qu’elles peuvent provoquer et des frontières qu’elles établissent avec les trouble-fêtes qui « n’en sont pas ». Ce que nous apprend aussi ce livre, c’est que d’une part les valeurs nourricières sont historiquement volatiles et que d’autre part, derrière les arguments scientifiques et les avidités économiques, la croyance est toujours en couple avec l’utopie. Et celle-ci peut vite passer d’un doute inventif à une certitude qui rend fou, ou bien d’un appétit vivifiant à une boulimie mortifère. En histoire, on dit parfois que l’enfer (politique) est pavé de bonnes intentions… Les recherches présentées dans ce livre, en filigrane, nous montrent que la croyance est toujours tapie dans l’assiette de chacun·e et que la pensée magique ou l’un de ses ersatz est prêt à transformer de bonnes intentions en injonctions plus ou moins violentes. Au point de croire et de faire croire qu’il serait possible, à la suite des fantasmes transhumanistes les plus radicaux, de se nourrir d’une certaine façon pour ne plus mourir. De ce point de vue, la lecture de ce livre est fort utile pour conserver en la matière un esprit critique saignant ou juste à point selon les goûts.
Auteur
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Jean-Pierre Hassoun
CNRS – Iris, Paris
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