Conclusion
p. 235-246
Texte intégral
1Les contestations actuelles du recours à la pilule, formulées par le biais de mises en cause des pratiques médicales dans la presse ou dans des pamphlets féministes sur l’arrêt de la pilule1, provoquent une levée de boucliers dans la sphère médicale et dans certains mouvements féministes. Selon elleux, c’est tout l’héritage de la lutte des femmes pour défendre leur liberté reproductive qui est balayé par ces critiques. De nombreux articles dans la presse souscrivent également à cette analyse en faisant de la pilule contraceptive un symbole de la libération des femmes2.
2Le débat public entre féministes voit s’affronter deux positions : d’une part, celles qui défendent l’avancée remarquable qu’a représentée la pilule pour les femmes et qui considèrent le rejet actuel des contraceptifs oraux comme un retour en arrière, un recul vers une période sombre où ni la contraception ni l’avortement n’étaient légalement à disposition des femmes afin qu’elles puissent librement choisir d’enfanter ou non3 ; d’autre part, les tenantes d’une distance critique vis-à‑vis du monde médical et pharmaceutique, qui s’appuient sur la récente crise médiatique autour des pilules de -nouvelles générations pour rejeter la norme contra-ceptive française.
3L’histoire de la conquête du droit à la contraception par les féministes, telle qu’elle est parfois racontée, laisse entrevoir le mythe d’une pilule qui aurait permis à -l’ensemble des femmes de sortir de la peur de l’avortement. Cette lecture assez manichéenne dans laquelle l’adhésion passée à la pilule s’opposerait à son rejet présent postule que les critiques de la pilule relèveraient d’une méconnaissance – ou d’un défaut de mémoire – de la révolution qu’a constituée l’arrivée de la pilule pour le quotidien des femmes. Docteure D, ancienne membre de l’Association nationale des centres d’IVG et de contraception (ANCIC), et membre de la Société européenne de contraception, voit la crise des pilules comme une volonté généralisée de revenir « au naturel », « à des vieilles méthodes » comme celle des « températures ou le préservatif ». Ces femmes, que l’on « voit quelquefois revenir avec des avortements, quand même », suivraient tout simplement l’« air du temps » en rejetant « tout ce qui est artificiel » pour « revenir au bio » ou au « naturel ». Selon elle, ces critiques ont « démotivé les médecins à proposer une contraception », même si elle reconnait que « les femmes sont libres de faire ce qu’elles veulent ». Elle affirme pourtant : « Mais quand on s’est tellement battu·es pour qu’on ait une contraception efficace et que tout d’un coup on vous dit : “Non, non, non, c’est du poison, j’en veux pas…”, j’avoue que moi, ça passe mal. » Cette position, loin d’être isolée, révèle l’ambigüité d’une médecin engagée pour la légalisation de l’avortement et de la contraception, qui, alors qu’elle estime la liberté de choix des femmes en matière de régulation des naissances, admet tout de même ressentir une certaine rancœur face aux discours hostiles à ce qu’elle estime être une « contraception efficace ». Ce qui pose également problème, selon elle, c’est que le « retour » à des méthodes jugées moins efficaces laisse planer le risque de devoir recourir à l’avortement, acte techniquement non « grave », mais dont elle pense qu’il est psychologiquement pesant. Les bonnes conditions sanitaires qui permettent aujourd’hui d’avorter sereinement ne l’empêchent pas de mobiliser le vieux spectre d’un avortement repoussoir. Cette ambivalence se retrouve également dans les propos de docteure E, gynécologue et ancienne militante du MLAC, qui affirme que les critiques contre la pilule « dépasse[nt] l’entendement ». Cette médecin associe les méthodes de décompte des jours fertiles ou d’auto-observation à la peur d’être enceinte et de devoir avorter telle qu’elle était vécue par de nombreuses femmes avant l’arrivée de méthodes contraceptives à très grande efficacité théorique. Ce faisant, elle porte un regard critique sur « tout ce truc de nature ». Elle raconte que les femmes lui disent : « “Ah non, j’ai arrêté la pilule…” Alors résultat, elles comptent leurs jours. Je leur dis : “Si vous préférez compter vos jours, trembler tous les 28...”, tout ça, plutôt que de tranquillement prendre leur petit comprimé, ça les regarde. La lunaception, la glaire… Pour les femmes de ma génération, c’était tellement un miracle, la pilule, qu’on a du mal à entendre ça, mais il faut -l’entendre aussi ! » Le refus d’utiliser la pilule est vécu par cette ancienne militante comme un retour au passé, la contestation réactionnaire d’un acquis durement obtenu, qui représente le combat d’une génération de femmes. Ces deux expertes retiennent ici principalement que les féministes et les femmes se sont battues pour la pilule et non pour le choix contraceptif en général. Cette vision est révélatrice de l’engagement très fort d’une partie des expert·es médicales·aux dans les luttes pour la libéralisation contraceptive et abortive, où l’accent est mis avant tout sur la conquête législative de l’accès aux méthodes médicales.
4À l’inverse, plusieurs critiques actuelles des contra-ceptifs oraux, sans remettre en cause ce qui est considéré comme un acquis des luttes des années 1960 et 1970, portent justement sur la dimension genrée de la médicalisation de la contraception, qui fait peser le travail contraceptif et ses conséquences négatives uniquement sur les femmes4. Ces critiques s’inscrivent dans un mouvement féministe plus large de contestation de certaines pratiques médicales considérées comme non respectueuses des femmes5. Les travaux actuels sur les méthodes non médicales de contraception tendent à montrer que certaines constituent des réappropriations féministes, offrant plus d’autonomie à celles qui les mettent que les normes médicales, et loin d’être les pratiques rétrogrades décrites par leurs détracteur·ices.
5Ce clivage dans la manière de penser les contraceptifs oraux renvoie à une rupture générationnelle. Nombre de féministes engagées dans les combats pour l’accès aux droits reproductifs font référence à cette fameuse période d’avant la contraception légale, horizon histo-rique presque décrit comme un sombre Moyen Âge, que les générations actuelles de femmes n’auraient pas connu et qu’elles tendraient à oublier. Au contraire, de nouvelles générations de féministes revendiquent le droit de ne pas utiliser les contraceptifs oraux pour lesquels leurs ainées du MLAC, du MLF ou du MFPF se sont battues, au nom du droit des femmes à disposer de leur corps et de l’indépendance par rapport à toute forme de pouvoir (patriarcal, médical). La lutte pour l’autonomie des femmes prend ainsi des formes différentes pour ces deux générations de féministes. La première a bataillé pour le droit à une contraception accessible à toutes les femmes, remboursée, et permettant aux femmes une meilleure maitrise de leur fécondité ; la seconde revendique le droit de considérer la pilule comme un choix contraceptif parmi d’autres méthodes.
6Cette lecture du débat actuel en termes de conflit de générations doit néanmoins être nuancée. Les critiques adressées aux méthodes hormonales de contraception ne sont en fait pas un phénomène nouveau. Nous l’avons vu, dès les années 1970, différentes voix se sont élevées pour discuter la médicalisation de la contraception, les risques supportés uniquement par les femmes, ainsi que l’absence de partage de la responsabilité contraceptive, mais aussi pour remettre en cause l’idée que la pilule aurait permis une révolution sexuelle univoque. Ces voix dissidentes ne sont pourtant jamais considérées comme partie prenante de l’héritage des luttes pour les droits reproductifs, comme si elles avaient été effacées de la mémoire féministe. En effet, c’est la représentation d’une pilule libératrice qui a triomphé dans les féminismes français, venant conforter plutôt que contester la norme contraceptive française centrée sur la pilule.
7Étudier les différent·es acteur·ices qui ont façonné cette norme permet de rompre avec l’approche présentant unilatéralement la pilule comme une « révolution ». Cette conception invisibilise les rapports de pouvoir qui a faire de l’usage de ce produit une évidence. Faire ce « pas de côté » amène à défaire l’évidence, en -s’interrogeant sur les conditions sociales et historiques de sa production.
8Le « pilulocentrisme » promu par les expert·es s’est historiquement accompagné de l’éviction des autres méthodes contraceptives. Après avoir considéré la contraception comme une panoplie de méthodes permettant d’espacer les naissances et de lutter contre l’avortement avec leurs avantages et leurs inconvénients, les professionnel·les envisagent ensuite la pilule comme la seule méthode contraceptive efficace et sans danger, dans les limites de ses contre-indications, le DIU étant jugé moins efficace et plus risqué pour la fertilité, et les autres méthodes trop peu fiables. Cette définition d’une norme de prescription pilulocentrée conduit notamment à minimiser les effets indésirables de ce produit, ou à les considérer comme normaux et non problématiques. L’industrie pharmaceutique est également déterminante dans la délimitation des catégories mobilisées par les expert·es et dans l’orientation de l’offre contraceptive. Les pratiques médicales et contraceptives reflètent ainsi les intérêts des laboratoires pharmaceutiques, la pilule étant la « vache à lait » du secteur.
9Il faut enfin noter le poids des prescripteur·ices – et particulièrement des gynécologues médicales·aux – dans la médicalisation de la contraception en France et dans la primauté donnée aux hormones en ce qui concerne la prescription contraceptive. Ce groupe professionnel a très tôt revendiqué le fait que prescrire la pilule était dans l’intérêt des femmes. Le poids de cette spécialité en France est conséquent puisque c’est à ce groupe qu’a été confiée la responsabilité de la prescription contraceptive, contrairement à d’autres pays où elle est laissée à d’autres professionnel·les.
10Enfin, entre le milieu des années 1970 et les années 2000, la norme contraceptive centrée sur la pilule a peu fait l’objet de contestations en France. Si des critiques ont émergé, notamment dans le champ scientifique et dans le champ médical, à la fin des années 1960 et au début des années 1980, elles ne se sont pas traduites par des controverses médicales ou médiatiques, et sont restées sans impact sur les pratiques contraceptives. Alors même que de nombreuses femmes ont toujours exprimé leur insatisfaction face à ce produit, les mobilisations des usagères de contraception sont -restées marginales. Cela résulte de la faiblesse des critiques de la pilule au sein des mouvements féministes, entre impensé et refus de contester ce produit jugé libérateur. Les militantes féministes se sont en effet révélées être des alliées de la médicalisation de la contraception en érigeant la pilule comme le symbole des luttes pour les droits reproductifs.
11Adopter une perspective historique révèle que des phénomènes décrits comme « nouveaux » ne le sont pas tant. Comme d’autres, certaines tendances actuelles avaient déjà émergé des décennies auparavant : ainsi des critiques de la pilule et de ses effets secondaires à la fin des années 1960 et au début des années 1980 ; ainsi du rejet des hormones dans les années 1980. Cette sociohistoire du succès d’un produit médicamenteux rompt avec une vision téléo-logique de la supériorité thérapeutique d’une spécialité sur les autres dispositifs disponibles telle qu’elle est promue par une partie des expert·es en contraception. Elle montre au contraire comment la promotion de la pilule et la construction de son efficacité se sont inscrites dans des rapports de pouvoir et se situent au cœur d’enjeux sociaux, médicaux, éco-nomiques et politiques.
12En établissant la pilule comme seule méthode efficace et recommandable contre le « fléau » des avortements, les entreprises pharmaceutiques, les expert·es et les -professionnel·les en France ont participé à genrer les pratiques sociales de régulation des naissances. Le pilulocentrisme autorise durablement les hommes à se garder d’une quelconque responsabilité contraceptive et à faire de la contraception une « affaire de femmes ». De ce point de vue, le fait que la pilule soit présentée comme un outil révolutionnaire de libération à la fois par les revues médicales spécialisées et par les revues féministes témoigne de la réappropriation acritique de catégories médicales et pharmaceutiques par l’espace militant, qui contribue à garantir de très larges profits à l’industrie du médicament.
13Finalement, examiner la mise en place de ce modèle contraceptif français permet de comprendre d’autant mieux les ressorts de sa contestation récente à l’occa-sion de la « crise des pilules » de 2013. Les utilisatrices gagnent de plus en plus de poids dans le débat public car plusieurs phénomènes favorisent leur prise de parole : la montée d’un mouvement du droit des patient·es, la généralisation d’Internet et des réseaux sociaux, et enfin, la contestation du monopole médical sur -l’expertise en contraception qui existait jusqu’aux années 2000, par la production et la diffusion de contre-expertises sur la contraception, qui opèrent comme autant de répertoires d’action collective. De plus, la quasi--invisibilité de l’activité des entreprises pharmaceutiques et de leurs intérêts est questionnée à la lumière de plusieurs scandales sanitaires très relayés dans l’espace médiatique, notamment l’affaire du sang contaminé ou celle du Mediator, qui provoquent une « crise de confiance » à l’égard du secteur du médicament6. La critique de la médicalisation de la contraception émerge ainsi dans une partie du mouvement féministe actuel en -s’appuyant sur une triple contestation : celle de la puissance des laboratoires pharmaceutiques, celle du pouvoir des -médecins et, enfin, celle de la naturalisation de la responsabilité contraceptive.
14Si ces contestations existent, elles ne se traduisent pas mécaniquement par une remise en cause des pratiques médicales de prescription contraceptive : la pilule reste ainsi la première méthode de contraception en France. Si son utilisation décline depuis le début des années 2000 et plus encore depuis la crise de 2013, c’est le plus souvent au profit d’autres méthodes médicales impactant le corps des femmes (DIU, autres techniques hormonales). La remise en cause de la médicalisation de la contraception dans les mouvements féministes contemporains n’entraine donc pas automatiquement par une « révolution » des rapports de pouvoir entre médecins et utilisatrices de contraceptifs. Toutefois, dévoiler les ressorts de la construction de cette évidence contraceptive et rendre compte des intérêts qu’elle sert constitue une première étape pour permettre de la questionner.
15La pilule ne libère pas directement et nécessairement les femmes qui la prennent7. Certes, elle leur permet une meilleure maitrise de l’impact de la sexualité sur leur corps en favorisant une meilleure prévention des grossesses non souhaitées. Toutefois, comme toutes les technologies contraceptives, son aspect libérateur dépend de l’usage qui en est fait et du contexte dans lequel elle est utilisée. Si le recours à la pilule s’inscrit dans le cadre d’une réelle remise en cause des rapports de genre inégalitaires au sein du couple, c’est-à-dire qu’il est soutenu par d’autres mesures telles que des lois garantissant l’auto-nomie économique des femmes, l’augmentation de leurs salaires, ou encore par des dispositifs de lutte contre les violences conjugales ou de défense des droits des femmes au sein du couple et de la famille, alors il peut, lorsqu’il est le choix des femmes, être émancipateur. Au contraire, si les méthodes contraceptives sont une contrainte ou une technique supplémentaires de contrôle social de la sexualité et des corps des femmes, elles ne sont plus une liberté. Faire la genèse de l’évidence que représente la pilule en France dévoile ainsi toutes les ambivalences d’une méthode promue « par amour des femmes ».
Notes de bas de page
1 Debusquat S., J’arrête la pilule, Arles, Les liens qui libèrent éditions, 2017 ; Debusquat S. et Joy, Marre de souffrir pour ma contraception. Manifeste féministe pour une contraception pleinement épanouissante, Arles, Les liens qui libèrent, 2019 ; Durano M.,
Mon corps ne vous appartient pas : contre la dictature
de la médecine sur les femmes, Paris, Albin Michel, 2018.
2 Braibant S., « La pilule contraceptive, symbole de la libération des femmes, rejetée par les plus jeunes », TV5 Monde, 26 septembre 2018 ; Drouelle F., « 1967, la pilule, enfin », France Inter, 22 mai 2018. En ligne : <https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/affaires-sensibles-22-mai-2018>, consulté le 9 août 2018 ; Collectif, « Contraception : quand les femmes boudent la pilule »,
Le Nouvel Obs, 15 mai 2018 ; Lamarzelle D. de, « L’histoire de la pilule qui nous a permis d’être les égales des hommes », Marie Claire, 2017.
3 Rouzaud-Cornabas M., « Alerte à la pilule ». Politiques contraceptives et régulation du risque au prisme du genre, thèse de doctorat, université Paris-Saclay, 2019, p. 434-456.
4 Thomé C. et Rouzaud-Cornabas M., « Comment ne pas faire d’enfants ? La contraception, un travail féminin invisibilisé », Recherches sociologiques et anthropologiques 48 (2), 2018, p. 117‑137 ; Fonquerne L., « À qui faire avaler la pilule ? Pratiques de soin
et inégalités en consultations de contraception », Émulations.
Revue de sciences sociales 35‑36, 2020, p. 65‑79.
5 Quere L., « Luttes féministes autour du consentement. Héritages
et impensés des mobilisations contemporaines sur la gynécologie », Nouvelles questions féministes 35 (1), 2016, p. 32-47.
6 Hauray B., « Une médecine détournée ? Influences industrielles et crise de confiance dans le domaine du médicament », Mouvements 98 (2), 2019, p. 53-66.
7 Grino C., « La pilule : biologisation de la contraception et régulation sociale », Genre, sexualité et société 12, 2014.
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