Introduction
p. 13-32
Texte intégral
« Aussi bizarre que ça puisse vous paraitre, je pense que les Français ont choisi la pilule par amour des femmes », docteur A, gynécologue médical et endocrinologue en libéral
« Il y a environ quarante ans, des hordes de pilules contraceptives envahissent la terre ! Une vraie révolution »,Henri et Nina, « De l’info au planning familial », Le Soir, 21 mars 2006
1Pour la première fois en 1960, la pilule est mise en vente et prescrite aux États-Unis comme médicament contraceptif. Rapidement, elle est commercialisée dans de nombreux pays (Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas, Australie), jusqu’à devenir la méthode contraceptive la plus utilisée dans plusieurs parties du monde. C’est le cas aujourd’hui en France, où plus de la moitié des femmes en couple hétérosexuel qui ont recours à la contraception prennent la pilule1.
2Lorsqu’il s’agit d’évoquer la pilule dans les médias, celle-ci est couramment dépeinte comme une « révolution » qui a changé la vie des femmes2. Ainsi, selon plusieurs articles publiés à l’occasion des 50 ans du médicament, « l’invention de la contraception orale » aurait « bouleversé la vie des femmes, en les libérant des grossesses non désirées et de leurs conséquences sur leur santé », de sorte qu’elles n’auraient plus à redouter des avortements « plus ou moins barbares ». La pilule aurait ainsi modifié en profondeur les rapports de force entre hommes et femmes3.
3Ces récits apologétiques contruisent un mythe de la pilule comme révolution féministe. Un premier élément de ce mythe est l’origine nord-américaine de la pilule : elle serait née à la fois de la quête de l’infirmière et militante Margaret Sanger d’un contraceptif simple, efficace et peu cher, du soutien financier de la biologiste et riche héritière Katharine McCormick, mais aussi de la persévérance scientifique du chercheur en biologie Gregory Pincus et du gynécologue John Rock. Or, comme nous le verrons, dès les années 1930 en Europe, des chercheur·euses utilisent les techniques de blocage de l’ovulation à des fins thérapeutiques.
4Un deuxième élément fondateur du mythe est l’idée que la pilule est une invention révolutionnaire, qui aurait soudainement permis aux femmes de maitriser leur fécondité et aurait ainsi déstabilisé les rapports de pouvoir entre hommes et femmes, en contribuant à « libérer » ces dernières4.
5Un troisième élément du mythe de la pilule est le récit d’une véritable success story : grâce à sa supériorité technologique sur les autres méthodes, l’objet pilule aurait su s’imposer malgré les résistances des conservateur·ices. En France, la législation libéralisant la contraception en général, adoptée par -l’Assemblée nationale le 29 décembre 1967, est rapidement assimilée à une loi autorisant « l’usage de la pilule ». Lucien Neuwirth, le député gaulliste à l’origine du projet de loi, est ainsi considéré comme celui qui a « fait passer la pilule », ou encore, comme « l’homme par qui la pilule vint aux femmes » dans nombre de médias5. La loi de 1967 qui porte son nom abroge en réalité la loi de 1920 contre la prophylaxie anticonceptionnelle, qui interdisait la vente, la prescription et la publicité pour tout produit contraceptif de manière générale.
6L’usage du terme de « révolution » pour qualifier la pilule n’est pas propre à l’espace médiatique. L’industrie pharmaceutique célèbre elle aussi « une petite pilule [qui] a changé le monde pour toujours6 ». Ce champ lexical de la révolution est également courant dans les essais sur l’histoire de la pilule ou dans les publications scientifiques7. Pourtant, dans des pays comme l’Angleterre, les États-Unis ou l’Espagne8, qui connaissent des niveaux de vie et d’accès aux soins comparables à ceux de la France, une même présence forte de l’industrie pharmaceutique, des normes procréatives similaires (limitant la taille des familles à deux ou trois enfants), la pilule n’est pas autant encensée.
7Ainsi, même si la pilule s’est massivement diffusée dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique du Nord entre la fin des années 1960 et les années 2000, l’hétérogénéité des modèles contraceptifs à l’échelle mondiale9 suggère que lui donner une place centrale n’est qu’une orientation possible parmi d’autres. L’idée répandue que la pilule aurait déclenché la révolution sexuelle des années 1960-1970 en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord ne permet pas non plus de comprendre la très grande diversité des modes d’appropriation de cette technologie10.
8En France, que la contraception se confonde avec la pilule est longtemps apparu comme une évidence. Or, la récente « crise des pilules11 » amène à repenser cet -attachement supposé des femmes à la pilule. En réponse au dépôt de plainte d’une jeune femme ayant fait six ans plus tôt un accident vasculaire cérébral (AVC) grave imputable à sa pilule contraceptive, une controverse médiatique est lancée le 14 décembre 2012 par Le Monde, rapidement suivie par de nombreux articles dans la presse début 2013. La discussion porte sur le fait que la prise de pilules de « 3e et 4e générations »12 génèrerait un risque thrombo-embolique13 plus important que celle des pilules des générations précédentes. Cette crise conduisit à un débat sanitaire sur les risques des pilules en général, nourrissant une réflexion plus large sur le partage de la responsabilité et des risques contraceptifs entre partenaires hétérosexuel·les. Depuis plus de dix ans en France, on observe d’ailleurs une tendance à la baisse du recours à cette méthode contraceptive, que cette crise a contribué à accentuer14. De manière plus générale, au-delà des critiques de la pilule et de la baisse de son utilisation, ces dernières années sont caractérisées par la montée du rejet des traitements et contraceptions hormonales, dans la lignée de -questionnements écologiques et écoféministes15.
9Toutefois, les critiques de la pilule ont tardé à émerger dans l’espace public et rencontrent encore aujourd’hui l’opposition d’une partie des féministes, notamment certaines qui se réclament du militantisme des années 1970. Dans ce cadre, attaquer la pilule est parfois présenté comme une atteinte au droit des femmes. Pourtant, dans les années 2010, des -critiques sont formulées en premier lieu par des femmes, utilisatrices ou anciennes utilisatrices de la pilule, qui -s’identifient souvent au féminisme16.
10Ces tensions révèlent l’existence d’une « norme contraceptive » peu interrogée en France, qui offre une place centrale à la pilule, tant au point de vue de la prescription médicale que dans les biographies sexuelles des femmes hétéros17. La norme contraceptive à la française induit des pratiques qui suivent un même schéma : le recours au préservatif en début de vie hétéro-sexuelle, puis l’usage de la pilule lorsque les personnes sont en couple stable, et enfin la mise en place d’un dispositif intra-utérin (DIU) comme « contraception d’arrêt », lorsque les femmes souhaitent ne plus avoir d’enfants. Ce modèle est aussi marqué par le faible recours à la stérilisation, contrairement à d’autres pays où cette méthode est fréquemment utilisée18. Ainsi, la norme contraceptive française est liée à une certaine temporalité : il ne s’agit pas seulement d’utiliser la bonne méthode, mais « la bonne méthode au bon moment » de son cycle de vie, les trajectoires contraceptives qui s’écartent de cette -temporalité étant disqualifiées, notamment par les médecins19.
11La pilule occupe une place centrale dans ce modèle : prescrite dès l’adolescence et parfois avant le début de la vie sexuelle20, elle est utilisée par une majorité de femmes21 pendant une large partie de leur vie reproductive. Cette centralité de la pilule parmi les moyens contraceptifs contribue à définir la contraception comme une « affaire de femmes », puisque c’est à elles de prendre le médicament tous les jours à heure fixe, afin que la méthode intervienne sur leur corps. Pensée uniquement comme une responsabilité féminine, la contraception incomberait « naturellement » aux femmes22.
12La prise en charge quasi exclusive de la contraception par les femmes est liée, historiquement, au faible développement d’une offre contraceptive masculine : la focalisation de la recherche biomédicale occidentale sur le fonctionnement reproductif et hormonal féminin, le développement plus précoce de la gynécologie par rapport à l’andrologie et la faible attractivité d’un domaine de recherche centré sur la maitrise de la fécondité masculine sont autant de pistes pour comprendre le peu de méthodes actuellement destinées aux hommes23. De manière générale, les corps des femmes font davantage l’objet d’enjeux de connaissance et de contrôle que celui des hommes. Dans un ouvrage majeur, l’historienne des sciences Nelly Oudshoorn montre également que la pilule masculine, régulièrement annoncée dans les médias depuis les années 1970, n’est en fait jamais mise sur le marché. Une des raisons en est que le secteur de la contraception masculine s’est développé à un moment où les critères légaux pour la commercialisation des médicaments ont été considérablement durcis dans tous les pays occidentaux24.
13Cependant, le biais de genre dans l’offre contraceptive n’explique pas tout. En effet, la féminisation des pratiques contraceptives est très variable d’un pays à l’autre : en Angleterre les partenaires hétérosexuel·les recourent au préservatif dans 27 % des cas et à la vasectomie dans 20 % des cas (soit 47 % d’utilisation de méthodes impliquant le corps des hommes ou intervenant sur celui-ci), et le préservatif est le premier mode de contraception utilisée en Espagne (25 %). En revanche, ces deux méthodes sont plus marginales dans le paysage contraceptif français (15 % des partenaires ont recours au préservatif et 0,2 % seulement à la vasectomie). La focalisation française sur les moyens féminins de contraception est le résultat de ce que -j’appelle le « pilulocentrisme » et que je définis comme le biais de perception qui fait de la pilule la technique la plus légitime de contraception, ce qui se traduit par des pratiques médicales et contraceptives exclusivement centrées sur cette méthode. Penser l’histoire de la pilule comme une révolution contribue également à renforcer ce pilulocentrisme.
14Mais d’où vient ce pilulocentrisme à la française ? Comment cette norme s’est-elle imposée en France ? Dans quelle mesure la norme contraceptive centrée sur la pilule a-t-elle été promue au nom des femmes, « par amour » de celles-ci, ou dans leur intérêt ? Et quelle place est faite aux principales intéressées dans le choix de leur moyen de contraception, dans la définition de leur propre intérêt ? Choisir pour les femmes, « par amour » pour elles, n’est-ce pas là un positionnement paternaliste ? Et comment celles qui refusent la pilule peuvent-elles faire entendre leurs critiques ?
15Les utilisatrices insatisfaites de la pilule peuvent signifier leur mécontentement de trois manières différentes, selon la typologie classique du sociologue Albert Hirschman25 : par la défection (exit) ; par une prise de parole (voice) ; par une attitude de loyauté (loyalty), qui traduit un attachement à la norme, malgré les désagréments. La prise de parole s’avère toutefois difficile. En effet, si certains espaces médiatiques comme la presse féminine ou les émissions de radio auraient pu très tôt être propices à la prise de parole des femmes26, le plus souvent la voix des utilisatrices de pilules a finalement été une parole rapportée et retraduite par des expert·es ou par des mouvements militants27. Quelques articles faisant figure d’exception laissent tout de même la parole aux femmes. Par exemple, un article de 1978 dans Marie Claire relaie « la révolte des jeunes femmes » qui, sans remettre en cause l’avancée qu’a représentée la pilule, contestent la « facilité » supposée de ce moyen contraceptif28. Méfiantes à l’égard du produit et lasses du caractère contraignant de la prise quotidienne, ces femmes dénoncent le fardeau que représente la responsabilité contraceptive : la pilule aurait conduit les hommes à totalement se désengager de la prise en charge matérielle et mentale de la contraception. Quelques années plus tard, un autre article, paru dans le magazine Elle, diffuse un sondage montrant que « les Françaises aiment moins la pilule29 » et décrit l’abandon croissant de la pilule chez ses utilisatrices de longue date. Si l’aspect contraignant de la prise de la pilule, ses effets secondaires, les nausées qui y sont associées, les problèmes de circulation sanguine, la prise de poids et les dangers perçus à long terme (cancer) y sont évoqués, l’article se conclut toutefois sur la parole d’un gynécologue, dont le rôle est de rassurer les femmes interrogées sur -l’innocuité de la pilule. Quelques semaines plus tard, un autre article dans le même magazine donne la parole à cinq médecins qui contestent non seulement la validité du précédent sondage, mais aussi les griefs que les utilisatrices adressent aux contraceptifs oraux30. La pilule et le DIU y sont décrits comme les seules méthodes contraceptives recommandables, la pilule convenant aux femmes jeunes ou sans enfants. Ainsi, l’avis des spécialistes systématiquement opposé à celui des femmes contribue à délégitimer les prises de paroles défavorables à la pilule avant les années 2000. De ce fait, des années 1960 aux années 2000, peu -d’espaces permettent une action collective émanant des utilisatrices insatisfaites de la pilule.
16Au cours de ces décennies de silence, les utilisatrices de pilules ont néanmoins pu faire valoir leur capacité de « défection » lorsqu’elles jugeaient que la contraception orale ne leur convenait pas, ou que certains de ses effets secondaires avaient un impact trop important sur leur quotidien, en arrêtant tout simplement de recourir à la pilule, en l’oubliant régulièrement, ou en ne la prenant que sur certaines périodes. Ces conduites, souvent disqualifiées par les médecins comme mauvaises pratiques, ou assimilées à une ambivalence face à un désir de grossesse présupposé naturellement présent chez toutes les femmes, ont rarement été perçues comme des résistances, ou comme une manière de composer avec les multiples contraintes que le travail contraceptif représente pour les femmes ayant des rapports hétérosexuels31. Ces formes de défection sont -d’ailleurs sous-estimées statistiquement : dans les essais cliniques, les unités statistiques considérées ne sont pas les femmes elles-mêmes, mais les cycles durant lesquels le produit a été bien pris. Autrement dit, si des femmes cessent de prendre la pilule, elles ne sont plus comptées dans les données sur la tolérance du produit ou sur les effets secondaires.
17La défection par rapport aux contraceptifs oraux a davantage été investiguée dans les enquêtes nationales sur les pratiques contraceptives : le démographe Henri Leridon étudie dans l’« Enquête mondiale de fécondité » de l’INED-INSERM (1978) les insatisfactions des utilisatrices vis-à-vis des différentes méthodes contraceptives et les raisons qui les poussent à l’arrêt contraceptif32. Pour la pilule comme pour le DIU, ce sont les effets secondaires, les contre-indications médicales et les inquiétudes pour la santé ou la fertilité future qui dominent : 50 % des utilisatrices de pilules pensent que la pilule a des conséquences désagréables ou dangereuses et 80 % des femmes qui l’emploient pas partagent cet avis. Chez les usagères de pilule, 16 % trouvent sa prise quotidienne ennuyeuse, et la moitié de celles qui ne la prennent pas sont d’accord avec cette idée.
18Dans les années 2000, les revendications pour les droits des patient·es et les critiques de l’industrie pharmaceutique résultant de nombreux scandales, dont celui du Mediator, créent les conditions d’une mobilisation collective anti-pilule. Dans un contexte de remise en cause plus générale des pratiques médicales, la prise de parole des femmes utilisatrices de la pilule lors de la crise de 2012-2013 débouche sur des actions juridiques très médiatisées qui ont un impact sur les pratiques contraceptives33.
19Aussi la question des raisons de l’abandon de la méthode contraceptive de la pilule émerge-t-elle à nouveau au cours de cette décennie34 : un tiers des consommatrices de pilules l’utilisent de manière discontinue sur deux ans et près de la moitié sur quatre ans35. Ces formes de défection, très fréquentes, sont néanmoins rarement investiguées en profondeur dans l’espace médiatique ou dans le secteur de la santé publique.
20D’autant qu’en alternant des périodes de défection et d’utilisation, les utilisatrices de la pilule témoignent de manière paradoxale d’une certaine loyauté à l’égard de cette méthode. L’abandon de la pilule est ainsi souvent seulement passager. Certaines enquêtes avancent que cette fidélité des Françaises envers la pilule tient à leur satisfaction vis-à-vis de cette méthode36. Mais l’attachement persistant des Françaises à la pilule peut aussi révéler une adhésion « par défaut ». En -l’absence d’autre option, de nombreuses femmes conservent la pilule comme moyen de contraception tout en se disant insatisfaites de ses effets secondaires et de la contrainte que sa prise représente. En effet, les méthodes barrières et les techniques d’auto-observation sont perçues comme moins efficaces, les méthodes définitives comme trop radicales. À cela s’ajoute la crainte d’une stérilité causée par un DIU (crainte largement relayée à tort par une partie des professionnel·les de santé), ou encore le refus de dépendre d’un homme pour la bonne mise en œuvre d’une méthode contraceptive. La loyauté à l’égard de la pilule est aussi une conséquence du mythe de la libération des femmes dont ce produit pharmaceutique est porteur. Nous l’avons évoqué, l’effet libérateur de la contra-ception en général pour les femmes est associé en France à la commercialisation de la pilule. Celle-ci est ainsi pensée comme le résultat de plus de dix ans de luttes et de mobilisations féministes ayant abouti à la loi Neuwirth. Ce mythe de la pilule libératrice est d’ailleurs sans cesse repris par les laboratoires pharmaceutiques qui en font un argument marketing et qui déploient de très larges ressources économiques et logistiques pour que perdure cette idée, source d’attachement des femmes au produit. Ces éléments sociohistoriques permettent de comprendre qu’une critique structurelle du recours à la pilule ou de la norme contraceptive française n’ait pas vu le jour avant les années 2000 et qu’elle demeure fragile.
21Dans cet ouvrage, je propose de retracer la genèse de cette norme contraceptive française centrée sur la pilule, pour comprendre comment ce que j’appelle le « pilulocentrisme » à la française résulte de la mobilisation de divers·es acteur·ices aux intérêts divergents, qui ont contribué ensemble à faire de la pilule une évidence durablement enracinée dans les pratiques contraceptives.
22Si de nombreux travaux en langue anglaise, espagnole, ou allemande ont permis de documenter l’histoire de la pilule dans différents pays du monde37, le peu de travaux qui concernent l’histoire de cette méthode en France étonne au regard de l’importance que cet objet a pris dans la vie quotidienne des femmes hétérosexuelles depuis plus de cinquante ans. D’un point de vue méthodo-logique, cet ouvrage repose sur trois types de matériaux sociologiques : (1) un large corpus d’archives et d’imprimés, de la presse quotidienne à la presse féministe, en passant par des archives sur la formation des médecins prescripteur·ices, par la littérature grise et la presse médicale, des fonds -d’archives privés, des publicités pour des contraceptifs et des archives d’entreprises pharmaceutiques ; (2) les résultats d’entretiens menés avec plusieurs expert·es en contraception ; (3) les données d’enquêtes nationales sur les pratiques contraceptives d’une part, et sur les pratiques prescriptives des -médecins d’autre part.
Précisions sémantiques
23En anglais, le terme contraception se popularise dès le début du xxe siècle, mais la notion de « contrôle des naissances » (birth control) se substitue à lui sous -l’impulsion de Margaret Sanger dans les années 1930. Les notions de « contrôle » et de « limitation » des naissances sont alors progressivement associées aux mouvements -néomal-thusiens et renvoient à un effort rationalisé des pays du Nord pour enrayer la croissance de la population dans les pays du Sud. En France, l’expression « régulation des naissances » qu’utilise les militant·es du planning familial visent à se distancier de la terminologie du « contrôle » à connotation impérialiste, pour s’inscrire dans une perspective nataliste, visant à planifier de manière raisonnée les naissances, et non à réduire leur nombre.
24Le mot « contraception » reste peu employé jusqu’aux années 1960, où il s’impose dans les publications médicales : il est en particulier mobilisé de manière stratégique par un groupe de médecins pour se démarquer du caractère militant des formules « régulation des naissances » ou « planning familial ». La « contraception » désigne l’ensemble des moyens pour éviter une grossesse ou s’opposer (contra) à la conception. On la distingue de la « contragestion », qui s’oppose à la gestation, et donc au déroulement de la grossesse, soit toutes les méthodes intervenant après la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde pour empêcher l’œuf fécondé de s’implanter dans l’utérus. Certaines techniques semblent toutefois difficiles à catégoriser strictement, car elles ont un effet à la fois contraceptif et contragestif (à l’instar du DIU en cuivre ou de la pilule prescrite à hautes doses après la conception).
25« La » pilule est également un objet qui renvoie à plusieurs réalités : au singulier, ce terme désigne une méthode contraceptive, ainsi qu’un symbole qui se passe la plupart du temps de l’épithète « contraceptif ». Au pluriel, les termes « pilules contraceptives », « pilules hormonales », « pilules œstro-progestatives », « contraceptifs oraux », « œstro-progestatifs », parfois utilisés comme synonymes, renvoient à la composition variable de ces produits.
26Enfin, je n’utilise le mot « stérilet » qu’entre guillemets et lui préfère « dispositif intra--utérin » (DIU). Le néologisme « stérilet », inexistant dans d’autres langues, a été forgé par Pierre Simon (1925‑2008), gynéco-logue et vice-président du Planning familial, à son retour d’une conférence sur la régulation des naissances à Singapour en 1963, car l’anglais intra--uterine contraceptive device lui paraissait trop complexe à traduire. L’emploi du terme « stérilet », plus courant en France que « dispositif intra-utérin » et apparemment plus simple, est néanmoins gênant car il véhicule l’idée que ce dispositif induirait davantage une stérilité que d’autres méthodes (comme la pilule), ce qui est faux. La loi utilise le terme de « contraceptifs intra-utérins » et les travaux en santé publique celui de DIU.
Notes de bas de page
1 Le Guen M. et al., « Cinquante ans de contraception légale en France : diffusion, médicalisation, féminisation », Population & sociétés 549, 2017, p. 1‑4.
2 « La pilule, une révolution quarante ans après », Le Progrès – Lyon, 14 décembre 2007 ; « La révolution Neuwirth », Le Monde, 28 décembre 2007 ; « Quand contraception rime avec révolution. En attendant la pilule 100 % naturelle », Sud-Ouest, 24 août 2009 ; AFP, « La pilule fête ses 50 ans », 24 Heures, 6 mai 2010.
3 Lejoux C., « La pilule, une révolution scientifique et sociale », La Tribune, 17 août 2010.
4 Héritier F., Masculin-féminin I. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.
5 Chemin A., « Deux enfants, trois ans d’écart : la famille standardisée », Le Monde, 28 décembre 2007 ; Caroué Y., « Celui qui fit passer la pilule », Le Populaire du Centre, 27 novembre 2013 ; Dupont-Monod C., « L’homme par qui la pilule vint aux femmes », 27 octobre 2013 (entretien du 8 mars 2007 avec Lucien Neuwirth, publié dans L’Histoire, repris par le Huffington Post, en ligne : <https://www.huffingtonpost.fr/clara-dupont-monod/lhomme‑par-qui-la-pilule-_b_4344057.html>) ; Richard S., « Monsieur Neuwirth défend la pilule », L’Express, 20 juin 1966 ; « Neuwirth : une solution française pour la pilule », Paris-Presse - L’Intransigeant, 30 novembre 1966 ; Merchier G., « Usage de la “pilule” autorisé », L’Aurore, 2 décembre 1966 ; « La victoire de la pilule », L’Express, 12 juin 1967 ; Allier I., « Comment M. Neuwirth a fait gagner la pilule », L’Express, 10 juillet 1967.
6 C’est le cas par exemple de l’entreprise Bayer, qui inscrit ces mots sur une brochure produite à l’occasion des 50 ans de la pilule : « A small pill changed the world forever. 50 years of the pill, celebrating women, celebrating innovation », archives de Schering, 002-011-50, 2010.
7 Eig J., The Birth of the Pill. How Four Pioneers Reinvested Sex and Launched a Revolution, Londres, Pan Books, [2014] 2016 ; McLaughlin L., The Pill, John Rock, and The Church: The Biography of a Revolution, Boston, Little, Brown and Company, 1982 ; Rebreyend A.-C., « La révolution de la pilule », dans Artières P. et Zancarini-Fournel M. (dir.), 68 : une histoire collective, 1962-1981, Paris, La Découverte, 2015, p. 451‑455 ; Tain L., « Techniques de reproduction et “révolutions contraceptives” : mises en scène de genre », dans Capdevila L. et al., Le genre face aux mutations : masculin et féminin, du Moyen Âge à nos jours, Rennes, PUR, 2015, p. 383‑393.
8 Ventola C., Prescrire, proscrire, laisser choisir. Autonomie et droits des usagers des systèmes de santé en France et en Angleterre au prisme des contraceptions masculines, thèse de doctorat, université Paris-Saclay, 2017 ; Watkins E. S., On the Pill. A Social History of Oral Contraceptives, 1950-1970, Baltimore, The John Hopkins University Press, 1998 ; Ignaciuk A. et Ortiz-Gomez T., Anticoncepción, mujeres y género. La píldora en España y Polonia (1960-1980), Madrid, Los libros de la Catarata, 2016.
9 Si la pilule est effectivement la première méthode employée en France en 2010 (50 % des femmes utilisant une contraception), en Algérie en 2012 (75 %), ou au Brésil en 2013 (43 %), elle est très peu prise en Turquie (7 %), au Mexique (4 %), ou en Chine (1 %) et ne concerne qu’une femme contraceptée sur cinq aux États-Unis, loin derrière la stérilisation féminine (30 %), et peu avant le préservatif (15 %).
Le Guen M. et al., « Cinquante ans de contraception légale en France », op. cit.
10 Olszynko-Gryn J., « Technologies of contraception and abortion », dans Hopwood N., Flemming R. et Kassell L. (dir.), Reproduction: Antiquity to the Present Day, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, p. 535‑552.
11 Pour une analyse plus détaillée de cette crise, voir Rouzaud-Cornabas M., « Alerte à la pilule ». Politiques contraceptives et régulation du risque au prisme du genre, thèse de doctorat, université Paris-Saclay, 2019 ; sur l’impact de la crise sur les pratiques contraceptives, voir Le Guen M. et al., « The French pill scare and the reshaping of social inequalities in access to medical contraceptives », SSM – Population Health 11 (100606), 2020, p. 1-9.
12 Les différentes générations de pilules sont définies en fonction des générations de progestatifs qu’elles contiennent : la noréthistérone pour les pilules de 1re génération mises sur le marché dans les années 1960 ; le norgestrel ou le lévonorgestrel pour les pilules de 2e génération mises sur le marché dans les années 1970 ; le désogestrel, le gestodène ou le norgestimate pour les pilules de 3e génération mises sur le marché à partir de 1982 ; et enfin la drospirénone pour les pilules de 4e génération mises sur le marché dans les années 2000.
13 Caillots de sang qui se forment et peuvent boucher des veines profondes et provoquer des complications au niveau des jambes (phlébite), des poumons (embolie pulmonaire), ou du cerveau (AVC).
14 Bajos N. et al., « La contraception en France : nouveau contexte, nouvelles pratiques ? », Population & sociétés 492, 2012, p. 1‑4 ; Rahib D., Le Guen M. et Lydie N., « Baromètre santé 2016 – Contraception. Quatre ans après la crise de la pilule, les évolutions se poursuivent », Santé publique France, 2017, p. 1‑8.
15 Koechlin A., « L’auto-gynécologie : écoféminisme et intersectionnalité », Travail, genre et sociétés 2, 2019, p. 109-126 ; Le Guen M. et al., « Reasons for rejecting hormonal contraception in Western countries. A systematic review », Social Science and Medicine 284 (114247), 2021, p. 1-13.
16 Drouelle F., « 1967, la pilule, enfin », France Inter, 22 mai 2018. En ligne : <https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/affaires-sensibles-22-mai-2018>, consulté le 11 décembre 2021.
17 Bajos N. et Ferrand M., « La contraception, levier réel ou symbolique de la domination masculine ? », Sciences sociales et santé 22 (3), 2004, p. 117‑142 ; Le Guen M. et al., « Cinquante ans de contraception légale en France », op. cit. ; Roux A., « Par amour des femmes » ? La pilule contraceptive en France, genèse d’une évidence sociale et médicale (1960-2000), thèse de doctorat, EHESS, 16 juin 2020.
18 La stérilisation (masculine et féminine) est par exemple utilisée par plus de 40 % des couples aux États-Unis, en Chine ou au Mexique. La vasectomie (stérilisation masculine) est utilisée par 20 % des couples au Royaume-Uni. Voir Ventola C., Prescrire, proscrire, laisser choisir, op. cit.
19 Bretin H., « Marginalité contraceptive et figures du féminin : une expérience de la contraception injectable hormonale en France », Sciences sociales et santé 22 (3), 2004, p. 87‑110 ; Ruault L., « La force de l’âge du sexe faible. Gynécologie médicale et construction d’une vie féminine », Nouvelles questions féministes 34 (1), 2015, p. 35‑50.
20 Fonquerne L., (Faire) avaler la pilule. Une sociologie des prescriptions et des usages d’une contraception en « crise », thèse de doctorat, université Toulouse 2 Jean Jaurès, 2021.
21 Dans ce livre, j’utilise ce terme pour désigner les femmes cisgenres, c’est-à-dire qui s’identifient au genre qui leur a été assigné à la naissance. Si les femmes cisgenres hétérosexuelles représentent le groupe majoritairement visé par cette norme contraceptive, notons que la prise de pilule peut concerner aussi des femmes cisgenres d’autres orientations sexuelles, ainsi que des personnes trans’ et non binaires.
22 Thomé C., « D’un objet d’hommes à une responsabilité de femmes : entre sexualité, santé et genre, analyser la métamorphose du préservatif masculin », Sociétés contemporaines 104 (4), 2016, p. 67-94 ; Thomé C. et Rouzaud-Cornabas M., « Comment ne pas faire d’enfants ? La contraception, un travail féminin invisibilisé », Recherches sociologiques et anthropologiques 48 (2), 2018, p. 117‑137 ; Le Guen M., Rouzaud-Cornabas M. et Ventola C., « Les hommes face à la contraception : entre norme contraceptive genrée et processus de distinction », Cahiers du genre 70 (1), 2021, p. 157‑184.
23 Oudshoorn N., « Hormones, technique et corps. L’archéologie des hormones sexuelles (1923-1940) », Annales. Histoire, sciences sociales 53, 1998, p. 775-793.
24 Oudshoorn N., The Male Pill: A Biography of a Technology in the Making, Durham/Londres, Duke University Press Books, 2003.
25 Hirschman A. O., Exit, Voice and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, Harvard University Press, 1970.
26 Pavard B., « Contraception et avortement dans Marie-Claire (1955-1975) : de la méthode des températures à la méthode Karman », Le temps des médias 12 (1), 2009, p. 100‑113 ; Pavard B., « Marie Claire, magazine féministe ? », Vingtième siècle 136 (4), 2017, p. 131‑146.
27 Une série de trois articles du Monde, publiée le 5 avril 1978, s’interroge par exemple sur les attentes des femmes à l’égard
de la pilule, qui n’a jusqu’alors « fait l’objet que de bien peu d’enquêtes systématiques de grande envergure ». Ces articles relativement longs ne font pourtant qu’interroger des médecins (six en tout) sur les attitudes, parfois contraires ou contradictoires, « des femmes » à l’égard de la pilule, et c’est la parole des expert·es qui prime sur la parole des femmes. Lacronique J.-F., « La pilule contraceptive à l’épreuve du temps », Le Monde, 5 avril 1978 ; Lacronique J.-F., « Des risques connus et acceptables », Le Monde, 5 avril 1978 ; Brisset C., « L’environnement psychologique », Le Monde, 5 avril 1978.
28 Lavanchy M., « Pilule. La révolte des jeunes femmes », Marie Claire, décembre 1978, p. 51-60.
29 Renaudin M. et Bouillaud A., « Les Françaises aiment moins la pilule. Un sondage exclusif Elle-IFOP », Elle, 1er février 1984.
30 L’Helgoualch A.-M., « Les Françaises aiment moins la pilule ? Cinq médecins répondent », Elle, 20 février 1984.
31 Bajos N., Ferrand M. et l’équipe Giné, De la contraception à l’avortement. Sociologie des grossesses non prévues, Paris, INSERM, 2002 ; Thomé C. et Rouzaud-Cornabas M., « Comment ne pas faire d’enfants ? », op. cit.
32 Leridon H., La seconde révolution contraceptive. La régulation des naissances en France de 1950 à 1985, Paris, PUF, 1987.
33 Rouzaud-Cornabas M., « Alerte à la pilule », op. cit.
34 Bajos N., Ferrand M. et l’équipe Giné, De la contraception à l’avortement, op. cit. ; Moreau C. et al., « Frequency of discontinuation of contraceptive use: Results from a French population-based cohort », Human Reproduction 24 (6), 2009, p. 1387‑1392.
35 Ibid., p. 1390.
36 Leridon H., La seconde révolution contraceptive, op. cit. ; Bajos N. et al., « Les inégalités sociales d’accès à la contraception en France », Population 59, 2004, p. 479‑502. Si en 1978, la moitié des utilisatrices déclaraient des motifs d’insatisfaction vis-à-vis de la pilule, en 1988, 37 % des utilisatrices de pilules considèrent que leur choix de méthode est très bon, 29 % considèrent que c’est le choix le plus simple et 27 % considèrent ce choix comme bon, faute de mieux. Dans l’enquête « CoCon » de 2002-2004, 86 % des femmes prenant la pilule ont déclaré que cette méthode leur « convient tout à fait » (tous types de pilules confondus).
37 Watkins E. S., On the Pill, op. cit. ; Marks L. V., Sexual Chemistry. A History of the Contraceptive Pill, Yale, Yale University Press, 2001 ; Silies E.-M., Liebe, Lust und Last. Die Pille als weibliche Generationserfahrung in der Bundesrepublik 1960-1980, Göttingen, Wallstein Verlag, 2010 ; Ignaciuk A. et Ortiz-Gómez T., Anticoncepción, mujeres y género, op. cit. ; König C., « Planwirtschaft und Eigeninitiative. Zur Einführung der “Wunschkind-Pille” in der DDR », dans Niethammer L., Satjukow S. (dir.), « Wenn die Chemie stimmt... » Geschlechterbeziehungen und Geburtenplanung im Zeitalter der « Pille », Göttingen, Wallstein Verlag, 2016, p. 286‑295.
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