Préhistoire rupestre d’une immensité continentale à peupler : le Brésil
p. 353-359
Texte intégral
1L’art rupestre habite la nature, particulièrement les régions aux reliefs marqués et les bassins hydrographiques. Le Brésil offre la thématique habituelle des sites préhistoriques : des représentations figuratives et d’autres de structure abstraite, géométrique, dénommées signes. Ces éléments graphiques montrent la diversité des symboliques créées par les groupes humains à la conquête de leurs territoires. Les animaux et les humains, peints ou gravés sur les parois et sols d’abris généralement peu profonds, caractérisent les principaux thèmes figuratifs : ils montrent des parentés culturelles entre les différents groupes qui, finalement, ont occupé tous les territoires.
2Les océans Pacifique et Atlantique dessinent le Nouveau Monde : telle une gigantesque presqu’île, émergeant à peine des masses d’eau qui la cernent, mais aussi abruptement sur son flanc andin. Il s’en dégage de vastes unités environnementales qui forment le substrat des économies développées par les populations. À son échelle, le Brésil, peuplé dans la totalité de ces milieux naturels, nettement différenciés les uns des autres, montre clairement cette articulation entre paysages naturels et territoires symbolisés. À l’ouest, la variété des milieux montagnards et leurs peuplements ont favorisé la diversité écologique et symbolique d’espaces soumis aux actions de sociétés en pleine expansion, dans une trame de territoires ouverts, naturellement délimités par les reliefs et les dépressions, en particulier celle du Pantanal, d’une richesse écologique incomparable. Cette dimension continentale rend possible l’analyse de la préhistoire brésilienne comme un tout, soumis aux seules contraintes naturelles. À cette spécificité correspond une homogénéité anthropologique : jusqu’à présent, tous les vestiges humains trouvés au Brésil, en fouilles ou fortuitement, appartiennent à la lignée des Sapiens. Les datations radio-atomiques obtenues se rapportent elles aussi à une préhistoire moderne, celle des Sapiens.
3Les représentations humaines au Brésil constituent le plus important thème figuratif des ensembles rupestres pendant l’Holocène. Elles se partagent en deux principaux modèles : les humains réduits à des silhouettes dépouillées, selon un minimum descriptif ; et des figurations humaines offrant un degré de vraisemblance confinant à un certain réalisme visuel. Ces représentations peuvent se trouver groupées ou mises en files. Elles sont régulièrement associées à une (ou des) représentation(s) animale(s). Sur la paroi de l’abri Santa Elina (Mato Grosso), on distingue ainsi une figuration humaine de style réaliste, pointant un trait robuste de chasse sur le flanc d’un grand tapir placé au-dessus d’elle. Cette allusion à une chasse bénéfique, semble-t-il victorieuse pour l’homme, est positionnée dans un panneau riche en figurations humaines et en petits animaux, mais sans référence visuelle explicite entre eux.
4L’accumulation de représentations animales et de représentations humaines dans l’aire nord-est du Brésil crée une ambiance particulière. Les liens entre les figures ne sont pas vraiment explicites. Ils ne dégagent pas, ou rarement, de scènes vécues ou vraisemblables. Il s’agit plutôt de groupements symboliques échappant au réel ou à un vécu, même lorsqu’un certain degré de figuration réaliste est perceptible. Des représentations humaines nues sont à diverses reprises groupées, formant des scènes d’action ou d’évocation sexuelle suffisamment explicites pour rendre lisible ou plausible leur coexistence figurative. Leur réalisme descriptif, voire narratif, est clairement affiché. Ce qui leur donne une place particulière dans la suite des représentations. Cependant, elles demeurent imaginaires, en raison de leur traitement graphique, largement orienté vers l’irréel : des têtes indéfinies, des gestes et des postures invraisemblables… Bien souvent, ces humains sont réduits à un minimum figuratif : un ou plusieurs membres mal articulés se positionnant sur des silhouettes corporelles résumées à des tracés rectilignes et raides. Le traitement figuratif des animaux atteste de choix comparables : les références anatomiques sont soumises à un imaginaire pur qui se tient à l’écart de tout naturalisme : pas toujours d’appendice céphalique ; des moignons pour pattes… Ils sont tout aussi réduits à des structures élémentaires dégageant leurs membres, leurs ramures pour des cervidés. Ceux-ci occupent une place moins rare que d’autres animaux. Il en va de même pour des singes, rarement isolés. Le dispositif assez chargé de Santa Elina en donne de bons exemples. Des cervidés, isolés ou groupés en petites bandes, ou bien encore placés en files, montrent une attirance descriptive minimale mais cependant assez nette.
5Finalement, l’art brésilien n’est figuratif que partiellement, ce qui l’enracine dans l’imaginaire. Ces formes dessinées dégagent une ambivalence symbolique dans laquelle sont plongées les représentations animales et humaines, séparément ou conjointement selon les options choisies, qui est génératrice de significations multiples. C’est à ce niveau d’expression construite que se déploient les signes, ces formes géométriques inventées qui échappent à toute lecture réaliste. Dans l’iconographie du Nordeste et du Plateau central, place est largement donnée aux signes, de construction géométrique élémentaire ou complexe selon les choix opérés par les artistes et selon les contextes environnementaux. L’art rupestre au nord du Minas compte des représentations aux proportions grandioses, rectangles de plusieurs mètres carrés, dans lesquels la géométrisation des signes atteint des niveaux supérieurs de complexité (plusieurs sites de la vallée de Peruaçu). Les géométrisations résultent des formes dessinées et des jeux de plages colorées. La combinaison des deux ressources offre des variations remarquables, riches en nuances, aboutissant à des signes originaux. Leurs dimensions et leurs positionnements sur de hautes parois planes et verticales leur donnent une force visuelle, repérable de loin. Ces signes prennent une place spectaculaire : ils symbolisent les paysages où ils ont été placés (fig. 1).
Fig. 1 –Relevé graphique d’un site rupestre de Vale do Peruaçu, Minas Gerais, Brésil.

© Photo A. Isnardis.
6Les ensembles rupestres dans ces régions nord-orientales du Brésil peuvent aussi recéler des représentations minuscules, de quelques centimètres : par exemple de petits personnages dessinés sur des galets à peine saillants sur une paroi plane. Leurs dimensions si réduites les rendent peu visibles. Il faut les approcher au maximum pour les repérer et les lire : une dynamique s’instaure entre les représentations et leur déchiffrement. Les sites rupestres s’inscrivent dans la nature et se fondent dans les paysages à l’échelle des unités graphiques. En même temps, un authentique échange sémantique véhiculé par les représentations ressort de l’imagerie rupestre. Les dispositifs graphiques mis en place sur les parois d’abris ou des rochers apparaissent dans toute leur ampleur graphique prise entre les systèmes de représentations, structurés sur les espaces pariétaux investis, les panneaux, et les sites rupestres eux-mêmes qui puisent leur force symbolique dans leurs implantations réciproques au sein des paysages qui les recèlent. Ces humains, alignés, stéréotypés, créent des espaces symboliques répétitifs propres, au sein desquels les représentations dessinées-peintes sont préférentiellement positionnées sur des lignes parallèles, horizontales par rapport aux sols des abris. Elles forment des ensembles rigides dont la profondeur symbolique relève de la structuration géométrisée de l’espace naturel et pictural formé par l’abri.
7D’autres régions amazoniennes, définissables par leurs thématiques propres groupant des visages humains, fournissent des modèles iconiques originaux. Il s’agit de visages en vue faciale, vues sur lesquelles les segments anatomiques sont mis en valeur : l’impression d’un certain réalisme anatomique ressort de leur déchiffrement, alors même qu’une dimension caricaturale paraît dominante. Il est clair qu’aucun naturalisme n’est directement sous-jacent à ces visions partielles de l’humain. Cette accumulation de visages confère une place particulière à l’image de l’homme dans le cortège des rupestres brésiliens. Bien entendu, aucun parallélisme n’est possible avec les animaux, pour lesquels naturalisme et réalisme se confondent.
8À l’échelle gigantesque des ensembles rupestres au Brésil, il est difficile de retracer une préhistoire unique des représentations dessinées ou peintes sur des parois rocheuses et des abris pouvant atteindre de vastes proportions. Les sites les plus étendus, étirés, sont ceux qui sont inscrits dans les concavités des étages stratifiés qui se développent parallèlement en hauteur. Il est fréquent d’y trouver des vestiges d’habitat, restes de foyers par exemple. Cette proximité entre des lieux naturellement protégés et des espaces pouvant se développer en espaces domestiques a favorisé une inscription d’espaces d’activités symboliques. Dans ces cas, les ensembles de représentations et les espaces de vie s’interpénètrent. L’art rupestre est au cœur de la vie sociale des groupes. Les figurations humaines y apportent leur originalité, très diversifiée. Ce sont elles qui caractérisent le mieux la diversité des régions rupestres. Les représentations animales sont naturellement diversifiées mais aussi soumises à des options stylistiques qui recouvrent leur diversité.
9Des groupes de chasseurs ou de guerriers sont confrontés dans des sites du nord-est (État de Bahia). Les armes de jet et les attitudes données aux humains sont parfaitement évocatrices de combats violents. Ce type de scènes n’est pas rare dans de nombreux ensembles rupestres dans le monde. Au Brésil, ils sont moins nombreux que l’on pourrait s’y attendre. Leur réalisme renvoie à l’histoire vécue des groupes qui s’affrontent. Il est clair, dans ces cas, que les systèmes rupestres de représentations sont codifiés en fonction du vécu, peut-être réel, peut-être rêvé (fig. 2).
Fig. 2 –Toca do Pepino Lençois, Bahia, Brésil.

© Photo J. C. Mello de Oliveira et C. Etchevarne.
10Les signes géométriques, élémentaires, les figurations humaines et animales, dominent quantitativement l’art rupestre au Brésil. La complexité des signes les plus élaborés, leurs associations pariétales, les panneaux aux dimensions parfois spectaculaires qu’ils forment, témoignent de la richesse sémantique investie dans la construction des dispositifs pariétaux ainsi que dans leurs relations avec les groupes humains qui y vivent.
Bibliographie
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Format
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10.1590/1981.81222019000200006 :Auteur
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