L’humain avant l’humain. Une évolution en deux étapes ?
p. 331-338
Texte intégral
1Comment comprendre les longues stagnations culturelles du Paléolithique ancien ? Le partage culturel des ressources cognitives est manifestement déjà opérationnel, mais sous une forme largement stationnaire. En revenant sur les scénarios d’une évolution linguistique en deux étapes, distinguant un premier « protolangage symbolique » du langage syntaxiquement moderne, on tente de restituer ici l’importance anthropologique de ce moment où l’humain était déjà là, mais avant l’humanité culturellement moderne.
2Les études préhistoriques sont souvent, en particulier dans le champ de la vulgarisation scientifique, l’occasion d’un étonnement négatif. Non, l’humain n’est pas un être de droit divin, supérieur aux autres vivants ; dans la caravane buissonnante de l’évolution il vient vers nous accompagné d’espèces parallèles qui se sont finalement éteintes mais auraient pu être là où nous sommes aujourd’hui ; aucune téléologie n’oriente le cours d’un processus qui a connu, au contraire, des phases stationnaires parfois extraordinairement longues ; nous ne devrions même pas parler d’« hominisation », car ce serait projeter rétroactivement le point d’arrivée sur l’ensemble de l’enquête, et prendre le risque d’une narration finalisée (Landau 1991). Le compte rendu journalistique des découvertes paléoanthropologiques et archéologiques met ainsi un point d’honneur à déconstruire une vision anthropocentrique et implicitement métaphysique de l’hominisation. On présente la découverte d’un nouveau taxon, ou de telle capacité cognitive insoupçonnée, comme l’occasion d’un grand renversement antimétaphysique ; on se plaît à briser l’idole d’une humanité souveraine.
3Fort heureusement la recherche en cours, la science au travail, a mieux à faire qu’à s’obséder du fantôme d’une humanité en gloire, pour mieux la déconstruire. Elle sait bien que ce fantôme appartient au passé. La question n’est plus pour elle de défaire ou de démystifier : à rebours de ce shadow boxing d’un autre âge, elle tâche au contraire de produire des hypothèses crédibles pour comprendre, dans un cadre strictement naturaliste ou non métaphysique, comment a pu s’inventer l’homme biologiquement et culturellement moderne. Or lorsqu’on suit la pente de cet étonnement non plus négatif mais pleinement positif, lorsqu’on tente la synthèse plutôt que la démystification, les mêmes faits qui semblaient donner raison à la déconstruction se transforment souvent en données susceptibles d’enrichir le savoir.
La culture avant la culture
4Soit par exemple les différentes industries du Paléolithique ancien, connues pour leur caractère largement répétitif et stationnaire. Si l’on date de -3,3 millions d’années la présence des premiers outils connus de pierre taillée, alors ceux-ci sont repérables, chez les Australopithèques, pendant au moins 700 000 ans. De même l’apparition de l’Oldowayen chez Homo habilis, vers -2,6 millions d’années, va donner lieu à une industrie lithique répétée sans changements notables pendant presque deux millions d’années. Enfin l’Acheuléen, apparu vers -1,7 Ma, reste égal à lui-même pendant un bon million et demi d’années. Sur ce seul exemple des premières industries lithiques, nous avons manifestement à nous départir de l’idée d’un progrès technique irrépressible et continu. De toute évidence l’humanité n’est pas ici « en marche ». Ou si elle avance, c’est à petits pas, comparé aux évolutions spectaculaires de Sapiens.
5On peut néanmoins interpréter différemment cette longue stase évolutive. On aimerait mieux comprendre ces phases de stagnation, si nombreuses dans le cours de l’hominisation qu’elles paraissent la règle plutôt que l’exception. Si on impute à un apprentissage social plutôt que biologique la transmission de ces savoir-faire techniques, alors les industries du Paléolithique ancien participent bel et bien d’un univers de culture. Mais c’est une culture qui répète, sans changement ni invention. L’humain est manifestement déjà là dans cette technologie qui, dans sa permanence, ressemble fort à une institution ou une convention réglée. Mais c’est l’humain avant les progrès spectaculaires des Paléolithiques moyen et surtout récent. C’est Homo, mais avant l’homme culturellement moderne. Il y a là un étrange entre-deux, qui est loin d’aller de soi : comment peut-on si intensément pratiquer le partage des ressources cognitives sans en engranger les bénéfices bien connus, en termes d’invention et de perfectionnement ?
6Or il y a beaucoup à dire de cette humanité d’avant l’humanité, et qui est tout sauf négatif. On peut, pour approfondir la chose, se référer à la question du langage et de ses origines préhistoriques. On privilégie en effet de plus en plus, de ce côté-ci, l’hypothèse d’une évolution en deux étapes. L’idée d’une complexification graduelle de la syntaxe cadre mal avec les longues stases culturelles du Paléolithique ancien. À partir de l’article pionnier de Hockett et Ascher (1964), et chez des auteurs comme Derek Bickerton, Ray Jackendoff ou Jean-Louis Dessalles, on lui préfère l’idée qu’un premier langage, un langage d’avant la complexification syntaxique et pourtant déjà pleinement symbolique, aurait été à l’œuvre chez Homo erectus.
7Tout tient, dans ces différents scénarios qui nous situent pour la plupart entre -1,5 et 2 millions d’années, à la capacité de produire des signaux « déplacés », c’est-à-dire découplés de leur référence. La nécessité de recruter des congénères en nombre suffisant pour aller récupérer une carcasse éloignée, et même pour la défendre contre d’autres prédateurs, impose l’invention de gestes ou de vocalisations déplacés, c’est-à-dire efficaces en l’absence de la chose signifiée. Dans cette situation nouvelle, dite de « charognage actif » voire de chasse à l’occasion, on indique la direction à prendre (logique déictique), on mime l’animal mort ou les concurrents à défier (logique mimétique), on use d’un geste ou d’une vocalisation conventionnellement arbitraire (logique symbolique). Où l’on voit qu’un tel protolangage défie la tripartition, chez Peirce, de l’indice, de l’icône et du symbole (Peirce 2017). Car le plus important, dans ces gestes ou ces vocalisations qui tout à la fois indiquent matériellement, miment par ressemblance, et symbolisent arbitrairement, c’est qu’ils renvoient à une référence absente. Or la seule manière adéquate pour le faire, c’est d’instituer des gestes physiques ou vocaux univoques ; c’est de convenir. En ceci le protolangage en question est « symbolique » en un sens fort (Dubreuil & Henshilwood 2013), qui dépasse largement la restriction du symbolique, chez Peirce, à un signe arbitraire. Même l’indication ou la mimique, et a fortiori le proto-mot arbitraire, sont symboliques en ce sens qu’ils s’appuient sur un accord des congénères, sur une convention minimale, pour pallier l’absence de la chose en question. Avant la syntaxe, un langage peut être déjà humain parce qu’il est une institution qui met tout le monde d’accord sur ce qui n’est pas immédiatement présent.
8Cette première « institution symbolique » est fort différente des systèmes de communication animale (SCA) que nous connaissons, par exemple, aux singes vervets. Ces SCA sont certes déjà référentiels : tel cri signale l’approche d’un aigle, tel autre la présence d’un python, tel autre l’attaque d’un léopard. Mais cette référence n’est pas vraiment informative, elle est plutôt manipulative. Elle obéit à une pression adaptative qui interdit à la référence de se déployer pour elle-même. Il n’est pas question de commenter pour lui-même l’environnement proche ou lointain, mais de provoquer le bon comportement : se réfugier dans un buisson (aigle), grimper dans un arbre (léopard), regarder vers le sol (python). Le SCA des vervets, comme la plupart de ceux que nous connaissons aux différents animaux, reste immergé dans l’urgence du faire. Comparée à cette fonction directement utilitaire, la valeur du protolangage pratiqué au Paléolithique ancien est indexée au contraire sur la bonne description, possiblement précise ou imprécise, vraie ou fausse, de la situation. Ce n’est plus « Au feu ! », mais plutôt « Il y a une antilope là-bas. Et trois guépards ». Il y a bien urgence à recruter, sauf que le recrutement pour être opérationnel doit savoir prendre pour mesure la situation elle-même, en se calquant sur elle. La pression adaptative doit désormais composer avec une logique nouvelle visant le partage de l’attention, l’accord des participants autour d’une même référence ; une logique déclarative, et non plus injonctive ; pleinement référentielle, plutôt que partiellement ou encore pragmatiquement référentielle (Sterelny 2012).
Le partage de l’expérience
9Si l’on veut comprendre ce que l’invention d’un tel langage (un protolangage déclaratif, comparé à un SCA impératif) a pu induire en termes de comportements et de formes de vie chez nos ancêtres non encore modernes, un bon moyen peut être de se référer à notre langage actuel. Une description précise de ce que parler veut dire nous indique en réalité non pas un, mais deux comportements distincts. Parler, c’est bien sûr dire quelque chose sur quelque chose à quelqu’un. C’est varier les prédicats possibles sur la chose dont nous parlons en commun : S est p, S est p’, S est p’’, et ce à l’infini en fonction des points de vue pris sur la chose en question. Cela s’appelle l’humaine conversation, entendue comme commentaire prédicatif de la chose dont on parle. Et cela exige une syntaxe capable de varier les personnes, les temps, les modes, etc., afin d’articuler finement chacun des points de vue en présence.
10Mais en réalité ce comportement langagier, cognitivement et syntaxiquement élaboré, est sous-tendu par un autre, plus fondamental. Pour commencer à discuter, pour opposer tel prédicat à tel autre, encore faut-il s’être entendu sur ce dont nous parlons – sur le sujet ou le thème de la prédication. Il y a là une présupposition pragmatique qui appartient au fait même de parler : quels que soient nos désaccords sur les prédicats, nous ne pouvons discuter qu’en étant d’accord sur le thème dont nous parlons en commun. Cela veut dire qu’au départ du langage on trouve une pratique « symbolique » plutôt que « syntaxique », un exercice d’« attention conjointe » (Tomasello 1999), une conjonction des points de vue qui, en deçà de leur disparité, visent néanmoins le même thème.
11Le point important ici, c’est que le fond symbolique et déclaratif du langage précède logiquement sa complexification syntaxique. Pour qu’un langage puisse s’enrichir lexicalement ou se complexifier syntaxiquement, il faut préalablement que se soit mise en place l’assise du partage thématique de l’attention. Il faut savoir de quoi l’on parle, pour ensuite pouvoir produire une élaboration plus poussée de ce qu’on a à dire. L’enfant qui apprend à parler le fait d’autant plus facilement qu’il y a été préparé par les épisodes d’attention conjointe qui se sont multipliés entre 9 et 18 mois : il a appris à montrer du doigt la chose en la nommant, dans un « pointing and naming game » qui fournit à l’élaboration d’un langage morphologiquement et syntaxiquement articulé son assise déclarative. En l’absence d’une grammaire digne de ce nom, les premiers mots que l’enfant prononce sont néanmoins opérationnels en vertu d’une cohérence sémantiquement assurée par la prévalence du thème : on sait toujours de quoi on parle, une entente déclarative est toujours là pour structurer implicitement l’attention des locuteurs. C’est inversement ce fond déclaratif qui semble manquer au langage pratiqué par les « singes parlants ». Dans les différentes séquences verbales produites par les chimpanzés exercés à manier des lexigrammes, ce n’est pas le degré de complexité syntaxique qui importe. Si la syntaxe a du mal à se mettre en place et se révèle vite limitée, c’est que fait défaut quelque chose de plus fondamental. 96 % des séquences verbales de Kanzi sont directement injonctives (Terrace 1984). Le comportement verbal reste pragmatiquement égocentré ; Kanzi, comme Washoe et Nim, montre peu d’appétence pour le commentaire indéfini, la conversation pour rien, la déclaration gratuite de la chose à l’adresse des autres, si fréquentes au contraire chez l’enfant. Tout se passe comme si, aussi doués soient-ils, les chimpanzés ne bénéficiaient pas de la longue imprégnation qui aura fini, après des millions d’années d’accoutumance symbolique, par décentrer le petit d’homme en direction d’un monde d’objets vus et commentés en commun.
12Vers -40 000 en Europe, et selon toute vraisemblance dès -80 000/ -100 000 en Afrique (d’Errico & Henshilwood 2011), tout s’accélère. Les inventions techniques se multiplient, des pratiques d’ornementation apparaissent, comme des rites funéraires et des activités artistiques. On s’accorde à penser que cette modernité culturelle est inséparable d’une modernité linguistique, autrement dit d’un langage syntaxiquement et morphologiquement articulé, probablement apparu entre -300 000 et -40 000 (Hombert & Lenclud 2014). Mais pour que ce second stade de l’évolution culturelle et linguistique ait été possible, pour que tant de nouveautés se soient partagées et à si grande vitesse, il aura fallu que les différentes espèces du genre Homo, avant l’espèce sapiens, se soient installées dans la niche culturelle du partage déclaratif de l’information, et que les comportements se soient progressivement laissés transformer en conséquence. De même qu’on conçoit mal le langage moderne si on ne présuppose pas un protolangage symbolique qui en aurait préparé l’apparition, de la même manière on comprendrait mal la modernité culturelle si on ne concevait pas positivement la longue stagnation culturelle du Paléolithique ancien qui l’a précédée. Celle-ci, génération après génération, aura sédimenté chez les premiers représentants du genre Homo une attitude déclarative ou référentielle sans laquelle rien n’eût été possible par la suite. Le partage des ressources cognitives, qui participe si intensément à la figure de notre présent, porte en lui le temps long d’une acculturation en profondeur, qui durant des millions d’années contribua à faire graviter le vivant humain autour d’un monde d’informations communes à tous.
La Vocation de saint Matthieu, Caravage, 1600 (détail).

Bibliographie
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Format
Bickerton Derek, 2009. Adam’s Tongue, New York, Hill and Wong.
d’Errico Francesco & Henshilwood Christopher, 2011. « The Origin of symbolically mediated behaviour. From antagonistic scenarios to a unified research strategy », in Homo symbolicus: The dawn of language, imagination and spirituality, Amsterdam, John Benjamins Publishing Company.
Dessalles Jean-Louis, 2000. Aux Origines du langage. Une histoire naturelle de la parole, Paris, Hermès Science Publications.
Dubreuil Benoît & Henshilwood Christopher, 2013. « Material culture and language », in C. Lefebvre Claire, B. Comrie et H. Cohen, New Perspectives on the Origins of Language, Amsterdam, John Benjamins Publishing Company.
10.1075/slcs :Hockett Charles & Ascher Robert, 1964. « The human revolution », Current Anthropology, 5(3).
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Jackendoff Ray, 1999. « Possible stages in the evolution of language capacity », Trends in Cognitive Science, 3(7). DOI : <10.1016/S1364-6613(99)01333-9>.
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10.4159/9780674044371 :Auteur
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