Il n’y a pas de « pré »-histoire
p. 275-280
Texte intégral
1Pour qui s’intéresse aux images rupestres et à la mythologie, comme aux liens qui peuvent s’établir entre image et parole, notamment en Afrique, la coupure préhistoire/histoire fait difficulté. Ce critère de l’apparition de l’écriture se réfère à des dates variables ou indéterminées, dans nombre de cas il est inapplicable, et sa valeur heuristique reste très élusive. Dès lors, pourquoi maintenir son usage ?
Brève histoire d’une idée
2C’est en 1851 que l’apparition de l’écriture fut proposée comme critère démarcatif entre les temps historiques et préhistoriques par « l’antiquaire » Daniel Wilson (1851 : 1, 430). Certes, la plus ancienne attestation anglaise du terme remontait à 1832, sous la forme « pre-historic times », mais la période ainsi qualifiée n’était alors pas précisément définie (Anonyme 1832 : 369). En 1874, le mot « préhistoire » fut adopté en français par Sigismond Zaborowski-Moindron (1874 : xlvi-xlvii), excipant de Littré qui le définissait comme « Histoire de l’homme avant les temps où l’on a des documents ou traditionnels ou écrits ».
3Ce terme fut donc créé au cœur d’un xixe siècle caractérisé par le développement d’une pensée évolutionniste linéaire, eurocentrique, qui a construit toute une série de fausses dichotomies : sociétés modernes/traditionnelles ; dynamiques/statiques ; oralité/écriture ; histoire/mythe ou mémoire ; histoire/préhistoire (Souvatzi et al. 2019 : 2). La coupure par l’écriture revenait à définir certaines sociétés de façon négative, en les caractérisant par un manque, donc en les dévalorisant. C’est ainsi que la majorité des peuples du monde, particulièrement en Amérique, Afrique et Océanie, seraient restés en dehors de l’histoire en attendant d’être « découverts » par les Occidentaux. C’est ainsi également que, dans sa première leçon d’anthropologie donnée en 1884 au Muséum, Ernest Hamy opposait les « peuples sans histoire, nègres et négroïdes », aux « peuples de l’Europe [qui] ont, tout au contraire, un long passé derrière eux » (Hamy 1884 : 36-37) – opinion reprise en 2007 par un président français déclarant à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ».
Une démarcation mobile
4Si l’on adopte cette démarcation par l’écriture, en Afrique l’histoire débute au IVe millénaire AEC (avant l’ère commune) avec l’Égypte, dans le Ier millénaire AEC pour le Maghreb (avec l’écriture libyco-berbère), ou bien, plus largement, avec l’introduction de l’arabe à partir du viie siècle de notre ère, en 1800 au Liberia avec l’invention de l’alphabet bassa (à moins que ce ne soit dans les années 1930 avec celle des syllabaires kpelle et loma), ou encore en 1903 au Cameroun avec le syllabaire bamoum, en 1921 dans la Sierra Leone avec le syllabaire mende, en 1948 avec l’écriture n’ko inventée pour noter les langues mandingues, en 1978 au Congo avec l’écriture mandombe, et… dans une époque future en bien d’autres régions (Le Quellec 2011).
5Il est alors permis d’interroger la validité universelle d’un tel critère. Au Sahara, de brèves inscriptions en caractères tifinagh apparaissent parmi des images rupestres de la seconde moitié du Ier millénaire AEC (fig. 1), dans des ensembles ne témoignant d’aucun autre changement culturel visible, mais leur examen a suscité des débats parfois vifs entre archéologues et linguistes pour savoir si ces textes étaient ou non associés aux images (fig. 2), comme si la présence de l’écriture impliquait forcément de passer dans un monde différent (Pichler 2008 ; Le Quellec 2007, 2008a, b). Quelques analystes ont cherché en vain à expliquer l’origine de ces caractères en imaginant une évolution supposée conduire des figures dites « naturalistes » à l’écriture, en passant par une schématisation progressive des premières, alors que l’alphabet libyco-berbère fut en réalité construit et développé à partir d’emprunts aux Phéniciens et Puniques (Pichler 2007 ; Casajus 2013).
Fig. 1

Peinture de l’Oued Afozidjar, dans l’Akukas (Libye). L’inscription en caractères tifinagh de gauche se lit « ⵏ ⴾ ⵜ ⵍ ⵍ ⵜ ⵆ ⵓ ⵂ » et peut se traduire par « Je suis la noble Khawah ». Cette musicienne s’est donc représentée elle-même, avec son instrument, dans une habitation carrée.
© Photo JLLQ.
Fig. 2 – Gravure rupestre de l’Akukas en Libye. Cavalier poursuivant une autruche, et inscription contemporaine.

© Photo JLLQ.
L’erreur est dans le pré
6De même, bien des spécialistes ont voulu voir une « proto-écriture » dans les images ou les « signes » paléolithiques, comme pour les réintégrer dans un univers prestigieux, de la même manière qu’un Breuil, par ses relevés sélectifs et idéalisés des peintures – notamment d’Altamira –, cherchait à les valoriser en les rapprochant des chefs-d’œuvre occidentaux reconnus par les musées de son époque. Lors d’un colloque consacré aux écritures, Denis Vialou s’interrogeait en ces termes : « Ce qui est dit avant l’Histoire, c’est-à-dire la Préhistoire, est dit avant l’Écriture. En d’autres termes […] l’art préhistorique est-il une pré-écriture ou bien les écritures prennent-elles origine(s) dans l’art préhistorique ? » (Vialou 2007 : 25). D’un point de vue linguistique, cette notion même de pré- ou proto-écriture est dénuée de sens, puisqu’en ce domaine « invention et première attestation se situent nécessairement dans l’ordre de la simultanéité, la seconde n’étant jamais que la mise en acte de la première » (Glassner 2002 : 19). Il serait plus judicieux de considérer les images rupestres de la même façon que toutes les autres données archivistiques : ce sont des documents que l’historien se doit d’« établir » comme il le fait avec les textes, mais par d’autres méthodes.
Rompre avec les ruptures
7C’est notre fascination pour les découvertes fondatrices, les inventions géniales, les ruptures et autres révolutions qu’il conviendrait d’interroger, car elle conduit à préférer les débuts aux processus qui les produisent, tout en perpétuant le mythe d’une émergence subite, comme celle du prétendu « miracle » grec ou de la feue « révolution » néolithique. En témoignent notamment nombre de tableaux chronologiques où chaque culture s’efface tout d’un coup pour fort aimablement céder la place à la suivante, où chaque moment important est marqué par un changement de couleur abrupt, sans estompe ni fondu enchaîné entre les cases.
8Du côté des mythes, Georges Dumézil cherchait à élucider la période où mythe et histoire tendent à se confondre, et qu’il appelait « ultra-histoire » (Dumézil 1950). De récents développements en mythologie comparée ont confirmé qu’un certain nombre de récits transmis oralement, enregistrés, ou notés par écrit, remontent probablement au Paléolithique, et que leur étude peut contribuer à l’écriture de l’histoire du peuplement du globe. De ce point de vue, que les mythes soient écrits ou non n’a plus guère d’importance (d’Huy 2020 ; Le Quellec 2021). Pour dénommer ce type de reconstruction, réalisé à l’aide d’autres moyens que l’archéologie, le caucasologue Georges Charachidzé (1986) utilisait le terme d’« antéhistoire », mais il s’agit bien toujours d’histoire, quitte à parler d’une « histoire profonde », de « primhistoire », de « paléohistoire » ou d’« hyperhistoire » (Valentin 2008). Le même domaine est étudié avec divers outils et à différentes échelles de résolution (Gamble 2014), car l’historien ne peut travailler qu’avec les documents dont il dispose, qu’il s’agisse d’artefacts, de mythes, de langues, de gènes ou, bien sûr, de textes écrits. Pourquoi ne parler d’histoire que lorsque seuls ces derniers sont mobilisés ? Ou de préhistoire quand ce sont les premiers qui le sont ? L’archéologie est un outil analytique appliqué aux artefacts, tout comme la paléographie l’est aux manuscrits anciens.
9Un livre publié en 1957 par Samuel Noah Kramer et sans cesse réédité depuis lors affirmait dès son titre que L’Histoire commence à Sumer. Eh bien, non. L’Histoire continue à Sumer. Ayant commencé avec les premiers humains, l’histoire, à Sumer comme partout ailleurs dans le monde, n’a toujours fait que continuer.
Bibliographie
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Format
Anonyme 1832. « German origin of the Latin language », The Foreign Quarterly Review, 10, p. 365-411.
Casajus Dominique 2013. « Sur l’origine de l’écriture libyque. Quelques propositions », Afriques. Débats, méthodes et terrains d’histoire [en ligne]. DOI : <10.4000/afriques.1203>.
10.4000/afriques.1203 :Charachidzé Georges, 1986. Prométhée ou le Caucase : essai de mythologie contrastive, Paris, Flammarion.
d’Huy Julien, 2020. Cosmogonies. La Préhistoire des mythes, Paris, La Découverte.
Dumézil Georges, 1950. Leçon inaugurale faite le jeudi 1er décembre 1949, Paris, Collège de France.
Gamble Clive, 2014. « The anthropology of deep history », Journal of the Royal Anthropological Institute, 21(1), p. 147-164.
10.1111/1467-9655.12140 :Glassner Jean-Jacques, 2002. « L’invention de l’écriture cunéiforme », Pour la Science, 1930, p. 18-23.
Hamy Ernest-Théodore, 1884. « L’ethnogénie de l’Europe occidentale. Cours d’anthropologie au Muséum de Paris (Première leçon) », Matériaux pour l’histoire primitive et naturelle de l’homme, 18, p. 35-48.
Le Quellec Jean-Loïc, 2007. « À propos d’un site à gravures de la Tadrart algérienne : récurrences d’une association image-inscription », Les Cahiers de l’AARS, 11, p. 125-136.
Le Quellec Jean-Loïc, 2008a. « En suivant monsieur Akha (ou Agha) de la Tadrart au Messak », Les Cahiers de l’AARS, 12, p. 161-169.
Le Quellec Jean-Loïc, 2008b. « From co-occurrence to association », Rock Art Research, 25(1), p. 119-121.
Le Quellec Jean-Loïc, 2011. « Arts rupestres, écritures et protoécritures en Afrique : l’exemple du libyque », Afriques. Débats, Méthodes et terrains d’histoire [en ligne]. DOI : <10.4000/afriques.716>.
10.4000/afriques.716 :Le Quellec Jean-Loïc, 2021. Avant nous le déluge ! L’humanité et ses mythes, Bordeaux, Éditions du Détour.
Pichler Werner (éd.), 2007. « The origin of the Libyco-Berber script », in Actes du colloque international Le libyco-berbère ou le tifinagh : de l’authenticité à l’usage pratique, Alger, Haut Commissariat à l’amazighit, p. 187-200.
Pichler Werner, 2008. « A propos “Association” », Rock Art Research, 25(1), p. 117-119.
Souvatzi Stella, Baysal Adnan & Baysal Emma L. (éd.), 2019. « Is there pre-history ? », in Time in History and Prehistory, Londres / New York, Routledge, p. 1-27.
Valentin Boris, 2008. Jalons pour une paléohistoire des derniers chasseurs, XIVe-VIe millénaire avant J.-C., Paris, Publications de la Sorbonne.
Vialou Denis (éd.), 2007. « Images préhistoriques : écritures par défaut ? », in Actes du Forum international d’inscriptions, de calligraphies et d’écritures dans le monde à travers les âges, Alexandrie, Égypte, 24-27 avril 2003, Alexandrie, Bibliotheca Alexandrina, p. 25-42.
Wilson Daniel, 1851. The Archaeology and Prehistoric Annals of Scotland, Edimbourg, Sutherland & Knox.
Zaborowski-Moindron Sigismond, 1874. De l’ancienneté de l’homme : résumé populaire de la préhistoire, Paris, G. Baillière.
Auteur
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