L’art du relevé ou le relevé de l’art
p. 237-241
Texte intégral
1La lecture et l’interprétation des images de la Préhistoire ne sont pas immédiates. Nous ne voyons souvent que les œuvres figuratives et perdons beaucoup de la richesse des arts préhistoriques. Il nous faut mettre de l’ordre dans le chaos des images, en les déchiffrant, avant d’en étudier les attributs techniques et stylistiques et d’en mesurer la valeur symbolique. Le relevé constitue le premier acte documentaire par lequel l’image et le support se rencontrent.
Introduction
2Malgré les apparences, l’art préhistorique ne se donne pas à voir facilement. La lecture et l’interprétation des images de la Préhistoire ne sont jamais spontanées. Confrontés à ces images étrangères à nos répertoires iconographiques, nous ne voyons souvent que les œuvres les plus lisibles et nous perdons beaucoup de la richesse et de la complexité des arts préhistoriques. Il nous faut mettre de l’ordre dans le chaos des images, en les déchiffrant, avant même d’étudier leurs attributs techniques ou stylistiques et de mesurer leur valeur symbolique. Le relevé constitue donc fondamentalement l’acte documentaire premier et exemplaire d’une rencontre entre l’image, son support et le chercheur qui les étudie.
Projections et procédés
3Les relevés graphiques sont des traductions en plan d’une réalité tridimensionnelle. Le passage de la surface d’origine à celle du calque n’est pas sans opposer quelques résistances. Le premier type de projection est le plus naturel et le plus pratique. Il consiste à appliquer une feuille souple transparente directement sur le support afin d’en épouser les contours. Le report des images n’engendre aucune distorsion, mais il est cruel pour la conservation des œuvres. La seconde projection est qualifiée d’orthographique. Elle consiste à disposer un plan transparent à quelques centimètres du support et parallèlement à lui. Les points à relever sont projetés orthogonalement. Tout se passe bien si le plan est proche du support. Le travail se complique quand il s’en éloigne. On peut alors fractionner l’aire à reproduire en une mosaïque de surfaces planes. Il s’agit de la projection polyédrique. Elle est complexe à mettre en œuvre malgré ses multiples avantages. La photographie intervient alors, mais la projection est conique comme celle de l’œil. Les orthophotographies tirées des photogrammétries sont d’excellents supports.
4Nous choisissons ces techniques et ces procédés en fonction d’une problématique et des aptitudes, mais aussi en fonction des circonstances du terrain. Parmi les procédés on oppose les relevés par contact et les relevés à distance, chacun ayant sa propre histoire.
Les méthodes directes à l’ancienne
5Les relevés par contact consistent à appliquer une feuille transparente sur la paroi et à recopier le motif. On a procédé ainsi autrefois et on continue de le faire dans de rares cas (art rupestre gravé à l’air libre). Le contact direct avec le support n’est guère propice à sa conservation, surtout dans les grottes. Les premiers calques, épais et à peine translucides, comme le papier cristal ou de fleuriste, ont occasionné des dégradations. L’estampage ou le moulage sont également des méthodes directes dont l’emploi est exceptionnel. Ce type d’opération doit se justifier scientifiquement ou pour des raisons de conservation, mais il doit surtout être confié à des spécialistes qui en maîtrisent les produits et la chaîne opératoire.
6Alors que la notion d’art paléolithique peu à peu s’imposait, ces méthodes invasives, qui voulaient documenter ces nouvelles découvertes et apporter les preuves matérielles de leur existence et de leur authenticité, s’expérimentaient largement. Dans la grotte de la Mouthe (Dordogne), à partir de 1895, Émile Rivière fait réaliser des estampages et des prises d’empreintes au plâtre ou à l’argile dont il reste encore des traces sur les parois. Il fait photographier les œuvres et, pour en améliorer la lisibilité, il accentue les contours à la craie. La Mouthe est transformée en laboratoire où sont expérimentés tous les procédés de relevé. Mais seule la superposition d’un papier translucide à la paroi donne satisfaction. Rivière confie cette mission au jeune abbé Henri Breuil qui fait là ses premières armes, avant de généraliser la méthode directe dans presque toutes les grottes et abris qu’il documente durant son « principat » d’un demi-siècle. Il impose sa propre vision de l’art préhistorique dans des albums d’images sélectionnées, extraites de leur milieu et imprégnées d’une esthétique étrangère à celle des préhistoriques. Il ne relève pas tout et son point de vue est réducteur, à l’exception de son étude des Trois-Frères et du Tuc d’Audoubert (Ariège).
Les méthodes indirectes
7Mais les premiers relevés en grotte sont réalisés à distance. De la grotte d’Altamira, en 1879, Marcelino Sanz de Sautuola en fait reproduire le grand plafond par le peintre Paul Ratier. Le dessin tiré de cette œuvre est publié en 1880 (fig. 1). Bien qu’imprécis, ces documents reproduisent les figures centrales et quelques formes rocheuses qui ont influencé l’attitude des animaux. Sur ces points, ces œuvres à vue sont plus complètes que les relevés faits par Breuil en 1902, également à distance. Breuil extrait les motifs les plus spectaculaires, les mesure, fait un dessin (fig. 2) mis ensuite en couleurs au pastel en évitant toute allusion au support rocheux.
Fig. 1 – Dessin du grand plafond d’Altamira d’après la peinture de Paul Ratier, M. de Sautuola, 1880.

Fig. 2 – Relevé H. Breuil (crayonné et mesures) d’un bison du grand plafond d’Altamira, 1902.

© Bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle.
8Plus tard, en Quercy, l’abbé Amédée Lemozi adapte aux relevés la méthode du carroyage utilisée par les copistes. Il fait aussi des photos qu’il juge complémentaires du dessin. Il tente même d’accrocher les figures dans leur cadre de stalagmites ou de stalactites.
9On attribue souvent à un autre abbé, André Glory, l’invention du relevé à distance. En 1955 à Bara-Bahau (Dordogne), il effectue ses relevés par projection orthogonale sur une feuille de plastique posée sur une plaque rigide transparente. Glory adapte ce procédé aux relevés des œuvres de Lascaux, en utilisant des films transparents qui ne sont pas appliqués en totalité sur les parois mais seulement sur quelques points maintenus par des aides.
10La feuille transparente peut aussi être tendue sur des armatures en métal doux qui épousent les sinuosités de la paroi. Le procédé rencontre un certain succès dans les années 1970-1980.
11Mais l’orientation méthodologique la plus forte est donnée par Léon Pales lors de l’étude des pierres gravées de la grotte de la Marche (Vienne). Pour le docteur Pales, le déchiffrement d’une gravure, c’est un diagnostic. Les monographies de la Marche définissent un nouvel esprit de la recherche. Multiplier les lectures des œuvres, mobiliser des procédés différents et contrôler les relevés de manière permanente constituent un nouveau credo. Pales ouvre la voie à l’histoire moderne des relevés marquée par des travaux pluridisciplinaires.
12Au début des années 1970, Michel Lorblanchet transpose à l’étude des grottes ornées les méthodes de fouille préconisées par André Leroi-Gourhan. Il développe une archéologie pluridisciplinaire des parois et compare les relevés aux opérations de fouilles. Ce sont des processus de découverte. Mais si la fouille détruit le document qu’elle étudie, le relevé le respecte. Cette différence lui confère plus de liberté. Il peut être partiel, subjectif et provisoire parce qu’il peut être répété et amélioré.
13La pratique des relevés évolue maintenant dans de multiples directions techniques et méthodologiques. Cela est flagrant dans les domaines de la photographie, du traitement numérique de l’image, de la photogrammétrie et de la 3D, qui jouent un rôle important comme illustrations, moyens d’acquisition, de modélisation, de déchiffrement et d’études tracéologiques, aides à l’analyse spatiale et supports de relevés graphiques. Les relevés exécutés sur orthophotographies recouvertes d’une feuille transparente (fig. 3) ou sur tablettes numériques, face au motif, constituent des procédés à distance qui se sont généralisés. Un relevé moderne associe toujours des méthodes graphiques et photographiques.
Fig. 3 – Relevé à distance sur orthophotographie de gravures de la grotte de la Mairie (Teyjat, Dordogne).

© Elena et Patrick Paillet.
La nécessité du relevé en question
14Quelles que soient les méthodes ou les techniques employées, exécuter des relevés en grotte est un moment fondamental de la recherche. Ce n’est pas une impasse empirique ou une quête sans objectif. Au contraire, comme s’interrogeait Lorblanchet (1995), que pourraient bien valoir les théories construites à partir de données partielles, qui précéderaient ou excluraient les relevés, qui se satisferaient de simples croquis ? C’est précisément à partir des relevés que les théories et les interprétations prennent corps. Les relevés sont nécessaires parce qu’ils permettent d’identifier les représentations, de les rendre intelligibles, de dénouer les éventuelles superpositions, de préciser les chronologies pariétales, en objectivant l’organisation des décors et en dissipant leur chaos apparent. Les relevés rendent explicites les correspondances complexes entre les œuvres et le site. Ce faisant ils créent les conditions d’un dialogue et d’une intimité entre le chercheur et les lieux de sa recherche.
Exhaustivité et objectivité du relevé
15L’évolution des procédés et des idées conduit naturellement les relevés vers plus d’exhaustivité. On cherche à recueillir toutes les traces et tous les vestiges. C’est un idéal intellectuel qui commande bien des travaux, mais qui est insaisissable, car le relevé comporte des choix culturels, scientifiques ou personnels. Il est aussi détaillé que possible, mais ne peut être réellement exhaustif.
16Si l’exigence méthodologique des relevés actuels conduit à plus d’objectivité et de précision, le relevé demeure l’œuvre d’un individu, avec sa part de sensibilité, de subjectivité ou d’interprétation. Les comparaisons de relevés successifs des mêmes motifs par des préhistoriens différents soulignent l’importance du « coefficient personnel ».
Conclusion
17Breuil a ressuscité l’œuvre en dépassant parfois le vestige. Les relevés modernes sont plus scientifiques, plus respectueux du document, mais ils conservent une certaine sécheresse qui trahit le sujet. Il faut aussi percevoir l’essence immatérielle des images pour bien les traduire, et c’est en cela que la sensibilité et la subjectivité peuvent être bénéfiques. Le relevé peut ainsi, malgré lui, quitter son rôle principalement analytique pour devenir une œuvre d’art à part entière, autonome en quelque sorte. C’est le cas de nombreux relevés issus de la main experte des préhistoriens, rompus au graphisme ou à la pratique artistique.
Bibliographie
Lorblanchet Michel, 1995. Les grottes ornées de la Préhistoire, nouveaux regards, Paris, Éditions Errance.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Penser global
Internationalisation et globalisation des sciences humaines et sociales
Michel Wieviorka, Laurent Lévi-Strauss et Gwenaëlle Lieppe (dir.)
2015
Laïcité, laïcités
Reconfigurations et nouveaux défis (Afrique, Amériques, Europe, Japon, Pays arabes)
Jean Baubérot, Micheline Milot et Philippe Portier (dir.)
2015
Subjectivation et désubjectivation
Penser le sujet dans la globalisation
Manuel Boucher, Geoffrey Pleyers et Paola Rebughini (dir.)
2017
Semé sans compter
Appréhension de l'environnement et statut de l'économie en pays totonaque (Sierra de Puebla, Mexique)
Nicolas Ellison
2013
Musicologie et Occupation
Science, musique et politique dans la France des « années noires »
Sara Iglesias
2014
Les Amériques, des constitutions aux démocraties
Philosophie du droit des Amériques
Jean-René Garcia, Denis Rolland et Patrice Vermeren (dir.)
2015
