L’histoire à contre-courant
p. 37-42
Texte intégral
1Depuis ses origines, la préhistoire est prise en étau : science des sociétés passées, aussi lointaines soient-elles, elle se veut capable d’offrir un substrat historique et palethnologique aux développements ultérieurs ; science de l’évolution, elle ne se départit jamais d’une vision de l’homme enracinée dans les sciences de la vie et de la Terre. Dès lors, au regard de ces diverses ambitions, quand décrète-t-on l’évolution achevée ? Et quand commence l’histoire ?
2Comment faire de l’histoire en dehors ou à côté de l’histoire ? Depuis leurs origines – récentes, il y a seulement quelque 150 à 200 ans –, les études préhistoriques sont chahutées entre plusieurs formes de récit des temps antéhistoriques ou parahistoriques. De par leurs liens étroits avec la paléontologie et la géologie, dont ces études sont pour partie issues, elles produisent un discours empruntant tout naturellement à ces sciences la perspective d’une évolution de longue portée, celle d’une histoire naturelle de l’homme. Mais, revendiquant aussi leur place parmi les sciences humaines, voulant montrer que l’histoire de l’homme ne débute pas avec l’invention de l’écrit et que les peuples qui n’en disposaient pas sont eux aussi racontables, elles aspirent par ailleurs à produire une narration à coloration historique. Enfin, par leur proximité avec l’anthropologie sociale, les études préhistoriques veulent en outre entrer dans l’intimité des pratiques et des valeurs de ces peuples lointains et restituer les interprétations qu’elles en tirent sous la forme d’une véritable ethnologie des temps préhistoriques. La question qui surgit alors est la suivante : comment ces différentes formes de récit se marient-elles pour offrir une vision cohérente de l’évolution de l’homme et de ses sociétés depuis les profondeurs de nos racines paléolithiques jusqu’aux portes de l’histoire ? En cheminant dans l’histoire de la discipline préhistorique, depuis Gabriel de Mortillet (1821-1898) jusqu’à André Leroi-Gourhan (1911-1986) en passant par Henri Breuil (1877-1961), depuis les premières formes de restitution des temps préhistoriques jusqu’aux fresques plus récentes, on découvre que ces différentes orientations ont contribué à fabriquer des récits aux accents différents, conditionnant d’ailleurs notre appréhension des chronologies humaines. Ainsi, du Paléolithique le plus ancien jusqu’aux premières « civilisations » pourvoyeuses de faits historiques, d’Homo erectus se répandant lentement sur le monde, quelques millions d’années avant nous, jusqu’aux diverses « révolutions » néolithiques des premiers paysans, quelques millénaires avant notre ère (d’à peine seulement 10 000 ans pour la plus ancienne), la production d’un récit déroulant le fil du temps de façon continue et homogène, en apparence, ne parvient guère à faire illusion : ces récits font souvent, sans le dire explicitement, alternativement appel à des cadres conceptuels changeants.
3Dans toutes ces entreprises de construction d’une fresque de l’histoire de l’humanité, le point de départ consiste d’abord à surmonter la même lancinante question : quand commence l’homme ? C’est justement dans la mise en scène chronologique des réponses à cette interrogation que s’expriment des positionnements différents concernant l’articulation entre un récit à coloration naturaliste et un autre à vocation historiciste. Cette tension sur le fil du temps s’observe notamment dans les discours d’un Breuil inventant le Paléolithique supérieur européen (cf. Paléolithique récent) de même que, cinquante ans plus tard, dans l’anthropologie « totale » de Leroi-Gourhan lorsqu’il définit les « Néanthropiens », autant d’épisodes clés de l’histoire de la discipline préhistorique sur lesquels nous allons revenir (fig. 1).
Fig. 1 – Henri Breuil (assis) et André Leroi-Gourhan (debout) à Arcy-sur-Cure en 1951.

En compagnie des époux Kelley au deuxième plan sur ce cliché, le premier est venu visiter les fouilles du second dans la grotte du Renne, et lui prodiguer des conseils. La moue de Leroi-Gourhan ne dit pas de quelles façons ceux-ci furent accueillis.
© Cliché Pierre Poulain.
De l’essence de l’homme aux fondements de l’histoire
4Mais commençons par le commencement. Avant Breuil et bien avant Leroi-Gourhan, c’est-à-dire lors des premières étapes des études préhistoriques, une première perspective fut de construire une « histoire-système » qui embrasse tout. Il s’agissait alors moins de déterminer le point d’inflexion par lequel l’humanité entre dans l’histoire que de décrire la trajectoire globale de l’homme depuis les origines jusqu’à aujourd’hui dans une vision systémique. Cette perspective était celle d’un Mortillet lorsqu’il proposait une fresque d’ensemble où l’évolution environnementale influence une évolution biologique de l’homme à même d’éclairer, dans le temps long, la transformation graduelle de ses comportements, le tout à l’échelle universelle et pour aboutir à l’humanité actuelle dans toutes ses composantes (Mortillet 1883 ; 1897). Cette ambition sous-tendait l’élaboration de la chronologie que proposait cet auteur, illustrée pour la préhistoire par des instruments en pierre ou en os témoignant tout à la fois de l’essor intellectuel de l’homme (on dirait aujourd’hui : de ses capacités cognitives) et de son adaptation aux fluctuations environnementales. Toutefois, même si cette ample perspective traversait de part en part le récit offert par Mortillet, la fresque qu’il rapportait contient une phase où il change brutalement de pied : la charnière entre les « temps géologiques » (c’est-à-dire le Paléolithique) et les temps qu’il qualifie d’« actuels » (débutant avec le Néolithique) marque une rupture entre un récit directement inspiré d’une histoire naturelle et un autre introduisant une version historicisante de l’histoire de l’homme.
5Le cadre évolue avec Breuil, où l’on assiste alors, en lieu et place d’une mise en système général de l’histoire de l’humanité dans son ensemble, à la recherche du seuil entre une humanité fossile – jouet d’une évolution à consonance naturaliste qui voit s’égrainer une succession de formes humaines disparues et avec elles leurs sociétés – et une humanité primitive fondatrice de ce que nous sommes encore aujourd’hui. Dit autrement, voici formulé un questionnement essentiel assigné depuis lors à la préhistoire, celui de savoir quand débute la modernité d’un point de vue biologique comme comportemental, c’est-à-dire quand, où et comment apparaît Sapiens, cette espèce dont nous sommes. Selon cette vision, c’est avec nos ancêtres directs que s’achève l’histoire naturelle et débute l’histoire proprement dite : Ecce homo. L’un des symptômes les plus révélateurs de cette entrée dans l’histoire est l’invention d’une pensée symbolique et singulièrement de la figure, thème central du travail de Breuil depuis la découverte des grottes ornées au tournant du xxe siècle – selon une perspective qui, dans une certaine mesure, trouvera plus tard son plein accomplissement, celui d’une invention de l’homme par lui-même, sous la plume de Georges Bataille (1955). Cela justifiait de créer une division chronologique majeure, ce qui fut fait entre le Paléolithique ancien et le Paléolithique supérieur (Breuil 1913 ; Breuil & Lantier 1951), la subdivision du Paléolithique moyen étant proposée plus tard. Ainsi, avec Breuil comme d’autres anthropologues et préhistoriens de sa génération (voir par exemple : Boule 1921), des récits aux accents historicistes – migrations et compétitions de peuples, naissance des ethnies, etc. –, jusqu’alors réservés à illustrer la charnière entre le Paléo- et le Néolithique comme nous venons de le voir chez Mortillet, font irruption au sein de la première de ces deux périodes, créant une frontière commode (pour l’Europe…) entre Néandertal et Sapiens.
Une nouvelle synthèse évolutionniste
6Un nouvel espace de synthèse est ensuite tracé par Leroi-Gourhan, notamment dans Le geste et la parole (1964). Renouant avec l’ambition de mettre en système les déterminants susceptibles d’éclairer la trajectoire de l’humanité, et ce en affrontant l’articulation entre les dimensions biologiques et comportementales de celle-ci, Leroi-Gourhan fournit, tout du moins au sein de l’école française, l’un des exemples les plus élaborés d’une véritable perspective néo-évolutionniste, au sens fort du terme : cette trajectoire « méta-historique » a un sens et il nous appartient de le décoder. Mais il met aussi beaucoup l’accent, à l’instar de Breuil, sur les conditions d’éclosion de l’humanité qui nous façonne, celle de Sapiens. De façon très significative d’ailleurs, si les mots « Paléolithique » ou « Néolithique » continuent de loin en loin à servir de points de repère chronologiques dans ce texte (Leroi-Gourhan 1964 et 1965), la clé d’entrée est ailleurs : c’est autour de l’énoncé des différentes étapes biologiques de la lignée humaine que Leroi-Gourhan bâtit son discours, avec un point d’inflexion majeur marqué par l’essor de Sapiens, auteur d’une humanité qu’il désigne, en conjuguant des critères tout à la fois physiologiques (conformation crânienne en particulier) et comportementaux (construction d’un organisme social, élaboration de symboles et de langages), sous la bannière du mot « Néanthropien ». Grâce à cela, Leroi-Gourhan construit une histoire globale et systémique, conservant de bout en bout une même forme de récit, en l’occurrence profondément enracinée dans une histoire naturelle de l’homme, et cela même lorsqu’il traite de l’invention de l’art et des symboles. C’est ce qui lui permet d’ailleurs, à plusieurs reprises dans ce texte, de se tourner vers le futur et d’esquisser une prospective à partir de cette évolution.
7Leroi-Gourhan se fait alors prophète d’une certaine fin de l’histoire. Il constate que, dans le monde contemporain, « libéré de ses outils, de ses gestes, de ses muscles, de la programmation de ses actes, de sa mémoire, libéré de son imagination par la perfection des moyens télé-diffusés, libéré du monde animal, végétal, du vent, du froid, des microbes, de l’inconnu des montagnes et des mers, l’Homo sapiens de la zoologie est probablement près de la fin de sa carrière » (Leroi-Gourhan 1965 : 266). Ce faisant, il part à contre-courant de la perspective initiée auparavant : à la quête du point d’entrée de l’homme dans l’histoire tout court, il substitue l’analyse de la fin de son histoire naturelle. Bref, la fin de la préhistoire au cœur de notre monde contemporain en quelque sorte…
Bibliographie
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Format
Bataille Georges, 1955. La peinture préhistorique : Lascaux ou la naissance de l’art, Genève, Skira.
Boule Marcellin, 1921. Les Hommes fossiles, éléments de paléontologie humaine, Paris, Masson.
Breuil Henri, 1913. « Les subdivisions du Paléolithique supérieur et leur signification », Congrès international d’Anthropologie et d’Archéologie préhistoriques, 14e session, Genève, 1912, Genève, Kündig, p. 166-238.
Breuil Henri & Lantier Raymond, 1951. Les hommes de la pierre ancienne (Paléolithique et Mésolithique), Paris, Payot, « Bibliothèque scientifique ».
Leroi-Gourhan André, 1964. Le geste et la parole. Technique et langage, t. I, Paris, Albin Michel, « Sciences d’aujourd’hui ».
Leroi-Gourhan André, 1965. Le geste et la parole. La mémoire et les rythmes, t. II, Paris, Albin Michel, « Sciences d’aujourd’hui ».
Mortillet Gabriel de, 1883. Le Préhistorique. Antiquité de l’homme, Paris, Reinwald, « Bibliothèque des sciences contemporaines ».
Mortillet Gabriel de, 1897. Formation de la nation française. Textes, linguistique, palethnologie, anthropologie, Paris, Félix Alcan.
10.2307/2842863 :Auteur
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