La matérialité du temps long de la préhistoire paléolithique avant les datations de laboratoire
p. 27-35
Texte intégral
1Entre Boucher de Perthes, qui projette les haches antédiluviennes d’Abbeville dans un passé sans date, et Bordes, qui dissèque avec la précision d’un anatomiste les couches du Paléolithique ancien et moyen, les préhistoriens n’ont cessé de vouloir donner une matérialité aux témoignages les plus anciens. Se représenter l’épaisseur temporelle entre les industries extraites des gisements est à ce point difficile que les chercheurs privilégieront longtemps la constitution d’une histoire des progrès humains, sans se préoccuper des millénaires qu’il a fallu à l’homme pour sortir de son état de « sauvagerie ».
Un passé sans date
2Comment appréhender la profondeur des périodes les plus reculées lorsqu’aucune source écrite, aucune tradition orale ne nous informent ? En fait, aborder le passé « diluvien » de l’homme impose, d’une part, de caractériser ses productions et, d’autre part, de forger une méthode qui permette de matérialiser l’épaisseur de ce lointain passé (Hurel & Coye 2011). Jacques Boucher de Perthes (1847 : 19), le premier, s’y essaie en étudiant les sablières des environs d’Abbeville. Il note dans son ouvrage sur les Antiquités celtiques et antédiluviennes : « Nous admettons une sorte d’échelle de la vie, une superposition de couches formées par les débris des générations, et nous cherchons, dans chacune de ces couches, des indices de l’histoire de ces générations » (ibid. : 34). Les horizons profonds livrent des ossements d’animaux disparus ; ils sont donc diluviens et remontent, selon lui, à « un temps au-delà des temps, au-delà de toutes les traditions » (ibid. : 164), qu’il s’aventure à faire remonter « à des milliers d’années, peut-être à des milliers de siècles » (ibid. : 21). Sur le plan épistémologique, l’analyse de la forme et de la matière des ustensiles de chacun des niveaux, ainsi que de la succession des couches géologiques qui les contiennent, lui permet de poser les principes sur lesquels reposera désormais la recherche en archéologie préhistorique : la contemporanéité des vestiges d’un même niveau et la chronologie relative tirée de l’observation de la succession des couches archéologiques.
3Avant Boucher de Perthes, de nombreux érudits ont exploré les cavernes pour y récolter des vestiges anciens. Mais le sol est alors considéré comme un contenant d’objets, davantage que comme un contenu susceptible de fournir des informations positives (Groenen 1994 : 37-51). Ni François Jouannet, ni Paul Tournal, ni encore Philippe-Charles Schmerling n’ont appréhendé la valeur millénaire des niveaux sédimentaires qu’ils exploraient. Après avoir découvert des instruments en silex associés à des restes d’animaux dans la grotte du Pech-de-l’Azé, Jouannet (1818 : 182) avoue que « si nous parlons de cette grotte à l’article des Antiquités gauloises, c’est seulement parce que tout ce que nous y avons vu porte le caractère de la plus haute antiquité ». À la suite de ses travaux dans les grottes de Bize, Tournal acquiert la certitude de l’existence d’un homme « antédiluvien » sur la base de l’association d’instruments en silex, de poteries, de restes humains et d’animaux fossiles. Il adresse des courriers à l’Académie des sciences de Paris et rencontre Georges Cuvier qui ne fléchira pas dans ses positions quant à l’inexistence de l’homme fossile (Guilaine & Alibert 2016). Il en va, du reste, de même pour Schmerling qui ne convaincra pas Charles Lyell venu examiner les collections de ses fouilles des grottes de la province de Liège. L’anatomiste liégeois avait pourtant démontré la contemporanéité de l’homme et de ses outils avec l’ours des cavernes et le mammouth à Engis et Engihoul dans une monographie remarquable pour l’époque (Schmerling 1833). Il est significatif que des trouvailles d’âges aussi différents que ceux des sites d’Écorne-Bœuf (Néolithique) et du Pech-de-l’Azé (Paléolithique moyen), pour Jouannet, que les niveaux néolithiques, magdaléniens et moustériens de Bize, pour Tournal, et que les découvertes faites à Engis par Schmerling – qui contiennent des restes néandertaliens et d’Homo sapiens – aient été présentées par leurs auteurs comme relevant d’une même antiquité.
4À vrai dire, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur l’application de la méthode stratigraphique dans les fouilles archéologiques de cette époque. Lorsque Édouard Piette (1894 : 129) demande à Adrien Franchet s’il a observé des différences dans les couches des sites qu’il a fouillés, celui-ci lui répond : « Ni M. de Vibraye ni moi n’y avons songé ; et Lartet et Christy n’ont pas pensé plus que nous à en faire l’étude stratigraphique. » De ce point de vue, François Daleau, qui distingue les différents niveaux paléolithiques de la grotte de Pair-non-Pair dès 1881, apparaît comme une remarquable exception (Groenen 2021). On comprend, dans ces conditions, que le plus lointain passé de l’homme reste non seulement sans date mais aussi sans véritable matérialité.
Appréhender le temps long des séquences sédimentaires
5Gabriel de Mortillet (1872) établit le premier cadre général de la préhistoire basé sur les types d’instruments, dont les termes (Acheuléen, Moustérien, Solutréen et Magdalénien) sont toujours en usage. Bien qu’il souligne que la palethnologie est « le trait d’union entre la géologie et l’histoire », sa chrono-typologie ne repose pas sur l’analyse des séquences stratigraphiques des gisements. Henri Breuil ne s’y trompera pas. Alors qu’il cherche à situer le faciès d’Aurignac par rapport à ceux de Laugerie-Haute et de La Madeleine (Solutréen et Magdalénien), il note que « M. G. de Mortillet intercala le premier de ces faciès entre les deux autres pour des motifs théoriques étrangers à la stratigraphie » (Breuil 1905 : 74). Breuil reprend à cette occasion les gisements connus pour démontrer l’antériorité de l’Aurignacien (Hurel 2011 : 173-185) et en fera la démonstration publique devant la coupe de l’abri du Ruth (fig. 1). En fait, les sites de référence qu’il utilise lui fournissent des fragments de séquence destinés à constituer une stratigraphie idéale de l’ensemble du Paléolithique récent.
6Il est frappant de constater que la préoccupation majeure, dans cette préhistoire qui se construit, est de pouvoir valider une chronologie relative qui reste difficile à fixer. Des faciès changent de place, certains sont créés, d’autres abandonnés (Groenen 1994 : 162-178). On chercherait cependant en vain la volonté d’ancrer les niveaux d’occupation dans le temps réel d’une chronométrie. Les cultures paléolithiques sont fixées les unes par rapport aux autres, sans trouver à s’incarner dans le temps millénaire de l’histoire humaine. Il s’agit pourtant de donner du corps à une préhistoire qui apparaît de moins en moins monolithique, en particulier grâce à l’étude stratigraphique fine que les abbés Louis Bardon et Jean et Amédée Bouyssonie tirent des sites gravettiens de Corrèze. C’est pourquoi Henri Breuil (1912) et Denis Peyrony (1933) s’efforceront bientôt de subdiviser les faciès du Paléolithique récent en de multiples phases (3 pour l’Aurignacien, 7 pour le Périgordien, 3 pour le Solutréen, 6 pour le Magdalénien) (fig. 2).
7Le cadre général de cette période est donc constitué de faciès culturels qui forment autant d’étages ou, mieux encore, autant d’étapes vers une perfection de plus en plus grande de l’esprit humain. Il importe à ce moment beaucoup moins de déterminer le nombre de millénaires nécessaires aux premiers hommes pour sortir de leur sauvagerie que de préciser les étapes qui leur ont permis d’atteindre la civilisation. Ce cadre général se donne donc comme une échelle graduée de niveaux de perfection, dont les échelons cristallisent dans les séries industrielles. Cette logique reste d’ailleurs valable lorsqu’il s’agit de justifier la transition entre les industries néandertaliennes et celles d’Homo sapiens. Dans ses « Études de morphologie paléolithiques », Breuil (1909 : 335) conclut en disant : « moustérien agonisant, aurignacien naissant, l’un et l’autre correspondent à la réalité. Ce qui importe est de se souvenir que c’est la transition du beau moustérien de la Quina, dépouillé de toute habileté de son travail, au plus ancien aurignacien typique du niveau de Châtelperron. » L’auteur constitue donc une histoire, mais une histoire entièrement dépouillée de ses millénaires. Il est, à cet égard, significatif que les couches stériles – celles qui ne contiennent pas de documents archéologiques – ne servent pas tant à mettre en évidence le temps séparant les faciès culturels qu’à démontrer le bien-fondé de leur distinction. Cet étonnant paradoxe tient évidemment à la volonté de privilégier l’historicité plutôt que la profondeur chronologique.
8Le fait de dégager une histoire des cultures à travers les types industriels permet d’ailleurs aussi de comprendre pourquoi le Paléolithique moyen n’est dominé que par le seul faciès du Moustérien. L’uniformité des types industriels des nombreux niveaux des gisements de cette longue période ne permet guère, en effet, de multiplier les faciès comme cela a été fait pour le Paléolithique récent. Peyrony, qui a fouillé les principaux sites de l’époque de l’homme de Néandertal, distingue bien deux faciès : le Moustérien classique à technique moustérienne et le Moustérien de tradition acheuléenne. Mais, dans la mesure où l’un et l’autre se retrouvent à des niveaux différents des séquences stratigraphiques d’un même site, il conclut : « La tradition industrielle acheuléenne s’est continuée chez certaines tribus pendant l’époque moustérienne, alors que d’autres modifiaient complètement leur manière de retoucher le silex » (Peyrony 1920 : 497). Autrement dit, son analyse, qui devait être diachronique, débouche sur une impasse et verse dans la synchronie (comportements techniques au sein de tribus).
9Une logique similaire sert également pour le Paléolithique ancien. Dans la vallée de la Somme, l’étagement des terrasses de la rivière donne cependant une consistance bien plus considérable au passé que les stratigraphies des gisements plus récents. Breuil en reprend l’étude en s’appuyant sur des informations recueillies auprès de Victor Commont (Hurel 2011 : 307-312). À l’inverse de ce qu’on relève dans les gisements stratifiés du sud-ouest de la France, les outils en silex taillé sont dispersés dans les lœss et les moraines glaciaires ou dans les graviers interglaciaires. Comme il le fait remarquer : « Le Paléolithique ancien est formé d’industries diverses et successives, contemporaines de stades climatiques et d’aspects géographiques très divers » (Breuil 1932 : 570). L’âge des industries est donc fixé par une chronologie relative structurée par les grands événements climatiques du passé géologique (Würm, Riss-Würm, Riss…). Selon lui, cette évolution se décline en une série continue de faciès, avec des cultures porteuses d’industries à éclats (Clactonien et Levalloisien) et d’industries à bifaces (Abbevillien et Acheuléen). Curieusement, à aucun moment ce lointain passé ne s’incarne temporellement dans la matérialité des assises géologiques, même si Breuil (1932 : 578) conclut discrètement son travail de synthèse en disant que des révolutions climatiques et géographiques de cette ampleur ont dû nécessiter « des centaines et des centaines de mille ans ». Il est vrai que, dans ces longues séquences sédimentaires (une quarantaine de mètres dans la vallée de la Somme), la dynamique des phénomènes géologiques (solifluxion, apports sédimentaires brutaux…) empêche de matérialiser ce passé, qui reste hors de portée du point de vue de la chronométrie en l’absence de toutes données de laboratoire. Seule la mise en évidence du nombre de ces événements permet, en fait, d’appréhender indirectement l’incommensurabilité de ce passé.
Fig. 1 – Coupe de l’abri du Ruth, exécutée le 15 avril 1908.

D’après Henri Breuil, « L’aurignacien présolutréen. Épilogue d’une controverse », Revue préhistorique, 4, 1909, p. 275, fig. 4.
Fig. 2 – Visite de l’abbé Breuil au Cirque de la Patrie à Nemours le 11 novembre 1953.

De gauche à droite : Henri Breuil, André Cheynier et Edmond Vignard.
© Coll. Musée départemental de Préhistoire d’Île-de-France.
10Cette perception du temps long va bientôt trouver des prolongements avec les travaux de François Bordes consacrés aux séquences lœssiques du bassin de la Seine. L’auteur annonce d’emblée que l’étude est faite selon un point de vue de « stratigraphe, de chronologiste, et, avouons-le sans honte, de préhistorien » (Bordes 1954 : 4). Par la reconstitution fine et rigoureuse de la dynamique des dépôts, il donne une véritable profondeur historique aux séries industrielles (Loiseau 2014). Avec lui, les industries ne s’organisent plus dans le temps d’un passé abstrait, mais prennent place dans des époques plurimillénaires scandées par de lents dépôts éoliens, des ravinements puissants ou des apports pluviaux. De même, la séquence de Combe-Grenal est découpée, avec la rigueur d’un anatomiste, en 64 niveaux, dont 28 d’occupations moustériennes, qui témoignent de 22 phases climatiques (Bordes 1972 : 101-137). Bordes a inversé la démarche traditionnelle des préhistoriens. Le sol est désormais le point de départ d’une information dont il convient de retracer les moments de l’histoire ; et les instruments que l’on y trouve signalent la place chronologique des productions humaines.
11Les préhistoriens d’autrefois n’ont guère cherché à quantifier la chronologie du Paléolithique. Ce n’est pourtant pas que certains ne s’y soient aventurés. Mortillet, notamment, a fait remonter l’antiquité de l’homme entre 230 000 et 240 000 ans. En s’appuyant sur l’étude des glaciers, il a même osé une estimation chronométrique pour les différents faciès du Paléolithique : 78 000 ans pour le Chelléen, 100 000 pour le Moustérien, 11 000 pour le Solutréen et 33 000 pour le Magdalénien (Mortillet 1900 : 662-664). On n’est finalement pas si loin des quatre cents siècles que l’abbé Breuil (1952) propose pour l’art pariétal du Paléolithique récent. Mais il faut l’avouer, ces indications chronométriques restent discrètes dans la littérature scientifique. En fait, avant les données de laboratoire, les préhistoriens ont appris à penser les événements de la préhistoire en les situant les uns par rapport aux autres, sans s’attacher à les ancrer dans le passé millénaire. Sans doute devaient-ils se dire ce que l’on pouvait entendre lors de certaines visites guidées dans des sites paléolithiques : « C’était il y a longtemps… »
Bibliographie
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Format
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Auteur
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