Introduction partie 2
p. 105-106
Texte intégral
1Après de longues études musicales pour les uns et des parcours plus variés pour les autres (administrateurs et régisseurs), arrive enfin le jour où l’on travaille dans un orchestre. Survient alors ce moment immanquable où il faut expliquer en quoi consiste son métier à ceux qui ne le connaissent pas. Placée dans cette situation, en tant que musicienne, je suis souvent confrontée à la question de savoir si je joue dans un « grand orchestre ». Me voilà alors bien embarrassée : qu’est-ce qu’un « grand orchestre » ? Est-ce une question d’effectif ? Doit-on considérer l’Orchestre Lamoureux de Paris et ses quatre-vingt-dix-neuf instrumentistes ou encore l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine et ses cent dix-huit musiciens comme de « grands orchestres » ? Mais alors dans quelle catégorie doit-on classer le Mahler Chamber Orchestra, sachant qu’il ne compte qu’une petite cinquantaine de musiciens, mais joue régulièrement des œuvres du répertoire symphonique nécessitant de plus larges effectifs, obtenus grâce à l’emploi de musiciens supplémentaires, et qu’il se distingue par les critiques unanimes de la presse spécialisée internationale ? En ce cas, peut-on donc dire qu’un « grand orchestre » se mesure à sa réputation ?
2« Mais alors, tu joues dans un orchestre symphonique ? », me demande-t-on aussi parfois. Là, je ne peux qu’acquiescer lorsque je vais à l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine : par sa constitution et son répertoire, ce dernier incarne parfaitement « l’orchestre symphonique ». Mais que dois-je dire lorsque je suis avec Pygmalion, ensemble fondé par Raphaël Pichon, qui, après s’être imposé sur la scène internationale par ses interprétations du répertoire baroque, joue aussi bien désormais des opéras de Mozart que des œuvres de Schumann, Brahms ou Bruckner ? Effectivement, s’il est encore en usage chez beaucoup de mélomanes – ou même de musiciens professionnels – de maintenir une dichotomie entre orchestres « baroques » et orchestres « symphoniques » (ou encore « classiques », « modernes »), cette séparation n’est plus pertinente. Ainsi, même face aux questions les plus innocentes, on se trouve rapidement confronté aux tensions et aux contradictions engendrées par ce trop vaste objet, l’orchestre. Ces questions trahissent encore une fois la vision d’un orchestre stéréotypé, composé de gens habillés en frac jouant une musique très sérieuse.
3Or aux paramètres liés au nombre de musiciens ou au répertoire interprété, peut se superposer une autre grille de lecture : celle de la structure sociale de l’orchestre. Comparons par exemple l’Orchestre de Paris et le Philharmonia Orchestra de Londres. Ces deux orchestres professionnels, de taille équivalente, sont dévolus au même type de répertoire. Pourtant, outre les contextes sociohistoriques nationaux dans lesquels ils s’inscrivent, les régimes d’emploi de leurs personnels artistiques les distinguent radicalement. L’Orchestre de Paris, pour lequel le financement public est primordial, embauche des salariés permanents et mensualisés, qui bénéficient de statuts leur accordant sécurité et avantages sociaux. De son côté, le Philharmonia Orchestra, institution privée fonctionnant sur la base d’un régime coopératif caractérisé par l’autogestion, emploie des musiciens permanents, mais payés par production. S’il peut se ranger à première vue dans la catégorie des orchestres permanents – c’est un grand orchestre symphonique dont les employés sont titulaires de leurs postes à vie –, son fonctionnement ainsi que l’engagement contractuel et moral de ses musiciens montrent d’immenses différences par rapport à l’Orchestre de Paris.
4Le collectif revêt ainsi autant de formes qu’il existe de structures. Chaque musicien doit composer avec un projet dont l’engagement initial est établi entre l’entreprise et l’individu, à travers le contrat d’embauche. Il n’est pas toujours évident (y compris pour les musiciens eux-mêmes !) de se repérer dans ce vaste panorama, qui comporte de nombreuses passerelles, des zones de similitudes mais aussi de divergences propices à la désorientation.
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