Annexe 2 Apport de la dendrochronologie à l’étude de l’épave de Port Berteau II
p. 129‑132
Texte intégral
1 Contexte de l’étude
1L’analyse d’une épave par l’approche dendrochronologique se place dans un contexte toujours délicat, car elle est liée à une catégorie d’objets dits objets mobiles (Lavier, Lambert 1996 ; Gassmann et al. 1996). D’une façon générale, elle cumule maintes difficultés telles que le nombre d’arbres utilisés, la période concernée, le lieu de coupe des arbres par rapport au lieu de la découverte, l’état de conservation du bois, les possibilités d’accès aux cernes...
2Dans notre cas, plusieurs facteurs sont à prendre en compte. Tout d’abord, le bateau, par sa forme et son utilisation, semble issu du bassin charentais ou de sa frange littorale ; ensuite, il est constitué d’un assemblage de pièces de bois en nombre important : les séries chronologiques réalisées à partir de ces bois devaient donc avoir un comportement positif à l’égard des chronologies, même à longue distance, comme ce fut le cas pour l’embarcation d’Orlac par exemple (Lambert, Lavier 1995). Cependant, sa position chronologique, révélée grâce à deux analyses par radiocarbone effectuées dans les années 1984 et 1986 (GIF‑ 6685 et GIF‑7396) nous place dans une large fourchette comprise entre le ive et le viiie s. Cette période est très partiellement couverte par quelques moyennes locales, dispersées sur la partie nord de la France et d’inégales propriétés dendrochronologiques : les chronologies de puissance significative débutent globalement au viie s. (Lambert et al. 1996 ; Lambert 1998). Ainsi, les séries qui concernent la période comprise entre le ive et le vie s. dans le Bassin parisien ont été constituées à partir de quatre sites, ce qui ne représente qu’une trentaine de bois au total (Bernard 1997). Ces difficultés nous ont conduit à collecter des fragments de bois aussi nombreux et variés que possible. Du fait de la structure complexe du bateau et de la succession des campagnes de fouilles –de 1992 à 1996–, les interventions dendrochronologiques ont été conduites de manière à privilégier l’enregistrement des informations les plus précises et les plus complètes possibles par rapport aux analyses des séquences obtenues : les prélèvements réalisés annuellement étaient hétérogènes en qualité et en quantité ; or, pour les synchronisations, les séries issues de bois sont étroitement dépendantes de leur valeur dendrologique. Par exemple, lors des campagnes 1992‑1994 où 96 échantillons (tous en chêne) ont été examinés, plus de 80 % n’avaient pas 20 cernes et seuls 6 dépassaient 50 cernes consécutifs. La collecte des deux campagnes suivantes a heureusement été plus riche, et sur les 64 fragments supplémentaires prélevés, 45 échantillons ont été retenus dont 43 en chêne (Quercus sp.). Les deux derniers sont en hêtre (Fagus sylvatica) et concernent les pièces nommées SU1 –une pièce non identifiée issue de la campagne 1995– et SER1 –un taquet prélevé lors de la campagne 1996 (cf. § 3.3.9).
2 Observation
3L’état des 43 échantillons de chêne gorgés d’eau méritait une attention particulière, tant au point de vue de la conservation que de la préparation : leur aspect délicat recélait des cernes d’aubier, voire des derniers cernes sous écorce, qu’il fallait absolument préserver. Ces précautions ont permis l’acquisition de la largeur de tous les cernes entiers présents pour chaque pièce. Il s’est cependant avéré que la majorité des bois ne présentait guère plus de 50 années consécutives (fig. 125) : seuls 4 possédaient de 60 à 80 cernes et 2 en avaient environ 130. En outre, les croissances annuelles étaient relativement fortes puisqu’elles allaient de plus de 1 mm à près de 4 mm, plus fréquemment de 2 à 3 mm. Enfin, 32 possédaient un aubier partiel, à l’exception de 4 pour lesquels il était complet ; la planche PLP10 du pont arrière –24 cernes au total–, le barrotin TRV1 et les gournables 2 et 3 de VRD2/MBD1 –une dizaine de cernes.
4Un fait important est à noter : la présence d’aubier ne dénote pas forcément une méconnaissance du bois de la part des artisans. La grande cohérence de la structure relativement complexe de la charpente en témoigne, de même que le parfait état de conservation de cet aubier. Par ailleurs, le faible nombre général de cernes ajoute à ce maintien par la présence de bois final en grande quantité. En revanche, il est un facteur défavorable à l’analyse dendrochronologique : les pièces employées sont issues d’arbres jeunes à croissance forte, la plupart d’un diamètre compris entre une dizaine et une trentaine de centimètres, presque tous permettant l’observation de leur moelle ou de sa proximité. On aurait plutôt affaire à des arbres de faible altitude poussant en milieu favorable et très certainement ouvert. Ce genre d’environnement n’est pas très sensible aux variations bio‑écologiques de faible amplitude qui pourraient permettre notamment la datation de la construction du bateau (Girardclos 1999).
3 Chronologie relative
5L’étude dendrochronologique doit passer par plusieurs étapes dont l’une est l’intercorrélation entre les séries établies à partir de la largeur des cernes de chacun des échantillons. Les 43 séries constituées pour Port Berteau II ont été confrontées entre elles au moyen du test de concordance des pentes W (Eckstein 1969), auquel on a adjoint une adaptation de la distance euclidienne qui établit le degré de rapprochement entre deux graphes (Lambert, Lavier 1992), et on les a appliqué aux séries représentées en mode binaire à partir des valeurs brutes en centièmes de millimètres. Parallèlement, on a employé le test t de Student (Baillie, Pilcher 1973) sur les va leurs transformées en indices E (xcept) de Besançon (Lambert, Lavier 1992 ; Gassmann et al. 1996).
6Ces calculs, effectués en routine au laboratoire de Chrono‑Écologie de Besançon, fournissent la quasi‑totalité des synchronisations à partir desquelles les propositions les plus significatives sont conservées. L’expérience du dendrochronologue prend alors le relais pour retenir ou abandonner chacune de ces hypothèses.
7Ces comparaisons faites, des liens entre 27 séries ont été arrêtés et représentés sous la forme d’une séquence moyenne (cf. fig. 125). La succession de valeurs moyennes de 149 années continues identifiée pour Port Berteau II a été nommée Moyenne 21 (M21), c’est‑à‑dire que 21 agglomérations successives ont été nécessaires pour attirer de proche en proche ces 27 séries, par deux ou par trois généralement. Les valeurs moyennes de M21 se situent autour des 2 mm annuels avec une tendance continuellement croissante : les conditions environnementales sont donc favorables et sans contrainte ni stress. Le peu de renseignements dont nous disposons sur cette région et sur le milieu forestier de cette époque ne nous autorisent pas à plus d’extrapolation. Signalons tout de même que quelques bois supplémentaires sont contemporains de ceux de M21, mais qu’ils affaibliraient considérablement le taux d’années caractéristiques s’ils étaient agglomérés à cette moyenne. Ce taux, pour les 77 dernières années les mieux représentées de M21, est de 50 %, matérialisé par un parallélisme d’une pente sur deux pour toutes les composantes. Des traitements statistiques spécifiques à notre discipline peuvent, à ce niveau, tenter de rendre les signaux enregistrés par les cernes les plus concordants possibles : cela permet, suivant les cas, d’aboutir à de nouvelles moyennes locales, capables pour certaines de servir de chronologie à plus ou moins longue distance, pour d’autres de n’avoir de comportement positif qu’à l’égard des séquences qui en sont « bio‑géographiquement » très proches. Tout dépend du but à atteindre.

FIG. 125 – Synchronisation des courbes issues des mesures de la largeur des cernes des échantillons de bois, avec représentation de la moyenne résultante (M21). Pour une meilleure efficacité, une datation par dosage du 14C a été réalisée sur un bois (PLP9). Sa séquence, lue dans M21, précise la plage chronologique.
8Il apparaît donc que la majeure partie des bois sont bien contemporains, et il est surtout remarquable de constater que les derniers cernes observés sous écorce se rapportent strictement à la même année, soit l’année relative 149. Les arbres ont donc été abattus à la même période. L’examen des quatre derniers cernes nous permet même de dire qu’ils ont été formés en phase de repos végétatif ce qui témoigne d’un abattage des arbres au cours de l’hiver des années relatives 149/150. À partir de ces éléments, on serait tenté de voir une coupe saisonnière unique impliquant une mise en œuvre immédiate de la construction du bateau après débitage. C’est ce qui semble le plus raisonnable, mais les informations partielles dont nous disposons ne nous permettent pas de dépasser le stade de l’hypothèse la plus vraisemblable. Une trentaine d’éléments synchronisés et contemporains avec seulement quatre dates identiques à l’année ne produisent pas une approbation significative et déterminante au regard des quelque 150 fragments examinés.
4 Datation absolue
9À ce stade, il est nécessaire de confronter M21 aux chronologies susceptibles de rendre ces bois à leur époque. Les deux premières datations isotopiques réalisées nous donnent une indication générale mais ne portent pas sur des bois analysés par dendrochronologie. Aussi un troisième bois qui fait partie de M21, avec une croissance forte et comportant peu de cernes, a‑t‑il été choisi en 1998 pour un nouveau dosage de son radiocarbone 14. Il s’agit d’un élément de planche du pont arrière nommé PLP9 (cf. § 33.7.2). Les résultats rendus (LY‑8056) donnent un âge 14C de 1548 ± 40 BP, transposable en années calendaires, avec un taux de fiabilité de 95 %, à la période 433‑605 AD (fig. 126).

FIG. 126 – Résumé et schématisation des résultats des tests de datation de la Moyenne 21 d’après le test W et une adaptation de la distance euclidienne appliquée sur les valeurs naturelles.
10Cette fourchette, bien que plus réduite, couvre tout de même presqu’un siècle et demi à cause d’un « plateau » présent à l’endroit de la date 14C sur la courbe de calibration. Ajoutons à cela le manque cruel de référentiels de datation pour la période concernée et la datation à l’année près devient plus hypothétique encore. Les moyennes locales les plus proches géographiquement et ayant valeur de référence se situent dans la région du Brivet (Loire‑Atlantique), où des pirogues datées par 14C seraient plus ou moins contemporaines de l’épave de Port Berteau II. Ces études sont en cours et aucun résultat n’est pour l’instant confirmé. Les autres moyennes sollicitées proviennent du Bassin parisien et de l’Est de la France.
11À partir de la même méthode que les tests relatifs effectués sur les séquences individuelles, et à partir des corrélations croisées utilisées sur les moyennes sollicitées –chronologies de référence et séquences locales, que ces dernières soient datées ou encore flottantes–, l’ensemble des résultats semble apporter un élément de réponse en proposant une année pour la dernière valeur de M21 : celle de 599 AD (cf. fig. 126). Cette proposition est une hypothèse, car les résultats sont assez faibles dans l’ensemble malgré leur recoupement avec les trois moyennes dateuses que sont Ferrières (laboratoire de Chrono‑Écologie, non publiée), Brivet (laboratoire de Chrono‑Écologie, proposition, en cours d’étude) et Stuttgart (Becker 1981).
12Si notre hypothèse se confirme, on pourra dire que les arbres dont sont issus les bois débités pour la construction du bateau de Port Berteau II ont été abattus durant leur repos végétatif au cours de l’hiver 599‑600, avec une mise en service très probable de l’embarcation dans le courant de l’année 600.
5 Conclusion
13Ce n’est pas foncièrement la date de coupe des arbres qui importe dans ce type d’analyse, car ce bateau ne se rattache pas à un contexte anthropique comparable à celui d’un village ; il est échoué dans un environnement qui ne correspond pas à son lieu de construction. Le type des bois employés, leur débitage, leur façonnage, leur assemblage... toutes ces informations sont beaucoup plus favorables à l’enrichissement de nos connaissances sur la construction d’un bateau à la fin du vie s. La dendrochronologie est un domaine beaucoup plus ouvert que le seul cadre auquel on le restreint souvent –celui de la simple datation– et il paraît évident que l’échantillonnage est primordial. Une réelle volonté d’un examen le plus complet possible a été manifestée dès les premières campagnes : il aura tout de même fallu examiner plus de 150 fragments de bois pour en retirer 43 échantillons analysables par notre méthode et terminer par seulement 27 séquences synchronisées. Lorsque nous aurons pu confirmer la date, la Moyenne 21 sera retraitée pour éliminer les séquences les plus perturbatrices et devenir à son tour une séquence locale dateuse qui pourrait ne contenir qu’une quinzaine de séquences, par exemple. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il est essentiel de contrôler la valeur dendrologique du maximum de bois présents, afin d’en retirer les renseignements les plus divers, notamment en fonction des questions posées par le site –chronologie relative et absolue, datation, écologie, forêt, analyse du site...–, en particulier quand on a affaire à des époques très peu connues (Girardclos 1999) comme cette période du Haut Moyen Âge (Bernard 1997) ou encore celle de l’âge du Fer (Lavier et al. à paraître). Il faut parfois savoir engranger des informations sans en attendre un retour immédiat, ce type de recherche en est l’illustration. Récolter quelques bois pour en « extraire » à tout prix une datation n’aurait absolument pas été significatif, voire utilisable, et occulterait toute indication et donnée utiles au site lui‑même –mais également à d’autres sites–, par extrapolation entre autres. Les questions posées par les épaves montrent bien à quel point tendre vers l’analyse de la totalité des bois est indispensable (Guibal 1992).
Auteur
-
Catherine Lavier
Ingénieur d’études au CNRS (laboratoire de Chrono‑Écologie, UMR 9946)
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Mottes castrales en Provence
Les origines de la fortification privée au Moyen Âge
Daniel Mouton
2008
Géoarchéologie de sites préhistoriques
Le Gardon (Ain), Montou (Pyrénées-Orientales) et Saint-Alban (Isère)
Dominique Sordoillet
2009
L’enceinte des premier et second âges du Fer de La Fosse Touzé (Courseulles-sur Mer, Calvados)
Entre résidence aristocratique et place de collecte monumentale
Ivan Jahier (dir.)
2011
Lyon, Saint-Georges
Archéologie, environnement et histoire d’un espace fluvial en bord de Saône
Grégoire Ayala (dir.)
2012
Les gisements précolombiens de la Baie Orientale
Campements du Mésoindien et du Néoindien sur l’île de Saint-Martin (Petites Antilles)
Dominique Bonnissent (dir.)
2013
L’Îlot du palais de justice d’Épinal (Vosges)
Formation et développement d’un espace urbain au Moyen Âge et à l’époque moderne
Yves Henigfeld et Philippe Kuchler (dir.)
2014
Bettencourt-Saint-Ouen (Somme)
Cinq occupations paléolithiques au début de la dernière glaciation
Jean-Luc Locht (dir.)
2002
Campements mésolithiques en Bresse jurassienne
Choisey et Ruffey-sur-Seille
Frédéric Séara, Sylvain Rotillon et Christophe Cupillard (dir.)
2002
Productions agricoles, stockage et finage en Montagne Noire médiévale
Le grenier castral de Durfort (Tarn)
Marie-Pierre Ruas
2002
