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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Les héros dans le mythe national américain Le héros national classique : un héros fabriqué Entre héros classiques et héros mythifiés : les Pères pèlerins L’Indien comme héros neutralisé Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    La fabrique des héros

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    L’ennemi vaincu

    Figure du héros national américain

    Élise Marienstras

    p. 65-77

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1La France, modèle des vieilles nations et des nationalismes modernes (Hobsbawm 1990), génère tout naturellement une galerie de héros nationaux que l’on peut caractériser comme « classiques » : des personnages au sens glorieux, sacrificiel et fécond du terme. Leurs exploits accomplis au service du pays sont inscrits dans l’histoire nationale ; leur dépouille repose dans des lieux consacrés à la dévotion des foules et aux rites de gratitude officiels ; ce sont des héros dont la trace mémorielle est patente, vérifiable et immanente. Et si leur figure et leurs actes sont exaltés et magnifiés par le péan patriotique, leur personne est repérable dans la chronologie ; leur nom est inscrit dans la généalogie nationale, leurs hauts faits alimentent un mythe qui leur est antérieur et qui anticipe leur venue.

    2Il en va autrement des États-Unis dont le mode de formation diffère de ceux proposés par la littérature commune sur le nationalisme (Marienstras 1989) et qui constituent le type même de la jeune nation, née de la colonisation de peuplement, à l’instar du Canada, de l’Australie ou d’Israël par exemple. Alors qu’en France, chez « ce peuple antique, immense, l’un des premiers du monde », comme l’avait décrit Lally-Tollendal en 1789 (Furet et Halévi 1989 : 353), les héros s’inscrivent dans un mythe national qu’ils contribuent à perpétuer ou à faire évoluer, aux États-Unis, les héros nationaux ne sont jamais totalement ou uniquement inscrits dans l’histoire. Un Benjamin Franklin ou un George Washington sont bien des personnages historiques ; leur contribution à la gloire nationale figure dans les archives ; mais l’un et l’autre ont connu une sorte d’« apothéose » ou de métamorphose en stéréotype pour le premier, en demi-dieu légendaire pour le second. Leurs fonctions sont aussi différentes de celles des héros classiques à la française puisqu’ils ont la charge de légitimer une nation récemment créée et de concourir à construire la culture et l’identité nationales. Ils sont en quelque sorte constitutifs d’un mythe national dont ils représentent la pierre angulaire.

    Les héros dans le mythe national américain

    3Création volontaire, la nation américaine requiert plus que les « antiques nations » l’adhésion inconditionnelle de ses membres aux symboles et aux institutions qui tiennent lieu de ciment national. La fonction principale du mythe est de donner une réponse à l’interrogation lancinante sur le « caractère » de la nation américaine.

    4Aux États-Unis plus qu’ailleurs peut-être, les héros nationaux sont fabriqués en fonction du rôle qu’ils peuvent jouer dans la diffusion, par la religion civique, de l’idéologie nationale. La religion civique, forme sécularisée de la religion civile, réunit les fidèles dans une foi commune en l’État-nation ; elle les porte à vénérer les textes fondateurs - Déclaration d’Indépendance, Constitution - comme des textes sacrés, elle invente des rituels et fonde des traditions. Elle commande le calendrier républicain en y introduisant les fêtes commémoratives des hauts faits de la nation et de la vie de ses héros. Références historiques, symboles de l’identité collective, ferments du patriotisme, les héros nationaux « classiques » servent aussi, dans cette nation multi-ethnique, de succédanés d’ancêtres communs. Ils contribuent à créer une mémoire commune et à l’enraciner dans un terreau nouvellement approprié. Le calendrier américain comporte ainsi des jours fériés consacrés à la mémoire de Christophe Colomb, de George Washington ou de Martin Luther King. La fête principale se célèbre le 4 juillet, jour anniversaire de l’adoption de la Déclaration d’Indépendance qui a donné naissance aux États-Unis. En ce jour de congé, le peuple est invité à défiler en procession et à participer, par des réjouissances publiques et privées, au culte de la nation et de ses héros. A ces héros, « classiques » parce que partie intégrante de la religion civique, s’ajoutent, dans la galerie hagiographique nationale, des héros « mythifiés », choisis pour leur exemplarité et leur antériorité et des héros « neutralisés », ces Indiens autrefois héros de leur nation parce qu’ennemis des Blancs et que leur défaite a livrés sans défense à « l’anthropophagie culturelle ».

    Le héros national classique : un héros fabriqué

    5Le mythe national porteur des héros classiques est né au moment de la Révolution américaine. Comme toute révolution, celle-ci s’opère à la fois sur les présupposés de la table rase et sur des traditions qui sont manipulées pour lui servir de soubassement, éventuellement de précédent. N’oublions pas cependant que la Révolution américaine est une création nationale plus qu’un bouleversement social. Le mythe révolutionnaire qui s’élabore sert donc moins à légitimer une destruction et une refondation qu’à imposer l’idée d’une création absolue, d’un surgissement hors de l’état de nature. Il justifie le glissement de souveraineté du roi d’Angleterre au peuple américain et le déplacement de l’appartenance du citoyen, de sa nationalité anglaise à la nationalité américaine en gestation.

    6C’est dans cette configuration que prennent place les héros classiques. Au sommet de la hiérarchie, il faudrait placer la divine Providence. C’est elle, diversement nommée le Tout-Puissant, Jéhovah ou le Grand Architecte, qui préside à la création nationale. Entre Dieu et les grands acteurs de la Révolution, figurent les héros nationaux, libérateurs des colons, vaillants soldats de l’indépendance, citoyens dévoués à la cause républicaine, « demi-dieux » créateurs des institutions les plus modernes et les plus justes jamais inventées (Albanese 1976 : 81-111).

    Le Père de la nation

    7La tentation était grande en effet de diviniser les héros. Le 13 février 1832, au centième anniversaire de la naissance de George Washington, une commission du Congrès proposa que les restes du Père de la nation soient transportés de la plantation de l’ancien président à Mount Vernon jusqu’au Capitole à Washington où siègent les deux chambres législatives, dans un tombeau qui serait placé à la verticale du dôme : « L’homme et la nation ne feront alors qu’une seule entité », expliquèrent les membres de la commission. « Les deux chambres et, par elles, la nation, assisteront et participeront à cette transfiguration. » (Schwartz 1987 : 1.)

    8C’est d’un homme somme toute assez ordinaire que les révolutionnaires, puis toute la nation, dirigeants et peuple confondus, firent leur héros national - le fondateur, le père, le défenseur et l’exemple de la nation. Héros militaire adoré par ses troupes (malgré les nombreuses désertions par manque « d’esprit civique » et ses propres échecs non négligeables mais vite oubliés), George Washington ressortit bien à la définition du héros national classique : il se prête à l’identification collective ; il est traité en demi-dieu ; sa figure patriarcale suscite entre ses concitoyens le sentiment fraternel qui soude la communauté nationale. Washington est aussi, malgré le culte qui le magnifie et auquel ses biographes continuent à prêter la plume1, bien inscrit dans l’histoire. « Dès qu’il était présent, l’espace s’organisait autour de cet homme à l’allure imposante. » (Lerner 1959 : 58.) Par son comportement, public comme privé, il se posait comme le modèle du « gentleman ». On disait de lui qu’il savait toujours distinguer le bien du mal. « Moderne Cincinnatus », il fit aussi preuve de désintéressement : il retourna notamment à la vie civile après la guerre d’indépendance, puis, après deux mandats présidentiels, il abandonna la politique et refusa à ces deux occasions toute compensation financière. Aux yeux de ses contemporains, il faisait preuve d’un renoncement aux honneurs, voire même d’une modestie étonnante.

    9De fait, George Washington contribua activement à l’élaboration du culte qu’on lui rendit dès son vivant. Il avait lui-même bâti sa renommée au moment où sa gloire était à son sommet, faisant par exemple célébrer son anniversaire pendant la guerre d’indépendance pour stimuler le patriotisme des troupes, ou se faisant peindre couronné de lauriers ou encore acceptant d’honorer le théâtre où son personnage était représenté comme un dieu de l’Olympe. A sa mort, en 1799, les élégies, les sermons, les pleurs des citoyens font de ses funérailles le premier grand rituel civique de la nation américaine. On peut voir chez Washington, dans cette capacité à s’insérer soi-même dans l’histoire comme dans le mythe, l’un des attributs communs aux héros nationaux classiques - un phénomène qui se vérifia par exemple plus près de nous, en France, lorsque le général de Gaulle, cherchant à redonner vigueur au mythe national français, sut se donner cette double stature.

    Entre héros classiques et héros mythifiés : les Pères pèlerins

    10Tout en gardant la primauté dans la hiérarchie des héros américains, Washington et ses illustres compagnons ne constituent chronologiquement que la deuxième strate d’une combinatoire qui donne sa profondeur historique particulière à la nation. La strate la plus ancienne date du xviie siècle avec les puritains du Massachusetts qui ont fait l’objet de la première hagiographie américaine dans les Magnalia Christi Americana publiés par leur descendant, Cotton Mather, en 1702. Confondus plus tard avec les fondateurs de la colonie de Plymouth sous le terme générique de « Pères pèlerins », ces héros de la colonisation de la Nouvelle-Angleterre avaient fait le vœu de créer la Nouvelle Jérusalem et, depuis la « cité sur la colline », de faire rayonner sur le monde la méthode propre à faire advenir le millenium. Les Pères pèlerins sont des héros collectifs, mythifiés dès la Révolution, puis par l’historiographie consécutive qui sévit jusqu’au cœur du xxe siècle sous le nom d’histoire du « consensus » : les uns et les autres se gardèrent bien de conserver en mémoire la rivalité qui a prévalu entre les deux vagues de migrants calvinistes. Les amalgamant en une seule galerie de héros dans un mythe qui servait à trouver des racines à la démocratie américaine et des ancêtres aux combattants de la liberté et de l’indépendance, la chronique et l’histoire américaine ont fait des Pères pèlerins, qui auraient pu faire d’ordinaires « héros classiques », des héros mythifiés.

    11Les révolutionnaires américains, sautant par-dessus deux siècles d’histoire coloniale, se projetteront directement dans la continuité des fondateurs puritains. Au-delà du simple modèle qu’ils trouveront dans les premiers émigrants de la liberté, ils diront en être les fils, les héritiers directs ou encore la réincarnation. On peut voir dans cette évocation identificatrice un simple effet de la rhétorique puritaine. Il y a là surtout une manière de doter le culte national d’une temporalité particulière qui tient à la fois de l’histoire et du mythe : conception cyclique de la marche du monde, elle situe les événements importants de l’Amérique dans un recommencement récurrent de l’histoire. Vision téléologique, elle fait se rejoindre les prophètes d’autrefois et ceux d’aujourd’hui pour œuvrer ensemble à l’avènement d’un âge heureux pour le genre humain.

    12Plus tard, ce sont les « héros classiques » qui joueront le rôle d’ancêtres et seront mythifiés pour que la nation conserve la temporalité équivoque de ses débuts, temps du mythe et temps de l’histoire confondus. Lorsque les présidents américains font revivre les mânes des illustres fondateurs, ils dotent la nation d’une transcendance grâce à laquelle elle échappera au destin corrupteur des vieilles nations et atteindra l’éternité. Du héros classique colonial qu’auraient pu incarner certains puritains comme William Bradford ou John Winthrop, du héros classique national que fut sans conteste George Washington, la temporalité particulière à une nation qui se cherchait une identité par la construction d’un mythe a fait des héros « mythifiés », dont le culte pénètre jusqu’à nos jours dans la demeure de chaque Américain.

    L’Indien comme héros neutralisé

    13C’est surtout lorsque le culte national pénètre dans la sphère privée par le biais de la culture populaire, qu’il s’élargit jusqu’à comprendre des Indiens, personnages de légende, figures réelles aussi qui, dans le passé, ont joué les antagonistes des « héros classiques ». Certains d’entre eux, qui d’une manière ou d’une autre, se sont rangés du côté des Euro-Américains, occupent de plein droit une place, de second plan certes, dans le panthéon des héros bienfaiteurs de la nation. D’autres, qui ont figuré de leur vivant les méchants, ennemis jurés de la civilisation, créatures du diable, menace permanente pour la survie des colons, se verront réinventés après leur défaite et leur mort de manière à servir l’idéologie américaine.

    L’Indien comme sauveur

    14Parmi les héros auxquels les anciens colons doivent leur gratitude, il faut tout d’abord nommer Squanto, le dernier survivant du village algonquin décimé par une épidémie peu de temps avant l’installation, en 1620, de la colonie de Plymouth. « Peste » d’origine divine, destinée à faire place aux élus que sont les exilés puritains, elle a épargné celui qui avait été kidnappé et emmené en Angleterre par des marins anglais. De retour au pays natal et n’y trouvant que des étrangers, il leur enseigna les techniques de survie algonquines qui leur permirent de se perpétuer sur le continent. Les Pères pèlerins eurent donc bien des raisons de remercier Dieu pour les bienfaits qu’il avait prodigués à ses élus. La fête de Thanksgiving qu’ils célébrèrent est une adaptation d’une cérémonie algonquine à laquelle les avait initiés Squanto. Cette commémoration, aujourd’hui entrée dans le calendrier comme joyeuse fête nationale que l’on passe en famille autour de la dinde et du potiron, est emblématique de la domestication du culte rendu au héros. En introduisant le mythe algonquin dans leur foyer, les Américains en ont transformé le sens et l’ont intériorisé jusqu’à l’oublier, comme ils ont ingéré certains aspects de la culture autochtone et adopté certains de leurs héros.

    15Squanto. l’Indien sauveur des puritains, a sa statue à Plymouth, mais il reste un héros involontaire, simple exécutant de la volonté divine, héros accessoire qui a permis au courage des puritains de s’exercer. Quant aux autres Indiens de l’épopée coloniale, ils ne sont commémorés dans l’histoire officielle que comme les protagonistes collectifs des vaillantes « guerres indiennes » ou comme les « Vanishing Indians », fantômes d’un peuple en voie de disparition. La littérature, cependant, et à travers elle la culture nationale, les adopte parfois à l’exemple du poète Longfellow qui a fait d’un personnage mythique iroquois un « héros culturel » inscrit dans un nouveau récit bricolé à partir des épopées indiennes et européennes.

    L’Indien comme « héros culturel »

    16Le poème de Henry W. Longfellow, The Song of Hiawatha (1855), campe un héros fictif que le lecteur peut imaginer, d’après les lieux qu’il hante, chippewa. Le nom est en fait iroquois, Hiawatha étant avec Deganawidah le fondateur vers 1580 de la Ligue de paix des cinq nations (Haudenosaunee). Dans la mémoire des Iroquois, Hiawatha est à la fois un personnage historique - une sorte de Clisthène indien - et un héros mythique. Le Hiawatha de Longfellow, lui, est essentiellement un héros culturel, situé par l’auteur dans « les légendes de la nation américaine » (Slotkin 1973 : 364), mais inscrit dans un universel qui allie hommes rouges et hommes blancs, sauvages et civilisés, dans le même amour de la Nature. Il est « à la fois le Prométhée de son peuple et le prophète qui annonce l’assimilation des autochtones par leur conversion au christianisme »2.

    17C’est la beauté du poème et son statut canonique dans la littérature américaine qui font de ce héros indien mythique un héros américain. Il est cependant unique en son genre car, à la différence des nations d’Amérique latine, la culture des États-Unis, en refusant le métissage, n’a pas adopté d’autres héros de l’histoire précolombienne. Si les Indiens d’autrefois ont été mémorisés, ce n’est qu’à titre de prolégomènes de la saga nationale, grâce à quoi l’histoire américaine se donne une histoire millénaire tout en laissant subsister la solution de continuité entre la sauvagerie et la civilisation, entre l’avant et l’après de la colonisation.

    Le héros indien, allié des Blancs

    18Le héros indien ne surgit vraiment dans le panthéon américain qu’avec le « commencement de l’histoire », c’est-à-dire avec les débuts de la colonisation lorsque, après les premiers chocs entre Indiens et Blancs, commence l’épopée historico-mythique qui les accompagne ou qui s’ensuit.

    19De « grands » Indiens se détachent alors parmi les indigènes, qui valorisent par leur bravoure, leurs exploits, leur cruauté ou leur éloquence ceux dont ils sont les adversaires, plus rarement ceux auxquels ils s’allient. Pocahontas, la pseudo-princesse, fille de Wahunsonnacock, est, parmi ces héros, la première et l’une des rares figures féminines.

    20On connaît la vie de Pocahontas par les récits de John Smith, dirigeant et chroniqueur des premiers colons de Virginie. Son père, qui a pourtant ravitaillé et aidé les pionniers, comme le fera Squanto plus au nord, n’aurait pu, à l’instar de ce dernier, être célébré comme héros car les tout débuts de la Virginie, au contraire de la Nouvelle-Angleterre, ne font pas honneur aux premiers « aventuriers », dont la paresse et l’incurie furent la cause de bien des difficultés. C’est à Pocahontas, la jeune fille de douze ou treize ans qui sauva John Smith du courroux de son père, puis épousa le planteur John Rolfe, qu’il reviendra de se détacher de son peuple et d’être ensuite honorée jusqu’à nos jours comme la mère putative de certains Américains en mal de généalogie noble et métissée. Première diplomate et truchement entre les autochtones et leurs envahisseurs, Pocahontas incarne la possibilité de cohabitation entre les deux groupes. Exception à la règle implicite que s’imposent les colons de refuser le métissage, elle donne au mélange de races une légitimité sans suite parce qu’elle se convertit au christianisme et qu’elle suit son époux en Angleterre où, vêtue de robes de cour et peinte sous un jour romantique, elle est utilisée pendant les trois ans qui lui restent à vivre comme publicité vivante pour le recrutement des émigrants vers le Nouveau Monde. Héroïne populaire, littéraire, généalogique, il ne lui manque que d’être un personnage masculin pour être à parité avec les héros nationaux ; mais elle est sans conteste une héroïne américaine.

    L’ennemi héréditaire neutralisé

    21Comment transformer un ennemi, plus qu’en ami, en héros national ? Certes pas en s’emparant, comme l’ont fait le commerce et l’industrie des loisirs, des Indiens à plumes du Far West - Géronimo, Crazy Horse, Sitting Bull -, ces fameux guerriers dont l’imagerie populaire a transmis jusqu’à nos jours les stéréotypes de cruauté, de perfidie, de barbarie ou au contraire de grandeur, de bravoure et d’hospitalité. Il est exclu de voir dans ces personnages de la culture de masse, modelés et présentés au gré des codes de communication conformes à l’idéologie dominante, des héros nationaux américains, même naturalisés. En revanche, c’est dans une sorte d’exaltation patriotique que Tecumseh, ennemi numéro un des colons au début du xixe siècle, sera dès après sa mort transféré du panthéon des Indiens à celui des Américains.

    22Dans ce cas de figure, le contexte historique de la relation entre les autochtones et ceux qui les avaient envahis et spoliés est déterminant. Après la guerre d’indépendance, en effet, il ne resta plus aux patriotes américains victorieux des Anglais qu’un seul, mais formidable, adversaire : les tribus de la région des Grands Lacs et du Mississippi, bien déterminées à résister à cet impérialisme, qui s’annonçait plus dangereux pour l’intégrité des terres et de la souveraineté autochtone que l’Empire britannique qui l’avait précédé. C’est leur propre guerre d’indépendance que les tribus de l’est du Mississippi continuèrent à mener contre la République américaine jusqu’aux années 1830, et c’est sur cette résistance que cherchèrent à s’appuyer les Britanniques qui n’avaient pas perdu espoir de garder un pied au sud du Canada. Les Indiens restèrent donc pour longtemps l’ennemi principal des États-Unis et, plus que les Anglais avec lesquels on pouvait traiter entre civilisés, les « sauvages » furent définitivement perçus comme les adversaires héréditaires des Américains.

    23Tecumseh, légendaire et réel dirigeant de la résistance indienne aux États-Unis3, mort en 1813 à la bataille de la Thames pendant la deuxième guerre américaine contre l’Angleterre après avoir en vain tenté d’unifier les tribus de l’est du Mississippi contre l’avancée des Euro-Américains, avait été craint et haï par les pionniers, mais respecté par ses interlocuteurs dans la négociation et par ses adversaires dans l’affrontement. A l’âge de dix ans, il avait acquis, à la suite de l’assassinat de son père par des colons qui enfreignaient son droit reconnu à la terre, une haine et une méfiance des Blancs qui donna au grand Shawnee sa vision prophétique du destin tragique qui attendait son peuple à l’issue de la colonisation blanche. C’est sa lucidité sur la politique globale d’expansion inéluctable qui sous-tendait les empiétements progressifs sur les terres indiennes, son intelligence politique, sa dimension de grand chef politique (on dirait, s’il avait été blanc, de chef d’État), son dévouement à son peuple qui le conduisirent, dans un périple long de trois ans, à haranguer sans trêve les tribus du nord au sud, d’est en ouest :

    Où sont aujourd’hui les Pequot ? Où sont les Narragansett, les Mohican, les Pokanoket et tant d’autres qui furent autrefois de puissantes tribus de notre peuple ? Ils se sont évanouis devant la cupidité et l’oppression de l’homme blanc comme neige au soleil...
    Nous laisserons-nous détruire à notre tour sans faire un effort à la mesure de la grandeur de notre race ? Allons-nous, sans nous défendre, abandonner nos foyers et la patrie léguée par le Grand Esprit, les tombes de nos morts et tout ce qui nous est cher et sacré ? Je sais que vous direz avec moi : jamais, jamais.

    24Ayant échoué à faire l’unité, Tecumseh se résigna à accepter avec sa petite armée l’offre d’alliance des Anglais dans la région des Grands Lacs. En 1813, les colons américains de la région exultèrent en apprenant par la presse la mort du « démon jaune » (yeller devil). Or, voilà que sept ans plus tard, paraissait dans l’Indiana Centinel un article élégiaque sur Tecumseh :

    Chaque écolier de l’Union sait maintenant que Tecumseh fut un grand homme. Il était vraiment grand, d’une grandeur qu’il ne devait qu’à lui-même car il n’avait reçu aucune aide de la science ou de l’éducation. Comme homme d’État, comme guerrier et comme patriote, vous ne verrez plus son pareil, (cité par Josephy 1976 : 131.)

    25Depuis ce moment, si le souvenir du « grand patriote » shawnee Tecumseh se transmet de génération en génération chez les peuples de culture orale dans le « vieux Nord-Ouest », sa mémoire est encore mieux conservée dans les écrits des Blancs. Le Canada britannique, naturellement, qui lui est reconnaissant d’avoir aidé à préserver son territoire des ambitions des États-Unis, a édifié un monument à sa gloire et conserve dans la poésie, la chanson, et même une fête semi-officielle, la mémoire de celui qui fut un temps le soutien des Anglais.

    26Plus curieuse est la glorification de Tecumseh dans les chansons et ballades, dans les almanachs, dans l’iconographie, dans les œuvres littéraires (bien que mineures) qui furent publiées dès après sa mort aux États-Unis. Significative est la consécration du personnage qui s’installe dès 1840, c’est-à-dire dès après la fin de la résistance des tribus du vieux Nord-Ouest. La littérature pour enfants et les almanachs, qui sont, avec la Bible, la lecture unique des fermiers éloignés de la frontière, en ont fait un héros américain : ses qualités de bravoure, de fidélité envers ses proches, ses vertus de patriote même (comme s’il importait peu que sa patrie fût l’ennemie absolue des États-Unis !) toujours attribuées au « sauvage », sont grandies de la fréquentation des Blancs qu’on lui prête. Tecumseh occupe plus de place dans la littérature didactique que Caton ou Brutus qui furent les modèles républicains du début du siècle.

    27L’ennemi vaincu et physiquement anéanti dans l’est du continent, il ne restait plus qu’à l’embaumer en l’intégrant dans la culture américaine pour le reconstruire et en faire le héros rêvé par les futurs citoyens et par les pionniers de la destinée manifeste des États-Unis. Tecumseh est ainsi la figure exemplaire du « héros naturalisé ». Loin d’avoir été pardonné par ceux dont il avait combiné la perte, il fut, après avoir été tué, en quelque sorte embaumé, ou plus justement « naturalisé », rendu à l’état de nature pour être ensuite absorbé et transformé en l’envers de soi-même. Il se pourrait même que la disparition de son cadavre du champ de bataille ait aidé à sa transsubstantiation. Du point de vue qui nous intéresse, on peut dire que l’adoption de Tecumseh est source de légitimation et d’enracinement pour les Américains.

    28En naturalisant l’adversaire, la nation le purge du fiel qu’il entretenait contre elle. Par l’absorption cannibale de l’ennemi, elle se nourrit de ses vertus. Elle apprivoise sa mémoire, effaçant les motifs qui l’avaient dressé contre elle et supprimant du même coup la trace de ses propres fautes. Tecumseh reste un héros dans les deux cultures, bien que son échec tragique marque une défaite irrémédiable pour l’une, une étape glorieuse vers la conquête pour l’autre.

    29Il n’est pas douteux que le mythe national retienne à l’avenir les héros « classiques » et « mythifiés » qui ont été forgés au cours de l’histoire comme héros nationaux. La question reste posée en ce qui concerne les héros indiens dont j’ai essayé de tracer les différentes figures. Le héros culturel inventé par Longfellow, la femme mère des Américains qui cherchent à anoblir leur origine et à l’ancrer en terre américaine, l’ennemi héréditaire vaincu et réapproprié sont-ils des héros nationaux ? Aucune fête officielle ne leur est consacrée ; aucun monument ne leur est élevé. Et pourtant ils ont été absorbés par la culture américaine. Ils sont inclus dans les ouvrages didactiques. Ils donnent cours à l’imaginaire et à la création artistique de l’élite ou de la masse. Ils concourent à renforcer l’idéologie nationale et l’identité américaine.

    Bibliographie

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    Format

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    Cette bibliographie a été enrichie de toutes les références bibliographiques automatiquement générées par Bilbo en utilisant Crossref.

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    Sugden, J. 1985. Tecumseh’s Last Stand, Norman, University of Oklahoma Press.

    Notes de bas de page

    1 La dernière en date des biographies de George Washington, par Richard Broohiser (1996), tient encore de l’hagiographie, ne relevant de sa carrière que les traits les plus nobles et ne mentionnant même pas ses échecs militaires pendant la guerre de Sept ans. Cependant les biographies plus critiques, et même parfois franchement malveillantes, ne manquent pas ; les premières ont été publiées dès sa mort et tiennent plutôt du pamphlet politique que de l’histoire.

    2 Longfellow est aussi l’auteur d’Évangéline (1847), une histoire romantique imitée de l’abbé Prévot, sur laquelle s’est greffée une mythologie acadienne qui, malgré son caractère entièrement fictif, joue un rôle clé dans l’identité ethnique des Cajuns de Louisiane. Cf. Ditto 1994.

    3 Il existe plus de cent biographies de Tecumseh sous forme de monographies ou de chapitres d’ouvrages, les plus anciennes datant de quelques années après sa mort. Pour le xixe siècle, les plus sérieuses sont celles de Benjamin Drake, Life of Tecumseh and His Brother, the Prophet (1841), Edward S. Ellis, The Life of Tecumseh, the Shawnee Chief (1861), Edward Eggleston et Lillie Eggleston Seelye, Tecumseh and the Shawnee Prophet (1878). Parmi les plus récentes, il faut citer R. David Edmunds, Tecumseh and the Quest for Leadership (1984), John Sugden, Tecumseh’s Last Stand (1985) et Alvin Josephy, The Patriot Chiefs (1976).

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    • Élise Marienstras
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    1994

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    1986

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    Ethnologies en miroir

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    1987

    Le ferment divin

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    1991

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    2 Longfellow est aussi l’auteur d’Évangéline (1847), une histoire romantique imitée de l’abbé Prévot, sur laquelle s’est greffée une mythologie acadienne qui, malgré son caractère entièrement fictif, joue un rôle clé dans l’identité ethnique des Cajuns de Louisiane. Cf. Ditto 1994.

    3 Il existe plus de cent biographies de Tecumseh sous forme de monographies ou de chapitres d’ouvrages, les plus anciennes datant de quelques années après sa mort. Pour le xixe siècle, les plus sérieuses sont celles de Benjamin Drake, Life of Tecumseh and His Brother, the Prophet (1841), Edward S. Ellis, The Life of Tecumseh, the Shawnee Chief (1861), Edward Eggleston et Lillie Eggleston Seelye, Tecumseh and the Shawnee Prophet (1878). Parmi les plus récentes, il faut citer R. David Edmunds, Tecumseh and the Quest for Leadership (1984), John Sugden, Tecumseh’s Last Stand (1985) et Alvin Josephy, The Patriot Chiefs (1976).

    La fabrique des héros

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    Ce chapitre est cité par

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    Marienstras, Élise. (1999). L’ennemi vaincu. In P. Centlivres, D. Fabre, & F. Zonabend (éds.), La fabrique des héros. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme. https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.4008
    Marienstras, Élise. « L’ennemi vaincu ». In La fabrique des héros, édité par Pierre Centlivres, Daniel Fabre, et Françoise Zonabend. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1999. doi:10.4000/books.editionsmsh.4008.
    Marienstras, Élise. « L’ennemi vaincu ». La fabrique des héros, édité par Pierre Centlivres et al., Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1999, https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.4008.

    Référence numérique du livre

    Format

    Centlivres, P., Fabre, D., & Zonabend, F. (éds.). (1999). La fabrique des héros. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Ministère de la culture. https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.3993
    Centlivres, Pierre, Daniel Fabre, et Françoise Zonabend, éd. La fabrique des héros. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Ministère de la culture, 1999. doi:10.4000/books.editionsmsh.3993.
    Centlivres, Pierre, et al., éditeurs. La fabrique des héros. Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Ministère de la culture, 1999, https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.3993.
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