Glossaire sélectif d’expressions d’époque
p. 401-414
Texte intégral
1Sont référencées ici certaines expressions qui ne sont plus employées aujourd’hui ou qui ont un sens spécifique à l’époque de la Séparation.
2Apaches. Terme péjoratif désignant des bandes de « voyous » sévissant alors à Paris (ce mot signifie « ennemi » dans une langue amérindienne).
3Axiome d’esthétique. Expression de M. Proust pour désigner, de façon séculière, le « sacrifice de la messe » et justifier ainsi, sans argumentation religieuse, la non-désaffectation des cathédrales et même le subventionnement des cérémonies cultuelles catholiques par l’État.
4Bienveillance (principe de). Expression d’É. Combes voulant indiquer que son projet de séparation sera « bienveillant » dans l’attribution des pensions aux ministres des cultes (ex) reconnus et, ainsi, plus « libéral » que celui de la Commission parlementaire dont A. Briand est le rapporteur.
5Bloc républicain. Projet, en 1904, d’une nouvelle majorité gouvernementale qui remplacerait le Bloc des gauches en excluant les socialistes et en incluant les progressistes (centre anticombiste).
6Catholique (nation, pays, puissance). Lieu commun désignant au xixe siècle, dans des milieux libéraux et/ou républicains, les nations dont les habitants sont majoritairement de religion et/ou de culture catholique et qui, à cause de cela, arriveraient mal à concilier religion et modernité démocratique. Ce stéréotype commence à être mis en question au début du xxe siècle. Par ailleurs, malgré son anticléricalisme d’État, la France est considérée comme la « première puissance catholique du monde » par le Saint-Siège, mais aussi par certains milieux républicains.
7Catholique d’habitude. Pratiquant occasionnel de la religion catholique qui, pour les anticléricaux, est catholique par tradition et non par conviction. A. France fait dire à un de ses personnages : « le catholicisme est […] la forme la plus acceptable de l’indifférence religieuse ». De même, un dicton anglo-saxon ultérieur affirmera : « l’anglicanisme est la religion que les Anglais aiment le mieux ne pas pratiquer ».
8Clérical latent. Expression d’E. Lintilhac, professeur à la Sorbonne et sénateur radical, pour désigner une personne qui enseigne « la République et la Démocratie » sans adhérer « dans la tête et dans le cœur » à ce « modeste credo d’État ». Plus dangereux que le « clérical déclaré », le « clérical latent » doit être l’objet d’une particulière « vigilance ».
9Cohabitation dans l’église. Principe soutenu entre autres par l’historien A. Aulard, professeur à la Sorbonne, figure du parti radical et de la libre-pensée, selon lequel diverses convictions (religieuses et irréligieuses) peuvent s’exprimer publiquement dans les églises et les cathédrales sans porter atteinte au libre exercice du culte.
10Common Christianity. Principes moraux supposés être partagés par l’ensemble des personnes de conviction ou de culture chrétienne, et pouvant servir de base à une morale non confessionnelle dans un pays démocratique où l’instruction est obligatoire.
11Complète laïcité. Expression utilisée entre autres par A. Briand et J. Jaurès, pour promouvoir une « loi de liberté » face aux partisans de la « laïcité absolue » (cf. cet item) lorsque ces derniers souhaitent une loi de séparation limitant la liberté du catholicisme. Cette « complète laïcité » existerait déjà dans les pays où les Églises sont séparées de l’État.
12Concile de pions. Formule célèbre de G. Clemenceau pour combattre la création d’une école laïque obligatoire par l’instauration du monopole de l’État laïque sur l’enseignement : un « pion » est, en langage familier, une personne qui surveille les élèves dans un établissement scolaire. Pour le sénateur radical, un « concile de pions » ne doit pas déterminer la « formule infaillible d’un jour » à enseigner aux élèves.
13Concordat aggravé. Désignation polémique du projet de loi de séparation d’É. Combes pour indiquer que ce projet s’avère plus proche d’un « Concordat renforcé » (cf. cet item) que de la Séparation.
14Concordat déguisé. cf. Concordat aggravé.
15Concordat renforcé. Solution qui permettrait d’éviter d’opérer la Séparation en donnant plus de pouvoir à l’État sur le catholicisme français. Cette solution a longtemps la faveur de Combes et de certains radicaux, tel l’influent sénateur radical et universitaire L. Thézard.
16Concordat de la Séparation. Désignation polémique par la gauche d’une séparation qui serait préalablement négociée avec le Saint-Siège (souhait d’une partie du centre et de certains catholiques).
17Crise des inventaires. L’article 3 de la loi de 1905 prévoit un inventaire des biens ecclésiastiques avant leur dévolution aux associations cultuelles. Au moment de son adoption, on ne soupçonne pas que cette disposition va engendrer un conflit. Au contraire, il s’agit plutôt d’une mesure conservatoire, qui rassure des députés du centre. Pourtant, La Croix du 11 janvier 1906 insiste sur une phrase – volontairement ou non – très malencontreuse dans les instructions données par la direction générale de l’enregistrement : les agents de cette administration « demanderont […] aux prêtres présents à l’opération l’ouverture des tabernacles » ; le quotidien met en garde contre le risque de « profanation ». Le gouvernement tient des propos apaisants (19 janvier) et l’épiscopat prône une attitude passive. Mais la volonté d’en découdre des militants (laïcs) de l’Action française et du Sillon déclenche de graves incidents dans des églises parisiennes (1er février), suivis d’autres dans des régions à forte pratiques. Cette crise provoque la chute du ministère le 7 mars 1906 (cf. tome II).
18Culte nouveau. Pour Jaurès, le christianisme est un « ancien culte » destiné à terme à disparaître, de par son incompatibilité avec la philosophie, la science et la démocratie. Le socialisme, en modifiant en profondeur les rapports sociaux, donne sens à la vie humaine et à « l’harmonie des choses ». Il devient un « culte nouveau », une « conscience en marche » capable de susciter des « croyances communes » et de concilier idéalisme et réalisme. Mais si Jaurès réédite, en 1901, sa thèse De la réalité du monde sensible (1891), il ne publie pas le texte qu’il a écrit sur « la question religieuse et le socialisme » (édité par M. Launay en 1959).
19Demi-laïcité. Désignation par A. Briand du régime Concordat – cultes reconnus existant en France et, de manière analogue, dans d’autres pays où l’on trouve un certain pluralisme religieux, sans séparation des Églises et de l’État.
20Démocratie absolue / Démocratie constitutionnelle. Expressions du député centriste Ch. Benoist : la démocratie est « absolue » si elle refuse d’inscrire la Déclaration des droits de 1789 dans la Constitution ; elle est « constitutionnelle » si elle accepte cette inscription (cela ne sera fait qu’en 1946).
21Demi-pape. Expression de G. Clemenceau pour critiquer É. Combes, qui donne la priorité au gouvernement dans le processus de nomination des évêques. Selon le Tigre, le Petit Père n’accepte pas que Pie X soit un « pape complet », donc il récuse, de fait, une perspective séparatiste.
22Devoirs envers Dieu. S’ils ne figurent pas dans la loi de 1882 laïcisant l’école primaire publique, les « devoirs envers Dieu » font partie des programmes jusqu’en 1923. En fait, ils sont assez peu enseignés, soit par conviction irréligieuse du « maître », soit par souci de conciliation avec le prêtre de la commune qui préfère, en général, que le catéchisme ait l’exclusivité du discours sur Dieu auprès des enfants. Dès le tournant du xixe et du xxe siècle, plusieurs instances laïques réclament que lesdits « devoirs envers Dieu » soient supprimés du cours d’instruction morale et civique.
23Dogmes laïques. Expression utilisée dans des milieux proches de la Ligue de l’enseignement et reprise par l’historien A. Aulard pour combattre l’idée que, « si on ne s’incline pas […] devant […] la Déclaration des droits » de 1789, on serait un « mauvais Français » : en République, il n’existe plus de « crime de sacrilège ». Sans utiliser cette expression, M. Berthelot, F. Buisson, G. Clemenceau et bien d’autres s’en rapprochent par leur refus de « dogmes immuables imposés au nom de la raison ». De leur côté, les féministes reprochent aux laïques de maintenir « le dogme de l’autorité maritale ».
24Efféminer (s’). Pour un jeune-homme, être influencé par la « sentimentalité religieuse » (versus « notre République » qui doit se « bâtir en hommes »). Cet argument – très applaudi – est invoqué par E. Lintilhac pour faire adopter le principe du monopole de l’État dans l’enseignement supérieur par le congrès de Marseille du parti radical (octobre 1903). Il reprend le lieu commun, alors très répandu, d’un danger d’« amollissement » des hommes face à l’émergence des femmes dans l’espace public.
25Église libre dans l’État libre (l’). Cette célèbre expression, prononcée par Cavour dans un discours devant la Chambre des députés de Turin le 27 mars 1861, forme l’armature du discours de Montalembert au congrès catholique de Malines en 1863. Elle est très souvent citée lors du processus de Séparation, parfois de façon critique et en modifiant la seconde partie pour exprimer la crainte d’une trop grande liberté de l’Église catholique une fois séparée de l’État (« … dans l’État désarmé » pour A. Ranc, député radical ; « … dans l’État politiquement à l’abri de ses menaces » pour R. Allier, professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris).
26Enriboter (s’). Expression de G. Clemenceau dirigée contre A. Briand pour dénoncer son alliance implicite avec A. Ribot, le leader des progressistes (centre), à la séance parlementaire du 27 mai 1904, afin de soutenir le ministère Combes qui, après la protestation du pape contre la visite du président Loubet au roi d’Italie, a rappelé l’ambassadeur de France au Vatican sans rompre les relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Cette formule sera reprise en 1905, contre Briand et Jaurès, au moment des débats parlementaires sur la Séparation.
27Équivoquer. Ce verbe, plus guère utilisé aujourd’hui, signifie adopter volontairement une attitude équivoque. Sous la plume de membres de la droite ou de séparatistes, tel A. Briand, il qualifie le comportement de nombreux radicaux, officiellement favorables à la Séparation, mais qui, en fait, ne veulent pas qu’elle se fasse.
28Esclave, esclavage. Termes utilisés par des anticléricaux pour dénoncer la situation des membres des congrégations religieuses faisant les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Chez certains d’entre eux, ce mot concerne aussi les prêtres (qui prononcent également des vœux), voire même l’ensemble des catholiques, victimes d’un « esclavage d’esprit ». Cependant, pour Clemenceau, les partisans du monopole d’État de l’enseignement sont, de leur côté, des « esclaves révoltés qui veulent déplacer la tyrannie au lieu de l’éliminer ».
29Estomac libre-penseur. Expression signifiant que l’élève libre-penseur qui, dans les établissements de l’enseignement public, doit manger du poisson le vendredi (jour où il est interdit aux catholiques de manger de la viande), se verrait ainsi atteint dans sa liberté de conscience.
30Faillible (État). Formule choc de G. Clemenceau pour défendre la liberté de l’enseignement : il ne faut pas « transférer la puissance spirituelle […] du pape infaillible, immuable à l’État faillible et changeant, [sinon] c’est un catholicisme civil » ; et le Tigre ajoute : « le peuple est faillible aussi ».
31Fêtes civiques. Fêtes qui, selon plusieurs propositions parlementaires de séparation des Églises et de l’État rédigées au printemps 1903, pourront être célébrées dans les églises et les cathédrales – propriétés publiques – après la Séparation, comme elles l’étaient sous la Révolution française.
32Granges (messe dans les granges, les bois…). Accusation récurrente diffusée par des milieux catholiques et parfois reprise par des « républicains modérés ». Selon eux, après la Séparation, les catholiques devront célébrer leurs messes dans des granges, voire dans des bois. Les rares fois où elle est argumentée, cette affirmation insiste sur le fait que, suivant les différents projets, la location obligatoire à des fins cultuelles des églises, bâtiments publics, ne couvrira qu’une période de cinq à dix ans après le vote d’une loi de séparation. En fait, sauf exception, même les anticléricaux stricts ont le souci de ne pas empêcher la tenue des offices religieux. Mais vu le faible taux de pratique régulière, il ne leur semble pas nécessaire que toutes les églises soient dévolues aux futures associations cultuelles.
33Idées principes / Idées passions. Expressions du philosophe-sociologue C. Bouglé, figure de la Ligue de l’enseignement et de la Ligue des droits de l’homme, pour dénoncer le risque d’un double jeu chez certains républicains : mettre en avant la liberté et la démocratie et, en fait, avoir un comportement autoritaire, analogue à celui de leurs adversaires.
34Idoles laïques. Formule utilisée à différentes reprises par l’écrivaine N. Roussel : dans le catholicisme, « la femme est l’humble servante de l’homme », mais « la Libre-pensée a besoin du Féminisme », car « la plupart des farouches anticléricaux ont conservé […] le préjugé masculiniste. […] Les dogmes chrétiens ne sont pas les seuls à combattre ; notre société tout entière est construite sur des dogmes. […] Nous les femmes libres penseuses nous ne respectons pas les idoles laïques » (discours au congrès national de la libre-pensée, 27 décembre 1903, cf. www.marievictoirelouis.net/).
35Invasion monacale. Expression d’É. Combes pour justifier sa politique religieuse : la Révolution avait supprimé les congrégations. Or, lors de son arrivée au pouvoir (juin 1903), la France compte environ 160 000 congréganistes, 2 fois plus qu’en 1789, soit un pour moins de 300 habitants (il y en a un pour 600 habitants en Italie) : elle se trouve donc, selon Combes, « envahie » par les moines et les religieuses.
36Jésuitisme retourné. Expression de G. Clemenceau pour désigner les « fiches secrètes » utilisées au ministère de la Guerre pour favoriser ou défavoriser l’avancement des officiers. « L’affaire des fiches » contribua beaucoup à la décision de Combes de quitter le pouvoir en janvier 1905. Pourtant, ce système avait été mis en place sous le ministère de Waldeck-Rousseau.
37Laïciser la Laïque. Expression très populaire au début du xxe siècle. Elle signifie que l’école laïque devrait cesser d’être accommodante : des crucifix subsistent dans certaines salles de classe, des enseignant.e.s du primaire continuent à conduire leurs élèves au catéchisme, notamment en Bretagne ou en Flandres… Le maintien, dans les programmes officiels, des « devoirs envers Dieu » (cf. cet item) est également récusé.
38Laïcité absolue. Cette expression peut prendre plusieurs sens. Elle signifie, dans tous les cas, la fin de tout enseignement congréganiste et la réalisation du mot d’ordre « laïciser la Laïque » (cf. cet item). Elle peut impliquer, de plus, l’instauration d’une école laïque obligatoire – monopole de l’État sur l’enseignement – et d’une séparation peu libérale. Cependant le leader radical F. Buisson utilise cette expression sans approuver ces deux dernières finalités.
39Laïcité intégrale. cf. « Laïcité absolue ». Cette expression est souvent présentée, lors du ministère Combes, comme « l’idéal » à atteindre.
40Latin. e (nation, pays). Les nations latines sont des « nations catholiques », ce qui les mettrait en déficit de modernité par rapport aux « nations protestantes » (cf. l’item « Catholique… »), mais elles peuvent s’« émanciper » du catholicisme grâce aux « idées de 1789 » (France, Mexique) et, dans ce cas, renverser la situation en devenant « supérieures » aux « nations du Nord », dites « protestantes ». Cependant, pour Clemenceau, les Français restent imprégnés par « l’esprit latin » et n’acceptent pas « la diversité dans la liberté ». Au contraire, selon E. Lintilhac, « très latins », les Français ont « raison » d’aimer « l’autorité », dont la « forme républicaine » est « le jacobinisme » (sinon, « ils en demandent la dose voulue à César »).
41Libéral-libertaire (monopole). La Dépêche (de Toulouse) fait notamment campagne pour une école laïque obligatoire, qui mettrait fin à la « concurrence déloyale » des écoles privées et aux accommodements de l’école laïque envers la religion qui en sont, de ce point de vue, la conséquence (cf. « Laïciser la Laïque »). Un « monopole libéral-libertaire », loin de s’opposer à la liberté, substitue la « liberté dans l’enseignement » à la « liberté de l’enseignement » : l’enseignement sera un monopole d’État, ce dernier y fera régner la plus grande liberté possible.
42Libéralisme intelligent. Expression de R. Allier (cf. « Église libre dans l’État libre ») et de combistes dissidents pour qualifier le texte de la Commission de la séparation rédigé par A. Briand face au projet de loi « autoritaire » et jugé contre-productif d’É. Combes.
43Liberté de tuer. Vous n’avez pas « la liberté de tuer les gens », déclare le préfet de la Loire-Inférieure, le 14 juin 1903, aux catholiques qui protestent contre l’arrêté préfectoral interdisant la procession de la Fête-Dieu, et réclament « la liberté » ; un contre-manifestant « républicain » vient d’être tué au cours d’échauffourées.
44Loi de libération / Loi de liberté. J. Jaurès parle de « loi de libération » à propos de la loi de juillet 1904 interdisant aux congréganistes d’enseigner, car il la perçoit comme une mesure d’émancipation par rapport à un enseignement qui serait dogmatique et rétrograde. En revanche, reprenant l’expression d’A. Briand, le leader socialiste qualifie de « loi de liberté » le projet de séparation rédigé par la Commission parlementaire, indiquant ainsi que ce texte assure la liberté des différentes convictions et ne rend pas « l’athéisme obligatoire ».
45Lois et mœurs hoministes. Expression féministe que l’on trouve sous la plume d’A. Viollis, de N. Roussel, dans la publication La Fronde…, pour dénoncer la persistance du « Code Napoléon » dans la République laïque (législation donnant des droits différents aux hommes et aux femmes) et, plus généralement, d’une double morale (exemple : un homme peut avoir des maîtresses tout en étant excusable de tuer sa « femme adultère »).
46Loyale, loyalement. Briand insiste souvent sur la nécessité d’effectuer une séparation « sincère et loyale », qui ne cherche pas à gêner l’exercice du culte catholique. Il demande à ses amis d’agir « loyalement », avec « calme » et « sang-froid » (ce dernier terme est également utilisé par Buisson). L’emploi récurrent de ces expressions est un des indices de l’importance du conflit interne entre républicains. Mais l’opposition peut ne pas être en reste et le 21 octobre 1904, le député de droite F. Engerand demande une « révision loyale du Concordat ».
47Manger du pape. A. Thiers avait déclaré : « qui mange du pape, en crève » ; cette formule a donné, dans les milieux catholiques, le dicton « qui mange le pape, meurt », pour affirmer que la papauté est indestructible, malgré la perte de son pouvoir temporel. Fondateur de l’Église catholique gallicane, le père Hyacinthe (Loyson), alors célèbre, affirme : « Heureux les peuples qui ont “mangé du Pape” […]. Ils sont les premiers peuples du monde ».
48Méthode (la libre-pensée comme). Pour F. Buisson, la libre-pensée est, avant tout une « méthode » pour rechercher librement « le bien, le beau, le vrai », en rejetant tous les « dogmes ». Il s’oppose à ceux, comme le député M. Allard, pour qui elle est avant tout un combat pour détruire la religion en tant que « fléau social ». Entre ces deux pôles, l’historien A. Aulard, s’il considère la libre-pensée comme une doctrine antireligieuse, dialogue avec des catholiques pour savoir si la « cohabitation dans l’église » (cf. cet item) leur semble compatible avec le libre exercice du culte. Ce pluralisme interne est une des raisons de la vitalité de la libre-pensée (dont A. Briand est également membre).
49Milliard des congrégations. Thème lancé par Waldeck-Rousseau, en 1900, et qui fait ensuite florès : il dénonce « le péril d’une mainmorte grandissante » et accrédite l’idée d’une fortune indue des congrégations que l’État républicain devrait récupérer. Pour la gauche, cet argent servirait à financer l’instauration de « retraites ouvrières ». Certains milieux catholiques et nationalistes répliquent en dénonçant les « neuf milliards » que possèderait, selon eux, une (pseudo) « Congrégation juive ».
50Million des Chartreux. Accusation – non fondée – contre le fils d’É. Combes, Edgard, secrétaire général du ministère de l’Intérieur, qui aurait réclamé un million pour « sauver » la congrégation des Chartreux de l’expulsion (mars-avril 1903). L’instruction est rapidement close et le 28 mai un ordre du jour parlementaire adopté par 333 voix contre 18 flétrit les calomniateurs. Pourtant l’affaire resurgit : en juin 1904 une commission parlementaire, majoritairement anticombiste, est mise en place ; elle blanchit Edgard tout en se montrant équivoque sur d’autres points. Un ordre du jour favorable à Combes est de nouveau voté par 334 voix contre 154, mais ce dernier est politiquement affaibli.
51Miracle (non religieux). Le 26 octobre 1904 F. Buisson, président de la Commission parlementaire), face aux manœuvres de « surenchère » et d’« obstruction » d’une partie du Bloc des gauches, souhaite un « miracle d’énergie » de la Chambre pour voter, en 1905, une loi de séparation qui « sera le couronnement de l’œuvre législative de la Troisième République, l’achèvement […] pacifique de la laïcisation en France ». Mais il craint qu’espérer un tel « miracle » ne soit que « rêve et chimère ».
52Monopole intégral. Monopole d’État de l’enseignement, y compris pour l’enseignement supérieur. Ses défenseurs s’opposent à ceux qui acceptent le monopole seulement pour le primaire et le secondaire. Selon le professeur de physiologie Ch. Debierre (radical), ces derniers oublient que, « dans les facultés catholiques », on forme « des avocats catholiques, des médecins catholiques, des ingénieurs catholiques »… qui deviennent « des estampillés de l’État » – puisque la loi Ferry de mars 1880 stipule que « les titres ou grades universitaires » sont attribués seulement aux personnes qui ont réussi des « examens ou concours […] subis devant les professeurs ou jurys de l’État » –, alors qu’ils ne sont pas « des hommes de science, mais des propagandistes de l’idée catholique ».
53Monopole relatif / Monopole absolu. Selon J. Chaumié, ministre de l’Instruction publique, « le monopole absolu [de l’État sur l’enseignement] est contenu dans le monopole relatif organisé par la commission » sénatoriale sur l’abrogation de la loi Falloux : plus strict que le projet gouvernemental, ce dernier implique une autorisation révocable de l’État pour tout établissement privé. Ce « monopole relatif », précise le ministre, pourrait constituer une arme dangereuse en cas de renversement de la majorité parlementaire. Après une célèbre intervention de G. Clemenceau (le 17 juin 1903), il sera repoussé par le Sénat par 198 voix contre 69 le 19 novembre 1903.
54Organiser la liberté / « Écraser l’Infâme ». Selon le centriste H. Boucher, qui en est membre, la Commission parlementaire s’est trouvée lors de sa création dans l’alternative suivante : élaborer un projet de séparation qui, dans la lignée de Voltaire, « écraserait l’Infâme » – on retrouve souvent cette expression en pour ou en contre dans la presse, les débats, au Parlement – ou rédiger un projet qui « organise la liberté ». Elle a choisi la seconde solution pouvant permettre, selon son président (F. Buisson), une « discussion […] vive quelquefois, […] loyale toujours », entre « séparatistes » et « concordataires », sur les différentes manières d’« organiser la liberté ».
55Pacte de servitude. Formule du comte d’Haussonville (orléaniste) pour désigner le Concordat depuis l’arrivée au pouvoir des républicains anticléricaux. Certains catholiques pensent que la Séparation, si dure qu’elle puisse être envers les cultes, serait préférable à une situation où le système concordataire permet, selon eux, la mise sous tutelle de la religion.
56Paria catholique / Paria laïque. Expressions de l’écrivaine H. Auclert pour signifier que les femmes, cantonnées dans une situation d’infériorité dans la société traditionnelle « catholique », sont toujours exclues de la citoyenneté et de l’accès à des fonctions de pouvoir par la société laïque. Contre l’argument d’un – pseudo – « cléricalisme » des femmes, elle fait remarquer que, cléricaux par excellence, les prêtres, étant des hommes, ont pourtant le droit de vote.
57Persécution apparente. Expression de G. Béret, directeur des Annales de la Jeunesse laïque (sous son anagramme G. Etber), pour critiquer la politique d’É. Combes : dénoncée comme « persécutrice » envers les congrégations par ses adversaires, elle n’aurait, dans les faits, en rien diminué le « danger » de « l’enseignement clérical », cumulant ainsi deux « inconvénients ». Un éditorialiste du quotidien Le Radical, S. Lacroix, se demande alors le 13 janvier 1905 s’il est opportun d’effectuer la Séparation pour en arriver à « un résultat analogue ».
58Petite fissure. Expression de l’écrivain H. Bérenger, cofondateur de L’Action. Elle désigne toute mesure qui permettrait à l’Église catholique de s’insérer « dans le vaisseau de la démocratie » par une « fissure d’apparence insignifiante », mais qui ferait entrer l’eau « au cœur de la machine », noyant ainsi l’ensemble de « l’équipage » et entraînant « le navire [républicain] au fond de la mer ». La nécessité de prévenir ou de colmater d’éventuelles « fissures » fait partie du discours d’anticléricaux stricts.
59Protestant. e (nation, pays, puissance). Dans des milieux libéraux et/ou républicains, un lieu commun – en partie contesté au début du xxe siècle – compare les « nations catholiques » avec celles dont les habitants sont majoritairement de religion et/ou de culture protestante, qui concilieraient religion et modernité démocratique (cf. « Catholique… »). Un philoprotestantisme s’oppose alors à un antiprotestantisme de droite. Cependant, les « puissances protestantes » peuvent paraître dangereuses, à gauche, pour la politique coloniale française, voire l’esprit « gaulois » (Zola). De plus, des catholiques et « républicains modérés » mettent en avant un modèle protestant qui concilierait séparation et liberté, mais serait inapplicable en France.
60Radical-popularisme. Formule de Ch. Péguy pour qualifier le combisme dans sa double dimension d’expression politique de la mouvance radicale et de discours démagogique envers le peuple. Ce « radical-popularisme » permettrait au Petit Père d’exercer un « césarisme en veston ».
61Robespierrot. Ce sobriquet veut indiquer qu’É. Combes n’est qu’une pâle imitation de Robespierre, voulant imposer une sorte de religion nationale dont il serait le « pape » et se montrant aussi intolérant pour ses adversaires que l’Incorruptible.
62Séparation américaine (mais aussi anglaise, belge, brésilienne, canadienne, cubaine, équatorienne, genevoise, mexicaine…). Référence à des modèles étrangers de séparation, soit que diverses formes de séparation existent effectivement dans les cas invoqués, soit que l’Église catholique, en tout cas, soit séparée de l’État (Angleterre, Genève).
63Servitude morale. Expression désignant souvent la situation des congréganistes, voire des prêtres ayant prononcé des vœux définitifs, mais qui peut être parfois également employée pour dénoncer les pressions politiques que subissent des instituteurs et des institutrices de la part de leur administration.
64Sourire clérical. Par cette expression, E. Lintilhac s’en prend aux professeurs dont l’enseignement semble avoir un contenu « irréprochable » d’un point de vue républicain, mais qui, par un « hochement de tête » ou un « sourire », feraient comprendre à leurs élèves qu’ils ne doivent pas croire ce qui leur est enseigné. Clemenceau s’insurge : pour combattre un « sourire », on court le risque de détruire « l’édifice de liberté » édifié depuis la Révolution française.
65Superstitions congréganistes. La loi de juillet 1904, qui interdit l’enseignement aux congrégations en France, maintient cependant des noviciats formant des congréganistes qui iront enseigner outre-mer ou à l’étranger. Non seulement cela favoriserait la propagation de la langue et de la culture françaises, mais les « superstitions congréganistes » constitueraient, pour des peuples d’Afrique, d’Amérique latine, du Proche et de l’Extrême-Orient, un palier nécessaire dans l’acquisition de la civilisation (doctrine de « l’évolution »).
66Système tutorial. Système proposé par le directeur de La Dépêche (de Toulouse), A. Huc, qui compléterait le monopole d’État sur l’enseignement : les élèves internes – nombreux en milieu rural – seraient confiés à de « bons citoyens » qui les formeraient aux « vertus républicaines ».
67Tactique (pure question de). Expression utilisée à plusieurs reprises par A. Briand pour justifier ses prises de position. Ainsi, en mai 1904, il accepte le « petit profit » d’un simple rappel de l’ambassadeur de France au Vatican, pariant que les relations diplomatiques avec le Saint-Siège ne seront pas reprises (cf. « Enriboter (s’) »), et en novembre de la même année, il accepte que le socialiste G. Deville demande à la Commission de séparation de rapporter devant la Chambre le projet de loi Combes – tout en autorisant ses membres à déposer des contre-projets – pour hâter le débat parlementaire sur la Séparation. En fait, cette « tactique » est fondée sur une stratégie, mais consiste aussi en une navigation à vue dans le brouillard.
68Transition (crise de). Expression que l’on trouve sous la plume aussi bien de F. Buisson que du sociologue É. Durkheim pour qualifier la crise (ressentie) de la morale laïque. « Les anciens mobiles moraux n’agissent plus et les nouveaux n’agissent pas encore » (Buisson) ; « les anciens dieux vieillissent ou meurent et d’autres ne sont pas nés. […] [Cependant] de nouveaux idéaux surgiront » (Durkheim).
69Unité morale (de la France). La nécessité de « l’unité morale » de la nation est un argument invoqué par les deux minorités actives dont l’affrontement est qualifié par l’historien É. Poulat de « guerre des deux France » (1988). Pour les uns, elle sera assurée par une « laïcisation intégrale » et/ou un « régime de liberté » sans « privilèges religieux », pour les autres elle nécessite la fin des « persécutions » contre les catholiques.
70Utilité sociale (de la religion). Issue des Lumières, l’idée de considérer la religion à l’aune de son « utilité sociale » prend ses distances avec une union doctrinale entre l’Église (catholique) et l’État. Elle justifie le pluralisme religieux limité du système des « cultes reconnus » (premier seuil de laïcisation). Avec la séparation de 1905, la République « assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes » dans le respect d’un ordre public démocratique, sans se prononcer sur leur utilité sociale (second seuil de laïcisation).
71Viril, virilité, virilement. D’E. Lintilhac, qui exalte la « virilité du vrai [atteinte] par les âpres sentiers de la raison », au comte d’Haussonville, qui demande aux catholiques de s’organiser « virilement, […] sans lamentation », en vue de la Séparation, en passant par Zola, qui s’inquiète d’une France « dont la virilité s’affaiblit », être « viril » est magnifié comme la valeur suprême. Les milieux anticléricaux n’en ont pas l’apanage, mais, chez certains, la peur d’une alliance entre le prêtre – efféminé jusque dans son habit – et « la » femme – plus sensible que rationnelle – s’exacerbe au début du xxe siècle, car les frontières entre les rôles du féminin et du masculin commencent, avec les luttes féministes, à paraître moins évidentes.
72Zouave pontifical. Un des nombreux sobriquets dont A. Briand est affublé. Celui-ci provient du leader nationaliste H. Rochefort. D’autres (adressés également à Jaurès) – « bourgeois de Calais », « socialistes papalins »… – auront pour origine la mouvance radicale. Lors de la séance parlementaire du 27 mai 1904, Briand montre que ces attaques ne l’impressionnent guère ; il déclare à ses « amis » : « Ayez du sang-froid, sachez résister aux surenchères, ne craignez pas d’être taxés de modérés, d’opportunistes. Personnellement j’ai été traité de clérical (on rit), à cause de la modération de mon projet. »
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