Conclusion
p. 253
Texte intégral
1Les recherches menées dans les cours du Collège de France n’auront sans doute pas révélé de vestiges exceptionnels –ou du moins spectaculaires– mais elles auront eu le mérite d’apporter à la connaissance de l’évolution de Paris quelques repères précieux. En effet, si une partie des données issues de ces fouilles s’inscrit bien dans la connaissance que l’on pouvait avoir de d’histoire de Paris jusqu’alors, d’autres contribuent, nous semble-t-il, à préciser quelques points de sa genèse et de son évolution. De plus, par leur situation, ces fouilles offrent un repère topographique nouveau pour l’histoire de la ville, dans un secteur fortement modifié au xixe s.
2De la genèse de Paris, entre la Lutèce gauloise et le chef-lieu de cité gallo-romain, les recherches ont montré quelques traces ténues mais bien scellées qui contribuent à l’élaboration d’un nouveau scénario concernant l’évolution de la ville, d’un point de vue chronologique et topographique. Au lendemain de la conquête de César, la ville gauloise détruite aurait été très rapidement déplacée sur le site de la Lutèce gallo-romaine. De plus, à l’idée d’une implantation primitive sur la colline succède l’hypothèse d’une première implantation le long des rives du fleuve, de part et d’autre de ce point de passage que constituait alors le chapelet d’îlots qui formera le socle de l’actuelle île de la Cité. Cette agglomération proto-urbaine, à l’urbanisme encore mal défini, a laissé la place à une ville quadrillée à la romaine, organisée à partir du sommet de la colline dans la seconde partie du règne d’Auguste.
3Les modes d’occupation de ce nouvel espace très urbanisé sont désormais bien connus à Paris. L’habitat en bois est rigoureusement organisé à l’intérieur des îlots. Les maisons sont souvent refaites et les sols s’exhaussent rapidement. La particularité des vestiges du Collège de France pour cette période vient de l’activité qui y était menée, le travail du bois, dont les détails ne nous sont pas connus par manque d’indices. On se contentera d’émettre l’hypothèse que cette zone basse de la ville était en partie dévolue à ce secteur d’activité, à proximité du fleuve qui permettait de charrier le bois par flottage.
4Contrairement à la plupart des sites fouillés à Paris, l’évolution de cet espace n’a pas été simple. Dès le milieu du Ier s., un grand bâtiment assez énigmatique est apparu, bordé d’un large fossé qui semblait provenir d’un édifice monumental antérieur aux thermes de l’est. Le caractère public probable du bâtiment découvert lors des fouilles –entrepôt, portique ?– semble marquer à nouveau la réappropriation de l’espace par l’administration qui édifiera, quelque temps après (vers 80 ap. J.-C.), les premiers thermes de Lutèce : les thermes de l’est, dits du Collège de France.
5De ce monument, les archéologues n’attendaient guère autre chose que les lambeaux d’une vaste palestre. Les fouilles ont montré que celle-ci avait scellé de nombreuses traces des activités du chantier d’édification de cet imposant balnéaire. Plus encore, la stratification de la palestre a livré les traces de la réfection de l’ensemble thermal, notamment les restes d’un atelier de fondeur. La destruction progressive des thermes et leur dépeçage méthodique, à partir de la fin du iiie s. ou du début du ive s., ont eux aussi été appréhendés. Parallèlement, on mettait au jour les lambeaux d’une boucherie, installée aux dépens de l’ancienne palestre dont le sol plan s’est ensuite progressivement recouvert de sédiments provenant de la désagrégation de bâtiments en terre crue. L’observation d’une occupation continue jusqu’au début du ve s. ap. J.-C. a confirmé l’hypothèse du dynamisme de cette partie de la ville durant l’Antiquité tardive.
6Les principales connaissances acquises récemment pour ces périodes anciennes concernent la fin de l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge. L’étude menée sur les « terres noires », bien que reposant sur des données parfois difficiles à déchiffrer, constitue néanmoins une première en France, ne serait-ce que par la variété des approches. Ces recherches nous montrent qu’au-delà des idées reçues, par le simple questionnement archéologique, il est possible de dévoiler une portion d’histoire obscure, dont le tort est d’avoir laissé des vestiges fugaces. Plus encore, nous espérons que ces travaux inciteront la communauté archéologique à se donner les moyens d’appréhender enfin la ville du haut Moyen Âge, à ne pas en attendre un simple résidu de la ville antique, ni forcément un prototype de la ville du bas Moyen Âge. Réfléchir à l’origine des terres noires revient à se demander comment les populations ont occupé l’espace pendant cinq cents ans (Ve-Xe s.). Que cet espace ait eu des airs de ruralité ne nous surprendrait guère. Pour une fois, la campagne se serait peut-être installée en ville !
7Pour les périodes médiévales et modernes, l’attrait que constitue l’histoire des collèges du quartier de l’Université ne peut être démenti. On regrette que les études n’aient pas été parfois plus poussées, que le matériel exhumé (céramique et faune surtout) n’ait pas été livré à plus de chercheurs pour répondre aux questions que l’on se pose sur l’alimentation de ces jeunes gens privilégiés qui avaient la possibilité – et le devoir – d’apprendre dans la plus grande ville d’Europe. L’association d’études d’archives et de l’archéologie a néanmoins permis de comprendre le passage progressif entre le collège de Cambrai et le Collège royal, dont quelques éléments de la chaotique évolution architecturale ont été observés.
8Cet ouvrage témoigne donc que les résultats ont largement dépassé, comme souvent sur les sites urbains, les simples réponses aux questions posées avant le démarrage du chantier. Mais surtout, au Collège de France, ces recherches ont montré qu’en dépit de la discontinuité des dépôts archéologiques – liée aux deux secteurs de fouille –, et qu’en l’absence de vestiges spectaculaires, l’inédit apparaît parfois au travers des indices les plus ténus, les moins attrayants, mais qui appartiennent ici sans nul doute à la période la plus méconnue de l’histoire de l’occupation des villes.
Auteur
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Laurent Guyard
Mission archéologique du Vieil-Évreux, conseil général de l’Eure
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