1[NdT. : Anne Warfield Rawls, (1987), « The Interaction Order Sui Generis : Goffman’s Contribution to Social Theory », Sociological Theory, 5 (2), p. 136-149. Les variations avec la version originale ont été discutées avec l’auteure. Nous remercions le CESDIP pour son soutien dans l’acquisition des droits de cette publication.]
2Ce document a été rédigé avec le soutien d’une bourse de recherche postdoctorale du NIMH à l’Université du Wisconsin à Madison. Je tiens à remercier Albert Meehan, George Psathas, Doug Maynard, Jeff Coulter, Norbert Wiley, pour leurs commentaires et remarques.
3Giddens dit que Goffman a été critiqué pour ne pas rendre compte de la motivation des acteurs à se conduire comme ils le font. Cela contribuerait à l’impression de vide de son travail (Giddens, 1984, p. 70). Si l’on accepte l’interprétation de Giddens, la motivation des acteurs à résister aux contraintes institutionnelles et à se conformer aux routines institutionnelles aurait effectivement besoin d’être explicitée. Mais Goffman n’a pas soutenu que les acteurs choisissent de faire ces choses. Il a affirmé que l’ordre de l’interaction impose des contraintes d’agir ainsi à ses participants. Les motivations des acteurs n’ont pas besoin d’être explicitées. Ce qu’il faut expliquer, c’est comment et pourquoi l’ordre de l’interaction impose de telles contraintes aux acteurs et aux situations. Ces contraintes, Goffman (1967, p. 31) les qualifie de « règles de base de l’interaction (ground rules of interaction) ». Les personnes se conforment à ces règles, sous peine de quoi leurs soi sociaux cesseraient d’exister. Il y va de leur propre intérêt de ne pas abîmer leurs soi sociaux et les ordres d’interaction dans laquelle ils sont engagés. Goffman n’a pas manqué d’aborder la question. Giddens l’a simplement posée dans des termes erronés.
4[NdT. : Involvement obligations a été traduit par « obligations d’engagement » dans Comment se conduire dans les lieux publics (1963/2012). Ici nous gardons « engagement » pour commitment, avec sa charge morale, civique ou politique, et nous traduisons involvement par « participation » – qu’il faut entendre au sens neutre d’implication dans la situation.]
5Voir Rawls (1987) pour une discussion de la façon dont l’analyse conversationnelle de Sacks complète la compréhension de l’ordre de l’interaction.
6La phénoménologie n’est ni individualiste, ni structuraliste. Elle a une vision structuraliste dans la mesure où la structure se bâtit en prenant la forme de la conscience humaine ; mais elle n’en est pas moins individualiste dans la mesure où elle bâtit un monde à partir de l’expérience individuelle. Bien que certains aient qualifié Goffman et Garfinkel de phénoménologues, ils ne le sont pas. Goffman ne part pas de structures de la conscience ou de la Lebenswelt qui transcenderaient l’individu. Il fait dépendre l’existence du soi social de ses rencontres. Les constantes, pour Goffman, sont les contraintes que la nature du soi social impose aux rencontres sociales. Pour une discussion plus détaillée de la relation entre Garfinkel et la phénoménologie, voir Rawls (1985).
7L’identification de la contrainte sociale à la contrainte institutionnelle a été remise en question de façon significative par les travaux de Goffman et de Garfinkel. Mais, pour diverses raisons, cette remise en question n’a pas été reconnue, sans doute parce qu’aucun de ces auteurs n’a proposé de déclaration claire de sa position. Dans le cas de Goffman, de profondes incohérences internes à son argumentation l’en ont empêché. Mais cette absence de reconnaissance a aussi à voir avec l’hypothèse que la contrainte n’existe que sous forme institutionnelle. Par conséquent, les contraintes interactionnelles sont soit interprétées comme un effet de la contrainte institutionnelle, soit réduites aux contingences des individus ou des situations qui façonnent l’action.
8Le travail de Goffman est pour cette raison difficile à saisir pour les sociologues. L’ordre social doit être expliqué en termes d’engagements et d’obligations. Ces notions, entendues d’ordinaire en un sens philosophique, ne sont généralement appliquées à la théorie sociale qu’après coup. Chez Goffman, elles ne sont pas dérivées, mais posées au fondement même de sa théorie de l’ordre social.
9Les similitudes évidentes avec la philosophie morale contractualiste et les implications de la position de Goffman pour les questions de race et d’ethnicité sont traitées dans un autre article intitulé « Goffman’s Interactionism : Dialectics of Commitment and Order ». [NdT. : publié comme Rawls (1990).]
10Giddens traite la séquentialité des actions dans le temps comme une qualité temporelle qui confère une relation et une signification à ces actions (Giddens, 1984, p. 35). Cela ne tient pas compte de la possibilité que la séquentialité soit une caractéristique soigneusement construite des actions que les participants utilisent en premier lieu pour faire sens. La séquentialité n’est pas une propriété accidentelle à produire et à découvrir rétrospectivement. Ce n’est pas un accident dû à la dimension du temps, mais l’une des propriétés de la production de l’action elle-même. Les actions sont produites pour faire partie de certaines séquences de manière très spécifique. Le temps institutionnel peut être réversible comme le dit Giddens (ibid.). Mais l’un des points soulevés par Garfinkel (1967) est que le temps de production locale ne l’est pas. Les choses sont très différentes lorsque l’on se retourne pour les regarder. Et cette tendance à regarder en arrière est peut-être en partie responsable de notre vision de la vie quotidienne comme étant organisée de manière institutionnelle.
11Pour une comparaison plus détaillée de Goffman et Sartre, voir Rawls (1984).
12Si Goffman a été capable de voir les aspects constitutifs du soi, il n’a pas été capable de voir les caractéristiques constitutives des aspects « linguistiques » des rencontres. En d’autres termes, si le soi impose des contraintes morales à l’interaction, ce n’est pas le cas, selon Goffman, du langage et de l’accomplissement d’actions pratiques. Par conséquent, ce que Goffman a appelé une arène morale est aussi, pour lui, une sorte de prison existentielle, parce que les caractéristiques structurales du langage sont d’origine culturelle et institutionnelle.
13Les occurrences de cette proposition sont nombreuses : (Goffman, 1959, p. 9, 10, 13, 35, 36, 248, 250, 251 ; 1961a, p. 81, 87, 97, 107, 114 ; 1967, p. 11, 28, 37, 49, 95, 105, 117, 122).
14Cependant, l’incapacité de Goffman à distinguer clairement l’ordre de l’interaction de l’ordre institutionnel l’amène à dire occasionnellement que « jouer son rôle » est un engagement moral. D’une part, dans leur capacité à garantir la réciprocité interactionnelle, les obligations de participation sont censées être justes en dernier lieu et fournir un fondement moral à l’interaction. D’autre part, Goffman est parfois amené à parler des obligations de participation comme forçant les interactants à respecter un ordre institutionnel. Elles les emprisonneraient dans des rôles institutionnels et dans des cercles d’attentes qui les privent de liberté. Son ambivalence au sujet du statut de ces obligations par rapport à la liberté et à la moralité ultimes se reflète dans son affirmation selon laquelle « il existe des catégories de personnes – dans notre société, des catégories très larges – dont les membres paient constamment un prix très élevé pour leur existence interactionnelle » (Goffman, 1983, p. 6).
Plutôt que de considérer cette ambiguïté comme un problème dans l’œuvre de Goffman, on peut la considérer comme le reflet d’une véritable dialectique dans la dynamique de l’ordre social et moral. Les implications de l’ordre de l’interaction peuvent être clarifiées si l’on se rend compte que, lorsqu’il est fortement institutionnalisé, le dilemme de la liberté humaine dans les écrits de Goffman ressemble au cercle existentiel à l’intérieur duquel Sartre (1960/1976) et les post-structuralistes (Derrida, 1972/1983) affirment que le sens et le soi sont liés aux conventions institutionnelles, et que le problème de la déconstruction implique de s’échapper d’un cadre englobant. En revanche, en décrivant les cas où l’ordre de l’interaction émergent est relativement indépendant de la contrainte institutionnelle, Goffman est en mesure d’atteindre un plan de lucidité morale où il esquisse la possibilité d’une liberté et d’une autonomie qui transcendent des considérations institutionnelles ou culturelles particulières.
La plupart des interactions se déroulent dans le cadre de sévères contraintes institutionnelles et si Goffman décrit les fondements d’un ordre de l’interaction émergent en termes d’engagement et de consensus moral, il est également conscient de l’immoralité de certaines de ces contraintes institutionnelles. Mais, pour Goffman, il n’y a pas de contradiction, car les contraintes institutionnelles et celles de l’ordre de l’interaction sont, selon lui, distinctes. Un engagement dans l’ordre de l’interaction n’implique pas un engagement dans la structure sociale.
15Giddens se préoccupe de la routinisation, de sorte qu’une continuité dans le temps soit assurée et que les institutions puissent paraître « fixes » (Giddens, 1984, p. 70). Mais ce n’est pas la préoccupation de Goffman. Goffman s’intéresse au maintien du soi dans et par l’interaction. Giddens s’intéresse à la durée parce qu’il essaie d’additionner des rencontres les unes avec les autres, par le biais de la routinisation, dans l’espoir d’obtenir des institutions sociales. Selon Goffman, ce n’est pas possible. L’ordre institutionnel et l’ordre de l’interaction se contraignent mutuellement, de diverses façons, mais ils restent distincts.
16Goffman n’accorde nulle part une telle importance à la reproduction de la structure sociale. Au contraire, il trouve déconcertant le fait que les rituels d’interaction doivent se plier aux contraintes de celle-ci. À plusieurs reprises, il déplore le fait que la formation du soi social soit parfois soumise aux inégalités inhérentes à la reproduction de la structure sociale (Goffman, 1983, p. 6).
17Certains interactionnistes refusent d’adopter une source d’ordre individualiste ou structuraliste. Ils étudient alors la « contingence ». L’ironie est qu’ils croient que l’ordre social et le sens sont contingents parce qu’après avoir nié que la structure sociale organise les actions, ils croient que sans structure sociale il n’y a pas de constante possible.
18Alors que Mary Gallant et Sherryl Kleinman (1983) semblent défendre la suprématie d’une micro-perspective sur une autre, elles soutiennent en fait que l’interactionnisme symbolique, en se concentrant sur la négociation des rôles définis par les institutions, étudie la production de l’ordre social, alors que l’ethnométhodologie, qui se focalise sur l’accomplissent constitutif de l’ordre dans des configurations d’interaction non institutionnelles, serait en quelque sorte passée à côté du phénomène de l’ordre social. Pour une réponse à cette vision des choses, voir Rawls (1985).
19D’autres tentatives ont été faites pour remettre en question le formalisme dans la théorie sociale. Nancy DiTomaso (1982), par exemple, attaque à la fois le formalisme et l’interactionnisme, mais sans proposer d’alternative. Son point de vue sur les études interactionnelles, qui réduiraient l’ordre aux activités des individus, est similaire à celui d’Alexander. Par conséquent, bien que DiTomaso fasse une tentative prometteuse pour renverser le formalisme, elle rejette ce qui semble être, à mon avis, la seule alternative viable. Jeff Coulter (1982) estime, de son côté, que tout peut être ramené au sens commun, de sorte qu’une distinction entre les institutions et les interactions lui semble tout à fait déplacée, puisqu’il a rejeté la notion de contrainte institutionnelle. Dans ma conception de l’ordre de l’interaction, les cadres institutionnels fixent des « contextes de descriptibilité (accountability) », mais ce ne sont pas eux qui organisent l’action.
20Dans ce second cas de figure, non seulement Durkheim, Weber et Tönnies, mais Marx, aussi et surtout (en particulier l’ensemble des Manuscrits de 1844, et les notions de fétichisme de la marchandise et d’aliénation), tomberaient du côté de l’« individualisme ». C’est Karl Marx qui a soutenu que l’« être-générique (species being) (Gattungswesen) » requiert certaines relations de soi à autrui. Pour Marx (1844/1978), c’était l’une des principales contraintes au développement d’une société juste. Les structures sociales qui empêchaient cette forme d’interaction n’étaient que des étapes dans le développement de formes sociales qui l’encourageraient. Bien que Marx ne l’ait pas dit explicitement, ce besoin d’une réciprocité interactionnelle de la part de l’« être générique » pourrait être pensé comme l’une des contradictions dialectiques au sein de structures sociales qui rendent cette réciprocité difficile. Il n’y a aucune raison pour que l’intérêt pour les contraintes propres à l’ordre de l’interaction ne soit pas considéré comme extrêmement important pour notre compréhension de la contrainte institutionnelle et de son développement historique. Ce que nous ne pouvons pas faire, c’est réduire l’un à l’autre – ce qui empêche de comprendre l’un et l’autre. L’accent mis sur la dualité entre l’agency et la structure sociale a été trompeur. C’est aussi ce que disait Marx, à l’encontre d’une notion réifiée de l’individu. La véritable dualité se situe entre les contraintes de l’ordre de l’interaction et celles de la structure sociale.