1Voir à ce propos la critique détaillée que Sorokin adresse, plus généralement, à l’ensemble des approches psychologiques des faits sociaux (1928, ici 1938, p. 424-478). Est-il besoin de préciser que je ne souscris pas non plus à l’explication de ces faits par des considérations biologiques ? Sur ce point, je suis à nouveau les idées de Sorokin qui, sans nier que les hommes sont soumis aux lois de la biologie (ainsi que de la physique, de la chimie et des mathématiques), conçoit la sociologie, justement, comme ce dont la biologie ne permet pas de rendre compte (ibid., p. 162-164).
2Maurice Halbwachs, poursuivant d’autres fins, fournit au passage l’exemple d’une telle analyse à propos des origines de la mémoire du christianisme telle qu’elle s’est consolidée dans la Bible (1941, ici 2008b). L’étude que Patrick Bruneteaux a menée sur la trajectoire d’un unique individu (2016) en livre un exemple très différent.
3Dans cette définition, les auteurs ne mentionnent pas clairement l’existence de faits sociaux cristallisés hors d’individus ou de groupes d’individus, comme dans les murs d’un bâtiment. Mais l’idée était déjà présente chez Durkheim dont ils se revendiquent explicitement, et n’entre pas en contradiction avec la définition en question.
4Ainsi dans les Règles : « Il est clair que, n’ayant pas l’individu pour substrat, [les faits sociaux] ne peuvent en avoir d’autre que la société, soit la société politique dans son intégralité, soit quelqu’un des groupes partiels qu’elle renferme, confessions religieuses, écoles politiques, littéraires, corporations professionnelles, etc. » (Durkheim, 1895, p. 8). Halbwachs, dans ses derniers écrits sur la mémoire collective, n’envisage jamais celle-ci indépendamment d’un groupe social identifiable, fût-ce « la société » dans son ensemble. Par exemple, dans le chapitre de son ouvrage posthume sur la mémoire collective et le temps : « Il faut distinguer un certain nombre de temps collectifs autant qu’il y a de groupes séparés » (posthume, ici 1997, p. 167). De la même manière, dans le chapitre sur la mémoire collective et l’espace : « Il y a autant de façons de se représenter l’espace qu’il y a de groupes » (ibid., p. 232).
5Ou encore, en 1938 : « Partout […], bien des individus font partie de plusieurs de ces groupes, si bien que dans leur esprit se heurtent plusieurs logiques » (ici 1972, p. 151).
6On trouvera, dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage qu’André Orléan (2011) a consacré à la valeur économique, une synthèse critique des travaux qui la conçoivent comme une substance naturalisée.
7En anglais : « through the imbedding of resources in people ».
8Il convient de mentionner également l’ouvrage de Thomas Piketty, Le capital au xxie siècle (2013), du fait de son succès mais aussi de la rigueur et de l’ampleur du travail empirique qui y est déployé. Mais la conceptualisation du capital mobilisée (ibid., p. 82-89) n’innove pas véritablement. L’auteur y distingue d’abord « capital humain » et « capital non humain ». Le premier semble renvoyer à la définition de Becker. Le second est entendu comme « l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être possédés et échangés sur un marché » (ibid., p. 82) – la question n’étant pas posée de ce qu’il y a de proprement humain dans les capitaux traditionnels (le capital financier en particulier, comme l’a développé Orléan).
9Le terme apparaît également dans l’article sur L’école conservatrice (1966c).
10Non signé mais vraisemblablement écrit ou supervisé par Bourdieu, organisateur avec Alain Darbel du colloque dont est issu l’ouvrage. Signalons que le colloque réunissait sociologues et économistes : ce contexte particulier a pu inciter Bourdieu à emprunter aux économistes le concept de capital. Je remercie Johan Heilbron de m’avoir fait part de cette observation.
11Il faut noter l’emploi antérieur de l’expression « capital intellectuel » par Alain Girard (1961, p. 350) et surtout par Alfred Fouillée qui a pu affirmer que « le capital collectif n’est pas seulement de l’ordre matériel et économique, ni de l’ordre politique ; il est aussi de l’ordre intellectuel et moral », ajoutant que « dans les sociétés modernes, c’est le capital intellectuel qui tend à devenir la principale richesse commune » (1884, p. VIII ; voir aussi p. 39, 195 et 283-285).
12La première édition de 1966 ne contient pas les développements de la deuxième, autour des notions de capital culturel ou de capital artistique (les termes mêmes n’apparaissent pas).
13C’est l’occasion de noter que la polysémie que prêtent Michèle Lamont et Annette Lareau (1988, p. 155-156) au concept de capital culturel occulte le travail de construction théorique que Bourdieu a réalisé par étapes, capable de saisir en un seul concept unifié l’ensemble des aspects que ces auteures considèrent comme distincts. Cet article, riche de remarques utiles sur les liens entre socialisation et stratification sociale, est par ailleurs sujet à d’autres petites confusions à propos du capital culturel : il occulte notamment la différence entre capital culturel et capital scolaire, ou l’idée qu’il puisse exister des champs spécialisés, le champ scientifique par exemple, dont les capitaux spécifiques entretiennent des liens avec le capital culturel. La revue de la littérature qu’a faite Susan Dumais sur l’emploi du concept de capital culturel aux États-Unis (2002, p. 48-49) laisse voir à quel point la tendance à ne reprendre le concept que dans des acceptions partielles (et de ce fait simplificatrices) est générale et puissante dans les travaux retenus.
14Voir l’article de Bourdieu, 1976, p. 130, ou pour une formulation plus aboutie, 1993, p. 55, ou, encore telle incise des dernières années où germe l’idée que le capital symbolique n’est pas un capital à proprement parler mais un certain type d’effet des capitaux (1997a, p. 285).
15Pour une synthèse, voir son article de 1993, p. 54-55.
16Économie et société, t. 1, chap. 2, dans la traduction française de 1956 (ici 1995).
17Pour une mise en application de ces principes, voir notamment Sinthon, 2014, chap. 4.
18La conception des capitaux prônée par Erik Neveu, apparemment inspirée de textes ultérieurs de Bourdieu (notamment 1992, p. 74), selon laquelle il existe quatre capitaux élémentaires (économique, culturel, social et symbolique) à partir desquels on peut reconstituer tous les autres – qui par suite ne sont pas de véritables capitaux – bute sur ce type d’exemple élémentaire. La manière dont cet auteur décompose des capitaux spécifiques, comme le capital scientifique ou le capital politique, en ces quatre types élémentaires, revient soit à identifier certains états de ces capitaux, soit, alternativement, à mentionner d’autres espèces de capital susceptibles d’influer sur le capital considéré du fait des relations historiques entre les institutions sous-jacentes.
19Sur la notion de reconversion, voir l’article fondateur de Bourdieu, Boltanski et Saint-Martin (1973).
20Dès lors qu’on envisage un capital comme un instrument d’appropriation et plus seulement comme un bien, il faut parler de son efficacité plutôt que de sa valeur.
21Cette seconde conception est défendue dès son fameux article de 1974 (p. 28) et fortement diffusée par la suite, entre autres dans un passage clé de son ouvrage le plus célèbre (La distinction, 1979a, p. 128), et, également, dans un passage lui aussi assez visible d’un article qui a longtemps fait office d’unique résumé synthétique en langue anglaise de sa théorie de la stratification sociale (« The forms of capital », 1986, p. 243).
22On pourrait m’opposer ici l’argument selon lequel le flou de la définition est justement une propriété propre au champ, dont la délimitation est toujours enjeu de luttes. Ce serait confondre deux choses : la définition que donnent les agents du champ dans lequel ils sont investis en tant qu’institution historique, et la définition que donne le sociologue du champ en tant que concept sociologique général – qui, elle, se doit d’évacuer autant que possible tout risque d’ambiguïté.
23Bourdieu a pu considérer ce concept comme pertinent pour décrire les institutions sous le joug de l’État qui n’ont pas encore connu le processus d’autonomisation apte à en faire de véritables champs (1992, p. 221-222).
24Sur ce point, voir l’article de synthèse de Louis Dumont (1960), qui défend qu’une classe sociale, même très fermée, se distingue aussi radicalement d’une caste que l’idéologie égalitariste se distingue de l’idéologie hiérarchique, ou que, pourrait-on dire après Durkheim, la solidarité organique se distingue de la solidarité mécanique.
25Ce qui n’exclut pas que l’on puisse parler également d’un « capital de féminité ».
26Pour un indice continu d’origine sociale, voir Renisio et Sinthon, 2014.
27Bourdieu a considéré cette bonne volonté culturelle comme propre à la petite bourgeoisie des années 1960, la comparant à celle qui a été observée chez les bourgeois anglais du xvie siècle, prétendant ressembler à la noblesse (1966a, p. 207). Or, j’ai pu la rencontrer aussi dans des milieux sociaux nettement plus dotés en capitaux que ceux mentionnés par Bourdieu (Sinthon, 2014, p. 339-340).
28J’ai pu remarquer, par exemple, que le mépris des ouvriers de la grande industrie pour les petits techniciens qu’ont montré Beaud et Pialoux (1999, ici 2005, p. 142-149) existe sous des formes homologues à des niveaux bien plus élevés de la hiérarchie sociale (Sinthon, 2014, p. 219 et p. 397).
29L’article mentionné plus haut (Renisio et Sinthon, 2014) fournit une solution possible à la fois au défi statistique évoqué (par la construction d’un indice pluridimensionnel d’origine sociale) et aux difficultés de l’exploitation conjointe d’études de cas et d’une enquête de la statistique publique.
30Je renvoie à mon mémoire de doctorat, qui relate des cas de reconversion dans l’industrie audiovisuelle, dans l’écologie ou dans le militantisme en situation de descente sociale (Sinthon, 2014, chap. 4). Claude Fossé Poliak (1990) a quant à elle analysé un cas d’ascension sociale par le militantisme.
31J’ai pu esquisser ce type d’analyse dans le cas d’une trajectoire marquée à la fois par des institutions très liées à l’État français, comme l’armée et la fonction publique territoriale, et par d’autres contre lesquelles cet État s’est constitué, comme la noblesse et la religion catholique (Sinthon, 2014, p. 402-415).
32Ce premier cas de figure se manifeste, chez les individus dont le père occupait une position dominante dans l’espace social, par des chances d’autant plus faibles d’occuper soi-même une telle position que le grand-père a occupé une position dominée. Ainsi, dans la population des hommes de 30 à 45 ans résidant en France métropolitaine en 2003 dont la profession du père est classée par l’Insee dans la catégorie des « cadres et professions intellectuelles supérieures », la probabilité d’exercer en 2003 une profession classée dans cette même catégorie du sommet de la hiérarchie diminue quand on passe de ceux dont le grand-père paternel a exercé une profession classée comme « intermédiaire » ou supérieure à ceux dont ce grand-père a exercé une profession classée dans la catégorie des « employés », puis à ceux dont ce grand-père a exercé une profession classée dans la catégorie des « ouvriers » (Peugny, 2007a, p. 152, à partir de l’enquête FQP 2003 de l’Insee).
33Ces deux premiers cas de figure constituent une variante de ce que Roger Girod (1971) a appelé la « contre-mobilité », mais à l’échelle de trois générations et non de deux.
34Signalés par Bourdieu, 1978b, p. 18.