1Il va de soi que la notion même de pensée d’État est hétérogène et mériterait d’être précisée, décomposée, clarifiée. Une telle entreprise, qui affinerait sans aucun doute les diagnostics esquissés ici, n’est pas l’objet du présent ouvrage.
2Par essentialisation d’une catégorie, on entend le présupposé que la catégorie est suffisamment institutionnalisée et unifiée pour que le nom qui la désigne recèle effectivement une réalité sociale concrète et univoque. À parler rigoureusement, le présupposé n’est jamais totalement valide : même une catégorie fortement stabilisée comme celle d’arbre (pour reprendre un exemple classique) n’est pas parfaitement univoque. Les essentialisations dont il est question ici sont cependant particulièrement excessives et peu questionnées.
3La seconde option paraissant mieux fondée : voir Amossé et Chardon, 2006.
4Comme l’ont noté Didier et Éric Fassin (2006) et Gérard Noiriel (2006) ; toutefois, ils n’expliquent ce phénomène que par l’actualité politique, sans prendre en considération ce qu’il doit à l’importation dans la sociologie française des débats qui ont agité les social sciences aux États-Unis autour de la question des rapports entre genre, race et classe sociale.
5Prenons l’exemple de l’appréhension des professions en France. L’ouvrage qui reste la référence sur l’histoire du code des PCS (Desrosières et Thévenot, 1988) a bien été publié quelques années après la refonte de 1982 par les plus légitimes des sociologues qui l’ont encadrée. Si le remaniement de 2003 a été relativement discret, c’est qu’il est loin d’avoir eu l’ampleur de la refonte antérieure (pour plus de détail, voir la synthèse historique d’Amossé, 2013).
6Comme l’a remarqué Laurent Thévenot (1983, p. 214).
7Dans un article précurseur, Jean Porte notait déjà qu’« il y a analogie mais non identité entre le concept de “catégorie socio-professionnelle” et celui de “classe sociale” » (1961, p. 243, souligné dans l’original), ce que négligent trop de sociologues encore aujourd’hui. Jean-Claude Passeron a poursuivi la réflexion : « Le fixisme des codes, écrit-il, engendre toujours le substantialisme sociologique » (1996, note 1). Ce problème constitue d’ailleurs l’un des fils directeurs que suit l’étude historique qu’a menée Amossé (2013) sur l’histoire du code des PCS. Signalons par ailleurs une série d’articles parus dans la revue Genèses (rubrique Savoir-faire, « Histoire et statistiques », vol. 9, 1992, p. 90-119), qui traitent du problème homologue soulevé par les comparaisons sur deux siècles concernant l’évolution du « travail » et de la « population active » effectuées par Olivier Marchand et Claude Thélot. Plusieurs auteurs y regrettent que ces deux administrateurs négligent qu’évoluent non seulement la signification de ces catégories de « travail » et de « population active », mais aussi celle des indicateurs statistiques par lesquels elles sont appréhendées. Deux auteurs vont plus loin : Christian Topalov (1992, p. 118-119) y remarque l’intervention conjointe d’une démarche scientifique et d’une démarche administrative ; Éric Brian (1992) y voit plutôt une démarche proprement administrative par les dispositifs conceptuels et techniques qui la soutiennent, même si elle utilise des outils issus des mathématiques et si elle revendique une légitimité scientifique.
8Bien entendu, je ne nie pas l’utilité qu’il peut y avoir, faute de mieux, à mener des comparaisons entre catégories statistiques grossièrement découpées. Je souligne seulement les effets pervers de l’usage routinier de cet outil.
9La formule de Blau et Duncan est la suivante : prestige d’une profession = 0,59 × A + 0,55 × B − 6, où A est la proportion d’hommes de la profession considérée ayant un revenu supérieur à 3 500 $ en 1949 et B la proportion d’hommes de la profession dont le niveau de diplôme correspond au moins à quatre années de high school. Elle est obtenue par régression linéaire sur la proportion de scores « bons » ou « excellents » par la profession considérée, obtenus après sondage.
10Il faut préciser ici que ces définitions proviennent, par des voies que je n’ai pas analysées, de débats entre les sociologues étasuniens de l’après-guerre, Burton R. Clark (1960) prolongeant l’étude mertonnienne des décalages entre les « buts culturels » socialement prescrits et les moyens institués de les atteindre (l’école en particulier), à l’aide, notamment, du célèbre article d’Erving Goffman (1952) sur le maintien de l’ordre social dans et par la communication interindividuelle. En France, ces questions ont été importées par Bourdieu et Passeron (1964) et par Boudon (1969), les premiers insistant sur l’hystérésis des représentations du lien entre diplôme et profession, le second sur la frustration qui en résulte et ses effets supposés sur les dispositions contestataires.
11Ce critère a également le défaut de dépendre de la taille des catégories de diplôme et de profession qui ont été découpées, comme l’a noté W. Z. Billewicz (1955) à propos de la procédure similaire utilisée par David Glass (1954) pour analyser la mobilité sociale, à la suite de Natalie Rogoff Ramsøy (1950). J’emprunte ces informations à Gilles de La Gorce (1993, chap. 5, section 1.1.1).
12En France, on peut citer Marie Duru-Bellat (2006), ou Louis Chauvel (1998, ici 2010) dont les travaux de Peugny s’inspirent beaucoup. Ces trois chercheurs, il faut le noter, ont réalisé ces travaux dans le cadre du laboratoire fondé par Henri Mendras, l’OSC à Sciences Po, dont on a noté la forte dépendance des préoccupations aux problématiques gestionnaires.
13Ces citations sont extraites d’un riche raisonnement que propose Elias dans La société de cour (1933, ici 2008, p. 284-290).
14Voir à ce sujet les Études galiléennes d’Alexandre Koyré (1939, ici 2001). La seconde de ces deux ambitions trahit à mon sens ce qui reste d’hétéronomie dans le champ de l’astronomie contemporaine, ce qui n’exclut en rien que les théories physiques soient utiles à sa réalisation.
15Accordons cependant à Bourdieu d’avoir fourni toutes les pièces du puzzle et d’en avoir déjà assemblé la plupart. On lui doit, entre autres, la notion de pensée d’État, qu’il relie à la pensée scientifique par ses tendances à la totalisation, à l’unification, à la théorisation, à l’objectivation et à la codification, la notion de stratégie d’universalisation, celle d’hétéronomie du champ scientifique (qui reprend sous un autre terme des considérations plus anciennes), ainsi que la critique, par ses recherches sur l’État, de sa propre soumission à la pensée d’État.
16Entrent également dans ce cadre les schémas qui ne se limitent pas à une poignée de catégories de professions hiérarchisées, comme celui de Louis Chauvel (2001) décrit au chapitre 3, l’échelle continue de Tak Wing Chan et John H. Goldthorpe (2004) ou les « microclasses » construites par Kim Weeden et David Grusky (2005).
17À ma connaissance, ce constat vaut également pour les travaux d’anthropologie ou d’ethnographie dont les avancées théoriques ont été prises en compte par la sociologie contemporaine (je pense à la lignée des travaux de Bronisław Malinowski, d’Alfred Radcliffe-Brown, d’E. E. Evans-Pritchard, de Margaret Mead, de Claude Lévi-Strauss, de Mary Douglas, bien connue de Bourdieu, ou encore aux travaux de Maurice Godelier). Il est probable que m’échappent des travaux plus récents ou éloignés du champ académique français.
18Une troisième dimension, non représentée graphiquement, renvoie à l’évolution dans le temps des deux premières et tient, indissociablement, aux fluctuations des trajectoires sociales individuelles et à la lutte dont l’enjeu est la détermination du poids relatif des différentes espèces de capitaux dans le capital global (1979, dans une section intitulée « Les stratégies de reconversion », p. 145-185).
19Il faut ajouter l’article isolé, déjà mentionné, de Louis Pinto sur les conscrits.
20Michèle Lamont et Annette Lareau ont perçu le problème : « Dans une société étendue et hautement différenciée, affirment-elles, le processus de définition [des relations de domination culturelle] n’est pas un jeu à somme nulle, puisque les pratiques culturelles ne sont comparées les unes aux autres ni continûment ni à une égale fréquence » (1988, p. 158, la traduction est la mienne). « À une égale fréquence » ou bien « sur un pied d’égalité » – l’adverbe equally employé par les auteures ne disant pas sur quoi porte l’égalité. Cependant, elles ne tirent de cela qu’une seule conséquence : le capital culturel n’est pas l’unique principe de domination.
21C’est le cas, par exemple, de Grosbras (1987) ou de Rouanet, Bernard et Le Roux (1990).
22Brian a relevé des textes de Condorcet qui donnent de la « représentativité » des formulations qui ont peu à envier à celles des manuels contemporains, élaborées pour répondre à des problèmes administratifs de dénombrement prenant part à l’« unification symbolique du territoire » (1994, p. 270 ; voir aussi p. 313-314 où Condorcet emploie le verbe « représenter »).
23Plus généralement, toutes les notions construites sur la notion mathématique de variable aléatoire sont en cause, puisque toute variable aléatoire est définie sur une population.
24Le système des départements comme mode légitime de découpage du territoire a acquis suffisamment de force pour que le découpage cartésien qui lui a été opposé à la veille de la Révolution ait été définitivement abandonné à la Restauration (Brian, 1994, p. 262-286).
25Ce qui semble ne jamais être le cas dans les sciences biologiques, chimiques et physiques.
26Les auteurs n’hésitent pas à étayer leur propos par des observations empruntées à des enquêtes et des travaux qui ne portent pas sur l’alimentation mais sur d’autres biens symboliques.