1Cela ne signifie pas que ce qui s’observe dans les universités dominantes se retrouve dans les autres. Sur cette question, voir Steinmetz, 2007, p. 323.
2Sur ce type de présupposés, voir la note de Christian Topalov (2003), qui reprend et synthétise les arguments de deux ouvrages traitant de la sociologie à Chicago (Abbott, 1999 ; Chapoulie, 2001). Un texte de Charles Camic (2007) montre également en quoi, dans les États-Unis de l’entre-deux-guerres, différentes conceptions de la sociologie peuvent se cristalliser selon des formes qui ne coïncident pas avec celles délimitées par les divisions entre universités. Notons que les éléments historiques que cet auteur met en avant seront peu utiles dans la démarche entreprise ici, puisque l’approche qu’il adopte privilégie une analyse des institutions scientifiques dans leurs rapports avec les contraintes externes qui leur sont imposées : celle-ci, même combinée à de nombreux éléments d’analyse internaliste, rend mieux compte de l’émergence et de la consolidation de larges courants épistémologico-méthodologiques que de la spécificité des théories élaborées et investies par les sociologues.
3Inutile de s’étendre ici sur les cas de Wirth et de Blumer, que Calhoun décrit pourtant comme proéminents à Chicago dans l’entre-deux-guerres (2007, p. 21). Le premier reprend à ses prédécesseurs leurs conceptions de la stratification, le second se soucie peu de stratification sociale.
4Le cas de Robert M. MacIver (1882-1970) est laissé de côté : d’abord parce que, curieusement, Calhoun le présente comme dominant à Columbia dans les années 1920 alors qu’il n’y est recruté qu’en 1927 (MacIver, 1968), mais aussi parce que son œuvre aussi imposante que spéculative n’a pas fait l’objet d’un résumé consultable dans les bibliothèques françaises. Cet indice d’une faible influence à très long terme m’autorise à négliger l’auteur, avec d’autant moins de regrets que les quelques éléments accessibles sur sa sociologie n’abordent pas la question des concepts qu’elle mobilise pour décrire la stratification sociale.
5En témoignent deux comptes rendus qui donnent parfois l’impression de parler chacun d’un auteur différent : le chapitre que Charles H. Page consacre à Giddings (1940, chap. 5, p. 143-180), dont je tire la plupart des éléments présentés ici, et l’article de Clarence H. Northcott (1950).
6Il faut signaler leur emploi du concept de life activity, qui coïncide largement avec celui de genre de vie forgé au même moment par Maurice Halbwachs (1930, ici 2002). L’influence réciproque est peu probable, puisque Halbwachs n’a eu connaissance de Middletown qu’à son séjour à Chicago fin 1930 : la source commune est plus vraisemblable du côté des Lebenschancen (ou « chances de vie ») wébériennes.
7Cet article, notons-le, débute par une vive critique du concept sorokinien d’espace social : l’analyse bidimensionnelle en termes de « mobilité horizontale » et « verticale » s’y voit reprocher son simplisme. Cette critique n’est qu’en partie fondée, puisque la notion d’espace social, prise dans la définition générale qu’en donne Sorokin, permet tout à fait de modéliser certains phénomènes dont Parsons estime qu’elle ne rend pas compte (Sorokin a surtout eu le tort de limiter son analyse effective de la stratification sociale à deux dimensions synthétiques censées résumer l’ensemble des dimensions pertinentes ; Parsons, quant à lui, ne réalise aucune analyse effective, si ce n’est sur le cas spécifique des médecins). Mais il est un point sur lequel la critique touche juste – que Parsons n’exploitera pas par la suite : « les étalons et les critères utilisés pour ranger les individus [sur une échelle de stratification] ne sont pas les mêmes pour tous les systèmes sociaux » (1940, p. 847).
8Cette insistance sur les valeurs participe chez Parsons de l’effort d’importer aux États-Unis la sociologie de Max Weber, dont il a traduit l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme en 1930. Dans son premier ouvrage (1937) qui opère un grand retour à la lecture des sociologues européens (le distinguant de ses prédécesseurs aux États-Unis), la référence à Vilfredo Pareto et à Émile Durkheim, qui se retrouvait chez Sorokin, est également utilisée pour appuyer cette thèse du primat des valeurs (Bourricaud, 1955, p. 17-34).
9Plutôt que les termes traditionnels d’« attribution » ou de « qualité », j’ai préféré « assignation », plus précis, pour traduire l’anglais ascription. De même, j’ai opté pour « réalisation », moins connoté moralement qu’« accomplissement », pour traduire achievement. Notons que chez Parsons il semble ne pas y avoir de lien direct entre ce statut « réalisé » et les « réalisations » comme troisième critère de valorisation, mais l’auteur n’est pas explicite à ce sujet.
10La pérennité de ce label est attestée par l’existence d’une page anglophone du site Wikipédia au contenu relativement stable entre 2012 et 2017, consacrée au « structural functionnalism ». Outre Auguste Comte et Herbert Spencer, cités comme précurseurs, ainsi qu’Almond et Powell qui ont importé dans les années 1970 l’idée de fonction en science politique, les trois théoriciens mentionnés comme centraux sont Talcott Parsons, Kingsley Davis et Wilbert Moore (tous deux considérés comme une seule entité) et Merton. Or ces quatre auteurs ont participé aux discussions collectives à Harvard au tournant des années 1940.
11Le compte rendu que j’en fais ici suit la trame qu’a proposée La Gorce (1993, p. 84-94), à laquelle je n’ajoute que des éléments mineurs. On trouve la trace de ces débats dans un grand ouvrage collectif dirigé par Reinhard Bendix et Seymour M. Lipset (Class, Status and Power. A Reader in Social Stratification, 1953), régulièrement cité aux États-Unis jusque dans les années 1990 et massivement cité jusqu’à la fin des années 1970 (en atteste une simple recherche du titre dans les articles de l’American Journal of Sociology, de l’American Sociological Review et de Social Forces).
12Empirisme qui n’est pas propre à ce domaine de recherche, ni même à la sociologie : Charles Camic et Yu Xie (1994) ont montré qu’il a touché toutes les sciences sociales aux États-Unis quand, au tournant du xxe siècle, des sociologues et économistes de l’université de Columbia avaient à affirmer la scientificité de leurs disciplines.
13Néanmoins, la lecture rapide d’une partie des 378 articles analysés ici montre quelques références à Merton qui ne sont pas accompagnées d’une citation en bibliographie, cas de figure que je n’ai pas rencontré avec Lenski.
14Bachelard et les philosophes qui ont poursuivi son œuvre ont insisté sur les bienfaits pour l’autonomie scientifique de ces « théories matérialisées » (voir, par exemple, l’ouvrage que lui a consacré Vincent Bontems en 2010). Je cherche à montrer, ici et à d’autres occasions dans ce livre, que dans le cas d’une discipline fortement hétéronome et disposant d’un cadre théorique trop rudimentaire pour être adapté aux phénomènes qu’il entend approcher, une phénoménotechnique peut tenir sa solidité d’institutions extrascientifiques et constituer par là un frein puissant à l’avancée des connaissances. En effet, pour Bachelard (1927, ici 1987 ; 1932, ici 1970), une phénoménotechnique doit avoir été construite par corrections successives en relation avec une nouménologie, un système de concepts, pour jouir de quelque pertinence scientifique.
15La profession du père est systématiquement demandée dans les enquêtes de mobilité. Celle de la mère l’est beaucoup moins, à une époque où les femmes sont encore peu nombreuses à travailler. Celle du conjoint est rarement demandée directement, puisque l’information est de toute façon disponible dès lors que l’unité d’échantillonnage est le ménage.
16L’annexe p. 265 détaille la construction de la base d’articles exploitée et le codage des variables (en particulier celle indiquant la prise en compte par les différents articles de sept dimensions de la stratification sociale).
17C’est délibérément que je privilégie la notion mathématique d’extrapolation aux termes consacrés de « modèles linéaires » ou de « techniques de modélisation », qui restreignent le travail de modélisation à son aspect proprement mathématique ou informatique. En effet, un modèle suppose l’emploi de catégories d’analyse rendues toujours plus pertinentes par un travail rectificatif de conceptualisation et d’observation sur plusieurs générations scientifiques. Sur ce point, voir par exemple deux courts textes de Georges Canguilhem reproduits dans Le métier de sociologue (Bourdieu, Passeron et Chamboredon, 1968, ici 2005, p. 182-184 et 265-267), à propos de la théorie cellulaire en biologie.
18Hollingshead a construit cette classification dans le cadre d’études sur les rapports entre santé mentale et mobilité sociale. Il la cite dès 1954, mais il semble qu’il ne l’ait explicitée publiquement que dans un document de travail aujourd’hui difficile à trouver (1957). Formé à l’université de Chicago, il s’était alors déjà frotté sérieusement au problème, à l’occasion de l’étude ethnographique poussée d’une ville de 4 000 habitants qui l’a amené à mettre en œuvre une procédure de classification détaillée et rigoureuse, basée sur l’évaluation par les résidents eux-mêmes de la structure sociale et de la place qu’occupaient les autres familles dans cette structure (1949, p. 25-41). Ces tentatives relèvent en réalité d’une démarche expérimentale par retouches successives, puisque Hollingshead construit encore une nouvelle méthode de classification pour les ménages de la ville de New Haven, basée sur l’étude des spécificités locales et sur des méthodes de régression linéaire tenant compte du lieu de résidence, de la profession et du niveau de diplôme (Hollingshead et Redlich, 1958, p. 387-397).
19Notons dès maintenant que l’analyse de l’acquisition du statut, des processus qui mènent à la position sociale effective, se fait alors en termes de décisions ou de ressources bien plus souvent qu’en termes de socialisation.
20Sur ce thème, voir par exemple la synthèse de Sara Evans de 1991.
21Voir à ce sujet Laura Lee Downs (2004), qui souligne notamment ce que le développement des gender studies doit à l’article phare de Joan W. Scott (1986).
22Inspirées par Blau et Duncan, 1967, p. 119-126.
23« Paradigme » est le terme couramment employé depuis Thomas Kuhn (1962) pour décrire ce que je préfère qualifier de phénoménotechnique, afin de souligner ce que le succès d’un paradigme scientifique doit à la solidité de l’instrumentation technique et institutionnelle qui le porte, parfois plus qu’au dispositif conceptuel. Je m’appuie ici sur les diagnostics de Bourdieu, Passeron et Chamboredon (1968, ici 2005) : voir p. 67 sur les théories inconscientes qu’engagent les taxinomies, p. 69 et 71 sur celles qu’engagent les instruments techniques, p. 23, 59 et 88 sur l’usage routinier des procédures et des instruments. Bourdieu a généralisé l’argument dans un texte où il insiste sur l’importance du degré d’objectivation des institutions pour le succès et la durabilité des formes de légitimité qu’elles portent (ici scientifique) : « l’objectivation, écrit-il, garantit la permanence et la cumulativité des acquis » (1976, p. 122).
24Mike Savage a disséminé de nombreux éléments de contexte sur cette enquête dans son ouvrage de 2010.
25Voir son premier ouvrage de synthèse sur le cas britannique (Goldthorpe, 1980).
26L’auteur l’assume pleinement au nom, entre autres, d’une épistémologie techniciste qui se revendique de Popper (voir Johnson, 1990).
27Voir Erikson, Goldthorpe, Jackson, Yaish et Cox, 2005.
28Ce diagnostic est précisé au chapitre 7 (voir infra) où, notamment, est remise en cause la pertinence de la notion de fluidité sociale.
29Travail réutilisé dans l’ouvrage phare de 1967 que Duncan signe avec Blau.
30Du moins les quatre premiers que je suis parvenu à trouver : Coxon, 1975, Noble, 1975, Svalastoga, 1975 et Haller, 1976.
31Consulté en avril 2015.
32Ainsi, alors que Jstor recense 194 revues sous le label « sociologie », 81 des 146 articles sont répartis entre 11 revues de la manière suivante : 25 dans la European Sociological Review, 11 dans Acta Sociologica (revue suédoise à prétention internationale), 9 dans l’International Journal of Sociology, 8 dans l’American Sociological Review, 7 dans l’American Journal of Sociology, 6 dans le Zeitschrift für Soziologie, 4 dans le British Journal of Sociology (dont Jstor ne recense pas les titres parus après 1998), 4 dans Sociology of Education, 3 dans la Revue française de sociologie, 2 dans Social Forces et 2 dans le Canadian Journal of Sociology.
33Cécile Brousse (2008) donne plus de détail sur la naissance du projet ESeC.
34Annick Kieffer, Marco Oberti et Edmond Préteceille (2002), témoins des débuts de l’entreprise de David Rose, auguraient déjà que le « schéma EGP » ne s’imposerait pas comme nomenclature européenne unique. Sur le processus de fabrication de la nomenclature ESeC dans son contexte historique, à cheval entre science et administration, voir la note d’Étienne Penissat et Jay Rowell (2012).
35Il faut ajouter que, jusqu’en 2010, le bureau a fréquemment compté de proches collaborateurs de Goldthorpe : Robert Erikson (vice-président de 1982 à 1986 et secrétaire de 1986 à 1990), Richard Breen (membre de 1994 à 2002) et Mair Yaish (secrétaire-trésorier de 2006 à 2010).