1Toutes les citations en exergue sont extraites des paroles du guérisseur Tennoaga Pidaroapa dont il est question ici. Ces différents énoncés, qu’il m’a transmis au fil de nos conversations impromptues, expriment les principes de sa pensée et les influences diverses qui l’ont marqué durant son existence. Celui-ci n’est pas sans rappeler l’adage populaire bien connu : « Il faut un début à tout. »
2Selon ses propres termes. Il convient de noter que nos conversations se tenaient en français, langue que Tennoaga Pidaroapa connaissait bien pour avoir travaillé autrefois dans le cadre de l’administration coloniale.
3Littéralement, « maître des remèdes » en moore (langue parlée par les Moose du Burkina).
4Le quartier de Samandin à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, se trouve situé derrière le palais du Moogo Naaba, ou roi des Moose. Samandin signifie en moore la « cour extérieure », sous-entendu, la « cour extérieure du roi ». C’est l’un des plus anciens quartiers de la ville.
5Certains objets de pouvoir ayant été portés par le vieil homme durant sa vie firent l’objet d’un rite spécifique, afin d’en neutraliser la force. En moore, on appelle cela « tuer » (kv) un « fétiche » (tiim).
6Les Nakombse (sing. Nakombga) sont, selon la tradition orale, les descendants du lignage fondateur des royaumes moose. Écartés de la course à la succession par suite des différentes ramifications lignagères, ils forment une catégorie à part dans la société moaga, une sorte d’aristocratie qui ne peut cependant plus prétendre à la chefferie.
7Littéralement « chef des cuirs », statut coutumier qui l’autorisait à fabriquer des objets de pouvoir, comme les boucliers, la selle ou le coussin sur lequel s’assied le roi.
8Pidaroapa, qui veut dire en moore « les hommes vrais, pleins, accomplis », est le patronyme du chef de quartier de Samandin à Ouagadougou ; sur les documents d’état civil, il est généralement retranscrit par erreur sous le nom de famille Pitroipa.
9En moore, Tennoaga veut dire littéralement « terre-poulet » ou, si l’on préfère, un « poulet à la terre » (voir infra).
10À ma connaissance, Tennoaga Pidaroapa a eu trois épouses qui lui ont donné cinq enfants. Aujourd’hui, deux de ses épouses et deux de ses enfants sont encore en vie. Sa descendance compte sept petits-enfants et trois arrière-petits-enfants.
11Le PRA fut fondé par Léopold Sédar Senghor et Nazi Boni.
12Le décès de son fils aîné, alors âgé de trente ans, pourrait être à l’origine de cette décision, comme l’indiquent certains témoignages recueillis dans son entourage.
13Tel qu’il se définissait lui-même.
14Sur cette association, voir Froidevaux (1997). Elle regroupait lors de sa création deux cent trente-trois guérisseurs, phytothérapeutes ou médico-droguistes. À ma connaissance, Tennoaga Pidaroapa n’a pas été membre de l’ATHK, mais il en fut sans doute l’un des inspirateurs. « Il est notre père à tous », m’a confié un jour le président de l’association, El Hadj Ilboudo Adama.
15Archives nationales du Burkina (Ouagadougou), Archives nationales du Sénégal et ancienne AOF (Dakar), Centre d’Archives d’Outre-Mer (Aix-en-Provence), Archives nationales de la Marine (Paris), Bureau central d’archives administratives militaires (Pau).
16Wak ou wack (substantif) – waker (verbe) est un néologisme employé actuellement à Ouagadougou pour désigner toutes sortes de pratiques occultes, protections, sortilèges ou substances entrant dans ce registre. Le terme tend ainsi à remplacer celui de tiim (du moore, signifiant à la fois « remède », « autel », « protection »), de baraka (islam) ou encore de « fétiche » (usité sous la colonisation).
17Extrait d’un document datant de 1995, rédigé à ma demande par le neveu de Tennoaga, sur la base des témoignages recueillis dans son entourage.
18Notons que Tennoaga Pidaroapa était, par son père Ganaaba, un descendant des Nakombse du royaume de Wubritenga.
19Le terme Na-kombga se rapporte à la notion de naam (« pouvoir »), d’une part, à celle de kamba (« enfant », « descendance »), d’autre part. Par ailleurs, le suffixe kombga pourrait venir de kongre, qui signifie en moore « manquer, évincer » (Kaboré, 1966, p. 117 ; Izard, 1979, p. 289-306 ; Izard, 1992, p. 47).
20Le récit d’Amadou Hampaté Bâ s’appuie sur un personnage réel. Issu d’une famille d’aristocrates bambara, envoyé à l’âge de dix-sept ans à la célèbre école des otages, réservée aux fils de notables africains, Wangrin devient d’abord instituteur, puis interprète au service de l’administration coloniale. Voyageant au gré des mutations dans les différents cercles du Soudan et de la Haute-Volta, il profite de sa position d’intermédiaire entre le pouvoir européen et la population africaine pour s’enrichir et se constituer une fortune considérable pour l’époque. Homme d’affaires habile et rusé, il atteint le sommet de la réussite quand il se fait à son tour escroquer par ses deux employés européens. À la suite d’un double sacrilège commis à l’encontre des divinités locales qui l’avaient jusque-là protégé, il entame un rapide déclin qui le conduit à la déchéance. Wangrin termine sa vie complètement ruiné et meurt noyé dans un fossé, un soir d’orage.
21Un proverbe moaga reflète assez bien cette philosophie : sên-maan-seem, « quoi que tu fasses, les hommes médiront de toi » (Damiba, 1992, p. 212).
22À cette époque, la médecine traditionnelle africaine, longtemps restée dans la clandestinité, commence seulement à être reconnue et tolérée par les autorités étatiques.
23Le tradipraticien faisait office à la fois d’herboriste et de pharmacien, de consultant-généraliste et de guérisseur spécialisé dans certaines maladies.
24Chez les Moose traditionnels, c’est un génie (kinkirga, pluriel kinkirsi), et non le père biologique, qui est considéré comme le « géniteur » de l’enfant. Ce n’est qu’à la suite d’un processus d’initiation et de nomination que celui-ci sera intégré dans la société des hommes. L’enfant, reconnu comme la réincarnation d’un ancêtre agnatique par un procédé de divination, appartiendra au lignage de son père, la société moaga étant patrilinéaire (Lallemand, 1978).
25On considérera ici la tradition comme un héritage ancestral, incluant différentes formes de pratiques religieuses, parfois qualifiées d’« animistes » ou de « fétichistes », fondées sur un panthéon de divinités (dieux, génies), autour desquelles ou par lesquelles s’organise l’existence (au sens de Surgy, 1995), et un ensemble de rites (de passage, de guérison, de purification, etc.) marquant chaque événement majeur de la vie individuelle et collective (Thomas et Luneau, 1995).
26Les paroles de cette prière ne me sont pas connues.
27Le poulet (noaga) est considéré ici au sens générique ; c’est l’espèce et non le sexe de l’animal ou son âge qui est déterminant dans noaga. En moore, le coq se dit noraogo et la poule nopoko. À noter également que le poulet apparaît comme un objet d’échange de première importance dans la société africaine. C’est le cadeau symbolique par excellence : cadeau de remerciement, de bienvenue, signe de respect. D’autre part, c’est un animal porteur de multiples significations qui lui viennent de son ambivalence : animal domestique, craintif et imprévisible, vivant à proximité des hommes, il ne se laisse pas facilement approcher ; un oiseau qui ne vole pas, dormant parfois dans les arbres, mais creusant la terre pour trouver sa nourriture… L’aspect très varié de son plumage est également signifiant et donne prétexte à des interprétations. Le coq blanc est signe de bonnes relations et de bienvenue, le rouge peut indiquer la transgression, le noir l’intensité des sentiments, etc. (Pasquier, 1975, p. 669-698).
28La terre (tenga) étant également considérée comme une puissance ou divinité nourricière et protectrice dans la spiritualité moaga.
29Le témoignage ne nous dit pas de quelle maladie il s’agit, mais seulement qu’elle met en danger la vie de l’enfant.
30Lors de nos conversations, Tennoaga Pidaroapa avait émis des réserves quant à la validité des expériences spirites et, plus généralement, la pertinence de converser, par l’intermédiaire d’un médium, avec les esprits des défunts. Il s’était donc distancé du spiritisme car, d’après lui, ces esprits doivent plutôt être évités ou conjurés en raison de l’influence négative qu’ils peuvent avoir sur la santé des vivants.
31Cette école bouddhique est divisée en ordres multiples que l’on retrouve dans l’aire de culture tibétaine (Tibet, Inde himalayenne, Népal, Bhoutan, Mongolie, etc.), ainsi qu’au Japon, en Corée ou encore au Vietnam (Cornu, 2001).
32Le nirvana (nirvāna) est un terme sanskrit qui désigne l’extinction, c’est-à-dire la fin de l’existence cyclique dans le samsāra (cycle des existences conditionnées ou « cycle des renaissances »). Or, dans le bouddhisme, chaque être maintenu dans le samsāra est considéré comme en état de souffrance. Ce que l’on entend alors par « attitude du nirvana » vise à obtenir l’état d’extinction, c’est-à-dire la suppression totale et complète de la souffrance (je remercie Laurent Pordié pour les précieuses indications qu’il m’a données sur ces questions).
33En référence à l’opposition que fait Robin Horton entre pensées « moderne » et « traditionnelle », qui s’estompe ici d’elle-même : « Dans les cultures traditionnelles, il n’y a aucune conscience de savoirs alternatifs au système théorique établi tandis que dans les cultures à orientation scientifique, la conscience de savoirs alternatifs est très vive », écrit-il faussement (1990, p. 55).
34Un terme moore définit ce type de personnage : gãndaogo, c’est-à-dire le « libre-penseur », celui qui n’a pas peur d’aller à l’encontre des conventions, qui fait ce qu’il veut. Le gãndaogo est tantôt loué pour sa bravoure, tantôt blâmé pour son côté canaille.
35Baraka ou principe sacré accordé généralement aux saints de l’islam, qui s’est généralisé pour devenir un synonyme de « chance », « puissance », « supériorité » ou « qualité » attribuée à certains personnages d’exception.
36Certains guérisseurs-tradipraticiens africains renoncent aujourd’hui à proposer ce type de « médicaments » pour des raisons éthiques, mais également en raison des pressions politiques, institutionnelles (collaboration avec la médecine hospitalière) ou religieuses (fondamentalisme islamique, christianisme, etc.) qui s’exercent sur eux.