Arbres-Divinités dans la Forêt de la Félicité
Divinity-Trees in the Forest of Bliss
p. 45-73
Résumés
Les temples et les gués sacrés de Varanasi sont documentés textuellement et cartographiquement depuis plus de mille ans. Créées principalement pour l’usage des pèlerins, ces sources – « glorifications » (māhātmyam) textuelles et « cartes images » –, qui mettent en valeur les temples et sanctuaires des grands dieux de l’hindouisme « officiel », présentent Varanasi comme une ville qui transcende les limites du temps et de l’espace. Entièrement ignorée par ces documents est toute référence aux divinités locales que les habitants de Varanasi, pas tous hindous, vénèrent dans leur vie quotidienne. Plusieurs parmi celles-ci sont des margousiers (Azadirachta indica), identifiées comme déesses, qui ont défini le tissu urbain de la ville depuis l’époque où Varanasi était connue sous le nom de la « Forêt de la Félicité ». Des sources anciennes, principalement bouddhistes, démontrent que le culte des arbres, courant à Varanasi il y a quelque deux mille ans, aurait été également à la base de l’iconographie de Śiva, le grand dieu le plus étroitement identifié avec la ville sainte. L’abattage récent d’un arbre sacré à proximité du temple le plus prestigieux du dieu semble avoir suscité la reconnaissance, de la part d’un certain segment de la population de la ville, de l’importance de ces ancêtres arboricoles de Śiva dieu lui-même.
The temples and bathing places of Varanasi have been documented textually and cartographically for over 1,000 years. Created mainly for the use of pilgrims, these sources—textual “glorifications” (māhātmyams) and “picture maps” highlighting the temples and shrines of the great gods of official Hindu polytheism—have represented Varanasi as a « lieu de mémoire », a city transcending the bounds of time and space. Entirely ignored in these documents are references to the local deities that Varanasi residents, not all of them Hindu, venerate in their daily lives. Many of these are neem trees (Azadirachta indica), identified as goddesses, which have defined the city’s urban fabric since the time when Varanasi was known as the « Forest of Bliss ». Ancient sources, mainly Buddhist, demonstrate that tree worship, current in Varanasi some 2,000 years ago, was also foundational to the iconography of Śiva, the great god most closely identified with the holy city. The recent felling of a sacred tree in the vicinity of the god’s most prestigious temple appears to have moved some of city’s population to recognize the importance of these arboreal foreruners of the great god himself.
Extrait
1Bénarès comme lieu de mémoire ? Oui, si on a la mémoire courte1.
2Pour ce qui est de la géographie sacrée de la ville, celle-ci, en effet, doit davantage à la modernité qu’aux anciennes traditions hindoues. La remémoration des temples et des tīrtha (gués sacrés) de la ville sainte de Varanasi par l’hindouisme « officiel » s’est construite en trois étapes et grâce à trois dispositifs : textuel, cartographique et architecturale. Le premier a été formulé entre les xiie et xvie siècles de n. è. Ce socle scriptural a été étayé, à l’époque coloniale, par la construction de sanctuaires dédiés et par le recensement cartographique détaillé de ces sites religieux. Cette reconstruction imaginaire a jeté dans l’ombre la tradition la plus ancienne de l’histoire religieuse de Varanasi, à savoir le culte des arbres (notamment margousiers et figuiers), considérés comme divinités tutélaires. La vitalité de cette tradition archaïque a été mise en lumière par un événement récent concernant l’abatta
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