Faire tenir une vie de famille dans une chambre d’hôtel d’urgence
Intranquillité morale et ascèse parentale
p. 379-427
Texte intégral
1« Qu’est-ce qui compte dans la vie ? Plus exactement : qu’est-ce qui compte dans la vie, vu depuis l’intérieur d’un groupe et de ses proches, individuellement et en commun ? » Ces questions ouvrent le livre d’Alain Cottereau et de Mokhtar Mohatar Marzok, Une famille andalouse. Ethnocomptabilité d’une économie invisible (2012, p. 7). Pour y répondre, les auteurs proposent d’« observer l’évaluation », par des inventaires méthodiques de transactions, d’argent, d’objets, de temps, par saisie des évaluations de ces transactions et des cadres de référence de ces évaluations1, en cours d’action et une fois l’action accomplie2. Pas à pas, des paysages de possibilités, des lignes de conduite en leur sein et des connexions entre ces orientations se dégagent, qui composent des modes et des projets de vie, eux-mêmes soumis à des évaluations et des révisions, eu égard à ce qui aurait pu, ou peut être encore fait, ou aux manières adéquates d’y parvenir. L’enquête entend ainsi décrire, en particulier, tout le poids et le prix d’« évaluations fortes » (Taylor, 1985)3 dans les orientations biographiques. De telles évaluations sont engagées dans des situations d’épreuve, mais elles donnent également forme et sens à des conduites routinières – réinterrogées, redécrites, par l’enquête4. Sur cette « trame de l’évaluation » où il convient de suivre des personnes suivre leurs évaluations, celles qui sont questionnables et celles qui ne se discutent pas (Cottereau & Marzok, 2012, p. 15-16), il s’agit de comprendre ce qui soutient et ce qui fait une vie réussie autant que ce qui la menace, dans un milieu donné.
2Tels sont le questionnement et l’approche que j’ai adoptés pour étudier une expérience migratoire contemporaine, l’hébergement d’urgence en hôtel. À Paris et dans sa région, depuis la fin des années 1990, des organisations, au premier rang desquelles le Samusocial de Paris, financées par les budgets nationaux consacrés à l’hébergement des sans-abri et à l’accueil des demandeurs d’asile, et par les crédits départementaux de l’aide sociale à l’enfance, logent dans des hôtels de commerce des familles étrangères5. La vie en hôtel, comme dans d’autres hébergements temporaires pour migrants, en situation irrégulière ou précaire, pourrait se décrire comme une expérience de l’attente, une attente caractéristique du traitement politique contemporain des étrangers6, mais une attente suffisant à sa peine, où rien d’autre d’important ne se passerait que d’attendre7. L’hôtel d’urgence serait ainsi le refuge des familles qui ne trouvent pas de place en centres pour demandeurs d’asile ou en hébergements de réinsertion sociale, et qui n’ont ni les papiers ni les ressources pour prétendre à un logement de plein droit8. On se propose ici de documenter ce qui se passe dans cette longue parenthèse, et d’apprécier, avec les premiers intéressés, en temps réel et après coup, la signification et les effets de cette séquence biographique.
3Comment parvient-on donc à vivre, ou plutôt à durer en hôtel d’urgence ? Demeurer en hôtel, c’est en effet vivre sous le régime de l’imprévisibilité résidentielle, sous la menace d’une expulsion soudaine décidée par un hôtelier, sans contrepouvoir du travail social, sans réquisit d’enquête de la part du Samusocial (Le Méner, 2018). L’hôtel d’urgence est un espace peu vivable, non pas avant tout en proportion de l’inconfort, de l’insalubrité ou de la promiscuité de l’hébergement, mais en raison des changements brutaux et irrévocables susceptibles d’affecter l’organisation matérielle de l’existence. L’hébergement en hôtel, c’est-à-dire d’un hôtel à un autre, peut cependant durer aussi longtemps que nécessaire pour obtenir des papiers, un travail en règle, puis un logement.
4Cette question – comment durer en hôtel ? –, qui convoque des significations peu usuelles du verbe « durer »9, des significations appliquées à des personnes et non à des choses, en comporte deux. La première – comment tenir bon ? – invite à se pencher sur la résistance des hôtes face au pouvoir des gestionnaires. Cette question est posée classiquement dans l’étude de la vie des internés en institution totale, et par extension – pas toujours maîtrisée – dans des environnements marqués par l’empreinte d’un fort pouvoir institutionnel. Elle est importante en ce qu’elle fait voir des capacités d’action, des pratiques d’adaptation, voire des ordres sociaux qui échappent à l’emprise institutionnelle… mais qui n’auraient pas lieu d’être sans elle, qui en dérivent. De façon complémentaire, la seconde question – comment continuer à vivre ? – s’écarte de la pente réductionniste de la première. Ce qui compte dans la vie ne peut pas se résumer a priori à la manière dont on est traité par des instances de pouvoir et à la façon dont on y répond, même si celles-ci déterminent en partie les conditions d’existence et les itinéraires sociaux empruntés. Partant, il s’agit d’élargir le questionnement des résistances au pouvoir aux évaluations de ce qui compte dans la vie. On avancera que ce qui permet de durer en hôtel d’urgence, ce sont des formes d’engagement, donc de responsabilités, d’activités et d’appartenances irréductibles au fait de résidence et qui ont trait, en particulier, à celui d’être parent. Ces formes d’engagement s’éprouvent au présent et se pensent au futur, elles conditionnent la patience, l’endurance et les renoncements consentis et supportés par ceux qui demeurent en hôtel d’urgence.
5Dans un sens large, que l’on peut tracer à l’heure des projections ou des bilans, l’engagement est synonyme de ligne de conduite active, à condition de préciser que l’orientation visée n’est pas indépendante de l’action elle-même, qu’elle se découvre – au sens de se dévoiler et se préciser – chemin faisant, sur le fil de l’expérience. Il importe ainsi de considérer en même temps ce à quoi l’on tient, ce qui fait que l’on y tient et que l’on s’y tient. Notre attention est alors dirigée tout autant que vers le sens de l’engagement (la « cause » dans le vocabulaire de la science politique, la « valeur » dans celui de la sociologie), vers l’action elle-même, ou plutôt la transaction (Dewey, 1993 [1938], chap. 2) avec un environnement, notamment dans des situations problématiques : dans les moments où elle pivote (les épreuves où elle change peu ou prou de direction), dans ceux où elle s’affermit (comme les cérémonies de confirmation), et dans ceux où elle s’affaisse (certaines situations conflictuelles). Dans un mouvement de co-adaptation, ces situations forment les personnes et leur milieu ; elles leur donnent consistance. La ligne d’enquête suivie voudrait aussi épouser celle de l’expérience située, qui relie une situation à une autre, l’une après autre, dans le cours de la vie. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de s’attarder sur des situations problématiques de forte intensité sur lesquelles se concentre volontiers l’effort de description sociologique, mais avant tout de considérer les connexions effectuées (par répétition, rapprochement ou encore engendrement) entre des situations d’intensités variables. Ces connexions organisent l’expérience au fil du temps ainsi que ses orientations normatives, que l’on distinguera donc à la fois dans des situations hautement problématiques et dans des formes de présence à soi et à autrui – à son enfant en premier lieu –, dans des conduites routinières, des calculs et des arbitrages ordinaires.
6L’étude de cas sur laquelle je m’appuie est une enquête ethnographique avec un couple, résidant, au moment de notre rencontre, en 2012, à l’hôtel Paladin de Romainville. Moqran et Tassadit Kadri ont alors 48 et 39 ans, ils sont les parents d’un garçon de 3 ans, Nour.
7Moqran et Tassadit sont nés en Algérie, en 1963 et en 1974. Ils ont vécu toute leur vie, avant d’émigrer, dans un village kabyle niché dans les hauteurs du Djurdjura. Les deux époux, cousins croisés, ont été mariés par leurs familles en 1991. À ce moment-là, Moqran poursuit une carrière de comptable. Fils d’un éleveur de moutons et d’une femme au foyer, pratiquant ensemble une agriculture familiale de subsistance, il a suivi, loin de chez lui, tout en travaillant, des études de technicien en agronomie (1984), puis de comptable (1987). Il prend un premier poste de comptable, dans une exploitation agricole, en 1988, dans la région (willaya) de Tiaret, au nord-ouest du pays. Après son service militaire à Sétif (1988-1990), où il fait office d’économe, et s’occupe de la gestion des stocks et des commandes alimentaires pour 2 000 militaires, il revient s’installer au village dans la maison familiale qu’occupent ses parents et son frère unique. Il trouve un nouveau poste de comptable, dans sa commune, pour une société d’extraction minière.
8Tassadit Slima est lycéenne lorsqu’elle se marie. Ses parents ne lui permettent pas d’aller jusqu’au bac et de poursuivre ses études en ville, comme sa sœur aînée – elle est la deuxième des trois filles d’une fratrie qui comptera finalement sept enfants. Elle se forme comme secrétaire. Elle est recrutée comme agent administratif dans l’école primaire de son village en 1992, ce qui fait d’elle la seule femme de sa fratrie à travailler en dehors de son domicile comme salariée.
9Dès la fin des années 1990, les deux époux ont des emplois stables et des responsabilités croissantes. Dans son école, Tassadit est rapidement promue intendante. En 2007, peu avant d’émigrer, elle réussira même un concours administratif pour entrer à la Sécurité sociale, comme agent de constitution de dossier. Pour sa part, après avoir soutenu des ouvriers en grève et quitté son poste de comptable en usine, connu six mois de chômage durant lesquels il fut soutenu financièrement par sa belle-famille, Moqran devient agent de service économique – « comme un cadre administratif » – d’un collège de la commune, à la fin de l’année 1998. Il restera à ce poste près de cinq ans, avant une promotion dans un lycée des alentours, qu’il ne quittera que pour émigrer.
10Au village, les revenus salariés du couple sont complétés par ceux de diverses industries domestiques. Moqran élève des brebis donnant du lait, de la laine, de la viande ; il récolte des arbres fruitiers réclamant peu d’entretien (cerisiers, figuiers). Tassadit, qui a appris auprès de sa mère à tisser, à tricoter, à coudre, à décorer au fer des peaux tannées, à assembler des robes, des coussins, des tapis, reçoit plus de commandes qu’elle ne peut en satisfaire (toutefois, il est hors de question pour la salariée d’en faire un travail à temps plein : « il faut penser à la retraite » et elle tient à travailler en dehors de chez elle, à ne pas s’y sentir confinée). Les revenus monétaires et les économies réalisées par autoconsommation des productions domestiques tiennent une part considérable dans l’économie familiale, n’assurant rien moins que la subsistance du couple, à certains moments en tout cas : « On avait deux métiers chacun. Mais nos salaires c’était tout pour les soins10. »
11Ces soins sont ceux que les époux reçoivent pour avoir un enfant. Une vie sans enfant leur apparaît comme une vie « ratée » et ils font tout pour l’éviter.
Tassadit : On travaillait tous les deux pour payer les honoraires des médecins, les analyses, les radios, l’opération [une coelioscopie].
Moqran : Quand j’ai mon salaire, je le retire à la banque, je ne reviens pas avec un sou. […] Tout ça pour rien11.
12Les époux consultent d’éminents professeurs algérois, passent d’un spécialiste à un autre, suivent des prescriptions coûteuses12, sans succès. « On a été victimes des médecins », juge Tassadit. Ils subissent également les railleries de voisins. Leur infertilité persistante est en effet devenue une source de moqueries au village. « “Tu as une belle maison, mais personne pour en hériter.” “À quoi ça sert de travailler si tu n’as pas d’héritier ?” Les gens sont très durs, très violents »13, se souvient Tassadit, y compris des proches comme le frère de son époux. Les deux hommes ne s’adressent pratiquement plus la parole, alors qu’ils partagent le même terrain d’habitation, aujourd’hui séparé par un mur dressé entre leurs rancunes.
13Cependant, d’autres personnes soutiennent le couple. Parmi celles-là, un ami du village qui travaille et vit à Paris joue un rôle décisif. Il expose la situation des époux à un médecin de sa connaissance, qui recommande un confrère parisien. Au téléphone, ce dernier leur parle de techniques de procréation qui ne se pratiquent pas en Algérie et qui pourraient s’avérer fructueuses. Le couple en avait vaguement entendu parler, mais aucun professionnel de santé algérien ne l’avait orienté vers un homologue français. Les Kadri décident de tenter leur chance et d’émigrer.
14Moqran quitte son poste et vend son troupeau. Muni d’un visa touristique, il entre sur le territoire français en mars 2007, avec une grosse valise remplie de vêtements et de petits cadeaux pour ses proches, et 1 500 euros en poche. Le fils de son frère, Karim, et son beau-père, Ahmed, l’accueillent à tour de rôle. Comme toutes les familles du village à en croire les époux, les Kadri et les Slima ont en effet des parents installés en région parisienne qui leur offrent refuge à l’arrivée. Moqran « supervise » la suite des opérations : il rencontre le spécialiste, règle les premières consultations non remboursées14, trouve un accord avec son neveu qui logera le couple à l’arrivée de Tassadit. Celle-ci hésite à rester en Kabylie. Après avoir réussi son concours, une promotion exceptionnelle – inédite pour une femme – lui est promise. « Je ne savais pas quoi faire. Mais les soins, ça ne marchait pas là-bas. J’ai pris la décision de laisser tomber15. » À quinze jours de la date d’expiration de son visa, elle rejoint son mari.
15Les époux emménagent dans le studio de Karim, à Issy-les-Moulineaux. Le locataire en titre, qui vient de déménager chez sa compagne, les loge gratuitement pendant deux mois. Le couple insiste ensuite pour lui régler le montant du loyer (500 euros). Les soins ne sont pas tous remboursés. Les économies (3 300 euros au total, Tassadit arrivant avec 1 800 euros) fondent comme neige au soleil. Moqran, désormais en situation irrégulière, comme son épouse – leurs visas touristiques ont expiré –, se fait embaucher sur des chantiers au milieu d’autres sans-papiers, mais cela suffit à peine pour vivre.
16Séparé de sa compagne fin 2008, Karim voudrait retrouver son appartement. Tassadit est alors enceinte de six mois. Après des recherches de logement infructueuses, les Kadri appellent le 115 de Paris pour la première fois en novembre. Ils obtiennent une chambre dans un premier hôtel. Le Paladin est le troisième des cinq hôtels d’urgence où ils auront séjourné quand ils obtiennent en 2015, après leur régularisation administrative, un hébergement indépendant16, et quelques mois plus tard un logement de plein droit dans le parc social. Les Kadri ont passé au total six ans et demi en hôtel avant d’obtenir un logement. C’est un temps d’attente très élevé17, qui fait de la famille un terrain d’observation indiqué de ce que signifie durer en hôtel d’urgence.
17Au moment où nous nous rencontrons, cela fait déjà trois ans que les Kadri sont hébergés par le Samusocial et ce qu’ils endurent en hôtel est au cœur de nos discussions. Ils se sentent épiés et sur la sellette. Ils limitent leurs interactions avec le personnel et évitent de commettre des infractions réglementaires. Sans-papiers, soumis à cette imprévisibilité résidentielle qui caractérise l’hébergement en hôtel, les Kadri sont le jouet d’évaluations et de décisions qui menacent – et la menace suffit à ébranler – l’organisation domestique. Ils exercent une vigilance exacerbée sur leur environnement, qui s’apparente, pour partie, à une activité incessante d’enquête sur l’espace qui les entoure, autrement dit un espace aux limites précaires et réversibles, et sur la place qu’ils y occupent. Sur des scènes où les intentions d’autrui ne sont pas faciles à déceler, les relations qui nous enserrent sont l’objet de tests, de mises à l’épreuve, même à l’occasion des communications les plus banales18. La manière dont chacun – voisin ou employé de l’hôtel – se rapporte et éventuellement prend part aux affaires locales, notamment à celles qui nous touchent directement, est scrutée ; on y évalue la probité et la fiabilité des hommes19. Sous cet aspect, la vigilance a une modalité paranoïde, insomniaque et misanthrope, qui s’active face à l’injustice subie et qui se suspend difficilement – la conversation, entendue comme le minimum d’engagement requis en face-à-face, et la réassurance du monde qui est un de ses bienfaits, reprend difficilement ses droits après des offenses vécues comme des trahisons.
18Tassadit Kadri parle d’un « problème de tranquillité morale », au sujet de l’incertitude pesant sur la situation administrative et résidentielle de son foyer. L’expression met en lumière le défaut de tranquillité, dont témoignent constamment les sans-papiers (Le Courant, 2015) et résidents d’hôtel. Elle établit aussi une association plus étonnante, en la qualifiant de « morale ». Or, autant l’inquiétude, l’intranquillité, est travaillée, agitée par des questions morales, autant la tranquillité, comme état de calme, de repos, suspend ces interrogations. Avant d’être un état, la « tranquillité morale » désignerait donc une conquête, l’accession à un état où l’on peut se reconnaître dans ce que l’on fait, une conquête hasardeuse en raison des pouvoirs déstabilisants qui nous lient à eux, qui menacent et mettent en cause nos efforts pour trouver une place dans le monde, pour y agir correctement. L’instabilité et l’incertitude touchent à des choses si foncières, au sens quasi-littéral du terme, du sol qui peut à tout moment se dérober sous les pieds, qu’elles mettent en péril la capacité à être une personne morale digne et maîtresse de ses actes, comptable de sa vie, capable de s’engager pour la mener à bien. Face à cette intranquillité morale, l’engagement advient quand même, comme projection, mais surtout comme réalisation aventureuse de cette projection, faisant socle là où tout semble s’échapper.
19Pour décrire cette quête, il est alors capital de ne pas la résumer à ses obstacles. Il importe de restituer ses gains autant que ses pertes, ses avancées autant que ses capitulations, ses sentiers invisibles autant que ses longues traversées. Il faut faire apparaître les horizons et les cheminements dans lesquels les agents se meuvent, par rapport auxquels ils évaluent, révisent et dirigent leurs actions, leurs lignes de conduite et leurs projets de vie. Comment, dès lors, représenter cette quête de tranquillité morale dans un tableau unifié, ne dissociant pas la dimension passive et la dimension active de l’expérience, et parvenant à connecter description et évaluation de l’action en cours – avec ses péripéties et ses pauses –, et reprises rétrospectives, sous forme de narrations, de réflexions et de bilans ?
20Pendant deux semaines, fin 2013, Moqran et Tassadit Kadri ont consigné toutes les entrées et les sorties de leur foyer, en argent et en nature, ainsi que leurs emplois du temps. Chaque activité, chaque transaction, a été ensuite examinée avec eux : interrogée à défaut d’avoir pu être observée in situ20, notamment à propos de son origine, sa fréquence et sa place dans l’économie domestique, et soumise à leur évaluation.
21La systématicité du questionnaire, c’est-à-dire des relevés du couple et de leur examen ligne à ligne, est décisive dans la démarche d’enquête. Elle rend observables des activités et des transactions qui échapperaient probablement à une enquête menée autrement. Chaque interaction enregistrée est interrogée, peu importe son importance a priori. Entrent ainsi dans le champ d’étude des moments qui peuvent s’avérer négligeables, ou au contraire déterminants, pour décrire le terrain où se développent et se cultivent les évaluations, et ses contours. Chaque interaction, dûment examinée, permet de mieux comprendre les perspectives des protagonistes sur ces situations, de cerner en référence à quoi, par exemple, le prix d’une fourniture apparaît correct ou exorbitant, une journée de travail épuisante, un repas exceptionnel, un commentaire désobligeant, ou une offense irréparable. La systématicité du questionnaire prend en conséquence les traits d’une méthode d’enquête pour apprendre à compter comme les gens comptent.
22Il résulte de ce matériau un journal d’enquête, des budgets et des emplois du temps, qui ne sont pas présentés dans ce texte. C’est ici sous la forme d’un récit ethnographique, restituant une semaine dans la vie des Kadri, que l’on voudrait faire sentir et entendre ce qui compte dans leur vie. Celui-ci est structuré par des entrées choisies de l’emploi du temps, décrites par les protagonistes, redécrites après prise en compte de la documentation complémentaire tirée des inventaires commentés et du journal d’enquête, courant jusqu’en 201521. Le récit a été relu, révisé à la marge, puis certifié conforme par Moqran et Tassadit Kadri22. La semaine racontée, du mardi 19 au lundi 25 novembre 2013, est la première de l’enquête intensive d’ethnocomptabilité. Cette unité temporelle suffit à découvrir les thèmes qui composeront l’analyse. Ont été sélectionnés et mis en lumière des moments qui donnent à voir comment les Kadri durent en hôtel : comment ils préservent des espaces d’autonomie, comment ils s’appliquent à bien vivre et au prix de quels renoncements, malgré les brimades des hôteliers, leur dépendance à l’aide sociale en matière d’hébergement, leurs démarches alors infructueuses pour régulariser leur situation de séjour. Sur un terrain instable, les responsabilités qu’ils se donnent en tant que parents, dans les activités les plus routinières comme dans les épreuves les plus déterminantes, guident et soutiennent leurs pas.
Une semaine en hôtel d’urgence (Romainville, novembre 2013)
Mardi 19 novembre
23Comme tous les matins, Tassadit se lève à 6 heures. Elle sort, par le bas, du lit superposé de la famille, coincé à l’angle de deux murs, occupant un cinquième des quatorze mètres carrés de la chambre 213. Elle s’extirpe délicatement mais sans hésiter : elle est éveillée depuis des heures. Moqran a encore une demi-heure devant lui, Nour dix minutes de plus. Le petit dort entre ses parents, qui craignent qu’il ne tombe du couchage en hauteur.
24Dans la salle d’eau étroite, Tassadit fait une première toilette au lavabo devant le miroir. Elle prend ensuite sa douche. Elle met ses sous-vêtements, un peignoir, et commence le repassage quotidien des vêtements de son fils : un pantalon en jean, un maillot de coton, une chemise, un pull chaud ; elle repasse « même [ses] chaussettes et [son] slip ».
25Pendant que Moqran se débarbouille et s’habille, Tassadit dresse la table du petit-déjeuner. Elle prend le pain et les biscottes dans un casier en plastique hermétique qui tient les cafards à distance, les compotes dans l’armoire en contreplaqué au-dessus de l’évier, dans le frigidaire, les yaourts et deux sortes de lait (celui des parents et celui, enrichi en vitamines, de leur enfant). Elle sort les couverts du râtelier reposant sur l’évier d’aluminium et les assiettes du placard. Elle fait un peu de bruit, mais ce n’est pas grave : il va falloir arracher Nour d’un sommeil trop court.
26À 6h40, elle se penche vers son fils, lui caresse la joue. Nour s’enfonce un peu plus sous la couette aux motifs de son dessin animé fétiche (Cars), mais n’échappe pas à l’empoigne de sa mère. Il s’accroche à elle, se frotte les yeux en descendant, reçoit un baiser de son père. Il vient à table, boit son verre de lait, mange un pot de compote. Il faut le pousser, sinon il partirait à l’école le ventre vide. L’enfant sort de table, va lui-même devant le lavabo, attend sa mère pour se brosser les dents.
27Tassadit reste dans la salle d’eau pour se vêtir – sa tenue est prête depuis la veille – et surtout pour se coiffer. Elle lisse les pointes de ses cheveux auburn, elle les soulève bord à bord pour s’assurer qu’elle a passé le fer partout et leur donner plus de volume. Puis elle trace une raie et plaque ses cheveux de chaque côté du visage. Au village, elle coiffait sa mère et ses sœurs. Elle se passe un trait de mascara, applique un léger fond de teint, un rouge à lèvres mate, discret, que lui a donné une ancienne cliente, chez qui elle faisait des ménages, au moment de son déménagement. Elle est prête pour accompagner son fils en sortie scolaire.
28Pendant ce temps, Nour s’est habillé avec l’aide de son père. Sa mère ajuste sa chemise dans son pantalon. Le petit se laisse faire, absorbé par un dessin animé passant sur le téléphone de Moqran, qui termine la vaisselle, un brin de ménage, avec Télématin en fond sonore. Il éteint la télé, récupère son téléphone. Chacun met un manteau chaud. L’enfant s’échappe dans le couloir à toute vitesse : il entend depuis un moment les lourdes portes de chambre claquer et d’autres écoliers s’agiter dans les couloirs. Ses parents le rappellent, le rejoignent et le prennent par la main. Il est 7h35.
29À la réception, ils déposent leur clé, tournent à peine la tête pour saluer le veilleur qui termine sa nuit. Ils estiment que sous ses airs sympathiques, l’employé s’est rallié aux directives de ses patrons et guette le moindre faux-pas de leur part. Ils prennent la sortie au milieu d’autres parents conduisant leur progéniture dans des écoles parisiennes : la mairie décourage efficacement les inscriptions des enfants résidant au Paladin, et les parents rechignent à forcer leur chance, « si on changeait d’hôtel, m’avait expliqué l’un d’eux, il faudrait aussi changer d’école »23.
30Dans le bus conduisant à la mairie de Montreuil, Nour montre du doigt les autocars, les gros camions et les engins de chantier. Dans quelques années, quand il n’aura plus à prendre le bus pour aller à l’école, les voyages en voiture avec son père et ses oncles remplaceront le spectacle ambulant des transports en commun. La famille quitte le bus. De la station au quai de la ligne 9, le petit doit suivre le rythme de la marche de ses parents. Ils le tiennent d’une main chacun, et quand ils sont pressés, son père le soulève jusqu’à l’envelopper dans son bras pour descendre plus vite les escaliers. Dans le wagon, assis, ses parents regardent leur téléphone ; le petit bâille mais n’a pas le temps de se rendormir. Il prend un livre ou un jouet dans son sac à dos, où son père n’oublie jamais de glisser la voiture de Flash Mc Queen. Il lui faut encore marcher quelques minutes jusqu’au quai de la ligne A, patienter au milieu de la foule contre ses parents. L’étreinte se desserre dans la maison de la RATP, rue de Bercy, par où les parents font un rapide détour. Nour court admirer les maquettes de vieilles rames, les wagons anciens exposés aux passants. Ses parents, devant lui, le rappellent, il les rejoint.
31Nour passe la porte de l’école maternelle, 55 minutes après avoir quitté sa chambre. Moqran et Tassadit attendent sur le trottoir, saluent d’autres parents. Ils ne les connaissent pas bien et évitent de trop se lier. Nour aimerait bien aller aux anniversaires de ses camarades, mais ses parents déclinent les invitations qu’ils ne peuvent pas rendre. Ils ne veulent pas que l’on sache qu’ils vivent en hôtel, anticipant les questions gênantes et les moqueries. Et puis personne ne doit savoir qu’ils résident à Romainville : pour obtenir une place dans cet établissement au cœur de Paris, proche qui plus est de l’association qui les suit et de celle où milite Moqran pour la régularisation des sans-papiers, ils ont donné l’adresse d’un cousin. En outre, les parents aimeraient que leur fils suive ici aussi son école primaire. Il leur coûte de mentir, et surtout d’obliger Nour à mentir comme s’il devait avoir honte d’où il vit.
32Moqran rentre au Paladin et fait sur le chemin quelques courses au supermarché du coin. Tassadit accompagne avec quelques autres parents les écoliers au cinéma. Elle propose son aide dès qu’elle le peut, c’est-à-dire quand elle ne travaille pas. Elle compense sa discrétion par des marques manifestes d’engagement au sein de la communauté scolaire. Elle ne manque aucun rendez-vous avec les enseignants (autant que possible, Moqran l’accompagne) ; elle consulte l’institutrice si Nour a des difficultés d’apprentissage ; elle essaie de participer aux événements qui rythment l’année scolaire, les sorties, les goûters pour les vacances ou la fin d’année.
33De retour à l’hôtel, Tassadit marche jusqu’à l’escalier, sans tourner la tête. Comme Moqran est déjà rentré des courses, elle n’a pas à récupérer les clés de la chambre et donc à croiser le regard du réceptionniste. Pendant 34 minutes, je ne sais pas ce qu’elle fait (elle prendrait une pause, raconterait à Moqran sa sortie au cinéma, changerait de tenue pour les travaux à venir). Puis elle prépare à manger : elle demande à son mari de réchauffer un écrasé de pommes de terre, et va cuire une omelette dans la cuisine collective de l’étage. Dans ces deux recettes simples et rapides, toutes les saveurs proviennent d’une huile kabyle au goût affirmé d’olives mûres, sans ardence, qui révèle ses arômes à la cuisson.
34Après avoir mangé, le couple « fait les calculs » de la matinée pour les besoins de l’enquête, rassemble les premiers tickets de caisse, établit la liste des ingrédients utilisés pour le repas, assemble un premier tableau, mis au propre plus tard par Moqran.
35Celui-ci quitte le Paladin à 15h30 pour aller chercher son fils à l’école. Il fait un détour pour déposer un chèque à la banque, avenue Ledru Rollin, où Tassadit a ouvert un compte en 2008, après obtention d’un premier titre de séjour. Il récupère Nour vers 16h30, lui donne son goûter devant l’école : une brique de lait (20 cl.), une banane (170 g.) et une crêpe au chocolat industrielle (32 g.). D’après sa maîtresse, le petit mange peu à la cantine sauf en cas de service exceptionnel de frites. Ses parents veillent donc à lui apporter un encas copieux à la sortie des classes.
36Nour mange en marchant vers le métro ; il se rend à son cours hebdomadaire d’anglais par le théâtre, donné au centre d’animation municipal Simon Lefranc. Pendant la séance de 50 minutes, Moqran épluche le catalogue de promotions de Lidl à la recherche de bons plans, puis fait sa « programmation » – ses listes de courses et d’autres choses à faire –, mise à jour quotidiennement. Il s’adonne enfin à la lecture des quotidiens gratuits (il s’informe également en suivant le journal télévisé le midi sur TF1 et les bulletins sur les chaînes en continu, Itélé ou BFM). Le père et le fils ne traînent pas après la fin du cours. Il leur faudra près d’une heure pour rentrer rue de la Fraternité.
37Dans le métro, Nour joue avec le téléphone de son père avant de piquer du nez. Dans le bus pris porte des Lilas, il demande à son père s’ils peuvent s’arrêter chez Amastan, un frère de Tassadit, chez qui les Kadri se rendent le week-end pour partager un couscous et passer l’après-midi. Mais l’oncle de Nour n’est pas là de toute façon. Étudiant en dernière année d’architecture, il a pris un poste d’agent de sécurité incendie, obtenu grâce à un diplôme passé récemment, poste peu intéressant mais qui lui permet de financer ses études et d’obtenir chaque année un renouvellement de son visa.
38À l’hôtel, l’enfant va directement dans sa chambre. Il se déshabille, prend une douche avec l’aide de son père, met son pyjama. Il joue avec ses automobiles miniatures le temps que Moqran dresse la table parentale et la sienne, un meuble en plastique à l’effigie de son héros favori, en tendant l’oreille aux informations diffusées sur le petit écran. Le père se contentera du même menu que le midi. Pour l’enfant, le repas commence par un « hors-d’œuvre », soit une salade de carottes et de concombres finement émincés, dissimulés par des tomates, qu’il affectionne davantage ; « il faut se battre pour lui faire manger des légumes ! » ont coutume de dire ses parents. Le service se poursuit par une escalope de poulet (100 g.), accompagnée d’un reste d’écrasé de pommes de terre, suivi d’un laitage (deux yaourts aromatisés de 50 g. pièce), et d’un fruit (une poire de 80 g.). Nour quitte sa place de temps à autre. « Ce n’est pas un mangeur. Pour qu’il s’assoie cinq minutes sans prendre ses bus, ses tracteurs, pff. Je le suis avec la cuillère pour lui mettre dans la bouche ! »24
39Lorsque Tassadit rentre du travail, le repas est terminé. Elle se lave, se change en vitesse, joue avec son fils ; son mari nettoie du linge avant le début du match éliminatoire pour la coupe du monde de football 2014 opposant la France à l’Ukraine. Elle réchauffe des pommes de terre et des œufs au micro-ondes. Elle mange devant le début du match, attablée à côté de Moqran et de Nour, rivés devant le tube cathodique.
40Après le premier quart d’heure de jeu, l’enfant doit aller au lit. Son père baisse le volume de la télé, sa mère le rejoint pour lui lire une histoire, piochée dans un des 97 livres de son fils. Le petit s’endort à 21h15. Tassadit se met sous la couette un quart d’heure plus tard. Moqran attend le coup de sifflet final et complète l’inventaire des entrées et des sorties de la journée. Il termine à minuit et se couche aussitôt, inhabituellement tard.
Mercredi 20 novembre 2013
41Après avoir conduit leur fils à l’école, Moqran et Tassadit me retrouvent à l’Observatoire du Samusocial. Pendant trois heures et demie, nous continuons le travail entamé lundi : passer en revue les denrées alimentaires en stock, inventoriées par le couple à la veille de l’enquête, leur qualité, leur quantité, leur provenance. Les produits relevant de dons divers sont plus nombreux que je l’aurais imaginé ; ils révèlent des relations dont j’ignorais l’existence, l’étendue ou les ramifications.
42Parmi les donataires, quelques voisines du Paladin, toutes kabyles, forment des relations affinitaires que je n’avais pas su distinguer lorsque j’y résidais. Une demi-livre de café et un paquet de sucre en morceaux furent offerts à la fin de l’année dernière par Lunja, pour remercier Tassadit de ses bons soins après son accouchement : de retour à l’hôtel, elle fut, ainsi que sa fille de trois ans, nourrie par sa voisine pendant deux jours. Ce café et ce sucre proviennent certainement d’une distribution alimentaire, celle du Secours Populaire ou celle d’Emmaüs, que fréquente assidûment leur jeune voisine (née en 1984, Lunja a 9 ans de moins que Tassadit). La rétribution est négligeable par rapport à la contribution, mais ce n’est pas comme cela que l’une et l’autre comptent. Le don, modique, dit pudiquement l’impécuniosité de la mère célibataire ; le sucre exprime l’espoir que les « jours qui viennent seront meilleurs » (Tassadit) ; cela ratifie la générosité entière de la donatrice.
43Une autre voisine, Nelia, du même âge que Tassadit, accoucha au printemps 2013 d’un deuxième enfant. Le travail dut se faire par césarienne ; la mère demeura hospitalisée. Sa fille aînée, d’un an et demi, fut recueillie un week-end chez les Kadri, à l’insu des hôteliers, avant de passer une semaine chez une tante. Le père de la petite vivait au Paladin, mais il ne « pouvait pas s’occuper d’elle ». Le retour à l’hôtel de Nora et de son bébé lui valut un plat de fête concocté par sa voisine, lançant un échange culinaire occasionnel entre les familles. Nelia offrira également du café, du sucre, mais aussi – plus incongru – deux conserves de rillettes de thon toujours en stock six mois plus tard. Les deux femmes discutent en cuisine et prennent parfois un thé en compagnie de leurs enfants, mais les échanges entre les deux maisonnées s’arrêtent là.
44Les Akli sont en fait les seuls voisins avec lesquels les Kadri « s’entendent très bien à l’hôtel » (Moqran). Les deux familles s’invitent fréquemment. Nour aime jouer avec les deux derniers enfants, des jumeaux de trois ans ses aînés. Sa présence ne dérange pas les deux plus grands, nés en 2001 et 2004, qui peuvent s’ils le souhaitent passer dans une autre pièce – les Akli logent dans deux chambres triples contiguës. Âgée de 34 ans, Hemmi s’occupe à temps plein de son foyer ; elle vient de temps en temps prendre le thé en compagnie de Tassadit, et réciproquement. Les deux femmes, qui se gardent une portion des plats copieux qu’elles préparent, se voient presque tous les jours. Les couples se reçoivent pour les anniversaires des enfants ou pour les fêtes de ramadan. Les parents, qui ont à peu près le même âge, comparent leurs expériences voisines, le départ de Kabylie, l’arrivée en France, l’irrégularité intermittente mais tenace du séjour, la vie d’un hôtel à l’autre – les deux familles auraient d’ailleurs séjourné dans le même établissement à Saint-Denis, sans se connaître alors. Nebruk, 44 ans, prend les petits boulots que peut obtenir un sans-papiers. D’après Moqran, aides comprises (surtout des allocations familiales je suppose), la famille de six n’a « même pas mille euros par mois ». Le frigo est rempli avec les dons du Secours Populaire de Romainville. Le nombre de bouches à nourrir permet d’avoir « beaucoup de stock. Quand elle a des choses, qu’elle en a beaucoup, elle me donne des trucs » (Tassadit). Une partie de l’excédent garnit ainsi les placards de la chambre 213, soit : 2,150 kg de riz, 250 g. de pois chiches en conserve, 3 boîtes de 500 g. de crème dessert au chocolat. Le riz est de bonne qualité et dispense d’un achat ; les pois chiches agrémenteront utilement le bouillon d’un couscous ; mais la crème dessert leur restera longtemps sur les bras – la boîte imprime un goût métallique que n’aiment pas les Kadri.
45D’autres denrées présentes dans le garde-manger sont aussi des dons. Le patron de Moqran lui a offert un pot de miel, pour le remercier d’avoir fait un déménagement lointain, qui l’a obligé à dormir sur place. C’était en 2011 (le déménageur ne se souvient plus quand au juste, sans doute en novembre, après un chantier de deux jours à Vannes notifié dans son carnet de comptes). La mère d’Ada, l’employeuse principale de Tassadit, qui fait notamment appel à ses services pour garder sa fille, lui donne des produits de chez elle (en Italie), comme ce pot d’un demi-kilo de confiture de prunes « maison ». En retour, Tassadit lui apporte des produits kabyles de confection familiale. Par association, la cuisinière évoque d’autres découvertes alimentaires, déjà consommées et qui ne figurent plus à l’inventaire : les gâteaux, les biscuits et les bonbons bretons envoyés avec des peluches destinées à Nour par les « Dames de Plougerneau ». Ces dames, des bénévoles du Secours Catholique, accueillirent les Kadri en juillet 2012 pour une semaine de vacances, abrégée par la malveillance d’un hôtelier qui signala l’inoccupation de leur chambre au Samusocial. Pour les remercier de leur hospitalité, Moqran et Tassadit avaient offert à leurs hôtesses une parure en argent de Kabylie, un geste inédit – dixit Moqran –, qui les avait particulièrement touchées. Les Bretonnes ont déjà envoyé trois colis aux Kadri, qui comptent leur retourner des dattes : pas n’importe quelles dattes, mais ces dattes « transparentes » au goût de « miel », « les meilleures », kabyles forcément, que la mère de Tassadit doit leur faire parvenir. Enfin, introuvable en Kabylie, une bouteille de vin sera dégustée par Moqran, avec l’un des deux buveurs de sa compagnie : moi, qui lui avait offert cette bouteille de Sancerre d’un vigneron de mon village, ou son beau-père – ce qui a le don d’exaspérer la femme et la fille de ce dernier, qui ne touchent ni l’une ni l’autre à la moindre goutte d’alcool.
46L’entourage familial, enfin, apporte des produits précieux. Un neveu de Tassadit, Azwaw, a ramené dans ses valises à la rentrée un sac de 2,5 kg de couscous, façonné « avec ses mains » par la mère de Tassadit. En cas de rupture de stock, les Kadri se fournissent dans le commerce mais n’y trouvent pas leur compte, malgré des essais de marques différentes. La mère de Tassadit lui a fait livrer, par l’intermédiaire de son petit-fils et d’Amastan, deux pots de miel, d’origine villageoise. Ce « vrai miel », « sans sucre ajouté », est utilisé comme un « médicament » contre la toux – l’arrivage de septembre tombe bien à la veille de l’hiver, il n’y en avait plus en réserve (les époux ne prêtent pas les mêmes qualités au miel artisanal offert par le patron de Moqran). Une poignée de figues séchées à manger comme des bonbons, de grosses provisions de tisane de plantes sauvages cueillies sur les flancs de la montagne (400 g.), de tisane achetée dans le commerce, en complément (250 g.), et de feuilles de laurier séchées (400 g.) étaient aussi convoyées par Amastan. Tassadit se priverait sans difficulté des friandises, elle se passerait s’il le fallait de laurier dans ses recettes – hors de question pour elle ou Moqran d’acheter ce condiment si facile à récolter et à faire sécher –, mais elle veille toujours à avoir de la tisane de plantes sauvages d’avance. Le mélange de plantes de montagne a des vertus digestives et gustatives incomparables. Autre denrée pour eux aux vertus incomparables, intégrant quotidiennement les menus de la cuisinière : l’huile d’olive, pressée dans un moulin en pierre d’un village voisin. Les dix litres en stock sont des cadeaux des parents de Tassadit, d’une sœur demeurant à leurs côtés, d’une belle-sœur et d’une cousine germaine résidant au village, et d’une petite-nièce, installée en France. Leurs livraisons ont mobilisé cinq transporteurs : Azwaw et Amastan, deux petites-nièces et le père de Tassadit, Ahmed, de passage à Paris au printemps pour se faire soigner.
47Mes amis se livrent généreusement à l’enquête : « Encore ! Encore [des questions] ! », demande Moqran, « On est là pour ça », renchérit Tassadit après plus de trois heures de « travail » intensif. Nous n’avons cependant pas le temps d’entrer dans le détail des premiers relevés quotidiens des entrées et des sorties. Le couple doit rentrer.
48En descendant du bus, Tassadit file à l’hôtel préparer le repas : des spaghettis avec une sauce aux légumes (le plat sera aussi servi le soir à Nour, et terminé par Moqran le lendemain midi). Son mari passe à la boulangerie, achète ses baguettes du jour. En attendant le service, il met les nouvelles sur une chaîne d’informations. Il fait un peu de ménage. Il lave à la main les vêtements sales de la veille, les essore. Puis il les met à sécher sur un radiateur. C’est interdit par le règlement de sécurité, mais invisible aux employés. Les résidents préféreraient étendre leur lessive à la fenêtre, comme le font leurs voisins dont les chambres donnent aussi sur la cour intérieure. Mais le règlement le proscrit également et les hôteliers gardent un œil sur les extérieurs au cours de leurs interventions dans les chambres. Les Kadri furent d’ailleurs rappelés à l’ordre un an plus tôt, pour avoir « laissé traîner une serviette sur la fenêtre ». Moqran avait protesté, vainement, auprès du réprimandeur : d’autres habitants n’avaient-ils le même usage des rebords de fenêtre ? Le fils du propriétaire, intronisé gérant depuis peu, s’était montré intransigeant. Selon les Kadri, il était de mèche avec le réceptionniste en chef qui les ciblait depuis des mois (mes anciens voisins ignoraient peut-être que l’homme en question n’avait pourtant fait aucun signalement dans la main courante de l’hôtel).
49Après la lessive, le repas, la vaisselle, le rangement, de nouveau l’enquête. Tassadit note le menu du jour avant d’inventorier les « doudous » de son fils. Elle commence par le couchage en hauteur, où sont rassemblés les jouets les plus volumineux, elle sort les peluches qui se trouvent dans l’ancien lit à barreaux de Nour, puis elle passe aux deux colonnes de rangement en plastique près des portes de l’entrée et de la salle de bain, remplies à ras de voiturettes, de personnages en plastique, de jeux en bois. Elle interroge son époux lorsque sa mémoire flanche. Moqran plie le linge séché et le range dans la salle d’eau en vue du repassage. Il lave d’autres vêtements. Il part à l’école à 15h30, Tassadit au travail une demi-heure plus tard.
50Moqran récupère son fils à 16h30. Il lui donne son goûter. Rentrés à Romainville, ils passent au supermarché Leader Price pour « refaire le stock » de pommes (il n’y en avait plus depuis lundi) et de bananes (il n’en restait plus que deux). L’ancien intendant paie les fruits plus chers que d’habitude : 1,39 euros le kilo pour les pommes, contre 99 centimes d’ordinaire, voire 70 centimes lors des promotions saisonnières ; 99 centimes le kilo pour les bananes contre 89 centimes à Simply Market. L’économie qui aurait impliqué un détour d’une demi-heure, que j’estime à 27 centimes pour les quantités achetées, n’en valait pas la chandelle : ce temps aurait été perdu pour les « activités » quotidiennes de l’enfant.
51Arrivés dans la chambre, père et fils rangent leurs affaires, Nour change de tenue, Moqran met les informations en fond sonore. Au programme des « activités » : quelques exercices, avec des lettres, des couleurs et des figures à associer sur le tableau aimanté ; des jeux surtout, avec des voitures et d’autres engins qui roulent et se cabossent, sous le bruit des carcasses s’entrechoquant et des histoires que se raconte l’enfant. Moqran prépare ensuite le dîner. Il commence par cuire les escalopes de poulet dans la cuisine collective, où il est accompagné du petit qui en profite pour jouer avec les autres enfants présents. Il réchauffe ensuite les spaghettis au micro-ondes. Tous les deux mangent devant la télé. Pendant que son père fait la vaisselle et remet de l’ordre dans la chambre, Nour est autorisé à regarder des dessins animés sur l’ordinateur, cadeau d’un cousin, qui fait office de lecteur de DVD. Sa mère prend le relais à son arrivée, à 20 heures (Moqran entame alors l’inventaire des entrées et des sorties de la journée). Elle joue un quart d’heure avec son fils. Puis il est temps de le préparer pour la nuit. Elle lui donne son bain dans la baignoire en plastique. Elle le glisse dans son pyjama, puis sous la couette. Elle lui lit des histoires jusqu’à ce qu’il s’endorme. Il est neuf heures, elle réchauffe son assiette, qu’elle avale d’un trait. Elle se met au lit, une longue journée l’attend demain. Moqran la rejoint après avoir retranscrit au propre ses relevés, sorti les poubelles et pris une douche ; Tassadit n’est pas encore sortie de son premier sommeil.
Jeudi 21 novembre 2013
52La famille quitte l’hôtel à 7h30, Nour et Moqran en direction de l’école, Tassadit, du travail. Cette dernière arrive avec une dizaine de minutes d’avance chez son premier « client », métro Couronnes. Pendant trois heures, l’ancienne fonctionnaire de la sécurité sociale fait du ménage et du repassage. Elle a normalement une demi-heure de battement avant d’embaucher chez un autre particulier-employeur, tout près, à Ménilmontant. Toutefois, elle finit ce qu’elle a commencé de repasser et discute quelques minutes avec son client. Il est trop tard pour manger un plat consistant (elle n’imagine pas s’attabler chez ses clients). Elle se contente d’une banane et d’une clémentine sur le siège d’un arrêt de bus. Puis elle enchaîne le même service : 1h30 de ménage, 1h30 de repassage.
53Tassadit n’a pas le temps de rentrer chez elle ou d’aller chercher son fils avant d’aller chez son dernier employeur, pourtant proche, porte de Bagnolet, à 17h30. Comme à son habitude dans ses longues journées de travail en hiver, elle patiente sous l’arrêt de tram voisin de la crèche d’Ada, aujourd’hui sous la pluie et dans le froid. Elle reste là 1h20 à broyer du noir. Elle dira demain au détour d’un commentaire d’inventaire :
- C’est juste que… Je suis fatiguée parce que… Hier c’était une journée de galère.
- Moi : Hier ?
- Oui. Je suis restée deux heures pour attendre entre une prestation et l’autre, dans le froid, la pluie. J’étais très fatiguée.
- Moqran à moi, voyant Tassadit se remémorer l’attente : Tu veux qu’on passe à quoi ?
- Je peux pas rentrer parce que… Donc je suis restée deux heures entre une prestation et l’autre. Un froid glacial, la pluie, pfiouf.
- C’est fatigant.
- Oui.
- Moqran : Alors l’olive ?
Moqran étouffe les larmes de son épouse. Nous reprenons l’inventaire des denrées alimentaires.
54Bien que Tassadit ait les clés de chez Ada, qu’elle soit appréciée de ses parents, elle n’oserait pas attendre chez eux sans y être invitée, ni même leur demander ce service. Ses employeurs pensent que les Kadri vivent chez un cousin au centre de Paris (à l’adresse que donne Tassadit pour être payée). Ses clients ne savent pas qu’elle attend leur fille dans le froid. Ils ne demandent pas d’où elle vient quand elle reconduit l’écolière à la maison, toujours à l’heure. Ils peuvent compter sur elle, c’est le plus important. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à demander à Tassadit de garder Ada chez elle, au besoin. Si l’employée ne peut pas recevoir chez son cousin, elle peut aller chez son frère ; cela ne leur pose pas de problème. Ils ne se doutent pas que leur domestique passe en douce les contrôles de sécurité de la résidence universitaire où loge Amastan, qui y risque son bail (photo 1).
Photo 1. Nour et Ada attablés chez Amastan, à la résidence étudiante de la Porte des Lilas. Photographie prise par Tassadit, envoyée aux parents d’Ada « pour les rassurer », 1er novembre 2013.

55Les employeurs savent, bien sûr, que Tassadit est en situation irrégulière. Elle le leur apprit après avoir perdu son dernier titre de séjour, et en conséquence son poste de salariée chez le leader français de l’aide à la personne. Elle démarcha alors une à une les personnes chez qui elle travaillait pour leur proposer de la recruter directement.
56Tassadit travailla d’abord pour les parents d’Ada à temps plein. Elle veillait sur la petite, les parents n’ayant pas trouvé d’autre solution de garde, et s’occupait de l’entretien de l’appartement. Elle travaillait en général 10 heures par jour à 10 euros l’heure, indépendamment de la nature des tâches. Elle accepta ensuite de faire le même travail pour une somme forfaitaire de 80 euros par jour, la mère d’Ada ayant perdu son travail. Son employeur, toujours au chômage, voulut encore faire baisser la facture. Tassadit refusa d’être payée moins de 60 euros par jour, une somme qu’il consentit à lui verser. De nouveau embauché, l’homme fit un geste, en augmentant la paye quotidienne de 10 euros. Depuis la rentrée, Ada va à la crèche familiale et Tassadit ne la garde plus que deux heures par jour (pour un total journalier de 15,2 euros net d’impôts). Elle est attachée à l’enfant, s’entend bien avec ses parents. Mais la domestique met un point d’honneur à ne pas leur exposer les complications d’une vie en situation irrégulière, à ne pas se plaindre devant eux. N’auraient-ils pas déjà tiré parti de sa situation pour lui imposer un revenu modique ?
57Tassadit termine à 19h10. Cette longue journée – 8 heures travaillées sans pause, sur une plage de 12 heures 25, temps de trajets inclus – lui aura rapporté 90 euros, intégralement épargnés, comme tout ce qu’elle gagne ou presque. Sur ce qu’elle touche tous les mois, 20 euros vont sur le livret A de son fils, le reste est placé sur un compte à son nom, d’usage commun. N’y est prélevé que le strict minimum, c’est-à-dire ce qui ne se règle pas en espèces (les revenus de travail de Moqran, en liquide, couvrent normalement toutes les dépenses courantes). Cette épargne n’a pas encore de destination précise : si elle obtenait un titre de séjour, Tassadit pourrait y puiser pour financer la création d’une société de ménage, à l’instar de celle qu’a fondée son neveu Azwaw, ou pour reprendre le fond d’un restaurant. En tout cas, cette épargne bénéficiera à Nour, d’une manière ou d’une autre : « C’est pour lui, pour lui laisser quelque chose. »
58Tassadit rentre dans son foyer à 19h55. Son dos lui fait mal. Elle sent les premières courbatures. Cependant, comme chaque soir, elle joue avec son fils. Puis elle mange rapidement pour avoir le temps de le border. Nour ne mettra pas longtemps à s’endormir. Sa séance de karaté hebdomadaire l’a fatigué. À 21h, Tassadit est au lit, Moqran la rejoindra une heure et demi plus tard après avoir enregistré les transactions de la journée. Toujours en vacances de chantier, il a aujourd’hui « usé de son temps pour dépenser moins », crochetant par Simply Market pour se procurer du lait et des bananes, avant de compléter ses courses en profitant d’une promotion inattendue de tomates chez Leader Price. Le détour par Montreuil ne lui fera économiser que 3 centimes, qui me semblent négligeables. Les époux achètent et économisent au compte-goutte, obstinément.
Vendredi 22 novembre 2013
59Après avoir déposé Nour à l’école, ses parents me rejoignent à l’Observatoire. L’examen des inventaires se poursuit. Je commence par quelques questions qui me sont venues en révisant les premiers tableaux. Dans la liste des produits alimentaires présents en stock avant le début de l’enquête, quelques-uns proviennent d’Ahmed, le père de Tassadit : des haricots blancs, des haricots rouges et une bouteille bien entamée de pastis. L’alcool avait été récupéré lors de son dernier passage, en mai dernier, quand il était venu se faire soigner ; il a déposé le reste lors de son déménagement en Algérie, en décembre 2012, quand il a pris sa retraite. Cela me semble peu, compte tenu des 14 années que l’immigré a passées dans ce studio25.
60Au moment du déménagement, Ahmed n’a pas voulu s’encombrer. Propriétaire d’une maison au village et d’un appartement dans la banlieue d’Alger qu’il occupe durant l’hiver, il n’avait pas besoin de ramener des meubles dont le transport aurait été coûteux. Avant de proposer des objets à ses amis et de jeter ceux dont personne ne voulait, il s’est d’abord adressé à ses enfants vivant en France. Amastan a pris une table (celle que l’on voit sur la photo ci-dessus), sa sœur deux poêles, deux saladiers, des couverts, un économe et un canapé-lit « tout neuf ». Le propriétaire d’Ahmed a accepté de garder celui-ci en dépôt un mois ou deux, « le temps que [Tassadit et Moqran] obtiennent un logement » plus spacieux. Tassadit avait alors bon espoir d’obtenir des papiers, un CDI dans la foulée et incidemment un logement. Un an plus tard, le couple de sans-papiers présume que le canapé a été jeté26.
61L’évocation du déménagement de son beau-père vaut à Moqran une réflexion plus générale : « Nous, on se prive par rapport à l’espace. » « Se priver », c’est passer à côté d’occasions inattendues, comme du canapé flambant neuf, qui auraient permis des économies ultérieures. C’est devoir, plus généralement, renoncer à des objets, en raison des conditions d’hébergement. Une nièce de Tassadit, venue lui apporter de l’huile, a oublié de lui remettre des poteries artisanales, offertes par sa mère ; Tassadit n’est pas allée les récupérer : « Ma mère, elle sait bien que j’aime les trucs comme ça. Si on était chez nous… Mais là j’ai pas de maison où mettre tout ça. Quand elle m’a appelée, je ne suis pas allée les récupérer. Je sais pas où je… Ils vont casser [émue]. » Se priver, c’est aussi risquer de perdre la main sur des objets que l’on garde chez l’un ou chez l’autre pour un usage futur. Le couple n’a jamais revu les ustensiles de cuisine rangés dans la cave d’une connaissance, avant qu’ils aient pu emménager au Paladin. Il ne s’abaisserait jamais à lui demander de les lui rendre. Je m’en souviendrai. Fin 2020, au moment de changer de bureau, je rappellerai une nouvelle fois à mes amis la présence de leurs cartons conservés dans le sous-sol de l’Observatoire depuis un déménagement d’hôtel effectué en panique. Moqran aura le temps de faire le tri, d’emballer ce qui doit l’être et de me laisser le reste pour d’autres personnes qui en auraient besoin ou pour le rebus ; nous chargerons ensemble les affaires dans sa voiture et celle d’Azwaw, sans empressement.
62Manquer de place génère de la frustration et un préjudice économique, qui se fait aussi sentir au jour le jour. Il faut acheter moins et dépenser plus que l’on ne devrait, en matière d’alimentation notamment :
– Tassadit : Quand j’aurai ma maison, tu viens, tu vas voir !!
– Erwan, en rigolant : On va refaire l’inventaire, c’est moi qui vais le faire cette fois !
– Moqran : Maintenant t’as trouvé un stock de produits alimentaires, même pas de 40€. Si on aura notre maison, ça va changer. On aura beaucoup plus d’espace, tu vas retrouver un stock de 1 000€.
– Tassadit : Nan, 1 000€ nan.
– Moqran, dubitatif : Elle aime acheter.
– Tassadit : Faut bien ranger, faut bien installer… Classer les choses.
– Moqran : Voir la taille du paquet.
– Tassadit : Oui parce que parfois y’a la différence de prix… entre le prix pour les kilos et les prix [au kilo pour] 500g. Tu fais la différence et tu trouves moins cher que…
– Moqran : … À chaque fois je l’arrête dans ses courses. Chaque fois qu’on sort ensemble ! Où on va mettre tout ça ? Où on va mettre tout ça ?
– Tassadit : Mais tu vas économiser si tu regardes le prix d’un kilo et le prix de…
– Moqran : … Je regarde le frigidaire, je regarde tout. Parfois je rentre à la boucherie, je trouve un très beau morceau de viande, qui me plaît, je sais pas comment, que je vois rarement. J’achète un bout de 300, 400 grammes. Au lieu de l’acheter au complet peut-être 2 ou 3 kilos. Euh… Et on serait tranquilles pour une période !
– Tassadit : Ouais mais le congélateur… [À l’hôtel] on peut pas stocker… Ça tient 2-3 jours au plus… C’est notre situation, bref.
– Moqran : Parfois on se prive des choses. C’est par rapport à l’espace. On se prive des choses. On les mange pas.
– Erwan : Par exemple ?
– Moqran : Par exemple moi, j’aurais aimé manger des abats de veau. Mais par manque d’espace et la cuisine collective, faire ceci faire cela…
– Tassadit : Parce que ça prend du temps… Faut la surveillance à chaque fois, faut faire les allers-retours dans la cuisine, la chambre, tu passes deux heures ou plus…
– Moqran : Il faut bien nettoyer… Ça nécessite un lavage énorme… On se prive. J’aurais aimé manger la tête de veau. Silence.
63Moqran salive en évoquant la tête de veau et moi aussi, Tassadit promet de m’en préparer un jour. D’ici là, l’insuffisance de place, redoublée par des limitations d’équipement et d’usage de l’espace, les prive, et leur fils surtout, d’expériences souhaitables :
– Son débit s’accélère : Le four, c’est économique. Je peux éviter de préparer avec de l’huile, c’est pas bon pour la santé. Je peux économiser les gâteaux, les biscuits. C’est peut-être économique. Mais c’est surtout frais, c’est meilleur pour mon fils, mais j’ai pas le droit de les faire [pour des raisons de sécurité, les fours sont interdits à l’hôtel]. Je connais des recettes…
– Moqran : Notre fils il se régale de tout ça…
– … Mais je peux pas lui préparer. […] Par exemple, ce qui me fait mal… J’aimerais bien prendre mon fils, le prendre avec moi à préparer un gâteau, mélanger les œufs, mélanger la farine, après il va le renverser dans le moule, il va le regarder dans le four, comment ça monte, après il va goûter le gâteau. Mais je peux pas faire tout ça. En plus c’est de l’éducation […]. Parfois je lui mets le tablier mais je ne peux pas lui donner des choses à faire, on ne peut pas partager des choses à faire ensemble. Ça crée des moments… [se tait]
– Par exemple quand on nous dit, le dernier jour avant les vacances, de ramener un gâteau, quelque chose comme ça, on se sent obligés de leur acheter des gâteaux dans le commerce. On voudrait que ce soit un produit frais, maison.
– En pleurant : Ils vont dire : « La maman de Nour, elle sait rien faire. »
64Nous continuons d’examiner les inventaires jusqu’à midi et demi. Avant de rentrer, le couple passe par le marché de Belleville. Moqran s’arrête à la station Ménilmontant pour saluer un ami, un cafetier amazigh en plein service, Saïd Benali. Les deux hommes se sont connus ici, au Soleil27, peu après l’arrivée de Moqran à Paris. Un cousin de ce dernier y avait ses quartiers. Les représentants immigrés de l’assemblée villageoise (tajmaat) s’y réunissent de temps à autre, pour rassembler les cotisations des immigrés ou encore organiser des obsèques. L’endroit est aussi fréquenté par de vieux travailleurs qui y retrouvent des nouveaux arrivants et des parents de passage. On y joue aux cartes dans la salle, autour d’un thé ou d’un verre d’alcool, derrière les terrasses occupées par des habitants du quartier. On y assiste aux assemblées d’opposants au régime de Bouteflika. Le charismatique patron, qui tient le commerce avec son frère depuis le milieu des années 1980, accueille avec la même chaleur les militants de gauche et les nouveaux résidents, les riverains, les immigrés et les communautés villageoises qui y ont leurs repères.
65Moqran quitte le Soleil, remonte l’allée centrale du boulevard, hume les étaux parfumés des primeurs, et retrouve Tassadit. Sa femme a acheté des poivrons-cornes, des raisins, des mandarines, chaque produit à moins d’un euro le kilo, le seuil au-delà duquel le couple n’en achèterait pas. « Pour tous les produits qui ne sont pas nécessaires, c’est pareil : on ne les achète pas, sauf s’il y a des occasions. » À la pesée des denrées pour l’enquête, ils découvriront une « arnaque » : le sachet de raisins ne fait que 640 g., alors qu’il a été payé pour un kilo.
66De retour à l’hôtel, tout s’enchaîne en routines jusqu’au soir : cuisine et repas, lessive et ménage, école et jeux avec Nour pour Moqran, travail pour Tassadit, activités familiales – dîner, lecture, mais aussi dessin animé, comme tous les vendredis.
Samedi 23 novembre 2013
67Le week-end, la famille reste au lit plus longtemps. Les parents se « [réveillent] quand [Nour] se réveille », sauf lorsqu’il a son cours d’arts plastiques à l’Hôtel de Ville, un samedi sur deux. Aujourd’hui, tout le monde se lève vers 8h15. Après le petit-déjeuner, chacun vaque à ses occupations.
68L’enfant joue dans son coin. Sa mère fait le « ménage à fond ». Elle récure la salle d’eau, déplace des meubles pour faire la poussière, lave le sol et la vitre de la chambre, avec une attention aux détails que n’a pas son époux : « Je fais les trucs que lui fait pas. Il fait seulement les trucs faciles ! ». La chambre sent désormais le vinaigre blanc, « moins cher, plus efficace – ça détartre ! – plus économique et pas dangereux pour la santé. C’est mieux que l’eau de javel », qu’utilisera Moqran pour nettoyer les toilettes et le sol dans l’après-midi, en l’absence de son fils et de sa femme : « Ça suffit ! On a une personne asthmatique [Tassadit], on n’en veut pas deux ou trois ! »
69Puis, comme toutes les semaines, Tassadit lave et sèche ses cheveux avec délicatesse. En dehors de l’entracte du thé, qui sépare le temps des tâches domestiques du départ au travail, c’est le seul moment où elle prend le temps de s’occuper d’elle. Elle utilise un shampoing étonnamment coûteux, bien plus cher que le savon utilisé par Moqran (qui est presque chauve, il faut dire) ou que la lotion spéciale enfants de Nour. C’est un luxe qu’elle s’accorde pour entretenir un cuir chevelu plus sec qu’il ne le serait si elle s’autorisait à aller chez le coiffeur plus souvent ; elle n’y va que pour les mariages, trois ou quatre depuis son arrivée en France. Sa coiffure prête, à 11h, elle commence les activités avec son fils : lecture de livres, puzzles, jeux de société, écriture sur le tableau d’ardoise, tracé horizontal et vertical, dessin.
70Pendant ce temps, Moqran fait les courses. Le samedi, à moins qu’il ne travaille, il y passe plus de temps que d’ordinaire, afin d’acheter au meilleur prix et de refaire des stocks, certains magasins étant fermés le dimanche, d’autres pratiquant d’après lui des tarifs plus élevés. Il met vingt minutes pour aller au Lidl des Lilas. Il y fait l’essentiel de ses achats, en liquide, avec l’argent gagné sur des chantiers. Il y trouve des denrées usuelles moins chères qu’ailleurs, comme du concentré de tomates, des produits de meilleure qualité et bon marché, comme la levure et le sucre vanillé, et plus de choix, pour les sucreries par exemple, que dans le supermarché le plus proche de l’hôtel. Mais il ne prend pas tout à cette enseigne. En rentrant, il s’arrête au Leader Price pour des œufs qui y sont moins chers (il économise 6 centimes sur une boîte de dix). Dans la boucherie voisine, il achète de la viande de bœuf hachée. Cela aurait pu être du poisson ou du poulet, une chair qui se mélange avec les légumes que les parents peinent à faire avaler à leur fils. Moqran ne prend pas une portion de 3 kg, qui aurait fait passer le prix de 7,90 à 6 euros le kilo ; il se contente d’une barquette de 370 g.
71Les courses rangées, les parents installent leur fils devant un dessin animé. Moqran fait une lessive et du ménage, Tassadit prépare une salade de crudités (laitue, tomates, concombres, légèrement salés, liés avec de l’huile d’olive). Les parents en mangeront, mais l’entrée est surtout pour leur fils qui n’aime pas la chakchouka, préparée la veille, qu’ils finiront (c’est une sorte de ratatouille, ici sans courgette, surmontée d’œufs en miroir, trop épicée peut-être quoique la cuisinière n’y incorporât aucun piment au grand dam de son mari). Tassadit passe à la cuisine, à l’heure du « rush ». Elle attend que deux plaques se libèrent. Dans une casserole, elle plonge les frites dans l’huile, dans une poêle de la viande hachée mélangée à des épinards bio décongelés, destinés à l’enfant.
72Après le « déjeuner en famille », la mère et son fils reprennent leurs activités. Ils préparent d’abord une sorte de brioche (El beriouche). Nour, assis à la table, vêtu de son tablier, vide un paquet de farine dans un saladier. Tassadit verse de la margarine fondue (50 g.), 3 œufs, 1 sachet de levure, 1 autre de sucre vanillé et de l’eau tiède. Le cuisinier et sa commise mélangent à tour de rôle. La pâte, assez souple, repose une demi-heure, avant d’être façonnée pour la cuisson. Dans son propre logement, Tassadit enfournerait ses gâteaux. Les beriouche réaménagés pour l’hôtel seront frites dans l’huile (ce qui explique la souplesse exagérée de la pâte), à la manière de sfnej (des beignets de semoule appréciés en Kabylie). En cuisine, elle papote avec Hemmi, qui rentre du Secours Populaire où elle a récupéré une nouvelle fois du riz, et qui lui en donne deux paquets. Tassadit accompagne ensuite son fils au parc, situé proche de l’hôtel. Elle croise d’autres mères du Paladin mais aucune de ses connaissances. Nour fait des tours sur son tricycle Cars et joue au ballon avec sa mère.
73Moqran, après avoir trié son courrier et fait une sieste, est alors en route vers les Lilas. Il va chercher des vêtements d’hiver que son beau-frère conserve dans une valise. Les deux hommes échangeront des nouvelles. Ils parleront de leurs déboires administratifs autour d’un thé, des affaires du village et du pays, au milieu des chansons d’Idir. Amastan donnera à Moqran deux friandises à l’attention de son neveu, ainsi que 1,4 kg de pommes de terre qui commencent à flétrir et qui seraient perdues sinon.
74Les parents se retrouvent devant l’hôtel. Tassadit récupère la clé au comptoir. Moqran porte ostensiblement le vélo de son fils à la main jusqu’au garage à poussettes. Ce geste exprime le mépris tenace des parents vis-à-vis du réceptionniste en poste. Les enfants doivent en effet mettre pied à terre entre le garage et le hall, pour ne pas abîmer le sol en roulant sur leur vélo ; la poussette est aussi interdite : « mais qu’est-ce que cela change ? » Moqran et Tassadit ont été plusieurs fois rappelés à l’ordre au sujet des poussettes par le réceptionniste, relayé par le Samusocial, plus sensible, jugent-ils, aux récriminations des hôteliers qu’à celles des habitants.
75En septembre 2009, le même employé avait intimé aux résidents discutant avec un parent (Azwaw) à une des tables de la salle de réception, d’éconduire leur invité. Le souvenir de cette humiliation fait resurgir leur colère : « Si les gens donnent des règles sans avoir vécu l’hôtel, je peux comprendre. Mais lui il a connu l’hôtel, ça me révolte ! » Depuis plus de trois ans, les Kadri adressent à peine la parole à cet employé. Ils continuent de revendiquer le bénéfice de droits d’usage confisqués. Ils ont par exemple réinvité un parent à manger sur les chaises du hall comme c’était un temps autorisé, sans plus de succès28. « L’accueil doit faire partie de la prestation », mais les hôteliers s’en fichent. Les résidents méprisent cet homme arrivé lui aussi sans-papiers, « passé par les hôtels », qui à deux reprises déjà a essayé de provoquer leur expulsion. La première fois en montant en épingle une altercation à l’accueil, associée à des infractions au règlement injustement imputées à la famille ; la seconde, en signalant leur absence de leur chambre pendant quelques nuits, alors qu’ils avaient eu la bonne idée d’avertir leur assistante sociale de leur départ en vacances subventionnées par le Secours Catholique. Les Kadri s’adressent donc le moins possible à ce réceptionniste et à ses alliés, et évitent toute entorse au règlement. Ils voudraient déménager mais craignent, en demandant un autre hôtel, un éloignement géographique qui les obligerait à changer leur fils d’école. Ils prennent leur mal en patience29.
76Ce soir, avant le dîner, les parents jouent encore avec Nour aux dominos. Tassadit prépare pour plusieurs jours une marmite de soupe de lentilles aux légumes (el marka laades), d’après une autre recette apprise auprès de sa mère. Les parents mangeront cette soupe, Nour aura le même plat que le midi – des frites, de la viande hachée et quelques épinards. Puis il regardera un DVD (celui de Cars, pour la nième fois). Il n’y est autorisé que le vendredi et le samedi soir : « sinon, il reste jusqu’à la fin du film et pour le réveiller le lendemain, c’est une guerre. » Tassadit se couche en même temps que son fils, après lui avoir conté une histoire. Moqran se détend devant un match du XV de France ; l’inventaire quotidien attendra le lendemain.
Dimanche 24 novembre 2013
77La famille se lève tôt pour un dimanche. Tassadit et Nour se préparent pour une journée à Disneyland. Ses parents lui ont offert un passeport d’une année pour le parc d’attractions (129 euros par an par tête). C’est un des « sacrifices » faits pour l’enfant, m’avait expliqué Moqran à la veille de l’enquête :
– Moqran : Rho ! On doit encore rentrer dans les jouets ? Les livres ? [i.e. faire leur inventaire.]
– Erwan : On est obligés. [Moqran siffle d’accablement] T’imagines la part de budget qui va à ton fils ?
– C’est important.
– C’est vrai, vous vous privez pour Nour. Enfin « Vous vous privez »… Vous faites des efforts pour lui.
– Tous les sacrifices c’est pour lui. Et tu le verras hein, tu le verras. Tu le verras quand on rentre dans les vêtements, tu le verras. […] Et dans les jouets. Plus de 50 voitures !
– Rho ! Il faut qu’on note tout ça. Et on n’a pas fini hein, c’est le début.
– Plus de 50 voitures !
– Et les trains.
– Et plus de 100 livres ! […] On se souvient plus des prix. Mais plus de 100 livres ! […] Il a peut-être plus de sept paires de chaussures ! Trois, il les a jamais mises ! [Je ris] On dirait qu’on est dans un pays en pleine pénurie. [rires] En Afrique, en Éthiopie. Mais à chaque fois qu’on tombe sur quelque chose qui nous plaît, on l’achète. Pour lui on fait pas le calcul sur l’achat. On fait le calcul pour nous, mais pour lui y’a pas de calcul.
– […] C’est quand même un fils unique, c’est un enfant gâté. Mais dans le sens positif du terme hein, c’est…
– … Oui il est gâté, il est gâté. Je dis pas le contraire. Il est gâté.
– C’est important qu’on puisse le montrer ça.
– Je m’en rappelle de mon enfance, je fais toujours la comparaison par rapport à lui.
– T’étais pas gâté ?
– Je suis gâté mais… Je suis gâté sur le plan sentimental. Mais question de moyens, y’a pas, y’a pas, y’a pas, je sais pas moi, y’a pas de…
– Tes parents ils étaient… ?
– Mon père c’est un bonhomme qui n’a jamais eu une fiche de paye.
– C’est vrai ?
– Oui. J’m’en souviens quand quelqu’un l’invite pour une fête, une fête de mariage ou quelque chose comme ça, on lui donne un couscous avec de la viande, il mange le couscous, il met le morceau de viande dans sa poche et il me le ramène. […] Nour, maintenant, il ne mange pas sans viande. Chaque soir il a son steak.
– Et toi c’était rare ?
– Oui, une fois dans la semaine ou quelque chose comme ça. Mais lui il a toujours, il mange toujours comme il se doit. Son repas est très très équilibré. Bien soigné. À la loupe. [silence, la voix de Moqran chevrote] On a juste une pénurie de logement. Sur le reste, j’en suis sûr qu’il y a peu d’enfants…
– Qui sont gâtés comme lui ?
– Qui sont gâtés comme lui. Sur le plan logement, c’est tout. [silence]
– Va falloir qu’on montre ça.
– Y’a peu d’enfants qui ont un passeport d’une année à Disneyland !
– C’est vrai
– Et lui il l’a.
– C’est un truc que vous avez acheté ?
– Oui.
– Ah ? Je pensais que c’était un don.
– C’est pas pour sa maman, mais pour lui qu’on l’a acheté.
– Faut le noter ça aussi. Faut qu’on le note ça !
– J’ai payé ses activités. Cent quinze euros pour le karaté ! Par année.
– Plus le centre de loisirs…
– Plus le centre de loisirs, plus l’anglais par le théâtre à l’Hôtel de Ville.
– Faut noter ça, faut faire un fichier.
– J’ai fait des sacrifices Erwan30.
78Habillés chaudement avec les vêtements récupérés la veille chez Amastan, repassés le matin même, Nour et sa mère quittent Romainville à 9h30. Ils entrent une heure et demi plus tard dans le parc d’attractions. Il faut attendre « une heure ou plus » pour certains manèges. C’est interminable pour Tassadit, mais le temps passe à toute vitesse pour son fils. Le petit ne sait pas où donner de la tête, il tire à hue et à dia. Sa mère le force à manger un peu de salade préparée le matin et une compote ; il jeûnerait volontiers. Après un goûter pris en marchant, Nour supplie sa mère de refaire un tour de manège estampillé Cars, Tassadit ferait comme si elle n’avait rien entendu, continuerait à marcher vers la sortie, avant de rebrousser chemin vers le carrousel. Ils partent de Marne-la-Vallée à 18h, pour que l’écolier puisse se coucher à l’heure habituelle.
79Moqran non plus ne se sera guère reposé de la journée. Achat du pain, lessive des vêtements d’hiver, inventaire des entrées et des sorties de la veille, nettoyage de la chambre et de la salle d’eau, déjeuner express, relevé du courrier hebdomadaire chez le cousin où le couple est officiellement domicilié, examen ligne à ligne d’inventaires chez moi, préparation du dîner, pris en vitesse, vaisselle et rangement, sortie de la poubelle, lessive des vêtements du jour, rédaction des emplois du temps et du tableau des entrées et des sorties du jour et de la veille : toutes ses activités s’enchaînent avec, pour seul temps mort, une heure de battement entre son arrivée et celle de sa famille rue de la Fraternité, pendant laquelle il trie tranquillement son courrier. (Il aura passé au total deux heures à pied ou dans les transports, mais aucune séquence de déplacement n’excèdera douze minutes ; il a le temps de lire la presse, mais n’a aucun moment pour se reposer.)
Lundi 25 novembre 2013
80Moqran n’accompagne pas son fils à l’école ce matin. Il quitte la chambre à 7 heures. Son patron l’attend, comme toujours, au café Le Rétro, à la porte des Lilas. Moqran est « abonné » chez lui depuis 2009. Auparavant, il trouvait du travail par bouche-à-oreille, ou en attendant, comme des dizaines d’autres hommes sans-papiers, qu’un camion l’embarque pour un chantier devant la Plateforme du Bâtiment. Un nouveau jour de disette, c’est un Kabyle qui lui conseilla d’appeler le Marocain, qui aurait de l’ouvrage à donner au jeune père : des chantiers de déménagement surtout, plus ponctuellement des travaux d’intérieur (carrelage, peinture) et d’aménagement extérieur. Après que l’ami kabyle de Moqran claqua la porte à la suite d’une dispute avec le patron, à qui il reprochait de ne pas payer les heures supplémentaires, Moqran devint l’ouvrier attitré du petit entrepreneur.
81Mouloud règle 70 euros par tête par jour, quel que soit le temps de travail et de déplacement, même si les charges à porter sont particulièrement lourdes ou que le déménagement a lieu le week-end. Les journaliers de Mouloud gagnent moins que des salariés. Ils ne sont pas embauchés quotidiennement (en 2011, Moqran a travaillé 116 jours). Leurs revenus sont fluctuants et atteignent rarement le smic. En ce moment, les déménagements sont rares, ce n’est que la seconde journée de travail pour Moqran ce mois-ci. Comparé à d’autres manutentionnaires sans-papiers, les ouvriers de Mouloud ne sont cependant pas trop mal lotis : la paie quotidienne est correcte et complétée par un repas gratuit et des pourboires occasionnels ; elle est surtout versée rubis sur l’ongle. Le Marocain est un homme « réglo ».
82Après le café, les deux hommes se rendent chez le client. Comme prévu, le déménagement n’est pas long. Moqran peut rentrer se changer puis se rendre à l’école pour récupérer son fils.
83Avant d’aller chercher la fille de ses clients à la maternelle, Tassadit a eu une rude journée. Elle s’est rendue, comme presque toutes les semaines depuis juillet, à la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi – la Direccte –, à Aubervilliers. C’est cette administration qui instruirait la demande de régularisation par le travail déposée par Tassadit à la « Préfecture des Algériens ». C’est du moins ce que lui certifient semaine après semaine les guichetiers de la Préfecture de Police, mais on ne trouve toujours pas trace du dossier à la Direccte qui la renvoie rue des Morillons… où il n’y a toujours aucune preuve d’enregistrement du dossier. Tassadit vient encore une fois de perdre son temps, elle ressent une colère qui confine à l’humiliation :
Écoute bien ce que je te dis. Y a des gens qui jouent avec les sentiments, avec la vie des gens. C’est ça qui m’embête moi. J’ai été le premier jour déposer le dossier. Elle m’a dit : « Le responsable vous a donné l’avis favorable. Y a rien qui manque dans votre dossier. » […] Une semaine après, le vendredi soir, mon mari m’a appelé. La préfecture a envoyé un courrier, ils demandent de se présenter avec les justificatifs de domicile, les originaux, et le passeport. Le lundi matin, à 9h30, on était à la Préfecture. Là-bas, c’est les travaux. Ils appellent ceux qui ont une convocation. Il me dit : « Votre convocation, c’est pour la remise de titre. Ils ont pas indiqué la date pour aujourd’hui, c’est un rendez-vous ouvert, vous pouvez revenir à partir du 18, parce que là y a trop de monde. » Donc là il m’a fait des espoirs. Donc le 18 matin, à 9h du matin, j’ai été à la Préfecture. Y a un policier qui s’avance, qui dit qu’il prend les rendez-vous à l’intérieur. Il me dit : « Vous, c’est pour la remise de titre. » […] J’ai attendu jusqu’à 15h, imagine, avec Nour ; il a pas pris son déjeuner parce qu’on a peur de sortir et de perdre la place. […] À 15h, on ne m’a toujours pas appelée. Je vais au guichet […] : « Mais pourquoi vous avez attendu ici ? » « On m’a dit qu’on m’appellerait. » « Mais c’est juste pour les documents qui manquent. » Je lui ai donné les documents. Elle m’a dit : « Vous attendez un mois, vous aurez la réponse. Votre dossier il est complet. » Et y a rien depuis. Et voilà l’histoire. Ils jouent avec les gens. On dirait que c’est pas des êtres humains.
84L’étrangère en situation irrégulière coche toutes les cases de la circulaire Valls de novembre 2012, censée permettre aux Algériens une régularisation « exceptionnelle » par le travail dans des secteurs en tension, qui leur était interdite jusque-là31. Les époux avaient hésité à opter pour une demande de régularisation pour « vie privée et familiale » : ils remplissaient toutes les conditions de la circulaire, sauf une seule, la stabilité résidentielle. Sur les conseils d’une assistante sociale, ils ont misé sur l’emploi de Tassadit pour obtenir un titre pour elle, qui embrayerait sur un « regroupement familial » pour son époux. Certes, l’aide à domicile ne gagne que rarement l’équivalent d’un SMIC, comme l’administration l’exige des salariés et des intérimaires, mais le ministère avait invité les préfets à examiner « avec bienveillance » les revenus de ceux engagés par des contrats multiples de courtes durées. Surtout, la société d’aide à la personne, qui employait l’Algérienne en CDI lorsqu’elle était admise au séjour pour des raisons de santé, lui a remis une promesse d’embauche. Mais Tassadit n’arrive même pas à savoir si son dossier est enregistré, ou s’il a été perdu. Moqran se demande s’il a été convenablement instruit. Les époux pourraient une nouvelle fois s’énerver l’un contre l’autre. Ils me disaient il y a un an et demi déjà :
- Avec ma femme, avant, on ne disputait jamais. Après trois ans d’hôtel, quand on parle parfois, on s’énerve. On ne pense qu’à ça : les papiers.
- J’ai travaillé en CDI, j’avais une lettre de recommandation de ma patronne, une promesse d’embauche, la Préfecture a refusé ma demande [de renouvellement de titre de séjour].
- L’assistante sociale a bon espoir pour ma femme. Elle a ses fiches de paie, même maintenant, alors qu’elle n’a pas de papiers.
- Quand on ne fait que penser à ça, parfois le ton monte. Il ne faut pas crier : s’ils entendent du bruit, ils montent.
- C’est pour ça. On devient des boules de nerfs32.
85En commentant ces déboires persistants avec les administrations en présence de son mari, Tassadit m’a confié il y a quelques jours des pensées suicidaires : « J’espère que c’est pas une mauvaise nouvelle [qui s’annonce], sinon je vais mourir. Déjà la dernière fois j’ai dit à Moqran : “Si c’est pas Nour, je vais me jeter sur la route”33. »
86Avec leur enfant, Tassadit et Moqran essaient pourtant de maintenir une apparence normale, en toutes circonstances. Moqran lui donnera ce soir, comme toujours, son goûter à la sortie de l’école, il le fera parler de sa journée. L’enfant sentira bien son père lui tirer la manche pour qu’il avance plus vite, comme si c’était le jour du karaté ; il se demandera pourquoi il ne répond pas à toutes ses questions, pourquoi il doit répéter. Sa mère jouera avec lui, comme chaque soir, avant le dîner, avant de le mettre au lit. L’enfant s’endormira sans la fin de son histoire, sa mère dira qu’elle est fatiguée. La télé couvrira le silence de Moqran. Tassadit s’allongera, les yeux ouverts ; elle veillera toute la nuit, comme durant les années de plomb.
Reprise. L’ascèse parentale, dimension clef du projet existentiel
87Les périls, petits ou grands, qui écrivent le « parcours du combattant », la « galère », comme le disent les Kadri, de parents sans papiers et sans domicile, émaillent cette semaine d’observation (intermittence du travail ; tensions avec les hôteliers ; impasses administratives). Soumis à des évaluations externes non-contrôlables, à l’issue incertaine mais déterminante, les Kadri n’ont, au moment de l’enquête, pas d’échappatoire en vue. Comme chez les demandeurs d’asile rencontrés par Carolina Kobelinsky (2010), l’espace domestique semble se réduire, le futur se suspendre et le présent se dilater, aussi bien dans l’expérience instantanée de moments d’attente et dans leur évaluation après coup – la petite heure effectivement passée sous la pluie entre deux embauches que Tassadit vit comme deux longues heures la rappelant à son sort –, que dans la fixation d’un horizon de régularisation. La frustration, la colère que ressent l’immigrée, baladée d’un service administratif à un autre pour savoir si son dossier a bien été enregistré, échoue en pensées suicidaires. Jeter une lumière crue sur cette expérience de l’attente, modelée par une politique de plus en plus restrictive d’accès à la citoyenneté des étrangers, présente un intérêt en tant que tel (Fogel, 2019). Cependant, il nous semble d’égale importance de rapporter comment les étrangers affrontent ces épreuves – les encaissent et y répondent –, ainsi que de décrire les conséquences des conduites qu’ils adoptent pour rendre la situation vivable ou pour résoudre leurs problèmes. Ce sont des questions qui vont ensemble pour les intéressés, mais que les spécialistes des migrations extracommunautaires contemporaines dissocient le plus souvent34. On décrit communément les sans-papiers à un moment de leur parcours, pris dans la tenaille de l’irrégularité et de l’attente. Ces thèmes d’enquête permettent de saisir une partie décisive de l’expérience contemporaine des migrations, mais une partie seulement. Ce qui nous intéresse ici, c’est l’articulation entre une situation imposée et les désirs, les volontés, les ambitions de ces étrangers. Dans chacune des phases de leurs vies, les Kadri récapitulent la série des épreuves qu’ils ont traversées, ils réactivent les expériences qu’ils y ont acquises, et ils se projettent vers un futur plein d’incertitudes, en s’efforçant d’agir efficacement, mais aussi moralement, en premier chef en tant que parents, pour leur enfant. Résumer sept ans de leur vie à une simple transition, même heurtée, serait une représentation appauvrie de leur itinéraire.
88En regardant, jusqu’au moindre détail observable, le cours de leur existence pendant une toute petite partie de cette séquence biographique, se découvre l’organisation pratique d’un « projet existentiel »35, qui requiert comme vertu première l’ascèse des parents, justifiant et permettant de surmonter toutes les privations et les indignités, en vue d’une vie bonne et réussie. Cet engagement constant a bien les traits d’une discipline quotidienne, déployée par moments comme pour elle-même, pour sa propre tenue – il en va ainsi lorsque Moqran commet des détours pour n’économiser que quelques centimes de courses. Cette discipline affermit le sol onduleux posé par les administrations encadrant le séjour et l’hébergement des Kadri, et d’un même mouvement jalonne leur parcours, découvrant des possibilités et des connexions d’orientation.
89Les épreuves les plus dures par lesquelles passent les parents, la direction dans laquelle ils placent leurs pas, prennent sens par rapport à leur fils, c’est-à-dire par rapport à son existence même, comme dépendant d’eux, et à la leur, comme parents, dépendant de lui, et, aux pires moments, subsistant à travers lui. Pourtant, Nour n’est pas un simple supplément d’âme qu’il ne faudrait pas oublier de faire figurer dans le paysage de l’expérience migratoire ; il est ce paysage, changeant et chahuté. D’où découlent ces questions : qu’est-ce que cela nécessite, qu’est-ce que cela fait, qu’est-ce que cela produit d’avoir un enfant dans ces conditions (i.e. à l’étroit, dans un logement qui n’est pas le sien, à la merci du pouvoir arbitraire des hôteliers) ? Qu’est-ce que cela implique dans l’espace hôtelier, mais également en dehors, à l’école notamment, ou vis-à-vis des services sociaux, dans ces institutions qui apprécient d’une façon ou d’une autre votre rôle de parent ? Qu’est-ce que cela implique enfin auprès des siens, de son entourage proche, en l’occurrence d’une parentèle qui assista une quinzaine d’années durant à la lutte infructueuse du couple contre son infertilité ? Moqran et Tassadit Kadri disaient au moment de l’enquête et disent encore : des « sacrifices ». Ces « sacrifices » renvoient, autant qu’aux dissimulations pour ne pas faire savoir à l’école ou au travail qu’ils vivent en hébergement d’assistance, ou au silence humiliant qu’ils s’imposent pour ne pas attiser la vindicte de certains hôteliers, aux soins quotidiens apportés à leur fils, à des pratiques d’achats regardantes pour eux, et à des dépenses exceptionnelles, quasi-somptuaires, pour leur enfant. Ils forment une ascèse qui doit être entendue comme un cap donnant leur orientation aux horizons du passé et du futur, et comme un ensemble de règles de conduite, en prise sur des situations d’épreuve, permettant de réaliser au présent ce projet existentiel.
90Les Kadri pourraient passer pour des parents trop exemplaires, leur situation apparaissant trop singulière pour faire cas. La place que prennent les attentions dirigées vers Nour, dans des habitudes chronométrées, dans l’anticipation des tâches, au cours et au terme de journées éreintantes, par la préservation de moments doués d’une grande qualité de présence, pourrait sembler exorbitante, à limite pathologique36. Toutes les familles en difficulté, en hôtel ou ailleurs, ne consentent pas aux mêmes renoncements que les Kadri. Toutes ne peuvent pas s’organiser de façon aussi efficace que le couple pour s’occuper de leurs enfants et préparer un héritage. À deux et avec un seul enfant à charge, les Kadri peuvent s’y employer à forte intensité, à vitesse accélérée, où d’autres, notamment des mères élevant seules leurs enfants, luttent pour nourrir leur foyer et n’ont, nolens volens, pas de possibilité ou d’intérêt de travailler (Edin & Lein, 1997). Pour d’autres encore, les privations présentes, si elles sont évitables, doivent être évitées. La prodigalité apparaît alors comme une façon de se tenir contre des vents contraires, et de détacher là aussi, mais d’une façon bien différente, la question du bien-être familial des positions auxquelles on est assigné (Laé & Murard, 1985). Néanmoins, la volonté de faire advenir, dans les actions présentes, un avenir à la fois souhaitable et indéterminé, n’est pas propre aux Kadri. Dans un environnement juridique accablant, contraints à l’assistance, des personnes adoptent, silencieusement, des conduites exemplaires, voulues comme telles, pour elles-mêmes et pour leur entourage. Elles peuvent aller jusqu’à exercer une « continuelle résignation pour surmonter leur condition », afin d’ouvrir un sentier moins ardu pour leur descendance37.
91Cette ascèse est ainsi comme une manière d’accomplissement de soi, de conquête d’une vie pleine et réussie. Elle ne se détermine pas uniquement dans les épreuves canoniques d’une existence sans papiers et sans domicile, elle ne se manifeste pas seulement dans les moments les plus difficiles, comme un garde-fou ou comme un fardeau qui lie à des pouvoirs répressifs ; malgré les brimades, les manques et les privations, elle ne se laisse pas définir que négativement. L’ascèse parentale réalise un engagement existentiel, que sous-tendent des « évaluations fortes », qui se donnent également à voir, au quotidien, dans une multiplicité de gestes, d’attentions, et de conduites. Ceci forme une trame de significations positives, qui portent le sentiment de dignité, de propriété de soi et des siens, et donnent sa matière au courage de persévérer dans l’effort. Essayons d’en dresser un inventaire synthétique à l’issue de l’observation menée :
921. Les Kadri sont économes. Ils ne dépensent que le nécessaire, déboursent le moins possible et ne gaspillent pas. Leurs pratiques alimentaires le montrent bien. Le couple guette les bons plans, fait en sorte de s’approvisionner dans les commerces aux prix les plus avantageux. L’épouse prépare des plats consistants, de bonne valeur nutritionnelle38, qui se conservent assez pour ne pas être perdus ou pour être incorporés à d’autres recettes. Ce qui est jugé nécessaire n’est pas similaire pour les parents et pour l’enfant, ce que signifie son père en disant : « On fait le calcul pour nous, mais pour lui il y’a pas de calcul. » Les parents calculent bien pourtant : ils lui achètent par exemple des chaussures de marque, bien soldées, trop grandes, pour utilisation future et pour en faire durer l’usage. C’est un calcul de prodigalité qu’ils s’interdisent à eux-mêmes en matière de consommation, bien que cette prodigalité existe sur le plan affectif dans un espace de proches, pour mieux en entourer leur enfant. Nul ne doit deviner l’impécuniosité des parents, Nour compris. À terme, ce double régime de nécessité doit permettre de lui « laisser quelque chose ». Au moment d’emménager dans leur propre appartement, fin 2015, après sept années en hôtel et autres hébergements sociaux, ils disposent d’environ 35 000 euros d’épargne39. L’ascèse parentale est ainsi un exercice, une discipline de gestion quotidienne, qui s’éprouve dans des attentions usuelles, dans des habitudes bien organisées, et qui s’accomplit en gardant pour fin-en-vue une ascension sociale, à tout le moins de sa descendance40.
932. Moqran et Tassadit Kadri forment un couple uni. La banalité de l’expression mérite précision : ils sont deux, et non pas seuls, pour couvrir les charges de leur maisonnée. Ils mettent en commun leur foi dans le futur, leurs ressources et leurs énergies, de façon concertée, selon des arbitrages étonnants. Au jour le jour, cela s’exprime par ce que Moqran nomme, dans un moment où nous commentons les emplois du temps comparés des époux, la « permutation » à l’intérieur du couple41. Cette permutation est celle des rôles parentaux. Elle se joue sur plusieurs terrains et à diverses échelles. À l’intérieur de l’étroite chambre d’hôtel, il s’agit de coordonner les moments d’occupation de l’espace pour ne pas se marcher sur les pieds, autrement dit, pour que les usages de l’un n’envahissent pas les territoires de l’autre42. Il s’agit aussi de répartir équitablement et de coordonner les travaux domestiques (même si les évaluations des deux époux ne sont pas identiques, en ce qui concerne en particulier la répartition des tâches d’entretien). En dehors, chacun s’efforce d’occuper correctement son temps, c’est-à-dire en tenant compte de ce que l’autre fait. Même s’il n’a que quelques courses à faire, Moqran peut « dépenser son temps pour dépenser moins » et faire la tournée des commerces, sachant que son épouse travaille. Pourtant, ce ne fut pas toujours le cas. Lorsque Tassadit n’avait pas de papiers et devait s’occuper de son bébé, Moqran faisait plus de chantiers. L’inversion des rôles traduit une stratégie adoptée pour obtenir une régularisation : multiplier les preuves de séjour et surtout de travail, dans un secteur, la domesticité, qui recrute les sans-papiers en toute légalité, via les chèques emploi service universels. Cette « permutation » n’empêche pas les époux, et en premier lieu Tassadit, de courir après le temps, d’enchaîner les activités sans superposition possible43, et de s’accorder peu de pauses, peu de repos. Néanmoins, ce n’est pas seulement un sacerdoce imposé par la promiscuité ou l’irrégularité administrative. Au village, les époux cumulaient un travail salarié et diverses industries domestiques, pour payer des soins qui leur permettraient d’avoir un enfant malgré l’infertilité. Parents et sans-papiers, ils combinent le travail déclaré de l’épouse, les journées de chantier le week-end de l’époux et des activités générant des revenus par économies, comme les courses au cordeau de Moqran. Parents, régularisés et locataires, ils travailleront tous les deux plus qu’un temps plein afin d’épargner au maximum. Les jeux de permutation s’apprécient donc aussi bien au quotidien, de telle sorte que la gestion de l’imprévisibilité ne compromette pas la prévoyance, que dans le temps d’une vie de parents. Ils expriment une communauté de responsabilité, au sens où le couple est responsable aux yeux de ses membres, mais aussi de ses proches, d’une prospérité relative, dignement acquise, dont les piliers sont l’enfantement et la propriété immobilière familiale. Moqran et Tassadit disent l’un et l’autre, et ne le disent strictement qu’au sujet de Nour et de leur maison, et dans cet ordre-là, qu’une « vie » « sans enfant » et « sans maison » « n’est pas » ou « n’aurait pas été » une « vie réussie »44. Cette communauté de responsabilité parentale préside au partage de responsabilités entre les époux, c’est-à-dire d’obligations dont il leur faut s’acquitter pour réaliser leur projet existentiel, articulant vie privée et vie publique, économie domestique et carrières professionnelles45. C’est un art de vivre en couple, de vivre une vie dans l’unité d’un couple comme cellule élémentaire de production et de reproduction.
943. Les Kadri cultivent des relations sociales à l’hôtel et en dehors. Cette proposition peut sembler tout à fait triviale. Elle serait sans épaisseur si les époux n’étaient pas assignés à certaines positions par défaut de papiers et de domicile attitré, dans les sphères du travail, du logement et de la consommation. L’hébergement d’urgence, en particulier, porterait à limiter les liens effectifs à ce monde-là : aux résidents, aux employés de l’hôtel, aux travailleurs sociaux et agents apparentés qui encadrent le placement des familles46. Les Kadri ont des relations avec des voisins, des employés, avec qui ils garderont contact longtemps après, avec des travailleurs sociaux et des bénévoles qu’ils n’hésitent pas à gâter, comme les « Dames de Plouguerneau ». Cependant, le couple fait aussi sa vie en dehors de l’hôtel, en limitant la dépendance à son encadrement social. Des relations se déploient d’abord dans le foyer le plus étroit d’une parentèle installée sur deux continents et de ses connexions en transit ou immigrées, que permet de voir, par exemple, l’inventaire de l’huile d’olive. D’autres relations peuvent également se nouer, à tâtons, à l’école, au travail, avec des commerçants, où s’affirment et parfois se défendent des rôles de parents, de travailleurs, de citoyens, égaux à tous les autres. Toutefois, dans certains contextes, les Kadri se retrouvent pris dans des situations où pèse lourdement leur double condition de sans-papiers et de sans-domicile. Ces situations portent moins atteinte à leur dignité qu’ombrage et préjudice à leur volonté de prendre part à des affaires communes. Elles tronquent, elles diminuent, des expériences réfléchies comme des engagements consistants, elles les empêchent de se tenir correctement dans le monde et de faire tenir correctement le monde autour de soi. On l’a vu par exemple à l’école : devoir dissimuler le lieu d’habitation de la famille limite l’engagement des parents ; ils participent à demi, en pointillé, à l’encadrement parental de la classe de Nour. Une telle situation permet de comprendre comment s’érigent des frontières, en l’occurrence nettes et douloureuses, entre des espaces, des activités et des responsabilités qui peuvent être pleinement investis, et d’autres où la participation doit être retenue et l’engagement suspendu, entendons différé et amoindri. Pourtant, même dans ces circonstances, entretenir des relations, ce n’est pas seulement soigner ou fabriquer des apparences, encore moins chercher à tromper son monde. Pour les Kadri, c’est aussi un effort, un engagement relationnel, comme une façon de donner le change, de faire ce que l’on peut, aussi bien que l’on peut. C’est ce que l’on observe dans le soin que donne la parente d’élève à son apparence en accompagnant son fils en sortie scolaire, ou encore dans le fait qu’elle se propose de l’accompagner dès qu’elle est disponible. Cette attention aux autres se fait sans doute autant pour soi que pour autrui. Les parents y mettent du leur sans le montrer et le dire – ce qui nourrit une certaine susceptibilité –, et cela a d’autant plus d’importance qu’ils sont entravés dans certains espaces d’engagement, où ils dépendent très directement de pouvoirs versatiles. Y mettre du sien, c’est aussi se faire exister, se rappeler que l’on existe, indépendamment de ces pouvoirs-là, que des choses existent elles-mêmes et comptent, qu’il est bon d’y tenir, de continuer à y tenir.
95Demeurer en hôtel suppose ainsi de cultiver des espaces d’autonomie relative et d’engagement, où l’on peut déterminer ce qui compte sans avoir de compte à rendre à l’encadrement social, où l’on peut exercer volonté, savoir-faire et responsabilité sans avoir à se défier d’autrui a priori, où l’on peut travailler à être soi. C’est dans ces espaces, dont la bonne tenue peut être secouée par les remous de l’hébergement d’urgence, que l’on trouve le cas échéant des appuis, matériels, relationnels, moraux, pour résister aux indignités qu’inflige la condition d’immigré sans papiers et sans logement. Autrement dit, il n’y a pas lieu d’opérer une disjonction que n’opèrent pas les parents entre les épreuves administratives et résidentielles qu’ils traversent – par où l’on serait tenté de résumer leur condition de sans-papiers coincés en hôtel et leurs efforts pour en changer – et la vie courante, ses trépidations mais aussi ses routines, que l’on pourrait tenir pour peu de chose par rapport aux problèmes qui précèdent. C’est aussi bien dans le détail de la vie familiale que dans les épreuves liées à la migration et à l’hébergement d’urgence, que le couple de parents tient le cap d’une vie réussie.
Épilogue (Paris, juin 2022)
96Sept ans ont passé depuis leur dernière nuit en hôtel. Nour est un adolescent bien dans sa peau, un peu trop peut-être. Il est plus occupé par les matchs de foot avec les copains du quartier, par les résultats de la JSK (Jeunesse sportive de Kabylie), du Real Madrid ou de l’équipe de France, que par ses notes à l’école. Onze, « ce n’est pas une bonne moyenne » : ses parents entendent corriger sa « fainéantise » en lui administrant des heures de cours particuliers, une sanction qui n’a pas l’air de le tracasser. Inscrite en première année d’école d’infirmière à la rentrée 2021, Tassadit a de meilleures notes que son fils. Elle poursuit le rêve de « soigner les gens », de « sauver des vies », qui lui avait échappé après le lycée – ses parents n’entendaient pas que leur fille fasse de longues études, il était alors temps de se marier. Au premier semestre, Tassadit a validé tous ses partiels, sauf une épreuve collective ratée en raison d’une erreur d’analyse qu’elle avait pourtant repérée (mais son groupe avait voté à la majorité pour une autre réponse). Le rattrapage ne semble pas l’inquiéter. Elle se « passionne » pour l’enseignement reçu, révise assidûment et prend même de l’avance sur le programme, grâce aux conseils de collègues infirmiers et médecins. Car Tassadit travaille toujours : elle doit payer la formation de sa poche – 6 800 euros par an, pour trois années d’étude – et elle ne touche pas de chômage. Pour suivre son cursus, elle a dû démissionner de son CDI. Elle a refusé de « faire un abandon de poste » qui lui aurait valu un licenciement et des indemnités de Pôle emploi. Des collègues de la clinique, et même sa cadre, le lui avaient pourtant suggéré ; c’est d’ailleurs ce qu’ont fait tous les anciens salariés de sa promotion, sans exception. « Mais pour moi, faire un abandon ? Abandonner un poste ? Non ! C’est pas… c’est pas pour moi. Pour moi, c’est pas honnête ! » La situation fait hurler Moqran : sa femme n’avait-elle pas travaillé jusqu’à 300 heures par mois pendant la pandémie du coronavirus ? N’avait-elle pas dû gérer toute seule des étages entiers, faute de personnel ? Ne devrait-elle pas pouvoir suivre sa formation sans désavantage économique ? Tassadit espère tout de même signer à la rentrée prochaine un contrat étudiant avec un hôpital voisin. Si les renseignements, pris sur place… six mois avant toute possibilité de signature, se confirmaient, elle s’engagerait à exercer ses talents trente mois au moins dans cet établissement après l’obtention de son diplôme. En échange, Lariboisière financerait ses deux dernières années de formation, lui verserait une indemnité mensuelle non négligeable pour un temps de stage, et pourrait même la recruter pour des vacations en appoint. Elle hésite encore, elle « doit faire [ses] calculs. » Si elle tient la cadence « pire encore qu’à l’hôtel », elle a peut-être intérêt économiquement à continuer de travailler la nuit comme elle le fait : 14 nuits ce mois-ci, plus qu’un service complet, incluant deux séquences de trois embauches de rang qui ne lui laissent, estime-t-elle, qu’une nuit de sommeil en 72 heures ! « Vous êtes fous ! », remarqué-je. « Je soutiens les projets de ma femme. Dans la vie, chaque pas est un sacrifice », répond sobrement Moqran. L’agent de sécurité, qui contrôlait les entrées à l’hôpital Beaujon, à Clichy, et qui s’est embauché à Créteil pour limiter les transports, vient de travailler en avril « 152 heures… plus 88 ! Mais c’est rien par rapport à elle ! » Cependant à son âge – il a aujourd’hui 59 ans –, les hommes de son village « sont tous à la retraite » et profitent de leurs vieux jours ; quand on l’interroge à ce sujet, il répond qu’on ne le fera partir qu’« avec un coup de botte au derrière ! ». D’ici là, il prend les heures supplémentaires qu’on lui propose et complète le revenu familial en travaillant « dignement ». Il attend tout de même avec impatience la fin des études de Tassadit, dans deux, ou trois ans – la future infirmière voudrait travailler en bloc, et elle est bien décidée à suivre une année supplémentaire de spécialisation. Son époux pourra alors lever le pied et s’occuper du jardin et des travaux de sa maison : il y a quelques mois, les Kadri sont devenus propriétaires d’un pavillon à Athis-Mons, dans l’Essonne. Le couple y a mis toutes ses économies, et a contracté un prêt sur vingt ans. Leur courtier n’a pas eu de mal à leur trouver un emprunt, malgré leur âge : dans toute sa carrière, il n’avait jamais vu des comptes aussi bien tenus. « Même quand vous n’aviez rien, vous épargniez tous les mois ! », leur aurait-il dit. En attendant le diplôme de Tassadit, le couple hésite à louer. Ils craignent les impayés et surtout les dégradations. Ils voudraient continuer d’y aller pendant les week-ends ou les vacances. Ils doivent y faire des travaux ; Moqran, anticipant une inflation du matériel, a déjà acheté tout l’équipement électrique pour refaire le circuit du rez-de-jardin. Ils voudraient surtout y passer du temps en famille : avec Azwaw, dont la société de nettoyage prospère ; avec Amastan évidemment, si l’architecte employé par la mairie de Paris, chauffeur de VTC en complément, et toujours commentateur à la radio kabyle à ses heures perdues, parvient à libérer du temps ; avec leurs femmes, avec leurs enfants ; avec d’autres oncles, tantes, cousins et cousines de Nour, installés en région parisienne ou de passage. Peut-être aussi que le père de Tassadit, qui continue de louer un studio au centre de Paris mais qui n’est plus en si bonne santé – « Si j’avais su, dit Ahmed, je n’aurais jamais arrêté de travailler ! » –, voudra s’y installer ? Tassadit saurait évidemment s’occuper de lui et le pavillon comporte assez de chambres pour qu’il ait la sienne et que sa femme s’y sente à l’aise quand elle le rejoint. La mère de Tassadit se déplace cependant avec difficulté aujourd’hui, portant des séquelles du covid que sa fille, alors aide-soignante, lui avait transmis. La mère de Moqran est décédée en septembre 2020, à un âge vénérable. Son fils ira visiter sa tombe au mois d’août après quelques étés d’absence, pandémie oblige. Le couple fera quelques travaux dans la maison bâtie sur le terrain familial, ouvrira ses portes à la ronde, reverra les parents et les voisins, se souviendra des regards circonspects, des paroles blessantes et des gestes d’encouragement qui avaient accompagné leur émigration, quinze ans plus tôt.
97Quoiqu’il en soit, Nour aura sa maison, incha’allah. Ses parents se disent qu’ils ont réussi leur vie47.
Bibliographie
Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.
Format
Bessin Marc & Hervé Levilain, avec la collaboration de Arnaud Regnier-Loilier (2005), La Parentalité tardive. Logiques biographiques et pratiques éducatives, Dossier d’étude de la CNAF, 67.
Boukir Kamel (2021), « “Note bien sur ton carnet : les Blancs oublient toujours…” », préface à Matthew Henson (2021 [1912]), Journal d’un explorateur noir au pôle Nord, traduit par Kamel Boukir, Bruxelles, Zones sensibles.
Brachet Olivier (1997), « L’impossible organigramme de l’asile en France. Le développement de l’asile au noir », Revue Européenne des Migrations Internationales, 13, p. 7-36.
Chauvin Pierre-Antoine (2020), L’Administration de l’attente : politiques et trajectoires de relogement des familles sans domicile à Paris, thèse de doctorat en démographie-sociologie, sous la direction de Catherine Bonvalet, Université Paris 10, Nanterre.
Cottereau Alain (2014), « Contextualiser dans un monde auto-interprétant. “Quel prix pour la garde d’un bébé ?” Un exemple d’anthropologie de l’évaluation, ou “ethnocomptabilité” », in Florent Brayard (dir.), Des contextes en histoire, Paris, Bibliothèque du Centre de recherche historique, p. 123-150.
Cottereau Alain & Mokhtar Mohatar Marzok (2012), Une famille andalouse. Ethnocomptabilité d’une économie invisible, Saint-Denis, Bouchène.
Dewey John (1993 [1938]), Logique. La théorie de l’enquête, traduction et présentation par Gérard Deladalle, Paris, Presses universitaires de France.
Dewey John (2011 [1939]), La Formation des valeurs, textes traduits et présentés par Alexandra Bidet, Louis Quéré & Gérôme Truc, Paris, La Découverte.
Edin Kathryn & Laura Lein (1997), Making Ends Meet How Single Mothers Survive Welfare and Low-Wage Work, New York, Russell Sage Foundation.
Fogel Frédérique (2019), Parenté sans papiers, La Roche-sur-Yon, Éditions Dépaysage.
Gayet-Viaud Carole (2022), La Civilité urbaine. Les formes élémentaires de la coexistence démocratique, Paris, Economica.
Geertz Clifford (1998 [1973]), « La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture », Enquête, 6 (trad. par André Mary), p. 73-105.
Gisti (2013), Régularisation : la circulaire « Valls » du 28 novembre 2012. Analyse et mode d’emploi, Paris, Gisti (« Les notes pratiques »), 32 p.
Guénée Lorraine (2016), « Désynchronisation des temps familiaux et coexistence solidaire. Enquête ethnocomptable des ressources d’une famille jordanienne », Revue des politiques sociales et familiales, 123, p. 91-103.
10.3406/caf.2017.3184 :Guyavarch Emmanuelle, Le Méner Erwan & Stéphanie Vandentorren (dir.) (2014), ENFAMS. Enfants et familles sans logement personnel en Île-de-France, Rapport de l’Observatoire du Samusocial de Paris.
Hoschild Arlie R. (1997), The Time Bind : When Work Becomes Home and Home Becomes Work, New York, Macmillan.
Kobelinsky Carolina (2010), L’Accueil des demandeurs d’asile. Une ethnographie de l’attente, Paris, Éditions du Cygne.
Laé Jean-François (1989), Travailler au noir, Paris, Métailié.
Laé Jean-François & Numa Murard (1984), Les Réseaux économiques souterrains en cité de transit, Paris, Rapport pour la CNAF et le Plan Construction.
Laé Jean-François & Numa Murard (1985), L’Argent des pauvres. La vie quotidienne en cité de transit, Paris, Seuil.
Le Courant Stefan (2015), Vivre sous la menace : ethnographie de la vie quotidienne des étrangers en situation irrégulière en France, thèse de doctorat en ethnologie, sous la direction de Georges Augustins, Université Paris 10, Nanterre.
Le Méner Erwan (2016), « Au nom du fils. Ethnocomptabilité d’une famille de sans-papiers hébergée en hôtel social », Revue des politiques sociales et familiales, 123, p. 41-55.
10.3406/caf.2017.3181 :Le Méner Erwan (2018), « Dans un hôtel social. L’exercice du pouvoir des hôtes, face à celui des gestionnaires », in Stéphane Baciocchi, Alain Cottereau & Marie-Paule Hille (dir.), Le Pouvoir des gouvernés. Ethnographie de savoir-faire sur quatre continents, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, p. 315‑349.
Le Méner Erwan (2021), « L’inscription des familles étrangères dans le circuit de l’urgence sociale (Paris, fin des années 1990) », SociologieS (« S’engager face aux politiques de non-accueil des migrants »). En ligne : https://doi.org/10.4000/sociologies.17852.
10.4000/sociologies.17852 :Levy-Vroelant Claire (2018), L’Incendie de l’hôtel Paris-Opéra. Enquête sur un drame social, Grâne, Créaphis.
Lhuissier Anne (2007), Alimentation populaire et réforme sociale. Les consommations ouvrières dans le second XIXe siècle, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme et Éditions Quae.
Lhuissier Anne (2017), « Enquêter sur l’alimentation : des monographies des Ouvriers européens aux enquêtes d’ethnocomptabilité », communication au séminaire MIAM, Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement, Montpellier, novembre 2017, 10 p. (hal-02788650).
Merleau-Ponty Maurice (1945), Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard.
Quéré Louis, (2007), « Confiance et engagement », in Albert Ogien & Louis Quéré (dir.), Les Moments de la confiance. Connaissance, affects et engagements, Paris, Economica, p. 117-142.
Rupp Marie-Joëlle & Arezki Metref (2014), « Le café Soleil, la face cachée de l’astre », Hommes et migrations, 1308, p. 112-116.
Rupp Marie-Joëlle & Arezki Metref (2017), Une journée au soleil, documentaire diffusé par SaNoSi Productions, 56 min.
Schutz Alfred (1962), « Equality and the Social Meaning Structure of the Social World », in Collected Papers, 2, Studies in Social Theory, La Haye, Martinus Nijhoff, p. 226-273.
10.1007/978-94-010-1340-6 :Schwartz Olivier (2009 [1990]), Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, Presses universitaires de France.
10.3917/puf.schwa.2012.01 :Tarrius Alain (2022), « Circulation des travailleuses du sexe balkaniques autour de la Méditerranée. Sardinella-Archangella, une figure paradoxale du développement », Revue internationale des études du développement, 248, p. 207-232.
Taylor Charles (1985), « What is Human Agency ? », in Philosophy and Human Sciences. Philosophical Papers 1, Cambridge, Cambridge University Press, p. 15-44.
10.1017/CBO9781139173483 :Taylor Charles (2003 [1998]), Les Sources du moi. La formation de l’identité moderne, Paris, Seuil.
Thireau Isabelle (2019), « S’accorder sur ce qui est. Les dimensions politiques d’un rassemblement public à Tianjin », Politix, 125, p. 161-190.
Valluy Jérôme (2009), Rejet des exilés. Le grand retournement du droit d’asile, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant.
Zougbédé Émeline (2016), Ce que le « Dispositif » fait au « Travailleur Sans-papiers ». Analyser l’emploi et les rapports à l’emploi de migrants dits sans-papiers originaires de la vallée du fleuve Sénégal, à Paris, au prisme de la régularisation exceptionnelle au titre du travail, thèse de doctorat de sociologie sous la direction de Catherine Agulhon, Université Paris Descartes, Paris.
Notes de bas de page
1 Ou plus exactement des opérations de référenciation qui y sont inhérentes (Cottereau, 2014).
2 Ce programme d’enquête a été formulé par John Dewey (2011 [1939]) dans « Theory of Valuation », en particulier dans la partie VII « Theory of Valuation as Outline of a Program ». Il s’agit d’enquêter sur la co-formation des fins et des moyens – des désirs et des intérêts qui les organisent –, dans certaines « situations contextuelles » et certains « champs d’activité ». L’ethnocomptabilité peut être présentée comme une réponse aux difficultés empiriques d’observation de l’évaluation évoquées par Dewey lui-même, et à leurs conséquences fâcheuses : « En principe, on peut déterminer à ce à quoi les individus et les groupes attachent une grande valeur, ce qu’ils tiennent pour précieux, ainsi que les bases sur lesquelles ils le font, aussi grands que soient les obstacles pratiques […] L’enquête scientifique sur les valuations se heurte à de grandes difficultés pratiques, si grandes qu’on les prend facilement pour des obstacles théoriques intrinsèques. […] La conception selon laquelle les valuations n’existent pas empiriquement et que, par conséquent, les idées de valeur doivent être importées d’une source extérieure à l’expérience est une des croyances les plus curieuses que l’esprit humain ait jamais entretenues. Les êtres humains sont en permanence engagés dans des valuations. Celles-ci fournissent le matériau initial pour d’autres opérations de valuation et pour la théorie générale de la valuation. » (Ibid., p. 156-157). L’ethnocomptabilité peut être entendue comme une mise en œuvre, par le travail de terrain, de ce programme d’enquête sur l’évaluation, à l’aide d’une approche phénoménologique de l’action, de type schutzien : « Les actions relèvent de plusieurs compréhensions et descriptions, les unes internes, les autres externes, selon le milieu de reconnaissance, les unes en cours d’action, les autres après coup, ce qui va à l’encontre d’une conception simpliste de l’enquête de terrain, qui s’imagine que l’observation sur place et le témoignage suffisent à la compréhension. » (Cottereau & Marzok, 2012, p. 12-13 ; cf. Schutz, 1962).
3 Une « évaluation forte » est une évaluation de « second degré » (Charles Taylor emprunte la notion à Harry Frankfurt), une évaluation d’évaluation, évaluant des désirs comme désirables, d’autres comme indésirables. Plus précisément, l’évaluation forte porte sur ce qui rend ces désirs désirables ou non et ce qui nous lie à eux. « Nous réfléchissons à nos désirs en considérant le type d’être que nous sommes, ces désirs étant réalisés ou restant à réaliser. […] Une réflexion sur le type d’êtres que nous sommes nous conduit au cœur de notre existence en tant qu’agents. Une évaluation forte n’est pas seulement une condition d’articulation des préférences, mais aussi de ce qui fait la qualité d’une vie, du genre d’êtres que nous sommes ou que nous voulons être. » (Taylor, 1985, p. 26 ; traduction personnelle).
4 La démarche relève le défi d’une description plus réaliste car substantielle, « épaisse » dirait Geertz (1998 [1973]), de l’action humaine et du moi, posé par Charles Taylor (2003 [1998], chap. 3). Le philosophe explique que les modèles les plus répandus de description de l’action en philosophie morale moderne – et en sciences sociales pourrait-on ajouter – s’accordent fondamentalement à réduire l’action à l’obligation, à accorder par là une préséance au juste (ce qu’il faut faire) sur toute considération du bien (ce qu’il est bon d’être, d’accomplir, au-delà même de ce qui peut être requis). Il en découle une vision « étriquée », montre Taylor, de la (vie) morale, qui peine à décrire, autrement qu’en recourant à des raisons externes ou des principes fondamentaux, les discriminations qualitatives opérées dans l’action, les évaluations fortes ou les « hyperbiens » qui s’y trouvent articulés.
5 Sur la genèse de cette forme d’hébergement, je me permets de renvoyer à Le Méner (2021).
6 Dans le contexte politique, post guerre-froide, du « retournement du droit d’asile » (Valluy, 2009), s’observe un durcissement des conditions d’accès à la citoyenneté pour les étrangers, la prolifération et l’allongement des situations d’« asile au noir », de « personnes qui ne sont pas admises sur le territoire officiellement mais qui y sont tolérées de fait », nichées notamment les foyers pour sans-abri (Brachet, 1997). On parle de sans-papiers dans ce texte pour désigner cette séquence d’asile au noir étendue à d’autre groupes que les demandeurs d’asile à proprement parler, plus que les stricts passages dans l’irrégularité de séjour.
7 L’attente définirait en premier chef l’expérience des espaces de transit. Elle s’impose comme un thème de première importance aux enquêteurs qui approchent de près ces endroits, ceux qui les occupent ou qui tentent d’y échapper en rasant les murs. Voir en particulier l’enquête menée en centre d’accueil pour demandeurs d’asile, autrement dit dans le haut de gamme de l’hébergement institutionnel pour demandeurs d’asile, avec le plus gros taux de transformation des demandeurs en réfugiés, de Carolina Kobelinsky (2010) ; voir également Le Courant (2015). Dans ces travaux et de nombreux autres, l’attente apparaît comme une forme de gouvernement des indésirables.
8 Voir les témoignages autobiographiques des victimes de l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra, survenu à Paris en avril 2005, rassemblés par Claire Levy-Vroelant (2018), et le suivi d’une cohorte de familles hébergées par la collectivité parisienne à la fin des années 2000 par Pierre-Antoine Chauvin (2020).
9 Sous cette forme active, durant l’enquête, le verbe « durer » est employé par des personnes originaires d’Afrique de l’Ouest, où il est d’usage courant et recouvre les significations indiquées plus bas. Sa polysémie relative voire son ambivalence – car il y a un rapport entre le fait de tenir bon et de continuer à vivre, nous fait préférer ce mot aux verbes par lesquels les enquêtés disent soit le fait de « tenir bon » (« résister », « s’accrocher »), soit celui de continuer à vivre (« galérer », « survivre »).
10 Journal d’enquête, 13 juillet 2014.
11 Journal d’enquête, 22 novembre 2013.
12 « Je me souviens d’être allé retirer ma paie de 16 000 dinars avant d’aller voir un professeur à Alger pour avoir des médicaments. Je suis rentré avec une dette de 10 000 dinars. Une connaissance nous a prêté l’argent nécessaire pour payer les médicaments. » (Journal d’enquête, 23 mars 2014, Moqran Kadri).
13 Journal d’enquête, 15 juillet 2014.
14 L’aide médicale d’État, couverture sociale pour les étrangers en situation irrégulière, ne peut s’obtenir qu’après trois mois de résidence sur le sol français.
15 Journal d’enquête, 17 décembre 2013.
16 Il s’agit, dans la nomenclature de l’assistance, d’une intermédiation locative, sorte de sous-location temporaire à une association qui détient le bail et garantit le loyer au propriétaire. Ces hébergements prennent place dans des logements, visités régulièrement par des travailleurs sociaux, ceci devant préparer la pleine occupation d’un futur appartement loué en propre. Sur la genèse de cette forme de logement accompagné en France, voir Chauvin (2020, p. 164-192).
17 En 2013, un peu moins d’un quart des familles sans-domicile en Île-de-France, interrogées dans l’enquête ENFAMS, sont hébergées depuis 4 ans ou plus. Voir Guyavarch, Le Méner & Vandentorren (2014).
18 Voir sur un autre terrain, une place publique chinoise, l’ethnographie de Thireau (2019).
19 Je formule dans des termes courants un problème central de la vie à l’hôtel, aussi bien que de la vie d’immigrés sans-papiers (savoir à qui on a affaire). Ce problème n’est pas réglable directement sur un plan cognitif (où il s’agirait, sur des bases antérieures à l’expérience, de faire ou non confiance à autrui). Il suppose bien de s’engager dans des situations permettant de tester des personnes, ou plutôt des agencements où se déploie ou se replie une confiance dans les choses, les hommes, les institutions composant notre environnement (Quéré, 2007). Sur l’ancrage perceptif des jugements portés sur des inconnus et la consistance normative, par voie de typification notamment, que ces jugements engagent, voir Gayet-Viaud (2022).
20 Je ne résidais plus alors au Paladin.
21 Ce récit n’est ni un assemblage de notes de terrain éditées, ni un extrait du journal d’enquête. C’est une reconstitution à partir de relevés directs d’interactions effectués par les Kadri (les emplois du temps, les comptes quotidiens), le plus souvent à des moments où je n’étais pas avec eux. La description des situations, de leur contexte et surtout de la manière dont ils s’y prennent pour faire ce qu’ils font, par où est articulée l’action en cours avec l’action échue, réserve d’expérience, et avec des fins-en-vue, parfois lointaines, est permise par 1) les échanges que nous avons eus sur ces activités au moment de l’enquête intensive ; 2) par les observations et les échanges inscrits dans le temps plus long – février 2012-décembre 2015 – du suivi ethnographique. Des observations antérieures mais aussi ultérieures à l’enquête intensive informent la compréhension des scènes décrites, et à un certain point – c’est le parti-pris – leur description. L’enquête ethnographique me permet ainsi de décrire des lieux que j’avais fréquentés, même si je n’y avais plus accès fin 2013 (la chambre des Kadri par exemple), de camper des intrigues dont j’avais suivi le déroulement (comme la demande de régularisation), de redécrire des situations en tenant compte d’autres situations observées, littéralement édifiantes. Autrement dit, je ne me prive pas de ce que j’aurai compris de ce qui s’est passé, de ce qui se jouait alors, dans telle situation, pour la décrire, alors même que je ne le saisissais pas aussi clairement sur le moment, ou du moins par l’entremise des seuls documents remis et commentés par les Kadri. Jean-François Laé (1989, p. 21-22) défend une telle construction du récit ethnographique, où l’analyse est au fond dans la description. Si toute « pratique transite par la narration d’un sujet, donnant à voir une pratique ou un sens digne de paraître en public, et par la voix off de l’enquêteur qui réorganise, agence, ordonne le vu et l’entendu autour d’une unité et sur quelques relations », la pratique n’est pas tant saisie par interrogation du sujet que par sa localisation dans une « population de pratiques [qui] participe de l’effort […] vers une analyse des formes d’actions, des formes d’engagement et de mobilisation de ressources qui caractériseraient une formation sociale ».
22 Durant l’été puis l’hiver 2022, ils ont en relu une première version, apporté les précisions demandées, puis la version présentée ici et l’article entier. Je leur avais donné pour consigne de signaler toute erreur, tout impair, toute mauvaise interprétation de leurs actions. Ils n’ont changé que des détails : « On s’est reconnus. »
23 Journal d’enquête, 20 novembre 2011.
24 Journal d’enquête, 27 novembre 2013.
25 Cariste (1960-1966), puis OS (jockey, ensuite cariste) chez Renault à Boulogne-Billancourt (1966-1970), Ahmed revint en France en 1974 après un intermède comme « taxieur » (chauffeur de taxi) en Kabylie. Suivirent des années de « galère » en intérim, avant un poste stable de salarié, pour le compte d’un ramoneur (1986-2007) et une retraite fructueuse, où Ahmed gagne une « fortune », en cumulant ses indemnités, un travail de chauffeur au noir pour son logeur, qui lui laisse occuper, sans loyer, un studio dans l’enceinte de l’entreprise contre gardiennage nocturne.
26 Les époux ne réclameront pas le canapé lorsqu’ils déménageront dans un appartement, deux ans plus tard, et achèteront leurs propres meubles dans une heureuse précipitation.
27 Marie-Joëlle Rupp & Arezki Metref (2014), « Le café Soleil, la face cachée de l’astre », Hommes et migrations, 1308, p. 122-116 ; Une journée au soleil, documentaire diffusé par SaNoSi Productions, 56 min., 2017.
28 Journal d’enquête, 26 février 2012.
29 La patience et le vice de certains hôteliers l’emporteront. Entrés à l’insu des occupants dans leur chambre au milieu de l’été suivant, pour réparer une fuite mineure qu’une simple soudure aurait bouchée, des employés rendront la salle d’eau inutilisable et la chambre inoccupable, occasionnant leur déménagement.
30 Journal d’enquête, 18 novembre 2013.
31 Nonobstant l’accord franco-algérien. Voir Gisti (2013), Régularisation : la circulaire « Valls » du 28 novembre 2012. Analyse et mode d’emploi. Pour sa thèse, Émeline Zougbédé a ethnographié la mise en œuvre de la circulaire à Paris : Ce que le « Dispositif » fait au « Travailleur Sans-papiers ». Analyser l'emploi et les rapports à l'emploi de migrants dits sans-papiers originaires de la vallée du fleuve Sénégal, à Paris, au prisme de la régularisation exceptionnelle au titre du travail, thèse de doctorat de sociologie sous la direction de Catherine Agulhon, Université Paris Descartes, 2016.
32 Journal d’enquête, 27 mai 2012.
33 Journal d’enquête, 22 novembre 2013. Il s’agit de la confidence d’une femme pieuse ; on sait que l’islam bannit le suicide.
34 Les enquêtes d’Alain Tarrius (2022) sur les « transmigrants » offrent un contrepoint majeur, notamment ses travaux récents sur les circulations et carrières professionnelles de travailleuses du sexe originaires des Balkans.
35 Ce terme m’a été suggéré par Daniel Cefaï. Maurice Merleau-Ponty (1945, p. 509, passim) l’emploie dans le chapitre sur la liberté de Phénoménologie de la perception : c’est la « polarisation d’une vie vers un but déterminé-indéterminé dont elle n’a aucune représentation et qu’elle ne reconnaît qu’au moment de l’atteindre ». Une personne ressaisit dans le flux des situations qu’elle traverse, de proche en proche, des champs de possibilités d’expérience et d’action. Elle en choisit certaines, dans un clair-obscur de conscience et d’inconscience, qui vont s’actualiser tout en prenant d’autres directions et tout en dessinant d’autres champs de possibilités. Le projet existentiel s’invente et se découvre progressivement, sans se refermer comme un « fatum », un destin, ni avoir la liberté du pour soi de Sartre. Il est « vécu dans l’ambiguïté ». La formation d’un projet existentiel se fait à partir du milieu d’existence, sans nécessaire arrachement, par « enchaînement des fins prochaines et à des fins moins prochaines » : la formule, appliquée par le philosophe à la révolution, conviendrait à la description d’autres projets d’émancipation, plus silencieux.
36 Les comportements ascétiques des parents ont sans doute à voir avec la longue histoire d’infertilité du couple, ne serait-ce que parce qu’elle les justifie pour eux, en dernière instance (« Tous les sacrifices que l’on fait, c’est pour Nour »). Il existe au demeurant une psychopathologie de l’infertilité et de la parentalité tardive au tableau de laquelle n’échapperaient peut-être pas les Kadri. Avec une autre perspective, des enquêtes sociologiques montrent que les enfants dits « tardifs » sont particulièrement choyés, autant en raison du temps, relativement long, passé pour avoir l’enfant que du temps, relativement court, qu’il reste pour le voir grandir (Bessin & Levilain, 2005, p. 104-109). Nour ne fait pas exception, d’autant moins qu’il est fils unique. Ce qui fait ici une différence, c’est que pour entourer leur enfant et pour lui « laisser quelque chose », Moqran et Tassadit, alors qu’ils ont un âge avancé, ont peu de marge de manœuvre. Le couple, quasiment ruiné lorsque naît Nour, n’a pas, au moment de l’enquête, de patrimoine conséquent à lui léguer et sait qu’il n’en héritera pas.
37 J’emprunte cette expression et l’idée d’émancipation dans la résignation à Kamel Boukir (2021), examinant l’itinéraire biographique de Matthew Henson, équipier (noir) de la première expédition victorieuse du pôle Nord. Cette résignation active produit une extension du domaine (temporel et biographique) de la réussite de sa vie, par projection ; c’est une façon de travailler des investissements contraints et mesurés, ici à l’aune d’un engagement parental qui rachète tout, ou presque.
38 Cette évaluation provient de l’analyse nutritionnelle de Karine Samson, que je n’ai pas l’espace de développer ici. Stagiaire à l’Observatoire, l’étudiante en nutrition a converti, pour les deux semaines d’enquête, les quantités ingérées par les Kadri en valeurs nutritionnelles, suivant en cela le protocole d’investigation suggéré dans Cottereau et Marzok (2012, p. 269).
39 Cette estimation est faite dans Le Méner (2016, p. 53-54). La possibilité d’épargner, vu les revenus de travail, qui sont quasiment les seules rentrées monétaires du couple, repose, en premier chef, sur la gratuité (ou modicité du coût) de l’hébergement social. Concrètement, le couple économise un loyer tous les mois. Dans la lignée d’Amartya Sen, Alain Cottereau et Mokhtar Marzok invitent à prendre en compte dans l’évaluation des niveaux de vie la place des services publics, et non les seuls revenus de travail ou de propriété (voir Cottereau & Marzok, 2012, p. 18). Soulignons toutefois que les capacités d’épargne seront multipliées avec l’obtention, décisive de ce point de vue, d’un titre de séjour coïncidant avec la sortie d’hébergement, permettant à chacun de travailler à temps plein (et au-delà).
40 En prenant pour corpus les 44 monographies françaises rassemblées dans Les Ouvriers européens et Des deux mondes, Anne Lhuissier (2007, chap. 7 ; 2017) distingue trois modèles de vie ouvriers, dont celui de la « frugalité », tourné vers l’épargne comme moyen du devenir familial. Cette observation montre que l’ascétisme n’est pas forcément une conduite de crise, par « écrasement des désirs sur les besoins » comme le suggère par endroits Olivier Schwartz (2009 [1990], p. 110-111). Ce peut être une conduite d’émancipation dirigée contre certains maux, contre certains vices, comme le dit l’ethnographe en révisant ses analyses quelques années après le terme initial de son enquête (au sujet de Claudine, ibid., p. 506-509), ou vers certains biens.
41 Journal d’enquête, 23 juin 2014.
42 Comme l’observe, dans un appartement surpeuplé, Lorraine Guénée (2016).
43 Dans un autre couple pauvre, Fatima, la mère d’Une famille andalouse, peut, par contraste, déployer en même temps plusieurs activités, par exemple garder des enfants et confectionner des biscuits substitués à des achats en circuit courant. Cet art de mener plusieurs chantiers à la fois est décisif dans l’économie du ménage (Cottereau & Marzok, 2012, p. 251-254 ; 263-266).
44 Depuis dix ans que je consigne les propos des époux, cette même construction de phrase est employée, soit au présent de l’indicatif qui est celui de la volonté menée par une nécessité existentielle, soit au passé du conditionnel qui exprime les incertitudes désormais surmontées.
45 À première vue, les temps au travail et les temps domestiques, soumis aux mêmes exigences de productivité et d’efficacité, semblent se confondre, et l’analyse semblerait épouser celle d’Arlie R. Hoschild (1997). Cependant, cet investissement soutenu dans toute activité, par chaque parent eu égard à l’autre parent, est pensé, au temps des projets, des réflexions pratiques ou des bilans, comme un investissement pour Nour. Dans cette perspective, les temps au travail et les temps domestiques, clairement dirigés, sont coordonnés sans confusion. Plus que des moments de repos qui borneraient ces deux espaces de préoccupation, les temps passés avec Nour, ses « activités » en particulier, avec modulations de tempo imposées par l’enfant, opèrent des distinctions qualitatives dans les temps des parents.
46 L’« isolement » « social » ou « relationnel » est présenté comme un résultat de nombreuses enquêtes, en France et ailleurs, au sujet des familles en hébergement d’assistance. Interrogées par questionnaire ou entretien unique, par des investigateurs inconnus, étrangers aux espaces où se déroule l’enquête, mais autorisés à venir sur place par les autorités qui encadrent les lieux, les « familles » (i.e. les mères sauf exception) disent le peu de soutien sur lequel elles peuvent compter, le peu de relations vers lesquelles elles peuvent se tourner en cas de besoin. Ces déclarations alarmantes sont traitées comme des observations. À ma connaissance, aucune enquête ne s’est donnée la charge de décrire méthodiquement le réseau des hébergés, exploration facilitée par la familiarité de l’enquêteur avec les enquêtés et leur cadre de vie (Jean-François Laé et Numa Murard avaient précisément mené ce genre d’investigation en cité de transit à la fin des années 1970, dans une cité à fort recrutement local, différant en cela du cosmopolitisme brassé des hôtels d’urgence : voir Laé & Murard (1984). Il ne s’agit pas d’affirmer que la différenciation, l’extension et l’intensité des relations qui forment le réseau des Kadri caractérisent n’importe quel foyer, mais de comprendre à quoi tient cette configuration-là.
47 Je tiens à remercier Moqran et Tassadit Kadri pour leurs relectures, leur collaboration à l’enquête, et leur amitié. Merci à Alexandra Bidet et Carole Gayet-Viaud d’avoir accompagné l’écriture de ce texte, aux participants du séminaire organisé à Biozat en mars 2021 par les deux coordinatrices, aux deux relecteurs de Raisons pratiques pour leurs remarques et suggestions précises de correction, ainsi qu’à Lorraine Guénée. L’enquête présentée, conduite alors que je travaillais à l’Observatoire du Samusocial de Paris, fait partie d’une thèse de sociologie dirigée par Daniel Cefaï.
Auteur
-
Erwan Le Méner
sociologue, doctorant, EHESS, CEMS
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les objets dans l’action
De la maison au laboratoire
Bernard Conein, Nicolas Dodier et Laurent Thévenot (dir.)
1993
L’enquête sur les catégories
De Durkheim à Sacks
Bernard Fradin, Louis Quéré et Jean Widmer (dir.)
1994
La couleur des pensées
Sentiments, émotions, intentions
Patricia Paperman et Ruwen Ogien (dir.)
1995
Institutions et conventions
La réflexivité de l’action économique
Robert Salais, Élisabeth Chatel et Dorothée Rivaud-Danset (dir.)
1998
La logique des situations
Nouveaux regards sur l’écologie des activités sociales
Michel De Fornel et Louis Quéré (dir.)
1999
L’enquête ontologique
Du mode d’existence des objets sociaux
Pierre Livet et Ruwen Ogien (dir.)
2000
Les formes de l’action collective
Mobilisations dans des arènes publiques
Daniel Cefaï et Danny Trom (dir.)
2001
La régularité
Habitude, disposition et savoir-faire dans l’explication de l’action
Christiane Chauviré et Albert Ogien (dir.)
2002
