Conclusion
Le paternalisme néo-marshallien de Becker
p. 275-280
Texte intégral
1En guise de transition avec la partie suivante, où la trilogie des pensées du social est utilisée comme grille d’interprétation des discours sur l’État providence, voyons plus précisément comment ce guide de lecture s’applique au cas emblématique et paradoxal du schéma intergénérationnel beckerien.
2Rappelons que dans ses prises de position politiques ou médiatiques, Gary Becker se montre un néolibéral convaincu. Comment en arrive-t-il alors à prôner, avec Kevin Murphy, une redistribution intergénérationnelle généreuse et dirigée en priorité vers les plus âgés, recommandations de type multisolidaire exactement opposées à celles du courant « libéral » ? La contradiction mérite d’être explicitée, mais avant toute chose son champ doit être bien délimité : elle porte seulement sur la modélisation des rapports entre générations qui font intervenir les familles ; c’est donc à ce niveau qu’intervient l’élément perturbateur clé qui « fausse » la position néolibérale qu’adopte Becker dans ses autres écrits.
3Dans le cas présent, il n’y a pas de fumée sans feu : le schéma beckerien apparaît « contaminé » par une conception multisolidaire, antilibérale, de l’État providence dont il reprend quasiment tous les ingrédients caractéristiques pour en proposer finalement une variante accusée, familiale-paternaliste. Celle-ci s’oppose certes au point de vue « libéral », qui privilégie les libertés individuelles et le marché, mais plus encore à la pensée « sociale-démocrate », qui se défie des relations et donations familiales et veut accorder des droits sociaux conséquents à tout individu citoyen (voir « Trois pensées antagonistes du social », p. 54).
4Mais au-delà de ces indices révélateurs, il nous faudra identifier la source, conceptuelle et historique, de cette convergence d’idée avec la pensée multisolidaire. Nous avons vu qu’elle devrait être recherchée dans la croyance aux vertus cardinales des investissements en capital humain, effectués au sein des familles grâce à l’altruisme (de type dynastique) des parents pour leurs enfants. Mais pour parvenir à ce résultat, point n’est besoin – comme nous l’avons fait jusqu’ici – de se référer à l’équivalence ricardienne en dégageant les propriétés de neutralité de l’altruisme, ni d’exhiber le paradoxe du niveau indéterminé de la redistribution ascendante, ni même d’aborder la question de l’opportunité du détour familial. Il nous suffira de mettre en avant les sources historiques, reconnues explicitement par l’économiste de Chicago, de son modèle intergénérationnel : celles-ci remontent à Adam Smith mais empruntent surtout à Alfred Marshall dont il partage, précisément, les croyances sur les vertus du capital humain et de l’altruisme parental.
5L’élément le plus probant en faveur de notre analyse est que Marshall (1920) ait déjà connu, avant Becker, la même « mésaventure » : celle d’un néolibéral qui finit par prôner une intervention paternaliste vigoureuse de l’État auprès des familles les plus modestes, afin de leur permettre d’assurer au mieux, pour le bien du pays, l’éducation de leurs enfants – chose que feraient d’elles-mêmes les familles aisées.
Une variante familiale-paternaliste de la conception multisolidaire de l’État providence
6Reprenons tout d’abord quelques traits distinctifs que nous avons attribués à la pensée multisolidaire du social et examinons comment ils se traduisent dans le schéma beckerien.
7La solidarité précède et domine tant la liberté et la responsabilité individuelle que l’égalité ou la justice entre citoyens. Ce n’est certes pas ce que pense en général Becker, mais c’est bien ce qu’affirme son modèle pour les rapports intergénérationnels : les analyses des transferts publics en termes de « pacte social » entre générations, de coopération mutuellement avantageuse, sont plus pertinentes que les interprétations en termes de lutte inégale entre générations et d’injustice commise envers les plus jeunes ou nos successeurs. Et il est vrai que prôner ainsi une redistribution supposée fructueuse entre les générations restreint la liberté de chacune, puisque cette action publique implique des prélèvements obligatoires élevés et instaure, plus largement, un système de droits et de devoirs que décrivent précisément Becker et Murphy (1988).
8Le modèle met par ailleurs toute sa confiance dans les familles, ou plus exactement dans l’altruisme des parents, pour assurer au mieux l’éducation et la formation des enfants. De fait, il souscrit entièrement à la maxime des versions les plus familialistes de la pensée multisolidaire : « tout au long de leur vie, les parents savent, veulent et font ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants, et cela mieux que quiconque », quitte à renforcer encore le caractère paternaliste ou traditionaliste de la structure familiale décrite :
le langage utilisé dans la modélisation, fût-ce de manière métaphorique, est à cet égard révélateur : « patriarche bienveillant », « enfant gâté », etc. ;
le modèle repose sur l’hypothèse de choix optimaux du point de vue du père, en cas d’altruisme libre ; en fait, ses décisions sont également optimales pour toute sa descendance puisque la famille dynastique est supposée pleinement consensuelle, presque monolithique ; en outre, le fait, pour simplifier le modèle, d’écarter les problèmes du couple et de la différenciation de genre produit l’image fâcheuse d’une famille quasiment patriarcale, variante accusée de la structure traditionnelle avec le chef de famille et ses ayants droit ;
plus généralement, le modèle campe une famille type assimilée à un double ou clone de l’État redistributeur entre les âges, avec la même configuration générationnelle (JAV), le même horizon (dynastique) infini, la même structure autoritaire, les mêmes objectifs de maximisation du bien-être de l’ensemble des générations, au point même que les distinctions entre le normatif et le positif, le public et le privé, risquent d’être estompées (voir « Le modèle de l’altruisme dynastique (Barro-Becker) : portée et limites », p. 80).
9Corrélativement, les modalités de l’intervention publique obéissent à la logique du modèle subsidiaire*. L’État fait totalement confiance aux familles à altruisme « opérationnel » ; il intervient seulement pour aider les familles contraintes par la liquidité, avec pour objectif de leur (re-)donner les mains libres en les dotant de revenus – ou d’espérance de revenus – suffisants. Ces dernières pourront ainsi éduquer efficacement leurs enfants et procéder en leur faveur aux aides et transferts patrimoniaux désirés, en leur servant à l’occasion de banque de crédit ou de société d’assurance et en procédant à une répartition plus équilibrée des ressources de la famille entre ses membres1.
10Enfin, si ces transmissions familiales n’ont pas des effets positifs externes de l’ampleur de ceux que leur prête Kohli (1999), elles créent néanmoins une « atmosphère chaleureuse » (warm atmosphere) au sein de la famille qui contribue à renforcer l’altruisme parental de même que le respect filial – et réciproquement (Becker et Murphy, 1988, p. 365).
11Le plus surprenant, peut-être, dans ce tableau de l’approche intergénérationnelle beckerienne, tient à son paternalisme, qui ne paraît pas s’être démenti dans le discours de prix Nobel (Becker, 1993) ou dans les écrits plus récents de l’auteur. Ce paternalisme est le plus apparent lorsqu’est abordé le problème rémanent posé par la transmission des valeurs et la formation de normes dans les familles contraintes. Le passage qui suit, tiré de Becker et Murphy (2000, p. 147‑152), est particulièrement éloquent :
Des parents altruistes peuvent utiliser le contrôle qu’ils exercent sur leurs jeunes enfants pour imprimer [hardwire] dans leurs préférences le désir d’aider leurs vieux parents [et cela] même si les enfants s’en trouvent moins bien.
12Il s’agit bien, pour les parents, d’instiller dans leurs enfants (à défaut de reconnaissance) un sentiment de culpabilité si jamais ces derniers se mettaient en tête de ne pas les aider sur leurs vieux jours. Mais dans quel cas les enfants pourraient s’en trouver moins bien ? Becker et Murphy répondent clairement : dans le cas où le gain retiré par les parents, du fait de l’aide escomptée, dépasse pour eux le total (1) du coût de la formation des enfants à la norme de respect filial indiquée et (2) de la perte d’utilité occasionnée par la diminution de bien-être des enfants aideurs – puisque, ne l’oublions pas, les parents « altruistes » voient leur utilité diminuer si leurs enfants, contraints moralement de les aider, souffrent de devoir le faire…
L’origine : l’amour familial marshallien, requis pour la formation de producteurs efficaces
13Les implications paradoxales du schéma beckerien – redistribution généreuse entre générations, hymne à la retraite publique, niveau indéterminé de la redistribution ascendante, etc. – paraissent ainsi provenir d’une étroite concordance de vues avec la pensée multisolidaire de l’État providence en général, et une variante « familiale-paternaliste » de cette pensée en particulier. Mais ces paradoxes comme cette concordance de vues ont eux-mêmes une source commune, à savoir l’amour supposé des parents pour leurs enfants, au sens où l’utilité des premiers dépend du bien-être des seconds.
14On a déjà observé comment cette hypothèse d’altruisme jouait un rôle central dans l’argumentation de Kohli (1999) en faveur du détour familial : c’est que (bis) les parents veulent plus que quiconque le bonheur de leur enfant et savent le mieux comment y parvenir. Mais la conception de l’épargne et de l’accumulation chez Marshall (1920), inspirateur de Becker, met encore plus clairement en lumière le lien entre cet altruisme parental et une conception familiale-paternaliste de l’État providence, en ce qu’elle permet de prendre un raccourci, sans passer par l’équivalence ricardienne et la question de l’opportunité du détour familial.
15En bon libéral, Marshall croit qu’avec les progrès de la civilisation et des marchés se développent chez les hommes une rationalité et une prévoyance plus grandes dans la conduite de leur existence. Cette double faculté favorise l’épargne et l’accumulation, motivées non pas tant par le souci de mettre de côté pour ses vieux jours que par le désir d’assurer l’avenir des siens, femme et enfants, qu’il s’agisse de leur léguer des biens ou de leur garantir un revenu stable après sa mort : « car l’affection familiale est le principal motif d’épargne » (p. 1892).
16Mais l’épargne la plus productive à terme s’effectue non sous la forme de « capital matériel pour les enfants » mais sous la forme « d’investissements humains dans les enfants [qui permettent] d’engendrer une race plus efficace de producteurs dans la génération suivante et font plus, à la longue, pour promouvoir la croissance de la richesse matérielle elle-même, que des accroissements massifs du parc d’usines et de machines » (Marshall, 1920, p. 190-191).
17Le problème que déplore Marshall vient de ce que ces investissements éducatifs sont « limités par les ressources des parents dans les diverses classes de la société, leur aptitude à prévoir l’avenir, et par leur disposition à se sacrifier pour leurs enfants », si bien que seule une partie des familles assure convenablement l’avenir de leur progéniture. La suite (Marshall, 1920, p. 466-4683) préfigure les deux régimes de l’altruisme beckerien :
Les classes d’activité les plus élevées, les professions libérales notamment, se dépensent beaucoup pour choisir les meilleures carrières à leur fils, et la meilleure formation à ces carrières, et sont généralement disposées et capables de dépenser des sommes considérables à cette fin. […] Mais dans les classes inférieures de la société, le mal est grand. Car les moyens et l’instruction limités des parents et leur relative incapacité à envisager l’avenir, les empêche d’investir [suffisamment] dans l’éducation et la formation de leurs enfants. […] Or ce mal est cumulatif.
18Parce qu’il juge que les dépenses consenties par les parents pour l’éducation de leurs enfants constituent l’épargne la plus productive, mais reconnaît que de nombreuses familles, surtout parmi les plus modestes, ne sont pas en mesure d’y parvenir seules, Marshall est alors prêt à proposer une redistribution des richesses pour les y aider. Bien que néolibéral, il va même jusqu’à affirmer que « toute modification de la répartition de la fortune qui donne plus aux salariés et moins aux capitalistes est susceptible, toutes choses égales d’ailleurs, d’accélérer la croissance de la production matérielle sans retarder significativement l’accumulation de la richesse matérielle » (Marshall, 1920, p. 191).
19L’économiste de Cambridge n’a jamais été pour autant un dangereux révolutionnaire, ni même un social-démocrate modéré : Keynes le considérait d’ailleurs comme le modèle des « classiques » (c’est-à-dire néoclassiques), qui font confiance aux marchés et à leurs capacités de régulation. De fait, la redistribution qu’il prône n’est pas tant motivée par un idéal de justice ou d’égalité sociale, que par un souci d’efficacité, un désir d’amélioration du bien-être global qui serait obtenue en réparant un gâchis : le sous-investissement éducatif des familles pauvres.
20La posture sociale de Marshall est donc clairement familiale-paternaliste : selon la logique stricte du modèle subsidiaire, l’État aide les seules familles qui ne parviennent pas à dépenser suffisamment pour leurs enfants – les « professions libérales » font ce qu’il faut. À vrai dire, le ressort de l’action publique est encore plus paternaliste que chez Becker puisque le sous-investissement éducatif est moins attribué aux carences intrinsèques du marché (l’impossibilité d’un patrimoine ou d’un legs négatif) qu’à un défaut de rationalité des plus pauvres (manque de maîtrise de soi, imprévoyance…) qui les empêcherait d’épargner à la hauteur voulue.
⁂
21La boucle est bouclée. Énoncés dans l’introduction à cette troisième partie, deux postulats expliquent finalement le soutien de Marshall et de Becker à une politique multisolidaire ainsi que les avatars du schéma intergénérationnel beckerien, d’inspiration familiale-paternaliste. On peut en donner maintenant une forme lapidaire plus générale :
Il n’est de richesse (collective) que d’hommes bien formés et éduqués.
La volonté d’éduquer ses enfants vient du désir profond de l’être humain de se prolonger à travers les siens, représenté ici par l’amour ou l’altruisme (beckerien) des parents pour leur progéniture.
22Ces deux postulats peuvent être – et ont été – contestés. Nous admettrons dans ce qui suit la véracité du premier, dont la critique nous emmènerait trop loin. Le second doit alors être amendé si l’on veut éviter les impasses d’une approche trop familialiste ou paternaliste de la redistribution publique entre les générations4.
23Ce qui revient à renoncer aux apories de l’altruisme neutralisateur et de l’équivalence ricardienne, sans en perdre les vertus cardinales (horizon élargi, investissements substantiels dans l’éducation des enfants, etc.). La question a déjà été évoquée : le désir de transcender la « finitude » de sa propre existence sera assuré par des formes de réciprocité indirecte (descendantes) qui confèrent ouverture vers l’avenir et ancrage sur le passé au sein de la lignée familiale. Comme le souligne Partha Dasgupta (1994) lorsqu’il traite des justes principes d’épargne et de fécondité entre générations, nous ne serions jamais que « le dépositaire [trustee] d’une série de capitaux – culturels, moraux, naturels ou produits – reçus de la génération précédente, que nous aurions, en retour, à léguer, convenablement modifiés, à la génération suivante », à charge pour elle de faire de même. Ce qui est vrai entre contemporains et successeurs le serait-il encore entre générations contemporaines, aînées et cadettes ?
Notes de bas de page
1 On notera que s’ils privilégient la famille, nombre de penseurs multisolidaires (voir la fin du chapitre 11) ne lui attribuent pas un caractère idyllique comparable, ni surtout la même toute-puissance (lorsqu’elle n’est pas contrainte) : selon eux, les solidarités familiales ont, sauf exception, presque toujours besoin d’une aide appropriée de l’État pour s’exercer à plein et développer leurs bienfaits (pour les jeunes enfants ou les parents âgés). Réfutant la logique du modèle subsidiaire, ces courants multisolidaires sont, en ce sens, beaucoup moins familialistes que Becker.
2 Ce désir d’assurer l’avenir des siens constituerait, un peu comme chez Durkheim – « l’homme n’est pas sa propre fin » –, une force vitale de l’homme. Le développement des mécanismes financiers faciliterait sa réalisation.
3 Je m’inspire ici de la traduction et des commentaires de Edmond Lisle (1967, p. 60-68).
4 L’amour ou l’altruisme parental, conçu comme le moteur d’une « formation » des enfants en tous points bénéfique : telle serait bien la clé et la marque de fabrique d’une certaine conception familiale-paternaliste de l’État providence. On le vérifiera encore en revenant aux origines de cette conception : le concept d’amitié chez Aristote (voir « Un modèle primitif : le concept d’amitié chez Aristote », p. 310 et « L’amitié aristotélicienne des parents préfigure l’altruisme beckerien », p. 317).
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