Les territoires de l’hindouisme mauricien. L’Inde, la mer, la plantation et la nation

Mathieu Claveyrolas

p. 99-121

Résumés

Les Mauriciens hindous sont dans leur grande majorité les descendants des travailleurs engagés au xixe siècle pour remplacer les esclaves dans les plantations de canne à sucre. Les territoires de l’hindouisme à l’île Maurice déclinent les motifs de l’errance et de l’ancrage. Loin de se résumer à un territoire indien perdu et/ou reconstruit, le territoire hindou à Maurice se construit essentiellement au travers d’indéniables points d’ancrage locaux, notamment les structures de la plantation.

Dans une première partie, j’étudie la rupture originelle avec le territoire indien, souvent pensé comme hindou, à travers les différents récits de la traversée de l’océan. Entre « eaux noires » (kālāpānī) taboues et lieu de régénération identitaire, cet acte central de l’engagisme articule déjà errance et promesse d’ancrage territorial nouveau. La partie centrale de l’article est consacrée à l’étude détaillée des « autels de plantation », kalimai, qui figurèrent à la fois le premier accès à la terre mauricienne et le premier ancrage local de l’hindouisme. C’est alors le contexte de plantation créole qui définit les modalités du rapport au territoire. La dernière partie se concentre sur les modalités d’appropriation hindoue du territoire national mauricien, notamment par le biais des circulations et pèlerinages marquant un affranchissement du territoire de plantation.

Hindu Mauritians are mainly descendants of indentured laborers who came in the 19th century to replace the slaves on sugar-cane plantations. The territories of Hinduism in Mauritius focus on the patterns of wandering and taking roots. Far from being limited to a lost and/or reconstructed Indian territory, Mauritian Hindu territory is mainly built on undeniable local rooting processes, most of all plantation structures.

My first part focuses on the original disjunction with the Indian territory, often thought of as Hindu, through various narratives of the Ocean crossing. Between taboo “Black waters” (kālāpānī) and locus of identity regeneration, indenture connects wandering with the promise of a new territorial root. The main section of the paper is a detailed study of “state shrines”, kalimai, which have represented the first access to the land of Mauritius and the first rooting of Hinduism in Mauritius. Here, the creole plantation context strongly mediates the link with the “territory”. My last section concentrates on the ways Mauritian national territory has recently become appropriated by Hinduism via various circulations and pilgrimages symbolizing an emancipation from plantation territory.


Extrait

Ça te ferait quoi d’habiter un endroit et de savoir qu’un autre porte le même nom, qui se trouve dans un autre pays ? […] Parce qu’en Inde aussi, […] il y a un endroit qui s’appelle Bénarès. […]
Et c’est comment, Bénarès ? Est-ce que c’est un village aussi ?
Barlen Pyamootoo, Bénarès.

La plantation : un territoire au-delà de la racine indienne et du réseau créole

1À l’île Maurice, l’immense majorité des Indiens sont arrivés au xixe siècle en tant que travailleurs engagés, succédant aux esclaves affranchis dans les champs de canne à sucre, mais héritant aussi de leurs lieux de résidence dans les « camps » de plantation. Une étonnante sucess-story communautaire vit les descendants des engagés, notamment hindous bhojpuris, imposer au cours de la seconde moitié du xxe siècle leur poids collectif jusqu’à monopoliser le pouvoir politique depuis l’indépendance (1968).

2L’Inde représente le territoire de référence de l’hindouisme, au moins dans les discours, y compris dans l’hindouisme maur

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