Théâtre
p. 21-23
Texte intégral

Imaginez qu’il n’y a personne nulle part, ni vous, ni moi, pas même un inconnu, ni même ce que l’on appelle un être vivant – homme, animal ou oiseau – rien de tout cela. Imaginez que seul existe un morceau d’univers inerte, une matière immobile, si dépourvue de vie qu’elle ressemble à une montagne de glace au sein de laquelle toutes les rivières attendent leur éveil. Seulement, très haut, rien que des crêtes dressant la tête, l’une après l’autre, nombreuses, le ciel semblable à la mer allongée sens dessus-dessous, où les vagues se suivent – mais telles des figures sculptées, rien ne bougeant où que ce soit. Sinon un terrible vent d’orage soufflant avec un grand bruit, absorbé par sa seule musique, et emportant les flocons de neige d’une cime à l’autre.
De ce spectacle, quel est le public ? Ces sifflements de l’ouragan, qui en sont les auditeurs ?
Comme si la présence d’un spectateur était la chose importante, comme si en l’absence d’un auditeur la scène n’était pas pleine !
Car il s’agit bien d’une scène où, ininterrompu, un drame se joue. Vous ne le voyez pas, je ne le vois pas non plus, pourtant une énorme masse de glace en voit une autre, soudain quelque chose arrive à l’une d’elles, et un éboulement se produit !
Pas un instant ne se passe sans qu’un drame se joue, que ce soit dans le ciel ou parmi les hommes, dans le vivant ou dans l’inerte. En réalité, l’inerte est un autre nom du vivant.
Dès l’instant où je dis cela, je vois dans quelle immense existence j’installe une insignifiance de point comme la mienne. Cependant je sais que ce n’est pas moi qui me suis placé, c’est cette immensité qui m’a placé là, faisant de moi un point parmi beaucoup d’autres et, dans cette foule, me faisant disparaître comme tous les autres. La vérité de cette expérience a rendu vraie mon existence – elle a rendu immense le petit, elle a encouragé l’audace, l’imagination. Elle a été jusqu’à communiquer l’assurance qu’il n’y a pas d’imagination qui, réalité, n’existe depuis l’origine des temps.
Pas un instant sans théâtre. Mais qu’est-ce que je nomme théâtre ?
Le théâtre est dialogue, et le dialogue implique au moins deux existences, un face-à-face – dialogue dans l’échange verbal, et dans le silence. Plus encore dans le silence, car seulement sa chaleur peut faire fondre la glace des mots, le moment venu les rivières peuvent prendre leur élan. N’ai-je pas introduit d’abord la question du morceau inerte d’univers, cet alignement des sommets, l’un à côté de l’autre, là où nul mouvement n’est visible sinon le vent dans le vide ? Même là, le dialogue se poursuit, il se poursuit même si jusqu’à présent c’est seulement dans le silence. Là, n’a pas fondu la glace, pas encore, seules les paroles en gestation se coagulent dans l’attente de l’implosion.
Autrement dit, s’il n’y a pas de jeu dramatique, il n’y a pas d’univers, aucun univers – il n’y a pas de vous ni de moi, ni de glace ni de rivière. Comme il en va dans l’évolution du cosmos, il en va dans notre vie, infime telle qu’elle est : toute création commence, se poursuit, prend fin par la médiation du dialogue, et grâce au dialogue l’intrigue se noue, on fait connaissance et les relations se nouent ou se brisent. Beaucoup par les paroles, même si c’est infiniment plus par le silence – ce silence, l’empereur suprême qui s’étend au-delà de l’océan infiniment vaste, au-delà du firmament, et même, très certainement, au-delà de l’infini.
Étonnant ! de si grands mots, avec une telle assurance, quelle audace me les fait prononcer ? Qui suis-je, et d’où est-ce que je viens ? Mais si petit que je sois, un ciel aussi se trouve dans cette cage, mon cœur, bien petite, là où un infini terrible a, lui aussi, établi sa demeure, et quelque chose encore qui dépasse même l’infini. Et oui, oui, je le dis avec beaucoup d’audace, je le dis les mains jointes : tant que je suis là, le dialogue s’y poursuit avec des personnages, fourmis en longues files, dans je ne sais quelle pièce si éternellement nouvelle.
Moi, je voulais plutôt, à cette occasion, parler de deux textes qui ne sont pas considérés habituellement comme des pièces de théâtre, mais dont la qualité et la structure dramatiques exceptionnelles m’ont fasciné tout au long de ma vie – ces deux textes sont la Kaṭhopaniṣad et la Bhagavadgītā.
Dans le premier, la question que Naciketas posa plusieurs fois à son père et, finalement, la réponse que lui fit ce dernier en colère, et ensuite le voyage du fils jusqu’au royaume de Yama, dieu de la Mort, pour obéir à son père, son jeûne de trois jours en attente dans le palais du dieu absent : tout cela, exprimé très succinctement et simplement en trois ou quatre versets, révèle l’aspect dramatique de ce voyage. Puis, l’arrivée de Yama, le début du dialogue entre lui et Naciketas... Et quel dialogue ! d’instant en instant, quelle ascension !
Au cours de ma vie insignifiante, de tels drames, j’en ai peu lu !
À propos de la Gītā, un ignorant comme moi pourrait ne rien dire, car c’est chose connue : au premier chapitre, en peu de mots, la narration de quelques scènes et incidents. Il va sans dire que c’est au moyen de dialogues du début jusqu’à la fin, et, dans cette narration, il ne s’agit que de préparer ce qui va suivre. Ensuite, dès que le deuxième chapitre commence, la porte monumentale s’ouvre brusquement. La surprise à cette soudaineté, la conscience de cette vastitude, quel lecteur pourrait les décrire, et en quelle langue ?
Pourtant, réfléchir ici un peu à ces deux textes, tenter d’y ouvrir mon esprit, tel était mon désir, tout au début. Cela ne s’est pas fait, cette glace et cette rivière ont tout emporté ! Je n’ai pu que les mentionner comme par acquis de conscience. Puis, sous une poussée violente, voilà que je me tais et quitte la scène. Dans le vent qui nous enveloppe, parfois il nous est impossible de ne pas nous envoler. Nous sommes à la merci de l’imprévu, à chaque instant.
Moi aussi, je me suis envolé, dans une attitude dramatique. Ce qui reste à faire le sera peut-être un jour, ou peut-être jamais.
Mais, dans un sens, nous sommes tous les personnages d’une pièce, ce que nous faisons, ce que nous disons, tout est théâtre ! Ce n’est pas l’explication de ma conduite, rien que l’humble proposition d’un comparse, d’un passant fugitif.
Traduit du bengali par France Bhattacharya
Auteur
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