• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16479 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16479 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Éditions de l’École des hautes études en...
  • ›
  • Purushartha
  • ›
  • Traditions orales dans le monde indien
  • ›
  • III. Culture panindienne et identité rég...
  • ›
  • Les trois grands Dieux à la porte du roi...
  • Éditions de l’École des hautes études en...
  • Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales
    Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral LES SURPRISES DE L’ÉTUDE ETHNOGRAPHIQUE DES FÊTESY A-T-IL DES CONFIRMATIONS DE CES RÉCITS DE TRADITION ORALE ?LES QUATRE GRANDES FÊTES ET LES QUATRE CATÉGORIES SOCIALES (VARṆA)UNE MINE DONT IL FAUT MIEUX ORGANISER L’EXPLOITATION : L’ÉTUDE DES ETHNOTEXTESCONCLUSION Bibliographie Annexe Notes de bas de page Auteur

    Traditions orales dans le monde indien

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Les trois grands Dieux à la porte du roi Bali

    La tradition orale d’un village et notre image de l’hindouisme populaire en Inde du Nord

    The three great gods at the door of king Bali: a village’s oral tradition and our image of popular hinduism in Northern India

    Jean-Luc Chambard

    p. 229-272

    Résumés

    Un ethnologue expose ce que la tradition orale d’un village hindou du Madhya Pradesh lui a appris sur la conception du monde, les divinités et les fêtes. Il a entrepris l’étude de ce village il y a presque quarante ans et la poursuit en y retournant passer un ou deux mois chaque année. L’enquête a été menée sur une base intimiste, en mettant à profit les relations personnelles qui se sont établies avec quatre de ses informateurs : deux « lettrés », tous deux brâhmanes, qui ont fait de l’ethnologue leur disciple, Gopīlāl Paṇḍitjī, instituteur à la retraite, et Bhagatjī, agriculteur devenu depuis peu un renonçant à l’esprit étonnamment libre ; deux « illettrés », un barbier, Sarvan, conteur intarissable de récits mythologiques transformés par lui en histoires d’une incroyable saveur, et une artisane, Dhaniyā la laquière, chez laquelle un considérable corpus de chansons féminines a été enregistré.
    Il y a une étonnante convergence entre ces quatre expressions de la tradition orale locale. On constate qu’un récit typiquement « populaire » de Sarvan vient souvent corroborer une interprétation par le Paṇḍitjī de tel ou tel épisode du
    Rāmāyaṇa ou du Mahābhārata, textes qu’il connaissait bien par les éditions que la Gita Press de Gorakhpur a diffusées à bon marché dans les villages.
    De plus, ces quatre sources s’accordent à présenter une image de la religion populaire non seulement très homogène mais aussi très différente de celle que l’on trouve dans les ouvrages sur la pratique religieuse des hindous (il est vrai que sur ce sujet les références existantes ne sont guère satisfaisantes). On en a l’exemple le plus frappant dans la certitude, partagée par tous au village, que l’année est structurée par les séjours successifs des trois grands dieux, Brahmā, Viṣṇu et Śiva, dans le monde souterrain pour servir de gardiens à la porte du roi-démon Bali. Cela n’est apparemment mentionné nulle part et il faut se livrer à une véritable enquête policière pour en découvrir une confirmation plus ou moins voilée ici ou là. Mais bien d’autres surprises analogues nous attendent : ainsi l’importance, à Raksā Bandhan, la fête des frères et des sœurs (et des brâhmanes), du culte rendu par les femmes à Śrāvan kumār, jeune brâhmane renonçant qui menait en pèlerinage au Gange ses deux vieux parents aveugles en les portant dans des paniers et a été malencontreusement tué par le roi Daśrath, le père de Rām dans le
    Rāmāyaṇa. Il en va de même pour la descente de Lakṣmī, l’épouse de Viṣṇu, dans le monde souterrain où elle va nouer un cordon protecteur au poignet du roi Bali, à cette même fête, et pour le retour sur terre du roi Bali à Divālī, la fête de Lakṣmī, lorsqu’il vient lui rendre sa visite.
    Sur ces points et sur d’autres, cette tradition orale nous apporte d’intéressantes pistes à suivre, qui nous mènent dans presque chaque cas à des faits ou à des mythes attestés ailleurs en Inde, au Maharashtra et au Kerala par exemple, où Bali revient bien sur terre chaque année. Une conclusion s’impose : notre connaissance de la religion populaire en Inde du Nord (pour s’en tenir au sujet du présent article) reste à compléter, et une des façons d’atteindre ce but est de tenir compte, plus que nous n’avons l’habitude de le faire, des traditions orales locales.

    An anthropologist explains what he has learnt from the oral tradition in a Hindu village of Madhya Pradesh concerning the conception of the world, the deities and the religions festivals. He started his field-work in that village nearly forty years ago, and still goes there every year to spend one or two months. The inquiry has been led in an intimate way, relying on a personal relationship established with four main informants: two « literates », both brahmins, of whom the anthropologist became a disciple, Gopīlāl Paṇḍitjī, a retired school-master, and Bhagatjī, a farmer become of late a renouncer with a remarkable freedom of mind ; two « illiterates », a barber, Sarvan, indefatigable teller of mythological taies transformed by him into incredibly spicy stories, and an artisan, Dhaniyā the lacquerer, at whose place an extensive corpus of women’s songs has been recorded.
    There is a remarkable convergence of these four expressions of the local oral tradition. A typically « popular » story of Sarvan is often found to corroborate an interpretation given by the Paṇḍitjī of one episode or the other from the
    Rāmāyaṇa or the Mahābhārata, texts well known to him through the éditions distributed in the villages at low prices by the Gita Press of Gorakhpur.
    Further, these four sources present an image of the popular religion not only quite homogenous but also quite different from the one found in the existing books on the religious practices of the Hindus (it is true that the references on the subject are far from satisfying). The most striking example is in the faith, shared by ail the inhabitants of the village, that the religious year is structured by the successive sojoums of the three great gods Brahmā, Viṣṇu and Śiva, in the nether world as guardians at the door of the king-demon Bali. This is apparently mentioned nowhere and we had, through a kind of criminal investigation, to find here or there some dues confirming this point of view. But there are many other surprising facts, such as the importance on Rakṣā Bandhan, the festival of brothers and sisters (and Brahmins), of the worship offered by the women to Śrāvaṇ Kumār, a young Brahmin who was carrying his two old blind parents as pilgrims to the Ganges, seated in baskets, and was inadvertently killed by the king Daśrath, the father of Rām in the
    Rāmāyaṇa. As surprising is the going down to the nether world of Lakṣmī, the wife of Viṣṇu, to bind a protection cord on the wrist of Bali, on the same festival, and the coming back to this world, on Divālī, the festival of Lakṣmī, of the king Bali who returns in that way her earlier visit to him.
    On these points and on others, this oral tradition indicates interesting tracks to explore, and we are led in nearly every case to facts or myths present elsewhere in India, in Kerala or Maharashtra for example, where Bali cornes back on earth once a year. In conclusion, we have to admit that our knowledge of popular Hinduism in Northern India has to be completed, and a way leading to that aim is to take into account, more than we usually do, the local oral traditions.

    Note de l’éditeur

    note sur le système de translittération adopté pour l’hindî
    Nous adoptons pour la translittération de l’hindî un système que nous considérons être le standard actuel le meilleur (et qui est différent de celui pour le sanskrit, trop souvent utilisé dans le passé) : il consiste à supprimer la voyelle a lorsqu’elle n’est pas prononcée, c’est-à-dire en fin ou en milieu de mot. Cependant, pour ne pas dérouter le lecteur habitué à l’orthographe sanskrite, nous pourrons conserver ce a dans la translittération de certains mots, par ex. dans les noms des dieux Śiva et Kṛṣṇa. Pour le reste, rappelons l’essentiel de ce système standard : les voyelles surmontées d’un trait sont des voyelles longues et les consonnes sous lesquelles se trouve un point sont des consonnes rétroflexes. Il a toutefois été nécessaire de compléter ce système de la façon suivante : (1) maintien du ai et du au lorsque ces deux voyelles « couplées » sont non diphtonguées, et alors prononcées « ê » et « ô » ouverts – elles sont dans ce cas figurés en devanāgaī par deux traits au-dessus de la consonne qui les précède – ; (2) adoption d’une translittération nouvelle pour a-i et du a-u, avec séparation par un tiret, lorsque ces mêmes voyelles sont diphtonguées – en devanāgarī, on a alors deux voyelles courtes se faisant suite, comme dans bhaiyā « frère », ou rupa-iyā « roupie », et na-uā « barbier ». Enfin, nous apportons une modification au standard habituel pour indiquer la nasalisation en utilisant à la place du tildé mis sur la voyelle à nasaliser unn « en exposant » mis après celle-ci.

    Texte intégral Bibliographie BIBLIOGRAPHIE CHRONOLOGIQUE COMMENTÉE DES OUVRAGES CITÉS ET D’OUVRAGES CHOISIS SUR LES FÊTES HINDOUES Annexe ANNEXE 1COMMENT INDRA A RÉCUPÉRÉ DE BALI UNE LAKṢMĪ INCOMPLÈTEANNEXE 2 Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Depuis bientôt quarante ans que je poursuis mes recherches dans le village de Piparsod1, au Madhya Pradesh, où mon premier séjour remonte à 1957, je n’ai cessé de faire l’expérience d’un énorme décalage entre ce que nous savons sur l’hindouisme et le contenu de la tradition orale locale. Et ce que j’en ai appris a fini par complètement bouleverser l’image que nous avons de la conception du monde et du cycle des fêtes des hindous de l’Inde du Nord. J’ai « rencontré » la tradition orale de plusieurs façons : – dans les enseignements du Paṇḍitjī, brâhmane ancien maître d’école du village, et de Bhagatjī, ex-brâhmane devenu renonçant, qui m’ont fait l’honneur de me prendre comme disciple ; – dans les récits de Sarvan le barbier conteur ; – dans les chansons de femmes enregistrées chez Dhaniyā la laquière et dans les étonnants commentaires qu’elle m’en a faits. Je me servirai également, afin de rendre mon exposé plus clair, d’un diagramme que j’ai établi peu à peu pour faire la synthèse des données de tradition orale que j’ai recueillies. Mais l’on trouve aussi des expressions spontanées de la tradition orale : elles font les délices de l’ethnologue lorsque, par exemple, des joueurs de caupaṛ, un « jeu de société » (méritant bien son nom dans ce cas) couramment pratiqué au village, vous expliquent qu’ils jouent avec les âges du monde, les orients et le système des castes... ; ce jeu n’est rien d’autre qu’un parfait homologue du diagramme que je viens de mentionner. N’oublions pas, enfin, la source remarquable d’information que constitue l’iconographie, sous ses différentes formes ; elle est directement à rattacher à la tradition orale pour peu qu’on se la fasse commenter, et c’est souvent indispensable pour la comprendre. Nous en aurons un beau spécimen avec une miniature de Śrī Nāthjī, le dieu Kṛṣṇa, que le Paṇḍitjī assimilait à Bali : il tirait justement d’excellents arguments de cette image !

    LES SURPRISES DE L’ÉTUDE ETHNOGRAPHIQUE DES FÊTES

    2Dès la fin de ma première année au village, plusieurs des éléments constituant la trame du cycle annuel des fêtes se sont imposés comme fondamentaux, de façon incontournable, dans la pratique comme dans le savoir des hindous de ce village. Malheureusement, j’ai constaté bien vite que la plupart de ces éléments ne faisaient pas partie du bagage de connaissances dont nous disposions sur les fêtes hindoues, ou alors avec de telles distorsions qu’ils devenaient méconnaissables.

    3Pour s’en tenir à une énumération aussi brève que possible, voici les principaux points notablement différents, par rapport aux schémas connus, que j’ai recueillis sur la conception du monde et sur les fêtes dans la tradition orale de Piparsod ; ils s’articulent tous, on le verra, autour du thème du démon Bali, le roi du monde souterrain :

    41. Une division de l’année religieuse en trois périodes de quatre mois correspondant à la descente dans le monde souterrain (pātāl lok) de chacun des trois grands dieux, Brahmā, Viṣṇu et Śiva, pour servir de « gardien » à la porte du palais du roi-démon Bali. La mythologie populaire locale – purement orale, même s’il y a des « lettrés » parmi ceux qui la véhiculent, comme le montre la richesse de leurs références textuelles – en raconte l’origine. Celle-ci remonte à la défaite du roi Bali par Viṣṇu dans son incarnation en Nain. Le roi Bali régnait alors sur les trois mondes (ciel, terre et monde souterrain) où il avait instauré un Âge d’Or, et, s’étant emparé d’Amarāvati, la capitale du ciel, il avait même pris le nom d’Indra, le roi des dieux. Bali semblait invincible ; les dieux, réfugiés sous forme de petits animaux (oiseaux, rats, etc.) dans l’ermitage du sage Kaśyap, avaient renoncé à l’attaquer. Aussi Viṣṇu a-t-il dû le vaincre par la ruse : il a demandé à Aditi, la dernière épouse de Kaśyap, de devenir enceinte d’une nouvelle incarnation de lui sous la forme d’un Nain brâhmane, Bāman. Ce Nain, dans l’épisode de la « demande des trois pas de terre », que nous examinerons plus loin), mais la suite du récit est très différente, nous nous en rendrons compte dans la version « orale » que nous exposerons, également plus loin, avec tous ses détails : Viṣṇu a en effet décidé de venir, lui-même et les deux autres grands dieux, protéger Bali toute l’année dans le monde souterrain, dont il l’a du reste proclamé roi. S’il a fait cela, c’est qu’il a éprouvé un sentiment d’admiration et de dette envers Bali lorsque celui-ci, comprenant qu’il ne pourrait tenir sa promesse de donner au Nain « trois pas de terre » parce que tout l’univers avait déjà été mesuré par les deux premiers pas de Bāman (redevenu Viṣṇu sous sa forme cosmique), a proposé au dieu de poser son troisième pas sur sa tête, s’offrant ainsi lui-même en sacrifice (bali) et montrant par là sa générosité et sa dévotion.

    Fig. 1. Śrī Nāthjī, miniature actuelle (Rajasthan).

    Image 10000000000002C00000041E4A8F4D42D4D78A3C.jpg

    (Cliché Jean-Pierre Chambard)

    52. La période de la mousson, durant laquelle Viṣṇu descend dans le monde souterrain pour être gardien à la porte du roi Bali, est qualifiée de « Sommeil des dieux » (notion connue, mais en rapport ni avec Bali ni avec le monde souterrain). « Des dieux » car non seulement Viṣṇu est absent, mais également les dieux domestiques (les gharū devtā, dieux-ancêtres de chaque famille) et aucun mariage ne peut se faire durant ces quatre mois, à cause de l’absence à la fois de ceux-ci et du grand dieu « Mainteneur » qui n’est plus là pour garantir la permanence des mariages (rappelons que les trois grands dieux de l’hindouisme sont Brahmā le Créateur, Viṣṇu le Mainteneur ou le Conservateur, et Śiva le Destructeur).

    63. À la « Fête des frères et des sœurs », Rakṣa bandhan (litt. « Nouage de la protection », coïncidant avec Śrāvanī, la fête des brâhmanes), la déesse Lakṣmī descend dans le monde souterrain pour mettre le rākhī, cordon protecteur, au poignet du roi Bali – le Paṇḍitjī savait qu’il y a ce jour-là un rituel célébrant cette descente au Temple de Śrī Nāthjī à Nāthdvārā2 près d’Udaipur. Mais est-ce au titre de sœur ? Le Paṇḍitjī était formel sur le fait que c’est comme épouse que Lakṣmī descend mettre le rākhī à Bali et il citait à l’appui de cela une histoire, reprise dans la tradition orale, selon laquelle c’est Indrāṇī, l’épouse d’Indra, qui a mis la première ce cordon protecteur au poignet de son mari, pour l’encourager à combattre les démons, en prononçant le mantra sanskrit suivant qui est le même, paradoxalement, que celui prononcé aujourd’hui par Lakṣmī lorsqu’elle noue le cordon au poignet de Bali au Rakṣabandhan :

    Yen baddho Balirājā, Dānavendro Mahābali/
    ten sūtren badhnāmi, rakṣe mācal mācal// mantra que l’on peut comprendre de deux façons, selon qu’il est dit par Indrāṇī à Indra :
    De même que le roi Bali a été lié par une corde, ce grand Bali, Indra des Démons (Bali a été lié par un lien semblable : allusion au « lasso de Varuna » avec lequel Bali a été immobilisé à la fin de l’épisode des trois pas)
    je te noue ce cordon pour que, protégé, tu sois inébranlable, tu sois inébranlable ou par Lakṣmī à Bali :
    De même que tu as été lié par une corde, roi Bali, grand Bali, Indra des Dānava,
    je te noue ce cordon pour que, protégé, tu sois inébranlable, tu sois inébranlable (c’est Prakāś Narāyaṇ Śarmā, le fils du Paṇḍitjī, qui m’a donné des précisions sur cet épisode, en 1991, et m’a traduit le mantra en hindî ; je ne fais que rendre cette traduction en français).

    7L’assimilation, toujours possible, de Bali et d’Indra, le roi des dieux, se justifie d’une façon très simple : lorsque Bali régnait sur les trois mondes après avoir défait le roi des dieux, il se faisait appeler « Indra » et ce nom, du reste utilisé dans le mantra, peut aussi bien désigner Bali que son rival Indra, redevenu roi, mais du ciel seulement, grâce à l’intervention de Viṣṇu-Bāman.

    84. À la fête de Divālī, le démon Bali revient sur terre en faisant revivre pour trois jours son « Âge d’Or » (il n’y a pas en fait d’expression ayant ce sens-là pour le désigner ; il s’agit du Premier âge, Kṛita yuga ou Sat yuga, « âge du Fait » ou « âge de Vérité ») et il vient retrouver Lakṣmī, la déesse de la prospérité, dont c’est la fête et qui a été autrefois sa Rāj-Lakṣmī, « Trésor » de son royaume. Le jour du retour de Bali coïncide avec le culte du Govardhan. Une contribution fondamentale sur Śrī Nāthjī, forme du dieu Kṛṣṇa habitant à l’intérieur du mont Govardhan, près de Mathura-Brindaban (mais dont la statue de pierre noire « vivante » a été transportée au temple de Nāthdvārā par la secte des vallabhites au xviie siècle), se trouve dans deux articles de Charlotte Vaudeville (1980 et 1989). L’auteur m’a confirmé sa certitude que le mont Govardhan est la porte du monde souterrain. Śrī Nāthjī est toujours représenté, dans l’imagerie populaire, comme se trouvant dans une caverne (dont on voit souvent les parois de pierres noires où se faufilent des serpents), parfois figuré par un simple trait à peine marqué ; il lève le bras gauche et sa main gauche, celle qui a tenu le mont Govardhan au bout de son petit doigt au dessus du pays braj pour le préserver du déluge envoyé par Indra, traverse toujours la ligne de cette caverne dans sa partie supérieure (cf. fig. 1 et infra, p. 234, notre commentaire sur cette image).

    9Le Paṇḍitjī avait l’intime conviction que Śrī Nāthjī était un dieu très ancien, qui était même là avant les autres dieux et n’était autre que Bali, le roi-démon du Premier âge ou « Âge d’Or ». Bali aurait été la forme ancienne de Viṣṇu-Kṛṣṇa, et Viṣṇu a dû en quelque sorte venir s’éliminer lui-même pour mettre fin à l’Âge d’Or, une sorte d’« essai manqué ». En plus de l’argument qu’il tirait du rôle d’épouse de Bali joué par Lakṣmī à la fête de Rakṣabandhan (Lakṣmī n’est-elle pas l’épouse éternelle de Viṣṇu ?), le Paṇḍitjī n’avait qu’une référence « classique », mais de taille, pour appuyer cette conviction : le passage du Mahābhārata (MBh. XIII, Anuśāsana Parva, 158, 11) où Yudhiṣṭhira raconte ce qu’a dit Bhiṣma en train de mourir sur son lit de flèches : « C’est Lui (Kṛṣṇa) qui est l’Ancien Dieu. C’est Lui qui a régné sur les Asura sous la forme de leur Empereur (Valin). » (Valin = Bali ; j’ai retrouvé ce passage dans la traduction en anglais de Roy, vol. XI, p. 376 : « It is He who is the Ancient God. It is He who ruled the Asuras in the form of their Emperor, Valin. ») Le Paṇḍitjī en montrait également la preuve dans l’iconographie populaire courante : Kṛṣṇa, représenté en chromo religieux sous la forme cosmique – Virat svarūp – qu’il a prise, devant Arjuna, sur le champ de bataille du Mahābhārata (cf. fig. 2), est en train de montrer à celui-ci toutes les divinités (et démons) qui « font partie de lui » ; ils sont disposés en ligne de fuite de chaque côté ; sur sa gauche (à droite sur l’image), la troisième forme de lui-même, après Rām et Hanumān, n’est autre que Bali, clairement représenté en démon avec une langue de feu lui sortant de la bouche (il tient à la main le « nœud coulant de Varuna » ayant servi à le ligoter lorsqu’il a été envoyé dans le monde souterrain) ; il est même inclus parmi les sept personnages divins les plus importants, surmontés par le capuchon du serpent Ses). De l’image de Śrī Nāthjī que nous venons de mentionner, le Paṇḍitjī tirait aussi plusieurs arguments allant dans le sens d’une similitude entre lui et Bali : (1) la physionomie effrayante de Śrī Nāthjī ; (2) le fait que dans la partie inférieure des images du dieu on trouve toujours la représentation de trois éléments : une paire de pān (chiques de bétel), une boîte à laḍḍū (friandises sucrées en forme de boules) et une gourde pour boire, munie d’un bec et ressemblant à une petite cornemuse, appelée Brāhmāṇḍ, c’est-à-dire Œuf ou Testicule de Brahmā, et qui en a en effet l’aspect sans laisser aucune place au doute. Non seulement il s’agit de tout ce qui est consommé en préliminaire et pendant l’acte sexuel, ce qui est normal pour le grand séducteur qu’est Kṛṣṇa, mais cela évoque directement l’épisode des « trois pas de terre » entre Bali et Viṣṇu-Vāman tel que nous le verrons relaté dans la version orale de ce mythe (que nous donnons plus loin) puisque c’est justement en mesurant le ciel de son deuxième pas que Viṣṇu a percé de l’ongle de son orteil le Testicule de Brahmā qui ne contenait pas moins que la fabuleuse rivière Gangā que Bhāgirath fera ensuite descendre du ciel pour l’amener sur terre. Ce brahmāṇḍ devient dans l’iconographie de Śrī Nāthjī la plus prestigieuse des gourdes puisqu’elle contient l’eau du Gange, mais en même temps cela évoque Bali et son sacrifice (bali), sans lequel rien ne se serait fait ; (3) dans les images de Śrī Nāthjī, il y a le plus souvent trois autres détails (ils sont présents en effet sur l’illustration) constituant un rappel de l’histoire de Bali : sur la muraille de la grotte, en haut à gauche on voit le Nain Bāman, et en haut à droite le couple Yama-Yamī (le Dieu de la mort et la déesse-rivière Yamunā), les deux jumeaux qui ont joué un rôle important au commencement du monde – de leur inceste est né le premier enfant – et, d’autre part, Yama, en tant que Dharma-rāj ou Dharam-rāj, a succédé au roi Bali à la fin de l’Âge d’Or, au moment où l’ordre a été réétabli en réintroduisant la mort (nous reviendrons sur Yama et Yamī un peu plus bas, à propos de Divālī) ; enfin, toujours dans la muraille en bas à gauche, se trouvent deux vaches et elles font immanquablement penser à Indra qui maintenait les vaches prisonnières, avec les eaux (dont il était le maître, d’où le déluge envoyé par lui sur le pays braj), dans une « montagne noire » gardée par douze forts (durg) – et cette allusion à Indra nous renvoie, à nouveau, à Bali.

    10Bali sort du monde souterrain, à Divālī, par la « bouche » du mont Govardhan, monticule de bouse dont plusieurs exemplaires sont installés pour la fête dans la cour de chacun des anciens zamīndār, maîtres du village et y incarnant le roi. Ce mont représente à la fois Kṛṣṇa-Śrī Nāthjī dont il figure le corps étendu et Lakṣmī – car la bouse de vache est Lakṣmī. Cela se passe le lendemain de la nouvelle lune où l’on a allumé les petites lampes autour des portes et des toits des maisons pour y faire venir Lakṣmī, c’est-à-dire le premier jour de la seconde quinzaine (claire) du mois de Kārttik, jour qui s’appelle très officiellement Balipratipadā (Premier Jour de Bali – pratipadā désigne le premier jour d’une quinzaine) dans les calendriers (pañcaṅg) de l’Inde du Nord. Le jour suivant, appelé Deuxième Jour du Frère (Bhaiyā dauj), Bali (comme tous les frères le font pour cette fête) rend à sa « sœur » Lakṣmī la visite qu’elle lui a faite au mois de Śrāvaṇ : elle le baigne dans la rivère Jamnā (Yamunā) et lui fait prendre un repas. De plus, la tradition populaire (on trouvera plus loin l’histoire racontée par Sarvan le barbier-conteur et, dans l’annexe 1, l’étonnante confirmation que l’on en a par un texte du Mahābhārata – extrait de Hospital 1984 – racontant la même histoire) nous dit que Lakṣmī, déesse de la prospérité au royaume de Bali durant l’Âge d’Or, a été divisée en quatre parties au moment où elle a dû quitter Bali, vaincu, et s’est refusée à rejoindre à nouveau Indra.

    Fig. 2. Viṣṇu sous sa forme cosmique (Virāt svarūp), tel qu’il est apparu devant Arjuna sur la champ de bataille du Mahābhārata.

    Image 10000000000002ED000003FB699CEB2926EE46CB.jpg

    Le troisième personnage à droite de l’image (à la gauche du dieu) est le roi Bali, sortant la langue comme le font les autres démons. Il tient à la main un cordon qui est le nœud coulant de Varuna ayant servi à l’immobiliser lorsqu’il a été envoyé dans le monde souterrain par Viṣṇu-Vāman.

    Ces quatre parties ont été distribuées à la demande de Lakṣmī, en quatre éléments du monde : la terre, l’eau, le feu et les « bonnes gens » (bale log). La conséquence de cette division est qu’il faut aujourd’hui que Bali revienne sur terre à Divālī pour que l’on récupère la Grande Lakṣmī entière du temps de son royaume.

    11À Divālī, non seulement Bali vient voir son épouse-sœur Lakṣmī, mais également Yama rend visite à Yamī (ou Yamunā, la déesse-rivière), sa sœur jumelle et épouse. Il y a une curieuse homologie entre ces deux couples, confirmée par le fait qu’ils sont réunis de façon identique au Bhaiyā dauj (qui s’appelle du reste également Yama dvitīyā) au lendemain de Divālī. Les sœurs qui baignent leurs frères dans la rivière Jamna et leur donnent un repas le font pour les « protéger » en les préservant de la mort (elles demandent aussi pour eux l’accès après leur mort au Vaikunth, le paradis de Viṣṇu) (cf. Stietencron 1972, Malamoud 1980 et Chambard 1994b, « La chanson de Nehru »). Or c’est Yama, le dieu de la mort, qui a succédé à Bali comme roi (mais d’un seul monde, la terre) : ce n’est pas par hasard que dans l’iconographie actuelle de Kṛṣṇa sous sa forme de Śrī Nâthjï, le couple Yama-Yamī est représenté sur la paroi de la caverne du mont Govardhan, d’où sort justement Bali-Kṛṣṇa à cette même fête ! Il ne faut pas oublier que l’on célèbre les morts, curieusement en même temps qu’un démon, au Narak caturdaśī (14e jour du démon Narakāsur, ou tout simplement de l’enfer, narak), le tout premier jour du cycle de Divālī.

    125. Enfin, à la fête de Holī, dont le nom même évoque le monde des démons puisque Holī ou Holikā était une démone, sœur du roi-démon Hiranyakaśipu, il est bien connu que tous les habitants du village deviennent des démons (rākṣaś) pendant trois jours. D’où les débordements auxquels on assiste, avec aspersions de poudres et de liquides colorés, échanges de grivoiseries et véritables batailles rangées entre les hommes et les femmes. Celles-ci assument le rôle de démones notamment à la Cérémonie du Drapeau (Jhanḍā), le dernier soir de la fête, où est mise en scène l’évacuation d’un arbre symbolisant l’Âge d’Or (lié à Bali et aux démons) que les femmes défendent à l’aide de grandes perches (lāthī, les mêmes que celles de la police indienne) dont elles rouent de coups les notables du villages qui parviennent à grand peine à arracher cet arbres du trou où il a été planté et à mettre ainsi fin à la période démoniaque que l’on vient de traverser.

    Y A-T-IL DES CONFIRMATIONS DE CES RÉCITS DE TRADITION ORALE ?

    13Oui, si l’on prend l’exemple de la citation du Mahābhārata donnée par le Paṇḍitjī pour confirmer que Kṛṣṇa a bien été Bali. J’ai certes trouvé des appuis, dans des textes connus, sur quelques points de cette tradition orale, ainsi qu’on le verra, mais je suis resté longtemps dans un complet isolement sur la question précise du roi Bali. Aucune référence ne semblait montrer que des conceptions analogues pouvaient se trouver ailleurs en Inde, et tout particulièrement en Inde du Nord. Rien dans la version classique du mythe de Vāmana (le nom sanskrit de notre Bāman) n’indique, en apparence, qu’il a trouvé sa conclusion dans des séjours souterrains de Viṣṇu et des deux autres grands dieux. Le récit qui se trouve dans le Bhāgavata Purāṇa mentionne seulement que Viṣṇu, effectivement sous la forme du Nain brâhmane Vāmana, a vaincu le roi Bali grâce à une demande de « trois pas de terre » que lui a facilement accordés le roi au cours d’un sacrifice (yajña) où la coutume voulait que les brâhmanes reçoivent des cadeaux du souverain. Mais, aussitôt la promesse faite, le dieu a repris sa forme cosmique, immense, et du premier pas il a mesuré toute la terre, du second tout le ciel. Il a alors demandé où il allait poser son troisième pas, et Bali lui a offert de le poser sur sa tête. Viṣṇu en a profité pour l’enfoncer sous terre d’un coup de pied (cf. infra, fig. 4), sans qu’il soit question d’une quelconque reconnaissance du dieu envers le démon.

    14Une analyse nouvelle du mythe de Vāmana a été donnée par Madeleine Biardeau dans sa contribution au Dictionnaire des Mythoiogies (1981). Le lien avec le Bali du Kerala, roi de l’Âge d’Or, est bien souligné, mais sans mentionner sa remontée annuelle sur terre pour Onam ou Divālī. La promesse de Viṣṇu à Bali qu’il « renaîtra comme Indra dans un âge futur du monde » (Bali avait en effet été Indra, nous l’avons vu, à l’Âge d’Or) et le fait que le dieu confère à Bali la royauté du monde souterrain, en lui en vantant les agréments, sont pourtant des indications dans le sens d’un traitement de faveur. Si l’on adopte le point de vue, exposé ci-après, que l’année n’est autre qu’une représentation microcosmique des âges du monde, ne peut-on voir dans la promesse faite à Bali qu’il redeviendra Indra dans un autre âge, une façon de lui dire qu’il reviendra sur terre chaque année ? Par ailleurs, dans le texte du Bhāgavata Purāṇa sur lequel M. Biardeau appuie son analyse, il y a une phrase importante prononcée par Viṣṇu lorsqu’il a envoyé Bali dans le monde souterrain : « Tu me trouveras toujours présent là (dans le monde souterrain), ô grand guerrier ! » Ne faut-il pas prendre cette déclaration à la lettre et lui donner tout son poids, ce qui voudrait bien dire : « Je serai là tout au long de l’année » ? (Dans la traduction la plus récente, celle de G.V. Tagare dans le vol. 9, paru en 1976, édité par J.L. Shastri, Ancient Indian Tradition and Mythology, p. 1111, cette phrase en anglais est : « You will always find me present there, Oh great warrior ! ») La tradition orale, ainsi que les indianistes l’expérimentent couramment en utilisant des commentaires qui relèvent de celle-ci, peut nous apporter une aide considérable pour interpréter les textes classiques.

    15En ce qui concerne le rôle de Bali dans les fêtes, il a fallu que des amis ethnologues travaillant au Népal, Marc Gaborieau et Mireille Helffer (1968-1969), mentionnent quelques années plus tard le retour sur terre du roi Bali à la fête népalaise de Tihār, correspondant à Divālī, avec une belle citation de Al-Beruni (xie s.)3, suivis par Guy Deleury (1991) dans son étude, sur le terrain aussi, des fêtes du Maharashtra4, puis, concernant le Sud, il a fallu la confirmation par Clifford Hospital (1984) et Gilles Tarabout (1986), de la venue, déjà mentionnée par le Census of India 1961, de Mahābali (« le Grand Bali ») à la fête d’Onam au Kerala, pour que je commence à me convaincre de l’omniprésence de Bali dans tout le sous-continent indien5. Mais je n’ai toujours pas trouvé confirmation de la certitude la plus importante de mes villageois : les séjours souterrains successifs des trois grands dieux comme « gardiens à la porte du roi Bali », si ce n’est toutefois à travers une interprétation très personnelle, mais qui me semble s’imposer, de l’une des chansons des douze mois (bārahmāsā) – chansons de femmes datant du xve siècle publiées par Charlotte Vaudeville. (Je remercie celle-ci d’avoir eu la gentillesse de m’autoriser à en faire état après que je l’eus exposée chez elle à une réunion amicale où étaient conviés ses étudiants – dont je suis.)

    UN APPUI INATTENDU VENANT DU XVe SIÈCLE : LA CHANSON D’UNE FEMME QUI SE LAMENTE DES ÉTERNELS SÉJOURS DE SON MARI « DANS UN MONDE LOINTAIN »

    16Bīsaldev rās ou Rājal bārahmāsā, « chanson des douze mois de (la reine) Rājal » traduite par Charlotte Vaudeville (1965 : 2e partie, 22-32)

    17(seule la traduction est reproduite ici : on se reportera à l’ouvrage pour consulter le texte en langue braj et les notes en bas de page de l’auteur)

    67. Le ulagāṇā [serviteur] s’en est allé au mois de Kārttik. Il a laissé sa demeure belle comme un Kailāś. Il a laissé son imposant cabūtarā [plate-forme]. Et moi ici, sur le chemin, j’ai perdu mes yeux à pleurer. L’appétit m’a fuie, la soif s’est envolée. Dites-moi, ô mes amies, comment trouverai-je le sommeil ?

    68. Au mois d’Agahan, les jours raccourcissent. Ah ! mes amies, (mon époux) ne m’a pas envoyé de message. La foudre a dû tomber sur le message. À travers les hautes montagnes, par les vallées profondes. Mon époux s’en est allé en pays étranger, en terre lointaine. Là-bas nul oiseau ne parvient et il n’y a pas de chemin pour y aller !

    69. Voyez, mes amies : voici que la froidure de Pus est venue. La jeune épouse se meurt : ne l’en blâmez pas ! Brûlée dans (le brasier) de la douleur, elle n’est plus qu’un squelette. Elle n’a pas souci de la nourriture, elle n’asperge plus sa tête. Soleil ou ombre, elle n’en a cure. Et sa propre demeure lui paraît un cimetière !

    70. Au mois de Māgh, il fait un froid rigoureux. Le froid a brûlé toute la forêt et l’a réduite en cendres. (Dans ce froid) les arbres ak ont brûlé et le monde entier brûle. Sous mon vêtement, ce feu (de la séparation) a calciné tout mon corps. Ah ! vois (la détresse) de l’épouse privée de son époux. Hâte-toi de revenir en éperonnant ton chameau !

    71. Au mois de Phālgun, les arbres oscillent sous les rafales. L’âme de la jeune femme est éperdue, appétit et sommeil l’ont quittée. Les jours et les nuits passent, la saison s’avance. Mais mon époux ne revient pas à moi, l’insensé ! Comme la jeune femme, de même la Jeunesse, ô mes amies, (telle la feuille sèche) oscille et tremble sous la bourrasque !

    72. Au mois de Caitra, les femmes s’arment de pied en cap. Loin de l’époux, par quel soutien l’épouse restera-t-elle en vie ? Elle trempe de larmes son corsage tandis que les gens rient ! Comment pourrais-je, moi aussi, jouer le Holī. Moi, l’épouse d’un ulagāṇā ? Si l’on me tire le petit doigt, on m’arrache tout le bras !

    73. Quand vient le mois de Baisākh, on coupe la coriandre. On arrose d’eau fraîche les feuilles mûres (de bétel). Puisse le vase d’or de mon corps servir à l’arrosage ! Mais mon seigneur n’en connaît pas la saveur, l’insensé ! Il tient en main la bride de son cheval. Et il fait son service à la porte d’un roi !

    74. Vois, ô ma belle-sœur, voici que Jeṭh est arrivé. Mon visage s’est flétri, mes lèvres sont desséchées. Les jours de ce mois sont une brûlure intolérable. Les pieds délicats de la jeune femme ne peuvent toucher le sol. Dans ce brasier la jeune épouse se consume. Tandis que le haṃsa a déserté son étang pour une demeure inconnue !

    75. Au mois d’Āṣāḍh, les nuages sont revenus en masse. L’eau murmure dans les rigoles, toute la poussière s’est dissipée. Mais lui, même au mois d’Āṣāḍh, il n’est pas revenu ! (Les nuages) galopent comme des éléphants en rut. Ils arrivent en courant, tout énamourés. Ah ! que peut-il faire, cet ulagāṇā dans cette maison là-bas ?

    76. Au mois de Śrāvaṇ, la pluie tombe en minces filets. Privée de l’époux, comment l’épouse trouvera-t-elle la force de vivre ? Tout le monde joue la kājalī. Là-bas l’oiseau kameḍī fait son nid. Et le papīhā crie : piyū, piyū. Ah ! ce mois de Sāvan m’est insupportable !

    77. Au mois de Bhādon, la pluie tombe ferme et drue. Les étangs et les terres, tout est plein d’eau. On dirait que l’océan se déverse sur nous ! Dans la nuit sombre, l’éclair brille. Le nuage s’abaisse à la rencontre de la terre. Mais mon époux ne le voit pas : il ne revient pas, l’insensé !

    78. Au mois d’Āśvin, la jeune femme prépare l’offrande au cheval. Elle a orné sa demeure, belle comme un Kailāś. Elle a blanchi l’imposant cabūtarā. La jeune femme a blanchi portail et mur d’enceinte. Et puis elle est montée à son gaukha [balcon-loggia], le cœur en fête. Ne va-t-il donc pas revenir à la maison, ce sot de mari ?

    NOTRE COMMENTAIRE

    18La chanteuse, qui parfois parle d’elle-même à la troisième personne d’une manière très touchante, est, selon notre interprétation de cette chanson, l’épouse à tour de rôle de chacun des trois grands dieux qui descendent dans le monde souterrain – elle est aussi n’importe quelle épouse ordinaire puisque pour toute femme son mari est un dieu (en même temps qu’un roi, dont elle est la reine).

    19La reine Rājal ou Rājimati, jeune épouse du rājā Bisaldev d’Ajmer, se plaint de l’absence de son mari qui lui fait souffrir les affres de la séparation – viraha. Cette absence dure toute l’année, mois après mois, à partir du mois de Kārttik (octobre-novembre) où le roi s’en va comme « serviteur »– ulagāṇā – (il est dit plus loin : [73] : « il fait son service à la porte d’un roi »). Si l’on examine attentivement leurs caractéristiques successives au fil des mois, il s’agit clairement des trois grands dieux, Brahmā, Viṣṇu et Śiva qui se succèdent de quatre mois en quatre mois dans le monde souterrain (décrit comme une « terre lointaine » : « Là-bas nul oiseau ne parvient et il n’y a pas de chemin pour y aller ! »). Le premier est le dieu Śiva qui y descend en Kārttik : il est situé sur une plate-forme (caubārā dans le texte, cabūtrā ou cõtrā en hindî actuel) qui n’est pas seulement un lieu de réunion où les villageois s’assoient pour discuter, ainsi que le définit l’auteur en note, mais aussi une plate-forme sacrée, plutôt appelée cõtrā dans ce cas, avec un arbre au pied duquel se trouvent des divinités gravées sur des pierres dressées – ces cõtrā sont de véritables temples à ciel ouvert dont les divinités sont le plus souvent Śiva ou des dieux et des déesses shivaites comme Bha iron (Bhairava), forme « terrible » de Śiva, ou Sitlā Mātā, Déesse de la Variole. « Il a pour maison le Kailāś ; sa demeure ressemble à un cimetière. » Cette demeure est désignée dans le texte en hindî ancien par trois mots accolés : mandir-ghar-kavilās (temple-maison-Kailāś). Il s’agit dans un premier temps de la maison de Śiva, qui est à la fois temple, maison et mont Kailāś. Dans mon matériel de Piparsod (notre village de référence), et on en voit l’expression à la fois dans les récits populaires oraux et dans les chansons des femmes : tout mariage est le mariage de Śiva et tout couple est le couple Śiva-Pārvatī. Le mont Kailāś, axe du monde et demeure de Śiva, se trouve donc dans chaque maison comme dans chaque palais de roi, ainsi qu’il ressort notamment d’une très remarquable chanson de femme (« La terre tremblera, ô roi ! ») que j’ai enregistrée en 1982 à Piparsod chez Dhaniyā la laquière (Chambard 1991). On sait que Śiva, le dieu-ascète, hante les terrains de crémation – le renonçant est mort au monde (śav = cadavre, on trouve le mot, qui est peut-être l’étymologie même du nom de Śiva, dans l’expression Śiva-śava désignant le Śiva-cadavre que piétine la déesse Kālī) comme le monde est mort pour lui, sa maison est donc un lieu mortuaire et il s’y trouve une épouse « squelette » car elle a dû se faire elle aussi ascète pour le conquérir.

    20Ensuite, il y a Holī, où les femmes sont « armées ». Cette expression devient tout à fait claire dans le contexte du Holī de notre village. À la cérémonie du Jhanḍā, qui clôture la fête, au Holī kā dauj, second jour (dauj) de la deuxième quinzaine du mois de Caitra par lequel commence l’année nouvelle, les femmes s’arment en effet de grandes perches (lāthī) dont elles assènent des coups aux notables pour les empêcher de s’emparer de l’arbre nommé « drapeau » (jhanḍā), enfoncé dans le sol au milieu de la place du village. Cet arbre symbolise l’Âge d’Or, le monde souterrain de Bali et des autres démons qui ont envahi le monde terrestre pour les trois jours de Holī, puisque tout le monde devient démon durant cette fête. Les notables ont le plus grand mal à retirer cet arbre et se font cribler de coups avant d’y parvenir. Selon la phrase du Paṇḍitjī : « Pour terminer la fête de Holī, il faut rétablir la civilisation, il faut réaliser le retour du Dharma, ordre moral et ordre du monde, qui a pour souverain Dharma Rāj ou Dharam Rāj, le dieu de la mort, le successeur de Bali après sa chute : l’Âge d’Or était impossible parce que la mort n’y existait pas ; il ne pouvait être que démoniaque, c’est pourquoi il a fallu y mettre fin. »

    21Enfin, c’est le tour de Brahmā, associé au cygne – haṃsa – qui est sa monture, puis, pendant la saison des pluies, celui de Viṣṇu-Kṛṣṇa (« Les nuages galopent comme des éléphants en rut. Ils arrivent en courant, tout enamourés » : le dieu Viṣṇu a parfois pour monture un éléphant blanc, mais surtout les éléphants sont traditionnellement associés à la déesse Lakṣmī, épouse de Viṣṇu, appelée aussi Gaja Lakṣmī, « Lakṣmī aux éléphants », et souvent représentée encadrée de deux éléphants gris qui symbolisent les nuages porteurs de pluie).

    SIMILITUDE ENTRE LE JOUR, L’ANNÉE ET LE CYCLE DES ÂGES DU MONDE RÉVÉLÉE PAR L’OBSERVATION DU RITUEL QUOTIDIEN DE L’ĀRTI, « ROTATION DE LA LAMPE »

    22Ma première découverte du rôle que jouent les trois grands dieux dans la structure de l’année religieuse s’est faite à l’occasion de l’observation au temple du village du rituel quotidien de l’ārtï, « rotation de la lampe », sur lequel mon enquête auprès de mes informateurs a donné un résultat d’une richesse et d’une ampleur « cosmique » remarquables, ainsi qu’on va en juger.

    23On trouve les trois dieux non seulement dans le cadre de l’année mais aussi dans le cadre de la journée : Brahmā est le dieu du matin, Viṣṇu celui de l’après-midi et Śiva celui de la nuit. Pour bien comprendre les implications de cette répartition, nous devons à présent procéder à une description détaillée du rituel quotidien de l’ārti (en hindî) (ārati en sanskrit) aux cinq temples du village, cérémonie où le prêtre fait tourner une lampe allumée – avec une mèche trempée dans du ghī, le beurre indien, ou un morceau de camphre, qui brûlent tous deux en dégageant une odeur agréable aux dieux6. Ce rituel a lieu chaque matin à l’aube, lorsque le dieu se réveille, et chaque soir à la tombée du jour, au moment où le dieu s’endort pour la nuit. Il s’agit, le matin, en préfigurant par la lumière de l’ārti l’arrivée du jour et, le soir, en prolongeant le jour, d’aider à se faire le passage de la nuit au jour et du jour à la nuit. Sans cette intervention rituelle, il ne serait pas certain qu’un nouveau jour se lèverait, de la même façon que le rituel de la fête de Makar saṅkrānti, au solstice d’hiver où le soleil est à son niveau le plus bas, est nécessaire pour le faire remonter et assurer le redémarrage de l’année. Une participation des hommes est indispensable pour que le cycle cosmique continue. Un jour représente en effet aussi toute l’année religieuse et l’année est également prise en compte, ainsi que nous allons le voir, dans l’exécution de l’ārti. Le matin, un peu avant l’arrivée de l’aube, on assiste à la sortie de la nuit-monde souterrain du dieu Brahmā le Créateur qui préside à la journée jusqu’à midi, suivi par Viṣṇu le Conservateur jusqu’au soir, et enfin par Śiva le Destructeur (la destruction du monde n’est qu’un prélude à une nouvelle création) qui préside à la nuit : les serpents que ce dieu porte autour du cou et des bras rappellent que Śiva est fondamentalement lié au monde souterrain. Les acteurs de cette cérémonie biquotidienne de l’ārti au temple – le prêtre et les quelques fidèles qui y assistent – sont très conscients de cette mise en relation du jour et de l’année, avec la présence et les séjours successifs des trois grands dieux sur terre et dans le monde souterrain. Cette symbolisation est d’autant plus évidente que le prêtre fait d’abord tourner la flamme devant le dieu avec une rotation qui représente déjà le mouvement du soleil, mais étant donné qu’il le fait d’abord en faisant face à l’ouest (puisque le dieu fait toujours face à l’est), c’est-à-dire en direction de l’équinoxe de printemps auquel l’année commence (voir en annexe, infra, p. 262, le diagramme du cycle annuel), et qu’ensuite il va tourner la flamme en faisant face au nord, puis face à l’ouest et enfin face au sud, l’ensemble de ces déplacements du prêtre figurent le déroulement de l’année, à travers le culte « cosmique » ainsi rendu, dans l’ordre, aux quatre points cardinaux7. Ces déplacements figurent aussi la succession des âges du monde. C’est une belle illustration des similitudes existant entre un microcosme (le jour) et des macrocosmes de plus en plus étendus : l’année d’abord, puis toute une histoire du monde, d’une création à une destruction – il y a en effet déjà eu un grand nombre de ces cycles (kalpa) et celui dans lequel nous nous trouvons n’est pas le dernier. Un « Jour de Brahmā » est à lui seul un kalpa entier comportant quatre âges (yuga), du Premier âge (Sat yuga) au Quatrième (le Kali yuga, au commencement duquel nous sommes) en passant par le Deuxième âge (Tretā yuga) et le Troisième (Dvāpar yuga)8. La « Nuit de Brahmā » qui suit ce jour est la période de chaos entre deux cycles allant chacun d’une création à une destruction. Dans chacun de ces kalpa, on voit en effet que les trois grands dieux (le Créateur, puis le Mainteneur et enfin le Destructeur) jouent successivement un rôle de premier plan.

    24La déesse Lakṣmī ou Śrī, qui devient Kālī (comme toutes les déesses) lorsqu’elle se met en colère, joue aussi un rôle important, selon la tradition orale, dans la dégradation et la destruction du monde au Kali yuga, de même que les femmes qui se conduisent alors comme des prostituées et deviennent stériles, à la manière de celles-ci et des déesses9. Lakṣmī ou Śrī est la richesse et la richesse corrompt. Un proverbe dit « Kali yug Lakṣmī kā vas hai » (Le Kali yuga est la maison de Lakṣmī) et on le commente en en donnant toujours la même raison : « Elle vient et elle s’en va, toujours inconstante et infidèle à la façon d’une prostituée »– voh calāyamān hai « elle est baladeuse » (cela faisant penser à la « péripatéticienne » de notre XIXe siècle) – : il y a passage de l’inconstance de l’or à celle de la déesse. Enfin, lorsque Śiva danse sa danse tāṇḍava de destruction du monde, son épouse et énergie (Śakti, la Déesse) est présente puisqu’elle est une moitié du corps du dieu, la moitié gauche à la hanche arrondie (on ne voit pas la poitrine, cachée par le bras gauche tendu horizontalement) et à l’oreille ornée d’une bijou féminin – les hommes aussi portent des boucles d’oreilles, mais ce ne sont pas les mêmes. La chanson « Voir la fin du monde, non, non, ce n’est pas supportable ! », enregistrée chez Dhaniyā la laquière en 1987 (cf. infra, annexe 2), montre que toutes ces représentations (y compris le proverbe sur Lakṣmī !) sont bien connues des femmes dans leur tradition orale propre, souvent nettement distincte de celle des hommes.

    LES QUATRE GRANDES FÊTES ET LES QUATRE CATÉGORIES SOCIALES (VARṆA)

    25D’autres aspects de la vie religieuse, telle qu’elle est vécue dans le village et telle qu’elle est commentée dans la tradition orale de mes informateurs (les deux sont indissociables), ont été des « découvertes », à des degrés divers, par rapport à mes notions acquises. Ainsi en a-t-il été de la répartition, devenant elle aussi un véritable système explicatif, des quatre grandes fêtes hindoues selon les quatre catégories (varṇa) de la société des castes. Que cette relation m’ait été clairement décrite comme fondamentale nous montre bien une fois de plus le pluralisme inhérent à la pratique religieuse des hindous, selon la caste à laquelle ils appartiennent. De plus, ces quatre grandes fêtes sont explicitement représentées comme se suivant dans l’année selon un ordre chronologique qui reproduit très exactement leur ordre hiérarchique : la fête venant en premier est celle des brâhmanes, Śrāvaṇi ; en second vient celle des Kṣatriya, Dasaihrā (Dasêhra) ; en troisième celle des Vaiśya (marchands), Divālī ; enfin, en dernier celle des Śūdra, Holī. J’entendais pour la première fois mentionner l’existence d’une hiérarchie des fêtes liée à leur chronologie.

    LES DEUX MYTHES DE TRADITION ORALE SERVANT DE BASE AUX FÊTES DE ŚRĀVAṆĪ ET DE DIVĀLῙ

    26Ces deux mythes sont très différents des versions classiques.

    27(1) La version orale du mythe de Śrāvan kumār, jeune brâhmane renonçant tué par le roi Daśrath, le père de Rām :

    28Dans les surprises que me réservait mon travail de terrain sur les fêtes s’est trouvé l’ensemble des conceptions relatives à Śrāvaṇī, la fête des brâhmanes. Elle m’est apparue, à travers la tradition orale locale, comme étroitement rattachée à toute une mythologie très élaborée de Sarvan ou Śrāvaṇ kumār, un jeune renonçant brâhmane tué par le roi Daśrath, le père de Rām dans le Rāmāyaṇa. Mais, là aussi, c’est un sujet qui a révélé tout un domaine à peu près inexploré. Dans le Rāmāyaṇa, aussi bien de Vālmikī que de Tulsidās, cet épisode est relaté sans même que soit mentionné le nom de ce renonçant, ni qu’il avait été marié et était devenu renonçant après avoir chassé sa femme à cause des mauvais traitements qu’elle infligeait à ses deux vieux parents aveugles, ni qu’il était en train de transporter ceux-ci dans des paniers suspendus aux deux extrémités d’un fléau qu’il portait sur l’épaule pour aller en pèlerinage au Gange, récit qui constitue la trame de la tradition orale que j’ai recueillie sur Śrāvaṇ kumār et la fête de Śrāvaṇī. Dans l’épisode de la mort (ou plutôt de l’assassinat) de Śrāvaṇ kumâr, le roi Daśrath était encore assez jeune et n’avait pas encore d’enfant. Il était en train de chasser, tôt le matin, le long des berges de la rivière Sarayū. Il entendit un bruit de « glouglou » venant de la rive, qu’il ne pouvait voir car un bouquet de roseaux la lui cachait, et, pensant que c’était une biche qui s’abreuvait, il décocha une flèche (son gourou-maître d’armes lui avait appris à tirer « au son » sur ses cibles), mais au lieu d’entendre un cri d’animal blessé, il entendit celui d’un homme : c’était Sarvan qui puisait de l’eau pour ses vieux parents aveugles. Désolé, il se précipita pour lui porter secours, mais le jeune homme mourut entre ses bras en lui disant d’aller porter la jarre d’eau à ses parents. C’est ce que fit le roi, mais il était tellement ému qu’il n’osait pas parler. Les deux vieux crurent que c ’était leur fils qui approchait et ils lui posaient des questions auxquelles il ne répondait que par « hon-hon » afin de ne pas les détromper. Mais il a bien fallu qu’il leur raconte enfin ce qui était arrivé à leurs fils. Le vieux père, à ce moment-là, d’une voix cassée par la douleur, lui a lancé une terrible malédiction : « De même que nous sommes condamnés à mourir, privés des soins et de l’amour de notre fils, toi aussi tu mourras un jour de chagrin à cause d’un de tes fils ! » (ce sera Rām, qu’il sera obligé d’exiler en forêt contre son gré). Ce récit éclaire bien, en effet, les quelques indications peu explicites contenues dans les versions « classiques » du Rāmāyaṇa10. Mais le récit « oral » populaire, tel qu’il m’a été raconté par Sarvan le barbier-conteur, comporte une suite assez extravagante : c’était un devoir pour le roi Daśrath de faire procéder aux rites mortuaires et à la crémation de Śrāvaṇ kumār. Il était très ennuyé car il ne pouvait le faire lui-même en tant que roi et il n’y avait aucun « spécialiste » à l’horizon. Mais une femme intouchable vint à passer par là ; elle tomba amoureuse du roi et lui dit qu’elle voulait bien se charger du travail s’il acceptait de lui faire un enfant. Le roi a été obligé de s’exécuter et il a eu ainsi un premier fils dont l’existence a toujours été tenue secrète (cf. fig. 3, le chromo religieux populaire représentant Śrāvaṇ kumār et son histoire).

    Fig. 3. Śrāvaṇ kumār. Chromo religieux acheté en 1995 au bazar de Shivpuri.

    Image 10000000000002EE00000410C1F1DE34F27E8F89.jpg

    Les quatre médaillons entourant l’image racontent différents épisodes de l’histoire du roi Daśrath : (1) en haut à gauche, il tue le jeune renonçant ; (2) en haut à droite, il reçoit la malédiction des deux vieux parents aveugles ; (3) en bas à gauche, il exile Rām comme l’a exigé la reine Kaikeyī ; (3) en bas à droite, il meurt de douleur en en expliquant la raison (cette malédiction) à la reine Kauśalyā, la mère de Rām.

    29Dans ce cas comme dans les autres, je me suis rendu compte, d’abord, de l’importance de l’observation concrète du déroulement des fêtes et, ensuite, de la nécessité de recueillir avec le plus grand soin les récits relatifs aux fêtes, récits qui en constituent la véritable trame explicative (par exemple, pour Śrāvaṇī, en associant le nom même de la fête au rôle que Sarvan y joue, cela s’ajoutant au nom du mois de Śrāvaṇ où la fête a lieu). J’ai eu la chance d’avoir comme informateur Sarvan le barbier qui m’a raconté l’histoire de Śrāvaṇ kumār et toute la mythologie se greffant autour de ce récit : de tout cet ensemble se dégage une vision nouvelle non seulement de la fête de Śrāvaṇī mais aussi d’autres fêtes comme le Bhujariyā parmā et le Dol gyāras, cultes rendus à l’étang du village à des pousses de blé dans des grands paniers-berceaux (ṭokrā) – qui ne sont autres que les paniers dans lesquels étaient transportés par Śrāvaṇ kumār ses deux vieux parents, eux-mêmes représentés par les pousses de blé, qu’il faut aller « refroidir » en leur « donnant à boire » comme lorsqu’on arrose d’eau (du Gange de préférence) les cendres des morts.

    30(2) La version orale du mythe de l’incarnation de Viṣṇu en Bāman, Nain brâhmane, pour mettre fin à l’Âge d’Or du roi-démon Bali :

    31C’est l’histoire de la Cinquième Incarnation de Viṣṇu sous la forme de Bāman, le Nain brâhmane, telle qu’elle est racontée, avec des ajouts d’une grande valeur explicative (pour la compréhension du calendrier religieux) par rapport aux versions « classiques », dans la tradition orale de Piparsod.

    32Bali, le roi-démon, qui avait vaincu les dieux et occupait leur domaine, le ciel, régnait sur les Trois Mondes depuis Amarāvatī, l’ex-capitale d’Indra, le roi des dieux. La situation était d’autant plus désespérée que Lakṣmī elle-même, la déesse de la prospérité, était passée du côté de Bali, ce qui avait eu pour résultat d’en faire un bon roi ! Pour approcher ce roi-démon, Viṣṇu a pris la forme d’un Nain mendiant brâhmane et il est venu prendre part, avec beaucoup d’autres brâhmanes invités, à un grand sacrifice védique (yajña) organisé par Bali. Le roi se doit alors de faire des cadeaux aux brâhmanes et Bali a questionné Bāman sur ce qu’il désirait recevoir. Très humblement, le Nain a simplement demandé que lui soient donnés « trois pas de terre » qui lui suffiraient pour y faire son ermitage. Le roi a immédiatement accepté, en le louant de sa modestie, mais Viṣṇu a alors repris sa forme immense et d’un pas il a mesuré toute la terre, du second pas tout le ciel (et, au bout du ciel, il a percé de l’ongle de son orteil le Testicule ou Œuf de Brahmā, le Brahmāṇḍ, contenant la rivière Gangā qui s’est à ce moment-là répandue dans le monde céleste, d’où elle ne sera libérée que plus tard pour descendre sur terre). Il a dit alors à Bali : « Où vais-je poser mon troisième pas pour que tu tiennes ta promesse ? » Bali a répondu : « Mets-le sur ma tête ! » et cette réponse a fait tellement plaisir à Viṣṇu qu’il en a éprouvé un sentiment de dette envers le démon : aussi a-t-il a dit à Bali de lui demander trois faveurs (bardān) qu’il lui accorderait bien volontiers. Répondant avec humour qu’il s’abstiendrait de reprendre la terre qu’il venait de lui donner, Bali demanda au dieu : (1) « Que mon royaume, l’Âge d’Or, revienne sur terre pour trois jours chaque année (un jour par « pas de terre » que tu m’as soutiré par tromperie, ô Viṣṇu) » ; (2) « Que Lakṣmī, ta femme (strī), vienne me rejoindre sur terre durant ces trois jours » ; (3) « Qu’elle se rende aussi chez les ‘bonnes gens’ qui la révéreront par des illuminations à Divālī. » (Voir en note 5 le texte du Śrī Vrat Rājaḥ qui apporte une remarquable confirmation de ce récit oral.) En plus de promettre à Bali l’accomplissement de ces trois vœux, Viṣṇu a fait de lui le roi du monde souterrain et a pris l’engagement d’aller, avec les deux autres grands dieux Brahmā et Śiva, servir de gardien à sa porte durant toute l’année, chacun devant y passer quatre mois.

    33La fin du récit de l’histoire de Bali, telle que me l’a racontée Sarvan, m’a longtemps semblé relever de l’extravagance. Après le départ de Bali, déchu, vers le Sud et le monde souterrain, Indra, qui s’attendait à récupérer Lakṣmī, la déesse de la prospérité de son propre royaume avant de devenir celle du royaume du roi-démon, s’inquiéta de ne rien voir venir et s’en enquit auprès de Brahmā, le Créateur. Celui-ci avait reçu de Viṣṇu des instructions pour ne pas révéler où se trouvait Bali, dans le but de le protéger. Mais Brahmā n’a pas su tenir sa langue et Indra a trouvé Bali dans l’endroit qu’il lui avait indiqué : une hutte misérable, dans le Sud de l’Inde, où il vivait vêtu d’une peau d’âne. Indra s’est copieusement moqué du triste état où se trouvait Bali, qui lui a répondu que c’est le Temps qui fait passer les honneurs et la gloire ; il en ferait bientôt l’expérience lui-même car son royaume retrouvé ne durerait pas non plus. Lui, il est heureux de ne plus rien avoir. À ce moment-là, d’une façon complètement inattendue, Lakṣmī est sortie du corps de Bali, où elle se trouvait, vêtue de plumes et auréolée de lumière. Elle a dit à Indra, auprès de qui elle ne voulait pas retourner, qu’elle n’irait à lui que s’il acceptait qu’elle soit divisée en quatre parties. Indra n’a pas vu le piège caché dans cette proposition qui n’était en réalité que pure rouerie féminine. Il a donc accepté (car il fallait que ce soit le dieu qui décide) et il a lui-même procédé à la répartition des quatre quarts de Lakṣmī : l’un dans la terre, l’autre dans l’eau, le troisième dans le feu et le quatrième enfin chez les « bonnes gens » (bale log). La répartition faite, il s’est rendu compte qu’il avait été floué car il ne restait plus rien pour lui ! En dépit de son côté « Folies Bergère » avec l’entrée en scène d’une Lakṣmī emplumée et brillant de tous ses feux, j’ai eu la surprise de trouver ce même récit, y compris les plumes et l’« effulgence », dans le Mahābhārata (Mbh. 12. 216-218, traduit en anglais dans Hospital 1984 : 59- 68) dans une version identique presque mot pour mot, notamment pour ce qui est des dialogues (on trouvera en annexe 1 la traduction française que je me suis permis de faire du texte d’Hospital sous le titre « Comment Indra a récupéré de Bali une Lakṣmī incomplète »).

    34Les récits populaires, dans ces cas précis, se révèlent avoir une valeur explicative pour nous faire comprendre rien moins que la structure concrète de l’année religieuse, comportant des faits aussi tangibles que l’arrêt et la reprise des mariages ou bien encore des éléments essentiels (et généralement ignorés) qui nous permettent de mieux connaître les fêtes, si ce n’est de les découvrir sous un jour entièrement nouveau – on a vu que c’est notamment le cas pour Divālī, sur la base du récit que nous venons de relater, l’explication du retour de Bali et de son Âge d’Or pour cette fête étant que c’est absolument nécessaire afin de retrouver la Grande Lakṣmī entière du temps de Bali. On a même une confirmation « matérielle » de cette croyance populaire en observant la fête sur le terrain : les Govardhan de bouse de vache, auxquels on rend un culte dans les cours des maisons et qui représentent à la fois Śrī Nāthjī et Lakṣmī, portent tous clairement dessinés sur leur partie supérieure deux lignes croisées qui les divisent en quatre parties, ces quatre parties étant justement réunies grâce à Bali à l’occasion de la fête. Et, de plus, un baraton de bois (à l’envers, avec sa palette dentée tournée vers le haut) est planté verticalement sur chaque Govardhan pour bien indiquer le rapport qu’il y a entre Lakṣmī et le Barattage de l’Océan de Lait, dont elle est sortie. Une autre histoire de la tradition orale populaire raconte en effet comment Bali, après s’être emparé de la capitale des dieux et de son Trésor, Tijorī, qui n’était autre que Lakṣmī, l’a laissé tomber par mégarde dans l’Océan, après quoi il a fallu procéder au fameux Barattage pour la retrouver. Une pique de fer surmontée d’un faisceau de plumes de paon est aussi plantée à côté du baraton. Les plumes de paon, avec leurs « yeux » représentant des sexes féminins, sont à la fois des emblèmes de Kṛṣṇa le Séducteur (il en porte trois sur sa coiffe – mukuṭ) et associées à Indra (le dieu « aux mille yeux » depuis qu’il a reçu la malédiction du sage Gautama qui l’a surpris en train de faire l’amour à son épouse Ahalyā : le sage a consenti a remplacer par des yeux les mille sexes féminins dont le corps d’Indra devait être couvert), et donc à Bali en tant qu’Indra.

    Fig. 4. Temple du roi Bali à Picyāg, près de Bilāṛā, district de Jodhpur, Rajasthan.

    Image 10000000000002640000043CDE7E76B27684216F.jpg

    En haut : entrée du temple ; en bas : à l’intérieur du saint des saints (rāj mandir), Viṣṇu en train de poser son pied sur la tête du roi Bali. Debout au second plan, S̀ukracārya, le précepteur de Bali (et brâhmane comme Vāman) qui a tout fait pour empêcher son roi de faire son cadeau d’un pas de terre à Vāman.

    (Clichés Dominique-Sila Khan, 1995)

    UNE MINE DONT IL FAUT MIEUX ORGANISER L’EXPLOITATION : L’ÉTUDE DES ETHNOTEXTES

    35Les récits de tradition populaire doivent naturellement être recueillis selon les règles rigoureuses qui commencent à se préciser (c’est un domaine passionnant parce qu’il est tout nouveau) pour l’établissement et l’étude d’ethnotextes11 que l’on puisse réellement considérer comme ayant une valeur scientifique. Cela impose des contraintes. Par exemple, pour un ethnologue12, celle de faire des enregistrements des récits et des interviews de ses informateurs, de façon à pouvoir présenter des documents audio, et si possible audio-visuels. On doit les considérer aujourd’hui comme un mode indispensable, hélas encore trop souvent négligé, non seulement d’authentification mais également d’analyse fine du discours aussi bien que de la gestuelle. Dans le cas des enregistrements, les intonations et la façon de dire laissent apparaître une richesse de sens dépassant de loin la simple transcription, aussi fidèle soit-elle. Dans le cas des documents filmés13, il est loisible au chercheur de procéder à des ralentis ou à des arrêts sur l’image permettant la reconstitution précise du déroulement de l’action ainsi que la décomposition des mouvements. Cette utilisation de l’audio-visuel peut aussi bien s’appliquer à la parole : les films de Pagnol nous ont convaincus depuis longtemps de l’importance des gestes qui accompagnent le langage. Nous disposons aujourd’hui de moyens informatiques nouveaux pour nous aider dans un tel travail : par exemple Multimedia et Windows, ce dernier permettant de faire apparaître en même temps, dans des parties différentes de l’écran d’un ordinateur, image, y compris film (avec arrêt sur image à volonté), son (sur plusieurs pistes : on peut passer d’un discours à sa traduction simultanée) et texte (en n’importe quelle écriture, sans parler des possibilités de sous-titrage des films et des diapositives).

    LE CALENDRIER RELIGIEUX DÉCOULANT DE LA TRADITION ORALE : IL S’ORGANISE AUTOUR DES SÉJOURS SOUTERRAINS DES TROIS GRANDS DIEUX, BṚAHMĀ, VIṢṆU ET ŚIVA À LA PORTE DU ROI BALI

    36La période des pluies (caumāsā), de juin-juillet à octobre-novembre, correspond au « Sommeil des dieux », qui commence à la fête de Devsonī (dev = dieux ; sont = sommeil), le 11e jour de la 2e quinzaine, claire, du mois d’Asāṛh, juin-juillet (asāṛh sudī gyāras) et se termine à la fête de Devuṭhān, « Réveil des dieux », le 11e jour de la 2e quinzaine, claire, du mois de Kārttik, octobre-novembre (kārttik sudī gyāras), durant lequel aucun mariage ne peut être célébré car le dieu Viṣṇu « dort », ainsi que les dieux domestiques (gharū devtā). Nous le savons, le dieu Viṣṇu est en réalité absent, plutôt qu’il ne dort, durant cette période, parce qu’il se trouve dans le monde souterrain, le pātāl lok, où il s’est engagé à être durant quatre mois gardien à la porte du roi Bali.

    37Le lecteur est invité à consulter le diagramme de l’année religieuse présenté ici (infra, p. 262). Ce diagramme (yantra) spatio-temporel a été établi progressivement, au cours de mes recherches, avec l’aide du Paṇḍitjī, puis de son fils Prakāś Narāyan, mon « frère par le gourou ». Il ne s’agit pas d’un objet ethnographique préexistant, mais il met en image de façon synthétique l’enseignement et les conceptions fondamentales du Paṇḍitjī concernant la temporalité et le monde (mandala) : il appelait du reste ce diagramme de ce nom. Mais il y a, bien présent au village, un « jeu de société » (au sens plein du terme) qui lui est un objet ethnographique d’usage courant où l’on trouve tous les éléments de ce diagramme : c’est le caupaṛ, jeu de dés et de pions (dont la configuration générale ressemble à celle de notre « jeu des petits chevaux »). Il suffit de jouer à ce jeu, l’occupation de loisir favorite des villageois, pour non seulement avoir sous les yeux un diagramme semblable, mais pour le « mettre en mouvement » de façon à jouer avec les âges du monde, l’année religieuse, les dieux, les orients, le système des castes (ou plutôt des varṇa), les couleurs et les valeurs fondamentales. Le jeu a quatre « ailes », chacune étant la base de départ et d’arrivée des pions de chacun des quatre joueurs : l’aile que l’on oriente vers le nord est celle des brâhmanes et le joueur de cette aile a des pions blancs ou vert clair ; l’aile est, des Kṣatriya (guerriers et rois), avec des pions rouges ; l’aile sud, des Vaiśya (marchands), avec des pions jaunes ; l’aile ouest, des Śūdra (paysans, artisans et gens de service), avec des pions noirs. Le joueur gagnant est celui qui fait revenir le premier ses pions au centre après leur avoir fait faire le tour du jeu dans le sens des aiguilles d’une montre (Chambard 1994).

    38Les séjours dans le monde souterrain (correspondant au sud et au bas) des trois grands dieux y sont clairement figurés. L’année, qui tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, réalisant un parikrama autour du centre du cercle, commence à l’Ouest (du diagramme), à l’équinoxe de printemps, avec Brahmā émergeant du monde souterrain-monde des morts, et il n’y a pas de grande fête durant le premier quart de l’année. Ce n’est qu’après le solstice d’été, coïncidant avec Devsonī, le « Sommeil des dieux », que les quatre fêtes principales des hindous prennent place. Chacune de ces grandes fêtes correspond à l’ une des catégories (varṇa) de la société des castes : Śrāvaṇī ou Rakṣa bandhan est la fête des brâhmanes, Dasaihrā celle des Kṣatriya (guerriers), Divālī celle des Vaiśya (marchands) et Holī celle des Śūdra (agriculteurs, artisans et gens de service). Elles se succèdent dans un ordre chronologique reproduisant très exactement l’ordre hiérarchique des varṇa auxquelles elles correspondent et, de plus, elles se situent par rapport aux directions cardinales en accord avec la place qu’y occupent ces quatre varṇa : les brâhmanes sont situés au Nord (le blanc de la pureté et des neiges de l’Himalaya est leur couleur), les Kṣatriya à l’Est (caractérisés par le soleil levant et la couleur rouge de la colère et du sang), les Vaiśya au Sud (avec le jaune, couleur de l’or qui est aussi la déesse Lakṣmī, donneuse et repreneuse de la fortune comme de la vie : elle est donneuse de mort tout particulièrement sous sa forme de Kālī) et enfin les Śūdra et les femmes à l’Ouest (avec le noir ou bleu-noir, couleur de la sensualité-passion « aveugle » mais aussi couleur de Kṛṣṇa, le dieu de la bhakti, accessible justement aux Śūdra comme aux femmes).

    39Durant la saison des pluies, où Viṣṇu descend le premier comme gardien à la porte du roi Bali, il n’y a plus de mariages, non seulement parce que les chemins embourbés rendent les déplacements difficiles – les chars sont démontés à cette saison – mais parce qu’on ne peut les célébrer en l’absence du dieu Conservateur. Cependant Śiva reste présent durant les pluies et c’est la période des cultes shivaites (parmi lesquels le Gaṇeś caturthī). Paradoxalement, on célèbre durant ces Quatre Mois (caumāsā) non seulement la fête-anniversaire de Kṛṣṇa, le Janamāṣṭmī, mais aussi les trois grandes fêtes des deux-fois-nés. Or Viṣṇu, qui joue un rôle essentiel dans deux de celles-ci, Dasaihrā et Divālī, ne remontera sur terre qu’au « Réveil des dieux », Devuṭhān, onze jours après Divālī. C’est alors Śiva qui descend dans le monde souterrain et il en ressortira pour la célébration de sa grande fête, Śivrātri, où il apparaît couvert des serpents qu’il ramène de son séjour sous terre. En tout cas, cette division de l’année oblige les hindous de notre village à être de façon alternée des dévots de Viṣṇu et de Śiva, selon que l’un ou l’autre est présent en ce « haut » monde, autrement dit n’est pas dans le monde souterrain.

    40Il faut tenir compte d’une autre division bipartite de l’année religieuse : celle qui va du solstice d’hiver (Makar saṅkrānti) – jour où le soleil entre dans le signe de Makar, le Capricorne – au solstice d’été (Kark sankrānti) – jour où le soleil entre dans le signe de Kark, le Cancer – et oppose la période où le soleil est « montant vers le Nord » (uttarāyaṇ) à celle où il est « descendant vers le Sud » (dakṣiṇāyaṇ). Le processus en est décrit avec une remarquable clarté, et sobriété, à la fin du texte de l’annexe 1. Il s’agit des déplacements, sur la ligne d’horizon, du point où le soleil se lève à l’Est (il se couche à l’Ouest en un autre point qui se déplace, de son côté, de façon analogue mais par rapport à l’Ouest). Ce point, à partir de la position plein Est où il se trouve à l’équinoxe (viśuv) de printemps, monte vers le Nord pour atteindre une position extrême dans cette direction au solstice d’été ; puis il redescend vers le Sud pour se situer à nouveau plein Est à l’équinoxe d’automne ; il continue sa descente vers le Sud jusqu’au solstice d’hiver et remonte ensuite vers le Nord pour revenir au plein Est à l’équinoxe de printemps. À ces quatre points de repères solaires, les deux solstices et les deux équinoxes, correspondent, avec des décalages rendus inévitables par les mois lunaires, quatre fêtes « tournant » : au solstice d’hiver, Makar saṅkrānti ; à l’équinoxe de printemps, la première Neuvaine de la Déesse, Navarātri, dite pour préciser « de Gangaur »14 (au premier jour de laquelle la nouvelle année religieuse commence) ; au solstice d’été, Devsonī (le Sommeil des dieux) et à l’équinoxe d’automne, la deuxième Neuvaine de la Déesse, appelée aussi Navarātri, mais celle-là dite « des Neuf Durgā » (Nau Durgā). Les deux Neuvaines d’équinoxe portent, très logiquement, le même nom de Navarātri : étant donné que nava a les deux sens de « neuf » (le chiffre) et de « nouveau » (de même qu’en français ; c’est notre héritage indo-européen), il signifie à la fois « les Neuf Nuits » (rātri) et « les Nouvelles Nuits », ce qui est tout à fait exact en l’occurrence puisque les nuits deviennent en effet des nouvelles nuits après les équinoxes, soit en s’allongeant, soit en se raccourcissant. Mais la principale répartition quadripartite reste celle des quatre grandes fêtes qui se succèdent dans un ordre chronologique correspondant à l’ordre hiérarchique des quatre varṇa dont elles sont les fêtes spécifiques. Il est important de souligner que cela n’empêche pas que tout le monde y prenne part. Ce qui demande une explication que nous proposerons pour conclure.

    CONCLUSION

    41D’une part, toute la structure des fêtes associées aux catégories sociales nous amène à une première conclusion « sociologique » : les fêtes ont sûrement joué un rôle important (qui n’a guère été souligné) dans la survivance jusqu’à aujourd’hui du système des varṇa 15, d’autant plus surprenante qu’il s’agit de catégories abstraites ne correspondant pas à des groupes sociaux concrets comme le sont les jāti. Mais il faut y ajouter aussitôt une seconde conclusion : nous avons là une illustration de plus du caractère à la fois « hiérarchisant » et « englobant » des conceptions indiennes, où la synthèse dans un Tout est toujours le corollaire nécessaire de la division en parties hiérarchisées.

    42Sur un plan comparatif plus général, enfin, il est intéressant de constater, et c’est la tradition orale recueillie sur le terrain qui nous l’apprend, que les grandes fêtes hindoues sont toutes les quatre à mettre en rapport avec le monde des démons. On le savait déjà pour les deux fêtes de Dasaihrā, victoire de Rām sur le démon Rāvan, et de Holī, dont le nom même est celui d’une démone, mais on l’ignorait apparemment pour Divālī, en tout cas pour ce qui est de l’Inde du Nord, et totalement pour Śrāvanī. Ne rejoint-on pas ainsi, à une échelle sensiblement plus importante dans l’hindouisme qu’on ne l’imaginait, la grande tradition des fêtes-carnavals, avec leur relation au monde infernal, un peu partout dans le monde ?

    DIAGRAMME DES ORIENTS ET DE L’ANNÉE RELIGIEUSE

    Image 10000000000002C2000003C0E1249B5FED4DECDE.jpg

    Bibliographie

    Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.

    Format

    Freed, R. S., & Freed, S. A. (1964). Calendars, Ceremonies, and Festivals in a North Indian Village: Necessary Calendric Information for Fieldwork. University of Chicago Press. https://doi.org/10.1086/soutjanth.20.1.3629413
    Fuller, C. J. (1980). The Calendrical System in Tamilnadu (South India). Cambridge University Press (CUP). https://doi.org/10.1017/s0035869x00135890
    Vaudeville, C. (1980). The Govardhan myth in Northern India. Brill. https://doi.org/10.1163/000000080790080431
    Biardeau, M. (Ed.). (1981). Autour de la Déesse hindoue. Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.26632
    Bouillier, V. (1982). Si les Femmes faisaient la fête. . . A propos des fêtes féminines dans les hautes castes indo-népalaises. PERSEE Program. https://doi.org/10.3406/hom.1982.368304
    Herrenschmidt, O. (1982). Quelles Fêtes pour quelles castes ?. PERSEE Program. https://doi.org/10.3406/hom.1982.368302
    Pugh, J. F. (1983). Into the Almanac: Time, Meaning, and Action in North Indian Society. SAGE Publications. https://doi.org/10.1177/006996683017001002
    Kakar, S. (1985). Erotic Fantasy: The Secret Passion of Radha and Krishna. SAGE Publications. https://doi.org/10.1177/006996685019001006
    Freed, Ruth S., and Stanley A. Freed. “Calendars, Ceremonies, and Festivals in a North Indian Village: Necessary Calendric Information for Fieldwork”. Southwestern Journal of Anthropology. University of Chicago Press, April 1964. doi:10.1086/soutjanth.20.1.3629413.
    Fuller, C. J. “The Calendrical System in Tamilnadu (South India)”. Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain &Amp; Ireland. Cambridge University Press (CUP), January 1980. doi:10.1017/s0035869x00135890.
    Vaudeville, Charlotte. “The Govardhan Myth in Northern India”. Indo-Iranian Journal. Brill, 1980. doi:10.1163/000000080790080431.
    Biardeau, Madeleine, ed. “Autour De La Déesse Hindoue”. []. Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1981. doi:10.4000/books.editionsehess.26632.
    Bouillier, Véronique. “Si les Femmes faisaient la fête. . . A propos des fêtes féminines dans les hautes castes indo-népalaises”. L’Homme. PERSEE Program, 1982. doi:10.3406/hom.1982.368304.
    Herrenschmidt, Olivier. “Quelles Fêtes pour quelles castes ?”. L’Homme. PERSEE Program, 1982. doi:10.3406/hom.1982.368302.
    Pugh, Judy F. “Into the Almanac: Time, Meaning, and Action in North Indian Society”. Contributions to Indian Sociology. SAGE Publications, January 1983. doi:10.1177/006996683017001002.
    Kakar, Sudhir. “Erotic Fantasy: The Secret Passion of Radha and Krishna”. Contributions to Indian Sociology. SAGE Publications, January 1985. doi:10.1177/006996685019001006.
    Freed, Ruth S., and Stanley A. Freed. “Calendars, Ceremonies, and Festivals in a North Indian Village: Necessary Calendric Information for Fieldwork”. Southwestern Journal of Anthropology, vols. 20, no. 1, University of Chicago Press, Apr. 1964, pp. 67-90. Crossref, https://doi.org/10.1086/soutjanth.20.1.3629413.
    Fuller, C. J. “The Calendrical System in Tamilnadu (South India)”. Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain &Amp; Ireland, vols. 112, no. 1, Cambridge University Press (CUP), Jan. 1980, pp. 52-63. Crossref, https://doi.org/10.1017/s0035869x00135890.
    Vaudeville, Charlotte. “The Govardhan Myth in Northern India”. Indo-Iranian Journal, vols. 22, no. 1, Brill, 1980, pp. 1-45. Crossref, https://doi.org/10.1163/000000080790080431.
    Biardeau, Madeleine, editor. Autour De La Déesse Hindoue. [], Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1981. Crossref, https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.26632.
    Bouillier, Véronique. “Si les Femmes faisaient la fête. . . A propos des fêtes féminines dans les hautes castes indo-népalaises”. L’Homme, vols. 22, nos. 3, PERSEE Program, 1982, pp. 91-118. Crossref, https://doi.org/10.3406/hom.1982.368304.
    Herrenschmidt, Olivier. “Quelles Fêtes pour quelles castes ?”. L’Homme, vols. 22, nos. 3, PERSEE Program, 1982, pp. 31-55. Crossref, https://doi.org/10.3406/hom.1982.368302.
    Pugh, Judy F. “Into the Almanac: Time, Meaning, and Action in North Indian Society”. Contributions to Indian Sociology, vols. 17, no. 1, SAGE Publications, Jan. 1983, pp. 27-49. Crossref, https://doi.org/10.1177/006996683017001002.
    Kakar, Sudhir. “Erotic Fantasy: The Secret Passion of Radha and Krishna”. Contributions to Indian Sociology, vols. 19, no. 1, SAGE Publications, Jan. 1985, pp. 75-94. Crossref, https://doi.org/10.1177/006996685019001006.

    Cette bibliographie a été enrichie de toutes les références bibliographiques automatiquement générées par Bilbo en utilisant Crossref.

    BIBLIOGRAPHIE CHRONOLOGIQUE COMMENTÉE DES OUVRAGES CITÉS ET D’OUVRAGES CHOISIS SUR LES FÊTES HINDOUES

    N.B. Il m’a semblé utile, en plus de la coutumière bibliographie des ouvrages cités dans le présent article, de fournir au lecteur une liste d’ouvrages choisis sur les fêtes hindoues et leur répartition, ainsi que celle des dieux et des hommes, par rapport aux directions cardinales, principaux thèmes présentés ici. Par ailleurs, j’ai toujours considéré qu’un classement en ordre chronologique rendait mieux compte de l’histoire des idées et je l’adopte donc ici ; la référence – auteur et date – se trouve tout aussi facilement dans un tel classement. J’ai placé après certains titres des commentaires, dont j’assume la responsabilité, ou bien des extraits significatifs venant à l’appui de mon texte et lui servant de prolongement.

    Wilson, H. H. (1848), « The religious festivals of the Hindus », Journal of the Royal Asiatic Society, 9, pp. 60-113 (on trouve ce même texte, sensiblement augmenté, in H.H. Wilson, Essays and Lectures chiefly on the Religion of the Hindus. Londres, Trubner, 1862, vol. 2, pp. 51-246).

    Alphabetical List (An) of the Feasts and Holidays of the Hindus and Mohammadans (1914), Preface by E. Denison Ross. Calcutta, Superintendent Government Printing, India (Imperial Record Department).

    Gupte, R. B. (1916), Hindu Holidays and Ceremonials, with Dissertations on Origin, Folklore and Symbols. Calcutta/Simla, Thacker & Spink (2e éd. rev. 1919).

    Mukherji, A. C. (1918), Hindu Fasts and Feasts (reprint : Gurgaon, Vintage Books, 1989).

    Stevenson, M. S. (1920), « The brahman sacred year », in M.S. Stevenson, The Rites of the Twice-Born. Londres, Humphrey Milford/Oxford University Press, Part II, ch. XII, pp. 263-342.

    Ayyar, P. V. Jagadisa (1921), South Indian Festivities. Madras, Higginbothams (reprint : New Delhi, Asian Educational Services, 1982).

    Underhill, M. M. (1921), The Hindu Religions Year. Londres, Milford, Oxford University Press/Calcutta, Association Press (« The Religions Life of India »).

    Pillai, Di wan L.D.S wamikannu (1929), Panchang and Horoscope, or The Indian Calendar and Indian Astrology astronomically Considered in the Light of First Principles with Numerous Practical Examples. Madras (reprint : Delhi, Asian Education Services, 1985).

    Brajmohan, D. (1951), Hamāre tyohār [Nos fêtes ; en hindî]. Bénarès, Jayakriṣṇadās Haridāsgupta, Chaukhamba Sanskrit Sériés Office.

    Upādhyaya, G. (1952), Vrat-candrikā : Hamāre vrat aur tyohārõ kā sankṣipt prāmāṇik vive-can [Le diadème des observances religieuses. Brève description faisant autorité de nos observances et fêtes ; en hindî], Kāsī, Sarda Mandir.

    Filliozat, J. (1953), « Notions de chronologie », in L. Renou & J. Filliozat, eds., L’Inde classique, t. II. Paris, Payot, append. 3, pp. 720-738 (les divisions du temps et les différents calendriers en Inde).

    Festivals of India (1956). Delhi, Manager of Publications (Government of India, Ministry of Transport, Tourist Division).

    Lewis, O. (1956), « The festival cycle in a North Indian village », Proceedings of the American Philosophical Society (Philadelphie), 100 (3) (repris en grande partie dans O. Lewis, Village Life in Northern India. Urbana, University of Illinois Press, 1958).

    Ṭanḍan, Rājaṛṣi Śrī P. (c. 1957), Hinduõ ke vrat aur tyohār [Les observances et les fêtes des hindous ; en hindî]. Préface de Rāmpratāp Tripāthī. Allahabad, s.d.

    kane, P. V. (1958), « Vratas (religious vows) and Utsavas (reiigious festivals) », in P. V. Kane, History of Dharmaśāstra, vol. V, Part I. Poona, Bhandarkar Oriental Research Institute, Section I, pp. 1-462.

    Census Of India (1961), Onam. A Festival of Kerala. Delhi, Manager of Publications.

    Chambard, J.-L. (1961), « Les mariages secondaires et les foires aux femmes en Inde centrale », L’Homme, I (2), pp. 51 -88.

    Chaturvedῑ, Ācārya P. Śarma (1961), Bhāratīya vratotsav [Les observances et les fêtes indiennes ; en hindî]. Varanasi, Chaukhamba Vidya Bhavan (ouvrage qui est certainement le meilleur dont nous disposions sur les fêtes hindoues. Son auteur a été nommé en 1934 professeur de sanskrit au célèbre Mayo College d’Ajmer).

    Jośῑ, R. V. (1961), Śrī Rāspancādhyayī saṃskritik adhyayan [Étude littéraire de la Śrī Rāspanchādhyāyī ; en hindī]. Delhi, Munshiram Manoharlal.

    Sharma, H. (1961), Vrat-paricaya [Introduction aux observances religieuses ; en hindī]. Gorakhpur, Gita Press (2e éd.).

    Śrī Vratrājaḥ : Hinīi ṭīkā sahit (1963 [samvat 2020]) [Le roi des observances religieuses ; avec commentaire en hindī]. Bombay, Khemrāj Śrī Kṛṣṇdās, Śrī Veṅkaṭeśvar Press (rééd. 1989).

    10.1086/soutjanth.20.1.3629413 :

    Freed, R. S. & Freed, S.A (1964), « Calendars, ceremonies and festivals in a North Indian village : necessary calenderic information for fieldwork », Southwestem Journal of Anthropology, 20 (Spring), pp. 67-90 (très important).

    Vaudeville, Ch. (1965), Bārahmāsā. Les chansons des douze mois dans les littératures indo-aryennes. Pondichéry, Institut Français d’Indologie (« Publications de l’IFI » 28). Angl. : Bārahmāsā in Indian Literatures : Songs of the Twelve Months in Indo-Aryan Literatures (1986). Foreword by T.N. Madan, Delhi, Motilal Banarsidass.

    Mital, P. (1966), Braj ke utsav, tyohār aur mele [Les célébrations, fêtes et foires du pays braj ; en hindî], Mathura, Sahitya Samṣthān.

    Gaborieau, M. & Helffer, M. (1968-69), « Problèmes posés par un chant de Tihār », L’Ethnographie, pp. 69-80.

    Gnanambal, K. (1969), Festivals of India. Calcutta (« Anthropological Survey of India » Memoir 19).

    Thomas, P. (1971), Festivals and Holidays of India. Bombay, Taraporevala (reprint 1984) (exemple-type de mauvais ouvrage, comme il s’en trouve plus d’un d’ailleurs dans la présente bibliographie : les fêtes sont présentées en vrac, sans aucune structuration).

    Hanchett, S. (1972), « Festivals and social relations in a Mysore village, mechanics of two processions », Economie and Political Weekly, spécial issue, 7, Aug., pp. 1517-1522.

    stietencron, H. Von (1972), Gangā und Yamunā. Wiesbaden, Otto Harrassowitz (voir Malamoud 1980).

    Babb, L. A. (1974), Walking on Flowers : A Hindu Festival Cycle. Singapour, Singapore University, Department of Sociology.

    Babb, L. A. (1975), « Days and weeks », « Months and years », in L.A. Babb, The Divine Hierarchy : Popular Hinduism in Central India. New York, Columbia University Press, pp. 103-121 et 123-176.

    Bhāgavata Purāṇa (The) (1976-1978), translated and annotated by G. Vasudeo Tagare. 5 Parts, in Shastri, ed., Ancient Indian Tradition and Mythology, vol. 7-11.

    Ranade, E., ed. (1977), Festivals in India. Madras, Vivekananda Rock Memorial Committee.

    Sharma, B. N. (1978), Festivals of India. New Delhi, Abhinav Publications.

    Tripāthῑ, R. (1978), Hinduon ke vrat, parv aur tyauhār [Les observances religieuses, les célébrations et les fêtes des hindous ; en hindî], Allahabad, Lokbhārti Prakāśan (assez complet et assez précis).

    Bouillier, V. (1979), « La vie cérémonielle : calendrier des fêtes », in V. Bouillier, Naître renonçant. Une caste de Sannyāsi villageois au Népal central. Nanterre, Laboratoire d’Ethnologie, pp. 58-80.

    Reiniche, M.-L. (1979), « Le temps du monde, le temps de l’homme dans le cycle annuel », in M.-L. Reiniche, Les Dieux et les Hommes. Étude des cultes d’un village du Tirunelveli, Inde du Sud. Paris/La Haye, Mouton, ch. II, pp. 41-78.

    10.1017/S0035869X00135890 :

    Fuller, C. J. (1980), « The calendrical Systems in Tamilnadu (South India) », Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, 1, pp. 52-63 (article important sur le calendrier du Sud).

    Malamoud, Ch. (1980), « La dualité, la mort, la loi : note sur le nombre deux dans la pensée de l’Inde brahmanique », Revue d’esthétique, 1 (2), n° spéc. : Le Deux, pp. 93-109 (Charles Malamoud y cite notamment l’ouvrage de H. von Stietencron, Gangā und Yamunā, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1972, où se trouve une analyse détaillée des relations de Yama et de Yamī, ainsi que de la Gangā (Gange) et de la Yamunā (nom sanskrit de la Jamnā), les deux rivières associées à la mort mais d’une façon très différente. La première, la Gangā, de couleur blanche, est la rivière du renoncement (sannyās, mort au monde) et de la libération (mokṣa) du cycle des renaissances. La seconde, la Jamnā, de couleur noire, conduit au séjour des morts « normaux » qui peuvent s’y retrouver soit dans le vaikunṭha, paradis de Viṣṇu, soit en « enfer » (naraka). Un des moyens, pour un hindou, d’échapper aux tourments de l’enfer, est d’aller rendre visite à sa sœur et de se faire se baigner par elle dans la Yamunā, puis de prendre un repas chez elle en lui faisant des cadeaux, comme le fait Yama chez sa sœur (et épouse) Yamī, qui n’est autre que la rivière Yamunā elle-même, à la fête où il « donne congé aux morts dont il a la charge », ceux-ci pouvant ce jour-là « revenir parmi les vivants et se promener dans ce monde ». Tous ces points de la mythologie classique confirment et complètent d’une façon remarquable notre description de la visite que Yama fait à sa sœur et épouse Yamī au Bhaiyā dauj de Divalī).

    Ostör, A. (1980), The Play of the Gods : Locality, Ideology, Structure and Time in the Festivals of a Bengali Town. Chicago & Londres, University of Chicago Press.

    10.1163/000000080790080431 :

    Vaudeville, Ch. (1980), « The Govardhan myth in Northern India », Indo-Iranian Journal, 22, pp. 1-45 (I. Kṛṣṇa-Govardhan in Braj Tradition, pp. 1-15 ; II. The Manifestation of Śrī Govardhannāthjī in the Vallabhite Tradition, pp. 1-35 ; III. The Development of the Cult of Śrī Govardhannāthjī in the Vallabhite Tradition, pp. 36-45 ; avec traduction de la Śrināthjī kī prakaṭyā vārtā de Śrī Harirāy Mahanubhava, texte publié par la secte en 1973). (Le mont Govardhan n’est autre que Kṛṣṇa lui-même sous sa forme de Śrī Nāthjī ; c’est aussi la « porte » du monde souterrain, le pātāl lok, où habite le dieu.)

    Beck, B. E.F. (1981), « The goddess and the demon : a local South Indian festival and its wider context », Puruṣārtha, 5 : Autour de la déesse hindoue. Paris, Éd. de l’EHESS, pp. 83-136.

    Biardeau, M. (1981), « Vāmana », in Y. Bonnefoy.ed., Dictionnaire des Mythologies. Paris, Flammarion, vol. II, pp. 521-522.

    10.4000/books.editionsehess.26632 :

    Herrenschmidt, O. (1981), « Le sacrifice du buffle en Andhra côtier : le culte de village confronté aux notions de sacrifiant et d’unité de culte », Puruṣārtha, 5 : Autour de la déesse hindoue. Paris, Éd. de l’EHESS, pp. 137-178.

    Ayyar, P. V. Jagadisa (1982), South Indian Festivities (Illustrated). New Delhi, Asian Educational Services.

    10.3406/hom.1982.368304 :

    Bouillier, V. (1982), « Si les femmes faisaient la fête... À propos des fêtes féminines dans les hautes castes indo-népalaises », in G. Toffin, ed., L’Homme, XXII (3), n° spéc. : Les Fêtes dans le monde hindou, pp. 91-118.

    Gaborieau, M. (1982), « Les fêtes, le temps et l’espace : structure du calendrier hindou dans sa version indo-népalaise », in G. Toffin, ed., L’Homme, XXII (3), n° spéc. : Les Fêtes dans le monde hindou, pp. 11-29 (excellent article, clarifie un certain nombre de notions de base).

    Goswamy, Dr. K. (1982), « Le culte », in E. Isacco & A.L. Dellapiccola, eds., Krishna, l’amant divin. Mythes et légendes dans l’art indien. Lausanne, Edita/Paris, Lazarus, pp. 123-142 (tableau « Fêtes calendaires du temple de Nathdwara, Udaipur », p. 126).

    Hanchett, S. (1982), « The festival interlude : some anthropological observations », in G.R. Welbon & G.E. Yocum, eds., Religions Festivals in South India and Sri Lanka. New Delhi, Manohar, pp. 219-241 (au Karnataka).

    10.3406/hom.1982.368302 :

    Herrenschmidt, O. (1982), « Quelles fêtes pour quelles castes ? », in G. Toffin, ed., L’Homme, XXII (3), n° spéc. : Les Fêtes dans le monde hindou, pp. 31-55.

    Toffin, G., ed. (1982), L’Homme, XXII (3), n° spéc. : Les Fêtes dans le monde hindou.

    Welbon, G. R. & Yocum, G. E., eds. (1982), Religious Festivals in South India and Sri Lanka. New Delhi, Manohar (« Studies on Religion in South India and Sri Lanka » 1).

    Merrey, K. L. (1982), « The Hindu festival calendar », in G.R. Welbon & G.E. Yocum, eds., Religious Festivals in South India and Sri Lanka. New Delhi, Manohar, pp. 1-25 (calendrier des fêtes de l’Inde du Sud).

    Clothey, F. W. (1983), « The festival experience », in F.W. Clothey, Rhythm and Intent : Ritual Studies from South India. Madras, Blackie & Son, ch. IV, pp. 80-92.

    10.1177/006996683017001002 :

    Pugh, J. F. (1983), « Into the almanac : time, meaning and action in North Indian society », Contributions to Indian Sociology (n. s.), 17 (1), pp. 27-49.

    Hospital, C. (1984), The Righteous Démon : A Study of Bali. Vancouver, University of British Columbia Press,

    Deleury, G. (1985), « L’Inde en fête » et « Rites et mythes de l’Inde », in A. Akoun, ed., Mythes et Croyances du monde entier, t. IV : Les Mondes asiatiques. Paris, Lidis/Turnhout (Belgique), Brepols, pp. 75-101 et 103-140 (nouv. éd. en vol. séparé : A. Akoun, éd., L’Asie, mythes et traditions. Turnhout, Brepols, 1991).

    Das, V., ed. (1986), The Word and the World : Fantasy, Symbol and Record. New Delhi, Beverley Hills/Londres, Sage Publications (sur la base d’un n° spécial des Contributions to Indian Sociology, n.s., 19 (1), 1985).

    10.1177/006996685019001006 :

    Kakar, S. (1986), « Erotic fantasy : the secret passion of Radha and Krishna », in V. Das, ed., The Word and the World : Fantasy, Symbol and Record. New Delhi, Sage Publications, pp. 75-94.

    Tarabout, G. (1986), Sacrifier et donner à voir en pays malabar. Les fêtes de temple au Kerala (Inde du Sud). Étude anthropologique. Paris, École Française d’Extrême-Orient (sur la fête de Onam et Mahābali ou Maveli – le roi-démon Bali –, pp. 78-82 et 442-447).

    Stork, H. (1986), Enfances indiennes. Étude de psychologie transculturelle et comparée du jeune enfant. Paris, Paidos/Le Centurion (index des auteurs, index des films).

    Reiniche, M.-L. (1987), « Hindu religious year », in M. Eliade, ed., The Encyclopedia of Religion. New York, Macmillan, vol. 6, pp. 360-365.

    Hanchett, S. (1988), Coloured Rice : Symbolic Structure in Hindu Family Festivals. Delhi, Hindustan Publishing Corp., pp. 310-320.

    Chambard, J.-L. (1988), Le Calendrier religieux et les fêtes de l’Inde du Nord. Comment la recherche ethnographique et la tradition orale recueillie aujourd’hui aident à mieux les comprendre. Paris, Librairie de l’Inde (3e éd. rev., 1990 ; nouvelle édition d’environ 120 pages à paraître en 1995-1996).

    Oki, M. (1989), India : Fairs and Festivals. Photographs by Morihiro Oki, Tokyo, Gakken Co. / New Delhi, Bookwise (magnifique album de photos qui sont des documents précieux, dont le commentaire reste à faire).

    Singh, S. B. (1989), Fairs and Festivals in Rural India : A Geospatial Study of Belief Systems (Study of Ballia District, U.P.). Varanasi, Tara Book Agency (Association of Pilgrimage Studies Series) (Ph. D. Université d’Allhabad, thèse intéressante d’un géographe sur la signification spatio-culturelle des fêtes dans le district où il réside et enseigne).

    Vaudeville, Ch. (1989), « Multiple approaches to a living myth : the lord of the Govardhan Hill », in G.D. Sontheimer & H. Kulke, eds., Hinduism Reconsidered. New Delhi, Manohar Publications, pp. 105-125 (l’auteur, ici et dans son article de 1980 dans l’Indo-Iranian Journal, apporte une contribution fondamentale à la connaissance de Kṛṣṇa sous sa forme de Śrī Nāthjī ou Govardhannāthjī et de la secte des vallabhites qui gère le temple de Nāthdvārā près d’Udaipur).

    Chambard, J.-L. (1991), « La chanson de la terre qui tremble, ou la punition du roi qui avait voulu régner sans sa reine », Cahiers de littérature orale, 29 : Rêver le roi, pp. 125-157.

    Chambard, J.-L. (1992), « Le Rāmāyaṇa des femmes dans un village de l’Inde centrale », Cahiers de littérature orale, 32 : Épopées, pp. 101-124.

    Gaborieau, M. (1993), « Des dieux dans toutes les directions : conception indienne de l’espace et classification des dieux », Puruṣārtha, 15 : Classer les dieux ? Des Panthéons en Asie du Sud. Paris, Éd. de l’EHESS, pp. 23-42.

    Chambard, J.-L. (1994a), « Le taureau Dharma, le jeu de dés et les âges du monde : comment la tradition orale d’un village de l’Inde centrale nous aide à mieux comprendre quelques conceptions classiques », communication à la 13th European Conference of Modern South Asian Studies, Toulouse, 31 août-3 septembre 1994 (à paraître dans un ouvrage collectif éd. par G. Ferro-Luzzi).

    Chambard, J.-L. (1994b), « La chanson de Nehru : de Rām à Nehru, ce que pensent de leurs rois les femmes d’un village indien », Ethnologies, 1, pp. 104-127 (communication faite à l’UNESCO au séminaire international « Nehru, l’homme et le visionnaire » tenu à Paris du 27 au 29 septembre 1989 ; j’y ai abordé pour la première fois la question du retour de Bali et de son Âge d’Or au Balipratipadā, « Premier Jour de Bali », à la fête de Divālī, ainsi que de la visite que rend Bali à Lakṣmī le lendemain, au Bhaiyā dauj, « Deuxième jour du Frère », ou Yama dvitīya, « Deuxième jour de Yama », parallèlement à la visite rendue le même jour par le dieu de la mort Yama à sa sœur Yamī, la déesse-rivière Yamunā ; on consultera utilement, sur ce dernier sujet, Stietencron 1972 et Malamoud 1980).

    Joshi, S. (printemps 1996), « Inde. La femme et l’eau : ‘O ma belle, donne-moi à boire deux gorgées d’eau !’ », in D. Rey-Hulman, ed., Paroles à boire. Paris, Centre de Recherche sur l’Oralité/INALCO/L’Harmattan.

    Annexe

    ANNEXE 1

    COMMENT INDRA A RÉCUPÉRÉ DE BALI UNE LAKṢMĪ INCOMPLÈTE

    (Version française du passage du Mahābhārata (MBh 12. 216-218) traduit en anglais par Clifford Hospital dans The Righteous Démon : A Study of Bali, 1984, pp. 59-68)

    [12.216] Yudhiṣṭhira [s’adressant à Bhīṣma en train de mourir sur son lit de flèches sur le champ de bataille du Mahābhārata] dit :

    – Dis-moi, grand-père, quelle sagesse devrait posséder un monarque pour continuer à vivre sur terre lorsqu’il est privé de sa prospérité et écrasé sous le joug du temps ?

    Bhīṣma dit :

    – Sur ce sujet, on raconte cette ancienne histoire de la discussion entre Vāsava (Indra) et le fils de Virocana, Bali. Ayant conquis tous les Asura, Indra alla trouver le grand-père Brahmā et, après l’avoir salué avec les mains jointes, s’enquit ainsi de Bali :

    Bien qu’il ait distribué continuellement ses richesses
    Bali n’a jamais manqué de rien.
    Mais maintenant je ne le vois pas, ce Bali,
    je ne peux pas le trouver, ô Brahmā !
    Il était, en vérité, (aussi resplendissant que) le soleil à son coucher,
    il illuminait les quatre points cardinaux.
    Sans relâche, il faisait tomber les pluies
    à la bonne saison.
    Mais maintenant je ne le vois pas, ce Bali,
    je ne peux pas le trouver, ô Brahmā !
    Il était le dieu du Vent et il était le dieu de l’Océan,
    il était le Soleil et il était la Lune.
    Il était le Feu qui réchauffe toutes les créatures
    et il était en vérité la Terre.
    Mais maintenant je ne le vois pas, ce Bali,
    je ne peux pas le trouver, ô Brahmā !

    Brahmā répondit :

    – Il n’est pas convenable que tu m’interroges ainsi à propos de Bali. Mais celui qui est questionné par un autre ne doit pas mentir, aussi vais-je te renseigner sur Bali. Par chance, ils se trouve qu’il est sur le point de naître dans une maison vide en tant que le meilleur d’entre les chameaux, ou toute autre tête de bétail, ou peut-être sous la forme d’un cheval, ou même d’un âne, ô Seigneur de Śacī (ou Indrāṇī, épouse d’Indra).

    Indra dit :

    – Si je devais le rencontrer dans cette maison vide, dis-moi, Brahmā, devrais-je le tuer ou non ?

    Brahmā dit :

    – Ne fais aucun mal à Bali, Śakra (autre nom d’Indra). Bali ne mérite pas la mort. Tu devrais plutôt lui demander l’enseignement que tu désires recevoir.

    Bhīṣma dit :

    – S’étant fait dire cela par Le Béni, le Grand Indra se mit alors à parcourir la terre. Il était assis sur le dos d’Airāvata (l’Éléphant Céleste) et il portait tous les attributs de la prospérité (d’un roi). À un moment donné, il vit Bali, revêtu d’une peau d’âne et vivant dans une maison vide, comme l’avait dit Brahmā.

    Śakra (Indra) dit :

    – Ainsi tu est re-né en tant qu’âne ! Te voilà devenu un mangeur de foin ! ô Dānava (Démon, fils de Danu). Cette naissance qui est la tienne est vraiment très basse ! Te sens-tu humilié ou non ? Je suis étonné de voir ce qui ne fut jamais vu auparavant : toi sous la coupe de tes ennemis, privé de tes richesses, abandonné par tes amis, ton héroïsme et tes prouesses disparus. Tu avais l’habitude de te déplacer entouré de mille chars et de toute ta parenté, n’ayant cure de mettre le feu aux trois mondes et de nous considérer (nous les Dieux) avec mépris. Tu étais le chef des Dieux (Daitya, les fils de Diti, épouse du sage Kaśyapa) : ils étaient sous ton autorité. La Terre, répondant à tes ordres, portait des récoltes sans même qu’on la laboure. Mais aujourd’hui te voilà accablé par cette calamité dont tu es frappé. Dis-moi, te sens-tu humilié ou non ?

    Quand tu te tenais dans tout ton éclat sur les plages de l’Est, au bord de l’Océan, partageant tes richesses avec tes proches, qu’est-ce que tu avais alors dans l’esprit, ô seigneur des Démons ? Tu t’es livré aux plaisirs de l’amour pendant beaucoup, beaucoup d’années, rendu magnifique par la prospérité et avec des milliers de femmes qui dansaient pour toi. Toutes portaient des guirlandes de fleurs de lotus et toutes avaient l’air d’être en or. Qu’est-ce que tu avais alors dans l’esprit, ô seigneur des Démons ? Tu avais une immense ombrelle faite d’or et ornée de pierres précieuses, et quarante-deux mille Gandharva [musiciens et danseurs célestes] avaient coutume de danser devant toi. Quand tu sacrifiais, tu faisais mettre en place un énorme poteau sacrificiel, tout en or, et tu faisais des dons de dix mille fois dix mille vaches. Engagé dans le sacrifice, tu traversais toute la terre pour te conformer à la règle du lancer du samyā (tronc d’arbre śami, poteau sacrificiel de bois). Qu’est-ce que tu avais alors dans le cœur ? Je ne vois pas à présent où se trouve ta jarre d’or, ni ton ombrelle, ni ton éventail. Et je ne vois pas la guirlande que t’a donnée Brahmā, ô roi des Démons !

    Bali dit :

    – Tu ne vois pas la jarre d’or, ni l’ombrelle, ni l’éventail. Et tu ne vois pas, Vāsava (Indra), la guirlande qui m’a été offerte par Brahmā. Tu me questionne à propos de mes joyaux. Ils sont cachés dans une caverne. Mais mon temps reviendra, et alors tu les verras !

    Tu te conduis d’une façon qui n’est pas correcte par rapport à ta renommée et à ta naissance. Tu es prospère et tu désires te moquer de moi qui suis dans l’adversité. Ceux qui ont acquis la sagesse, ceux qui se satisfont de la connaissance, les calmes, les vertueux, les érudits – tous ceux-là ne se lamentent pas dans les périodes d’adversité, ni ne se réjouissent dans les périodes de prospérité. C’est à cause de ton état d’esprit matérialiste que tu te vantes, Purandara (Indra). Quand tu seras comme je suis, alors tu ne parleras pas de cette manière !
    [12.217] Alors Indra, qui voulait prolonger la discussion, demanda en riant à Bali, qui sifflait comme un serpent :

    – Tu voyageais entouré des tiens et de milliers de chars, mettant le feu à tous les mondes et en nous méprisant (nous les dieux). Mais à présent, en voyant toi-même ta condition extrêmement misérable et en constatant que tu as été abandonné par tes parents et par tes amis, ô Bali, en souffres-tu ou non ? Autrefois, une joie de vivre sans égale était la tienne, et les (trois) mondes étaient aussi en ton pouvoir. De cette chute, est-ce que tu souffres ou non ?

    Bali dit :

    – Sachant que tout cela est transitoire, soumis à la marche du Temps (kāla), ô Śakra, je n’en souffre pas. Tout, en effet, a une fin. Ces corps que possèdent les créatures, ô roi des Immortels (Dieux), sont transitoires. C’est pourquoi, ô Śakra, je ne souffre pas. Cette enveloppe (ma peau d’âne) n’est pas non plus due à une erreur de ma part. Étant séparés, le principe de vie (l’esprit) et le corps n’en naissent pas moins ensemble. Ils grandissent ensemble et ils périssent ensemble. C’est parfaitement libre que je suis arrivé à cette renaissance. Puisque je sais cela, quel souci puis-je avoir ? La mort est la fin des créatures comme l’océan est au bout des rivières. Les personnes qui savent cela ne sont pas orgueilleuses, ô détenteur de la foudre !

    Ceux qui sont submergés par la passion et l’orgueil et ne savent pas cela, ainsi que ceux dont le jugement a été détruit, ce sont ceux-là qui sombrent sous le poids de la calamité.

    La personne qui a acquis la sagesse annule toutes ses fautes. Libérée de tout péché, elle atteint à la bonté ; établie dans la bonté elle devient sereine. Mais ceux qui se détournent de la bonté renaissent encore et encore. Poussés par leur infortune, ces misérables sont dans l’angoisse. Le succès et le malheur, la vie et la mort, tout ce qui entraîne la joie et la souffrance, tout cela, je ne le repousse pas et ne le désire pas non plus. Car aucun de ceux engagés dans cela n’est le conquérant, ni le tueur, ni celui qui est tué, ô Maghavan. Quiconque, ayant tué ou conquis, se vante de sa virilité, devrait savoir qu’il n’est pas l’acteur mais qu’il y a un autre acteur qui agit. Qui accomplit pour eux la destruction et la création du monde ? Ce qui a été accompli a été accompli et le vrai acteur est autre. La terre, le vent, l’espace, l’eau et la lumière, ces éléments sont l’origine. Alors à quoi cela sert-il de se lamenter ?

    Le détenteur d’une grande sagesse comme l’ignorant, le puissant comme le misérable, le beau comme le laid, le fortuné comme l’infortuné, le Temps les emporte tous, impénétrable dans son énergie (tejas). Si je suis tombé sous le joug du Temps, à quoi cela sert-il de se lamenter sur ma défaite. Toute personne ne peut brûler que ce qui a déjà été brûlé, et ne peut tuer que ce qui a déjà été tué. On ne détruit pas ce qui a déjà été détruit, on ne prend que ce qui est prêt à être pris !

    Dans cet océan, il n’y a pas d’île. Et où se trouve l’autre rivage, ce rivage ne peut être vu. Contemplant cet ordre divin, je n’en perçois pas la fin. Si je ne voyais pas que le Temps détruit tous les êtres, je pourrais encore avoir de la joie, de la vanité ou de la colère, ô maître de Śacī. Voyant que j’ai pris la forme d’un âne et sachant que je vis de paille dans une maison complètement vide, tu as décidé de me regarder de haut. Mais, encore actuellement, si je le veux, je peux projeter de multiples formes terrifiantes de moi-même, et si tu les voyais tu t’enfuirais certainement ! Le Temps donne tout et le Temps reçoit à nouveau tout. Tout est ordonné par le Temps. Ne te vante pas de ton héroïsme, Śakra ! Autrefois, Purandara, quand j’étais en colère tout tremblait. Mais je connais le Dharma étemel de ce monde. Et maintenant que tu l’as observé aussi, ne te laisse pas impressionner. Le pouvoir et son origine ne sont pas entre nos mains !

    Ton esprit est bien enfantin. Il l’est maintenant tout comme il l’était auparavant. Concentre-toi sur le savoir, Maghavan, trouve ce qu’il y a de constant. Les Deva, les hommes, les ancêtres, les Gandharva, les Serpents et les Rākṣaśa étaient tous sous mon contrôle, cela tu le sais, ô Vāsava. Sous l’emprise de leur ignorance, les créatures cherchaient refuge en moi disant : « Honneur à la région où Bali le fils de Virocana réside ! » Ô époux de Śacī, je ne me lamente pas sur la perte de ces honneurs, je ne me plains pas de ma chute. Mon savoir est fermement établi dans ce domaine. Je suis soumis à Dieu (l’Ordonnateur).

    Parfois, nous pouvons voir quelqu’un né dans une famille noble, beau et courageux, vivre, lui et ses amis, dans la tristesse. Car cela était destiné à arriver. De la même façon, quelqu’un qui est né dans une famille de basse caste, ignorant, de naissance impure, ô Śakra, celui-là on le voit vivant heureux avec ses amis. Car cela était destiné à arriver ! Une femme belle et de bon augure, Śakra, se révèle être une mégère, et une femme sans aucun signe de bon augure ni beauté, vit une vie heureuse. Cette condition à laquelle nous sommes arrivés n’est pas de notre fait, Śakra, ni la condition qui est la tienne, ô Détenteur de la foudre ! Ce n’est ni à quelque chose fait par toi ni à quelque chose fait par moi que tiennent nos conditions respectives. La prospérité et le manque de prospérité viennent en succession régulière. Je te vois dans ta splendeur, installé comme roi des Deva, prospère, magnifique et rugissant après moi. Cela ne serait pas ainsi si le Temps ne s’en était pas pris à moi et ne se tenait à mes côtés. Autrement je t’aurais abattu avec mon poing, bien que tu sois armé de la foudre. Mais ce n’est pas le temps de l’héroïsme ! Le temps de l’indulgence est arrivé ! Le Temps établit tout et le Temps amène tout à sa conclusion. Si le Temps doit s’approcher de moi, le puissant maître des Dānava (Démons), il ne m’entraînera pas à rugir ni à être brûlant d’énergie, ou quoi que ce soit de ce genre. Toutes les énergies (tejas) combinées des douze Dieux fils d’Aditi (Aditya), toi-même inclus, ô roi des Deva, je me les suis appropriées une main derrière le dos. C’est moi qui ai fait monter les eaux et les ai envoyées sous forme de pluie, ô Vāsava, et c’est moi qui ai donné la lumière et la chaleur aux trois mondes. Je protégeais et je détruisais, je donnais et je recevais. Même les puissants maître des mondes, je les enchaînais et je les libérais. Mais aujourd’hui le pouvoir qui était le mien est fini, ô maître des Immortels. Tous ceux qui dépendaient de moi ne m’entourent plus avec splendeur, maintenant que j’ai été attaqué par les armées du Temps. Je ne suis pas l’acteur et toi non plus, ni quiconque, ô maître de Śacī. Les mondes sont consumés par le mouvement régulier du Temps. Ceux qui sont érudits dans les Veda disent que le Temps a pour corps les mois et les demi-mois, qu’il est habillé du jour et de la nuit, a les saisons comme organes des sens et l’année comme bouche.

    Certains, grâce à leur sagesse, disent que l’univers tout entier doit être considéré comme étant le Temps. Mais en méditation je me suis convaincu qu’il est cinq et quintuple. Le Brahman est profond et mystérieux comme un vaste océan d’eau. On dit qu’il n’a ni commencement ni fin, indestructible et suprême. Bien qu’il soit lui-même sans attribut caractéristique, il a des attributs quand il prend contact avec les éléments. Ceux qui connaissent la vérité le voient immuable. Assistant à la mort de quelqu’un nous allons dire : « Il est parti ! » Mais il n’est pas tel qu’il puisse partir, car il n’est autre que prakriti [la substance primordiale féminine]. N’ayant pas pris le chemin de tous les êtres, où iras-tu ? Aucun des cinq organes des sens ne peut percevoir celui qui ne tue pas, ceux qui s’enfuient ni celui qui, restant sur place, n’est pas tué. Certains l’appellent Agni, d’autres l’appellent Prajapati, d’autre l’appellent les saisons, les mois et les demi-mois ou bien les jours et les instants. D’autres l’appellent le matin, l’après-midi, le midi, ou encore l’instant. Ainsi les personnes parlent différemment de celui qui est Un. Sache que tout cela est le Temps, sous la domination duquel se trouve l’univers tout entier.

    Des milliers d’Indra se sont succédé, ô Indra, tous doués de force et de courage. Toi aussi tu disparaîtras, ô maître de Śacī. Quand ton heure sera arrivée, le Temps héroïque provoquera aussi ta disparition, toi qui est l’extrêmement puissant Śakra, le roi des Dieux, intoxiqué de pouvoir. Le Temps détruit l’univers tout entier. Sois assuré que le Temps ne peut être conquis ni par toi ni par moi, ni par ceux qui nous ont précédés. Cette prospérité royale [Śrī = Lakṣmī] à laquelle tu es parvenu et à propos de laquelle tu penses trompeusement : « Elle a été possédée par moi ! », elle ne réside pas en un endroit car elle a résidé dans des milliers d’Indra, tous supérieurs à toi. Celle qui est volage m’a quitté et est allée à toi, ô maître des Dieux. Ne sois plus arrogant, Śakra. Tu devrais te calmer. Étant venu à toi de cette façon, elle t’abandonnera bientôt et ira vers un autre.

    [12.218] Puis, lui aux cent sacrifices (Indra), vit Śrī sous sa forme brillante, sortir du corps de Bali. Alors, la voyant étincelante de lumière, le punisseur béni de Pāka, Indra, les yeux agrandis d’émerveillement demanda à Bali :

    – Ô Bali, qui est celle-ci qui habitait en toi mais qui t’a quitté ? Elle est radieuse, ainsi parée de plumes, le haut de ses bras ornée de bracelets et éclatante de sa propre énergie (tejas).

    Bali répondit :

    – Je ne sais pas si cette femme en or est une Démone, une Déesse ou une mortelle. Demande-lui. Ou bien fais ce que bon te semble, Vāsava.

    Śakra (Indra) dit :

    – Ô toi qui est sortie de Bali, radieuse et ornée de plumes, qui es-tu ? Je ne sais pas qui tu es ! S’il te plaît, dis-moi ton nom, ô toi aux sourires charmeurs. Tu te tiens là, belle comme Māyā elle-même, tu brilles de tes propres énergies (tejas), ayant quitté le maître des Démons. Qui es-tu, ô femme magnifique ? Dis moi, en vérité, qui tu es.

    Śrī dit :

    – Virocana ne me connaissait pas, et Bali, le fils de Virocana, ne me connaissait pas. Ceux qui savent (the learned) m’appellent Duhsaha et Vidhitsa. Ils m’appellent aussi Bhūtī, Lakṣmī et Śrī. Vous ne me connaissez pas, Śakra. Aucun Dieu ne me connaît !

    Śakra dit :

    – Ô Duhsaha, est-ce à cause de ce que j’ai fait ou de ce que Bali a fait que tu es en train de le quitter après avoir vécu en lui si longtemps ?

    Śrī dit :

    – Ni le Créateur ni celui qui ordonne ne m’ont commandée en aucune façon. C’est le Temps, Śakra, qui me déplace d’un endroit à un autre. Ne te moque pas de Bali, ô Śakra !

    Śakra dit :

    – Comment se fait-il que Bali ait été déserté par toi ? Quelle en est la raison, ô Déesse ornée de plumes. Comment se fait-il que tu ne sois pas en train de m’abandonner, moi ? Dis-moi, ô dame aux doux sourires.

    Śrī répondit :

    – Je réside dans la vérité, les dons, les vœux, l’ascèse (tapas), dans les prouesses et le Dharma. Bali s’en est détourné. Il avait toujours été respectueux des brâhmanes, attaché à la vérité et il contrôlait ses passions. Mais il est devenu jaloux des brâhmanes et, bien qu’impur, il s’est mis à toucher ce qu’ils possédaient. Avant, il faisait des sacrifices, mais ensuite, son esprit devenant plein d’orgueil et, soumis aux attaques du Temps, il a dit au monde entier « Faites des sacrifices à moi (au dieu que je suis). » Ayant été rejetée par lui, j’irai vivre avec toi, en toi, ô Śakra. Je dois être portée (par celui qui m’a en lui) avec vigilance, ascèse (tapas) et prouesse !

    Śakra dit :

    – Ô toi qui vis au milieu des lotus, il n’y a personne parmi les Dieux, les hommes, ou toute autre créature, qui soit capable de te supporter !

    Śrī dit :

    – Ô Purandara, à coup sûr, il n’y a pas un seul dieu (deva), demi-dieu (gandharva), titan (asura) ou démon (rākṣaśa) capable de me supporter !

    Śakra dit :

    – Dis-moi, déesse de bon augure, que dois-je faire pour que tu vives en moi à jamais ? Dis-moi la vérité !

    Śrī dit :

    – Ô roi des dieux, apprends comment je peux vivre en toi à jamais. Divise-moi en quatre parties selon les préceptes qui se trouvent dans les Veda !

    Śakra dit :

    – Je te partagerai en t’assignant à tel ou tel endroit du monde avec tout le pouvoir et la force dont je dispose. Puissé-je ne jamais t’offenser, ô Laksmī, en étant près de toi. Parmi les humains, c’est Bhūmi (la Terre), origine de tout, qui soutient le monde. Elle sera un quart de toi. Je suis de l’opinion qu’elle convient.

    Śrī dit :

    – Ce premier quart de moi-même a été affecté et établi en Bhūmi, la Terre. Alors, Śakra, décide d’une bonne place pour mon second quart !

    Śakra dit :

    – Bénéfiques sont les eaux qui coulent sur terre parmi les humains. Que les eaux portent un quart de toi ! Les eaux sont assez fortes pour te supporter...

    Śrī dit :

    – Ce quart de moi-même a été attribué et établi dans les eaux. Alors, Śakra, trouve un endroit convenable pour mon troisième quart !

    Śakra dit :

    – Les Dieux (Deva), ceux qui font des sacrifices, ainsi que les Veda, sont établis dans le Feu (Agni). Le Feu soutiendra ton troisième quart lorsqu’il aura été dûment placé en lui !

    Śrī dit :

    – Ce quart de moi-même a été attribué et établi dans le Feu. Alors, Śakra, trouve un endroit qui convienne pour mon quatrième quart !

    Śakra dit :

    – Parmi les humains, il y a ceux qui sont des bonnes gens (those who are good), dévots de Brahmā, et qui ne disent que la vérité. Qu’ils portent un quart de toi. Les hommes bons sont assez forts pour te supporter !

    Śrī dit :

    – Ce quart de moi-même a été attribué et établi dans les bonnes gens ! Protège-moi, ô Śakra, moi qui ai été déposée dans les créatures !

    Śakra dit :

    – Je t’ai déposée dans différentes créatures. Ceux qui t’offenseront seront punis par moi. Qu’on se le tienne pour dit !

    Alors le roi des Démons (Daitya), Bali, qui avait été déserté par Śrī. dit :

    – Le soleil brille de la même façon au Sud, à l’Ouest et au Nord qu’il brille à l’Est [à son lever]. Mais lorsque le soleil s’arrêtera à l’aplomb du milieu du jour, alors il y aura à nouveau une bataille entre les Dieux et les Démons, et je te vaincrai. Quand le soleil, se tenant fixement à un endroit, brûlera tous les mondes, alors dans la bataille entre les Dieux et les Démons, je te vaincrai et conquerrai ton royaume, ô Śatakratu !

    Śakra dit :

    – J’ai reçu des instructions de Brahmā disant que tu ne devais pas être tué. C’est uniquement pour tenir compte de cela, Bali, que je ne t’envoie pas ma foudre sur la tête. Va où bon te semble, ô maître des Démons. Que la paix soit avec toi, ô Grand Démon. Il ne viendra jamais, le temps où le soleil se tiendra au milieu du ciel et brûlera les mondes. La course du soleil a été établie autrefois par Svayambhū, le Créateur. Il se meut perpétuellement selon cette règle établie et réchauffe les créatures. Pendant six mois le soleil va dans sa course vers le Nord, et pendant six mois il va vers le Sud, apportant ainsi la chaleur, puis la froidure, aux mondes.

    Après qu’Indra se fût ainsi adressé à lui, Bali, le chef des Démons, s’en alla vers le Sud, tandis que Purandara [Indra] s’en allait vers le Nord. Indra au corps recouvert de mille yeux, après avoir entendu de Bali le discours que celui-ci lui avait tenu, caractérisé par la liberté à l’égard de l’égoïsme, remonta au ciel.

    ANNEXE 2

    Chanson à plaisanterie (khyāl) chantée et commentée par Dhaniyā la laquière et ses amies à Piparsod le 24 janvier 1987

    Kaliyug dekhau nā jāe, nahīn, nahīn !

    Voir la fin du monde, non, non, ce n’est pas supportable !

    Kaliyug dekhau (= dekhā) nā jāe, nahīn, nahīn ! (bis)
    Voir la fin du monde (Kaliyug), non, non, ce n’est pas supportable !

    « Le Kaliyug, âge de Kali, est le quatrième et dernier de l’histoire du monde depuis sa création ; le dharma, la morale, est à l’envers (dharam ulṭā par jātā) et il se terminera par la destruction (pralāy) du monde. Nous ne sommes actuellement qu’au début du Kaliyug, le pire reste donc à venir... », explique Dhaniyā, contente de montrer que les femmes aussi ont des connaissances...

    tīn tin bichiyā pairai (= paihaine, part, passé du verbe paihainnā) je kutiyā (bis) Cette chienne porter trois bagues à chaque pied !

    (« Voir » est sous-entendu implicitement au début de chacun des faits mentionnés comme caractéristiques du Kali yuga : « Voir cette chienne... », etc.)

    « Les femmes ne portent d’habitude qu’une bague de pied, mais c’est le Kaliyug et les femmes de la maison se conduisent comme des chiennes en chaleur, elles deviennent coquettes et avides d’argent comme des prostituées », commentent les chanteuses. « Elles se mettent à porter trois bagues à chaque pied ! Et qui sait si elles n’ont pas plusieurs amants qui les leur payent ? »

    cham-cham caṛh gaī aṭār !
    Monter l’ecalier de la maison à étage en faisant tinter ses grelots de pieds comme une prostituée !

    (cham-cham est une onomatopée imitant le bruit que font les grelots de pieds des danseuses)

    ou :

    La danse de destruction du monde monter l’escalier de la maison à étage !

    ajoute Dhaniyā, dans la tradition typique des double-sens des chansons khyāl, et elle explique : « Śiva, sous sa forme de Nāṭ-rāj, Seigneur de la danse, détruit le monde en dansant (litt. tout en dansant) (Śiv – Śankar, Nāṭ-rāj ke rūp men, nacte-nacte sansār kā nāś karte hain) ; un cercle de flammes l’entoure, c’est le feu qui ravage le monde ! »

    nahīn, nahīn, cham-cham caṛh gaī aṭār !
    Non, non ! monter l’escalier de la maison à étage en faisant tinter ses grelots de pieds !
    Kaliyug dekhau nā jāe, nahīn, nahīn ! (bis)
    Voir la fin du monde, non, non, ce n’est pas supportable !
    būlī kī sāṛī darā-re (= ḍalā + re) bandariyā ! (bis)
    La guenon mettre un sari en voile de tergal !

    (būlī = Wooli, marque réputée de tergal, d’abord importé du Japon et à présent fabriqué en Inde ; tissu infroissable apprécié par les femmes qui travaillent dans les bureaux)

    (darā = racine-gérondif du verbe darāna, + re, suffixe poétique destiné à allonger les mots)

    bandrā darpan batāe, nahīn, nahīn ! (bis)
    Le singe lui donner un miroir pour qu’elle s’admire, non, non !

    Allusion à l’histoire du sage Nārada qui a demandé à Viṣṇu, auprès duquel il s’était vanté d’être insensible au charme féminin, de lui prêter son visage de séducteur lorsqu’il est tombé amoureux d’une princesse, en dépit de son grand âge, et a voulu se présenter à son svayamvāra (mariage par choix) ; Viṣṇu lui a joué un terrible tour en lui donnant un visage de singe, sans que les autres prétendants puissent le voir et sans qu’il ait de miroir pour se voir lui-même. Lorsque Nārada s’en est aperçu, en voyant que Viṣṇu en personne s’était mis sur les rangs et avait été choisi par la princesse, il a maudit le dieu en le condamnant à avoir deux incarnations en homme où il serait séparé de la femme qu’il aimerait – cela a effectivement été le cas pour Rām, séparé de Sītā qu’il a été jusqu’à exiler lui-même, et pour Kṛṣṇa, séparé de Rādhā qui était une femme mariée ! L’histoire comporte une belle chute, le sage disant au dieu qu’il avait eu tort de lui donner un visage de singe, car le jour viendrait où les singes seront ses seuls alliés dans sa lutte contre les démons, prédiction qui s’est aussi réalisée pour Rām !

    Kaliyug dekhau nā jāe, nahīn, nahīn ! (bis)
    Voir la fin du monde, non, non, ce n’est pas supportable !
    jal kau (= kā) menṛha ko pīsan baiṭhau (= baithā) ! (bis)
    La grenouille dans l’eau en train de moudre du grain !
    machlī roṭī banāe, nahīn, nahn ! (bis)
    Les poissons faire du pain, non, non !

    Les allusions répétées à l’eau, en plus de la drôlerie qu’il y a à décrire quelque chose d’impossible, sont un rappel que la femme a pour nature fondamentale d’être faite d’eau, d’être aquatique. L’eau, pour les chanteuses, est indubitablement associée à la sexualité féminine. À propos d’une autre chanson, où des villageoises au bord d’un puits veulent donner de l’eau à boire à des renonçants qui refusent en disant : « Notre dharma d’ascètes en serait diminué ! », Dhaniyā avait expliqué que lorsque ces femme offrent à boire à ces renonçants, elles s’offrent elles-mêmes à eux : « Le signe du désir des femmes est que l’eau leur vient (striyon kī icchā kā yeh niśān hai ki unko pānī ātā hai) » et elle avait même ajouté « Seules les femmes à qui l’eau vient sont douées pour l’amour » (Chambard 1992, « Le Rāmāyaṇa des femmes » : 110 ; voir également Joshi 1994, « La femme et l’eau : ‘Ô ma belle, donne-moi à boire deux gorgées d’eau !’ »). Les poissons, symboles de la sexualité (un poisson se trouve sur la bannière de Kāma, le dieu de l’amour), nous rappellent aussi que le Kaliyug, qui est l’âge des Śūdra, est aussi l’âge des femmes, puisqu’elles sont des Śūdra (dominées comme eux par kāma, la sensualité), tenues pour responsables de la sexualité incontrôlée qui caractérise la fin du monde. Mais il est important de remarquer que ce n’est pas par leur sensualité « féconde »– celle visant à avoir des enfants, faisant d’elles au contraire des préservatrices de l’existence du monde – que les femmes pèchent alors, mais par une sexualité « stérile » à la façon de celle des prostituées... et des Déesses, car les épouses des dieux sont stériles, et cela les chanteuses le savent très bien : c’est ce qui les fait qualifier Lakṣmī, la déesse de la richesse, parce qu’elle vient et s’en va sans crier gare, de calāyamān, « baladeuse », « péripatéticienne », de prostituée en somme, qu’elles décrivent « allant de porte en porte » dans certaines de leurs chansons. « À cause de (lit. : par la main de) Lakṣmī et des femmes, par la force de l’or et de la sensualité, voilà comment le Kaliyug se détériore (Śrī aur striyon ke hāth se, sunne aur kām ke bal se, aise hī Kaliyug bigaṛ jātā) ! », commente tranquillement Dhaniyā sans penser le moins du monde trahir la cause des femmes, ni celle des Déesses... Il y a d’ailleurs un proverbe, connu d’elle, qui dit « Kaliyug Lakṣmī kā vās hai », « Le Kaliyug est la maison de Lakṣmī ».

    Kaliyug dekhau nā jāe, nahīn, nahīn ! (bis)
    Voir la fin du monde, non, non, ce n’est pas supportable !
    Kamlā kalī ko bhae choṛā-choṛī (bis)
    Kamlā, le bouton de fleur, avoir des enfants
    (litt. : des petits et des petites)

    « Pas encore nubile (c’est le sens de kalī, bouton de fleur) mais déjà prostituée... », disent les chanteuses. Remarque de l’ethnologue : il n’est probablement pas non plus innocent de qualifier cette Kamlā de kalī justement dans un âge qui s’appelle Kali yuga-cela ne fait qu’une différence de ī long ou court dans le mot kalī, qui évoque peut-être également, en ajoutant un ā long cette fois, la Déesse Kālī, « la Temporelle (la destructrice par le Temps qui détruit tout) » mais aussi « la Noire » (le noir est justement la couleur des Śūdra et du Quatrième âge) ; lorsque les gens, au niveau populaire, qualifient, comme ils le font couramment, le Kaliyug d’« âge de Kālī (la déesse) », il faut y voir une conviction qui a un contenu et pas seulement le reflet de leur ignorance !

    kachuā pach le jāe, nahī", nahī" ! (bis)
    La tortue lui apporter les cadeaux de naissance, non, non !

    « Le pach est donné par le frère à sa sœur à la naissance des enfants de celle-ci ; mais la prostituée n’est normalement plus reconnue comme sœur par ses frères et elle est censée ne pas avoir d’enfant... », continuent à commenter les chanteuses. Il s’agit de la tortue de mer ; on se retrouve donc en milieu aquatique, comme plus haut ; la tortue est aussi une des incarnations de Viṣṇu, venu pour être le support inférieur de l’axe du monde – mont Kailāś-Meru-Mandara – servant de baraton pour le Barattage de l’Océan de Lait qui était sans fond et n’a pu être baratté que grâce à cette intervention divine. C’est le moment, ici, de se rappeler que Lakṣmī, sous la forme de Śrī, est justement « sortie » de ce barattage, avec la liqueur d’immortalité (amṛita), Dhanvantari, le Médecin des dieux, Surabhi, la Vache d’abondance, et bien d’autres choses – une lune, un diamant, etc.

    Kaliyug dekhau nā jāe, nahīn, nahīn ! (bis)
    Voir la fin du monde, non, non, ce n’est pas supportable !

     

    Notes de bas de page

    1 Mon premier « terrain » à Piparsod, comme chercheur du cnrs, a duré trois ans et demi (dont deux années d’affilée) entre 1957 et 1964, et a été suivi d’une nouvelle tranche de recherche, commencée treize ans plus tard, en 1977, après la rédaction de ma thèse, Atlas d’un village indien, soutenue en 1979, et qui se poursuit encore avec les séjours que je fais presque chaque année au village. J’ai eu quatre principaux informateurs, dont deux brâhmanes. Le premier brâhmane a été Gopīlāl Śarmā, dit « Paṇḍitjī », mon voisin, qui m’a fait l’honneur de devenir mon gourou et mon informateur le plus important, auquel dois l’essentiel des conceptions que l’on trouvera tout au long de la présente étude – je rends hommage à l’extraordinaire détermination et au courage qu’il a manifestés jusqu’à son dernier souffle dans la transmission de ses convictions ; ancien instituteur ayant créé l’école du village, il était, depuis sa retraite, le « Postmaster » de la poste située juste en face de notre maison ; il est hélas mort en 1986, à l’âge de 87 ans. Le second a été Būṭārām, dit « Bhagatjī » (« le dévot »), un agriculteur brâhmane, devenu renonçant à la fin de sa vie (après avoir élevé ses quatre fils, auxquels il a confié son épouse, leur mère) et qui s’apprêtait à quitter le village pour être sādhū itinérant lorsque je suis arrivé ; quand j’ai fait sa connaissance, il a pris l’étonnante décision de revenir au village pour faire de moi son disciple, lui aussi – il logeait dans un abri sans foyer (les renonçants n’ont pas de feu, ils vivent d’aumônes) réservé aux sādhū de passage durant la saison des pluies où ils suspendent leur errance – ; c’était un homme plein d’humour et d’une étonnante liberté : il a été la seule personne qui ait jamais accepté de prendre une tasse de thé avec des biscuits chez nous ; il est mort en 1966, deux ans après le séjour de six mois qui a clôturé, en 1964, la première tranche de mes recherches. Mon informateur incontestablement le plus « oral » est Sarvan le barbier ; encore jeune (il a 45 ans), il est le frère cadet de mon fidèle serviteur Nāthūrām ; il possède un remarquable talent de conteur qui a contribué à rendre hauts en couleurs tous les récits de tradition orale que j’ai enregistrés de sa bouche. Quant à Dhaniyā La laquière, c’est grâce à elle que j’ai constitué un remarquable corpus de plus de six cents chansons, encore très partiellement exploité ; on pourra observer que mes meilleures publications depuis quelques années ont des titres de chansons que j’ai enregistrées chez elle. Ma femme a fait sa connaissance, dès le début de notre séjour au village, lorsqu’elle a soigné un de ses deux bébés qui souffrait d’une diarrhée due au rachitisme (elle allait, matin et soir, lui mettre des gouttes de vitamine D sur la langue, avant les tétées) ; en l’espace d’un mois, ce fils était en voie de guérison et Dhaniyā, après cela, nous a régulièrement invités à assister à des séances de chants chez elle – très consciente d’avoir, elle aussi, un héritage à transmettre.

    2 Le temple de Nāthdvārā, près d’Udaipur, a été construit dans la seconde moitié du xviic siècle, et continue à être géré par la secte vaiṣṇava des vallabhites (fondée au début de XVIe s. par Ballabh – ou Vallabh – ācārya, le Maître Ballabh), afin d’y abriter la statue de pierre noire, tenue pour vivante, de Kṛṣṇa-Śrī Nāthjī que la secte a pris l’initiative d’évacuer en 1669 du mont Govardhan, près de Mathurā-Vrindāvan, où elle se trouvait, pour la soustraire aux exactions de l’empereur moghol Aurangzeb. Le mont Govardhan « géographique » existe, mais il n’est pas facile à identifier en raison de sa faible altitude ; il est heureusement entouré d’une route que les pèlerins utilisent pour en faire la circumambulation (parikrama) (Vaudeville 1989 : 125).
    L’importance que le Paṇḍitjī donnait à ce temple (et à ses rituels, peu connus du commun) pourrait laisser penser qu’une partie au moins de son enseignement était peut-être l’expression d’une doctrine initiatique vallabhite, mais il ne m’en a jamais parlé. Cela concernerait surtout l’assimilation de Kṛṣṇa-Śrī Nāthjī à Bali. Pour ce qui est des trois grands dieux à la porte de Bali, du retour de Bali pour Divālī et de la division de Lakṣmī, ce sont des notions présentes dans la tradition orale, telle qu’elle a été exposée par exemple dans les récits de Sarvan.

    3 Cf. Gaborieau & Helffer (1968-1969) et Gaborieau (1982). Une place importante est faite au Népal au roi-démon Bali à la fête de Tihār (correspondant à Divālī), où il monte du monde souterrain pour un jour (cela rejoint l’association entre Lakṣmī et le roi Bali dans les récits de tradition orale de Piparsod : le roi Bali est considéré comme ayant été un bon roi à une époque elle-même considérée comme un Âge d’Or !). Mais il ne semble pas que l’on ait trouvé au Népal jusqu’à présent la confirmation d’un des points importants de mon propre matériel en Inde Centrale : le rapport qu’il y a entre le sommeil de Viṣṇu et son séjour dans le monde souterrain comme gardien à la porte du roi Bali, suivi de celui de Śiva et de Brahmā.
    Voici la citation de Al-Beruni contenue dans cet article (traduction anglaise de Sachau, t. II, p. 182), qui apporte une remarquable confirmation de plusieurs des thèmes populaires que nous relatons ici, et tout particulièrement celui du rapport entre Lakṣmī et Bali : « The cause of this festival (Divālī) is that Lakshmī the wife of Bāsudeva, once a year on this day liberates Bali, the son of Virocana, who is prisoner in the seventh earth, and allows him to go out into the world. Therefore the festival is called Balirājya, i.e. the principality of Bali. The Hindus maintain that this time was a time of luck in the Kritayuga, and they are happy because the feast-day in question resembles that time in the Kritayuga. »

    4 Cf. in Akoun, ed. (1991), les deux chapitres de Guy Deleury, « L’Inde en fête » et « Rites et mythes de l’Inde ».

    5 G. Tarabout a confirmé, par son observation au début des années 1980 de la fête d’Onam au Kerala, que le roi-démon Bali, appelé Mahābali ou Māvêli, revient sur terre pour cette fête en tant que roi de l’Âge d’Or, porteur de richesse et d’abondance, cela se rattachant à un mythe faisant intervenir Viṣṇu-Vāmana de la même façon que dans celui que nous rapportons (voir Tarabout 1986 : 78-82 et 442-447). Ce fait n’était pas aussi inconnu dans le Sud qu’il l’était dans le Nord : C. Hospital y consacre un long et important chapitre « Mahābali and Oṇaṃ » dans son remarquable ouvrage The Righteous Demon... (1984 : 186-228). Il y cite une monographie, Onam... (1961), publiée par le Census of India, où Bali est décrit comme étant au centre de la fête. Hospital a lui-même observé sur le terrain Onam au Kerala, mais les autres parties de son livre, dont j’espérais qu’il allait résoudre au moins une partie de mes énigmes, restent cantonnées dans une étude textuelle (l’auteur y donne d’excellentes traductions de nombreux textes sanskrits, dont le remarquable passage du Mahābhārata sur Lakṣmī quittant Bali, que j’ai traduit en français pour le mettre en appendice au présent article), comportant des analyses très sophistiquées mais aucun élément qui vienne à l’appui des séjours souterrains des trois grands dieux chez Bali.
    Ce serait toutefois une erreur de penser que le retour de Bali et de son Âge d’Or n’est pas attesté dans la littérature religieuse de l’Inde du Nord. Le Śrī Vrat Rājaḥ (Le roi des observances religieuses), 1963, gros ouvrage décrivant en détail chaque fête, avec des citations de nombreux textes sanskrits – mais pas toujours accompagnées de références précises – traduites et commentées en hindî, édité par la fameuse Venkateshwar Press de Bombay, est possédé par plusieurs familles brâhmanes à Piparsod et il est particulièrement utilisé par les femmes comme guide pour leurs cérémonies religieuses tout au long de l’année. Au chap. « Divālī », pp. 735-736, il est expliqué pourquoi Viṣṇu-Bāman a été amené à permettre à Bali de revenir pour trois jours au moment de cette fête (qui est l’anniversaire du jour où Bali a été envoyé aux enfers) :

    Prasann hue Hari ne Bali (se) kahā thā ki « Jo tere man men bhadr hai, voh tathā dūsre sab bhadr hon ! » Aise Viṣṇu Bhagvān ke vacan sunkar Bali bole : « Mai” ne jo kuch āpko diyā hai, use apne liye to na mangūngā par sansār ke upkār ke liye māngūngā ; yadī dene kī āpkī śakti hai, to dedījiye.

    Étant content (de Bali qui lui avait offert, en se sacrifiant par dévotion, sa tête pour qu’il y pose son troisième pas), Viṣṇu dit à Bali :
    « Le souhait qui est dans ton esprit, celui-là et tous tes autres souhaits, qu’ils soient exaucés ! »
    En entendant cette promesse de Viṣṇu le Seigneur, Bali a dit : « Tout ce que je vous ai donné, je ne demanderai pas de le retrouver pour moi, mais je vous le demanderai dans l’intérêt du monde ; si vous avez la force de le donner, alors donnez-le !

    « Main ne kapaṭrūpī Vāman bane hue āpke liye bhūmi de dī, jo ki tin padon se āpne in nāpālī, is kāran tin dinonmen mujh Bali kā rājya ho, mere rājya me" tin din jo manuṣya dīpak karenge unke ghar men āpkī strī Lakṣmī sadā sthir rahe ! »

    Puisque je vous ai donné la terre alors que vous vous étiez transformé en Nain sous une forme trompeuse, terre que vous avez mesurée en trois pas, accordez-moi que mon royaume à moi, Bali (l’Âge d’Or), revienne sur terre [litt. ‘soit’] durant trois jours, et que votre femme Lakṣmī vienne s’établir pour toujours [ce ‘toujours’ sous-entend « comme elle le faisait du temps de mon royaume »] chez les (bonnes) gens qui feront des illuminations avec des lampes durant ces trois jours ! »


    Quant à la descente de Lakṣmī dans le monde souterrain au moment de Śrāvani, la fête des brâhmanes, on la trouve mentionnée dans un ouvrage collectif paru en version française, sous la direction des Prof. Goswami et Dallapiccola, Krishna, l’amant divin (1982), dans le chap. « Le culte » par le Dr. K. Goswamy, p. 126, où un tableau est donné des cultes du temple de Śrī Nāthjī à Nāthdvārā, près d’Udaipur : à la fête de « Rakhi bandhan, Shravan, pleine lune », on lit « Célébration de la descente de la déesse Lakshmi dans les sphères inférieures lorsqu’elle fit du roi Bali son propre frère en lui attachant un cordonnet de soie symbolique autour du poignet » (cette référence m’a été aimablement communiquée par C. Champion après ma première présentation des « Trois grands dieux aux enfers » à son séminaire de littérature orale au ceias en 1990).
    Dernière découverte concernant Bali, au Rajasthan cette fois-ci : D.-Sila Khan, qui vit à Jaipur (elle a soutenu à Paris-VII en 1993 une thèse de nouveau doctorat sur « Rāmdeo, le dieu des parias »), m’a communiqué la photo (fig. 4) qu’elle a prise en février 1995 d’un temple « du roi Bali » à Picyāg, localité proche de Jodhpur. Dans le saint-des-saints se trouve une peinture représentant Viṣṇu-Vāman en train de poser son pied sur sa tête pour l’envoyer dans le monde souterrain. À ma connaissance, il n’existe pas en Inde de temple consacré, à titre principal, à un démon. N’est-ce pas là un sérieux appui à la conviction du Paṇḍitjī que Bali n’est autre qu’une forme ancienne de Viṣṇu lui-même ?

    6 Il y a, pour l’ārti aux temples, sept rotations de la lampe (dans le matériel servant au rituel enfermé dans le saint-des-saints – rāj mandir – où se tient le couple divin, se trouve une petite lampe en métal, allongée en pointe d’un côté où la mèche est enfoncée dans un trou et munie de l’autre côté d’une anse servant à la tenir ; mais la flamme peut aussi être un simple bâtonnet d’encens, ou encore, dans un cérémonial plus élaboré réservé aux fêtes, une mèche trempée dans du beurre ou bien un morceau de camphre que l’on pose sur le bord d’un plateau d’offrandes de nourriture qui sera posé après l’ārti dans le rāj mandir, les portes étant refermées pour que le dieu les consomme et ce sont les restes du dieu qui sont distribués aux fidèles comme prasād, la « communion » hindoue). Le prêtre se tient debout devant la porte ouverte du rāj mandir et fait tourner, en la tenant avec sa main droite, la lampe devant lui de façon circulaire dans le sens des aiguilles d’une montre selon un plan vertical parallèle à la ligne de ses deux épaules. La rotation commence au niveau de la ceinture de l’officiant, en face de son nombril, et se poursuit en faisant monter la lampe tout en la déportant vers sa gauche jusqu’à mi-course vers le haut, après quoi la lampe est ramenée progressivement au milieu où elle arrive, au sommet de sa course au niveau du front de l’officiant, pour redescendre ensuite en étant écartée vers la droite jusqu’à mi-course de sa descente, le dernier quart de la rotation consistant à la faire revenir au point inférieur central du cercle réalisé, en face du nombril de l’officiant. Le départ pour une nouvelle rotation ne se fait qu’après avoir marqué une hésitation consistant à faire revenir la lampe un peu en arrière.
    Il y a sept rotations, selon mes informateurs, parce que non seulement sept est un chiffre « auspicieux » mais il représente l’addition des trois grands dieux et des quatre directions cardinales. Cela n’est toutefois pas une règle générale : ce nombre peut changer en fonction des divinités ou simplement parce que le prêtre suit une tradition qui lui est propre ou bien encore qui est celle de son temple. L’ārti du matin et du soir est dans certaines maisons, notamment de brâhmanes, fait à domicile et il est le plus souvent alors limité à cinq rotations (c’est parfois la femme qui est l’officiante).

    7 Si l’on se reporte au Diagramme du cycle des fêtes (p. 262), la ligne horizontale ouest-est est à la fois la séparation entre le monde terrestre et le monde souterrain et la limite entre le jour et la nuit.
    À un premier niveau, il est évident en effet que le soleil monte au-dessus de la ligne d’horizon à son lever et descend au-dessous de celle-ci à son coucher : ce mouvement circulaire du soleil, qui est aussi représenté par la rotation de la flamme de l’ārti, se fait dans le sens « auspicieux » des aiguilles d’une montre. Pour avoir une idée juste du phénomène, il faut adopter la perspective de l’assimilation du jour à l’année – que nous avons déjà rencontrée. Le jour, comme l’année, a son début à l’ouest, va ensuite de l’ouest au nord, au solstice d’été, puis à l’est. La période « diurne » du jour est celle où les jours sont les plus longs dans le cycle annuel : elle commence à l’équinoxe de printemps et va jusqu’à l’équinoxe d’automne. La nuit correspond à la deuxième moitié de l’année qui va de l’est au sud, au solstice d’hiver, et à l’ouest, de l’équinoxe d’automne à l’équinoxe de printemps. Les nuits sont en effet plus longues dans la partie de l’année qui se trouve au-dessous de la ligne est-ouest, ce qui amène à considérer toute la partie inférieure du diagramme comme étant le domaine de la nuit en même temps que celui du monde souterrain.

    8 Les quatre âges du monde sont représentés par un taureau, nommé Dharma, qui est sur ses quatre pattes au Premier âge, sur trois pattes au Second, sur deux au Troisième et sur une seule, en état de déséquilibre, au Kali yuga. C’est une explication pour le nom du Second âge qui s’appelle Tretā (où l’on trouve la racine « trois ») et pour celui du Troisième âge (Dvāpar, où l’on trouve la racine « deux »).
    Būṭārām « Bhagatjī », le brâhmane du village devenu renonçant, qui lui aussi m’a choisi comme disciple à mon premier séjour, m’a fait un jour une remarquable démonstration à l’aide d’un couvercle de boîte de biscuits (de ceux qu’il consommait si volontiers chez nous). Il s’en est servi pour confectionner une pyramide en y faisant passer dans des trous percés aux quatre angles une ficelle qu’il a tenue tendue entre le pouce et l’index d’une main. Il a expliqué que les Quatre âges devaient être figurés par une pyramide, d’abord bien en équilibre, au Premier âge, sur sa base rectangulaire, puis couchée sur un de ses côtés en triangle au Deuxième âge (reposant alors sur les trois points des angles de ce triangle), sur une des arêtes de ce triangle au Troisième âge (ne reposant alors que sur les deux points des extrémités de cette arête) et enfin, au Kali yuga, se trouvant en total déséquilibre sur sa pointe. Or une pointe de triangle tournée vers le bas n’est autre que le symbole même de l’épouse de Śiva le Destructeur, Kālī, la Déesse Noire, dont à la fois le clitoris – bhagśiśn – et la langue sortie pointent vers le sol.
    Cette pyramide qui se retourne figure l’axe du monde, le mont Meru (ou Mandara, ou Kailāś) qui possède deux extrémités en pointe, l’une dirigée vers le haut et masculine, représentant Śiva, et l’autre dirigée vers le bas et féminine, représentant la Déesse. Et c’est cet axe du monde qui a servi de baraton géant pour le Barattage de l’Océan de Lait par les dieux et les démons qui ont été contraints de collaborer pour le réaliser en tirant par chacune de ses extrémités le serpent Vāsukī enroulé au milieu de ce baraton à la manière d’une corde pour en assurer la rotation alternée. Une des raisons invoquées par mes informateurs pour expliquer que l’axe du monde ait une extrémité en pointe vers le bas est qu’il a fallu une telle extrémité (féminine) pour en faire un baraton, sous lequel la Tortue (autre incarnation que Viṣṇu) a dû placer son dos afin de servir de point d’appui, le barattage ne pouvant se faire autrement car l’Océan était sans fond – voir mon article « La chanson de la terre qui tremble, ou la punition du roi qui avait voulu régner sans sa reine » (Chambard 1991).

    9 Les déesses, on peut le constater dans la mythologie, sont stériles : c’est toujours de manière indirecte qu’elles ont eu leurs « enfants »– par exemple Pārvatī a créé Gaṇeś à partir d’une boule de graisse frottée sur son propre corps en prenant son bain (la seule exception serait celle de Sītā, qui a eu deux jumeaux, mais elle n’est qu’apparente : Rām-Viṣṇu et Sītā-Lakṣmī avaient en effet dû abandonner leur divinité pour devenir de simples humains car les dieux ne pouvaient combattre le démon Rāvaṇa à cause des promesses qu’ils lui avaient faites). L’histoire de la stérilité des déesses m’a été racontée de façon très imagée par Sarvan le barbier : il s’agit de la conséquence d’une malédiction que Pārvatī a adressée aux dieux lorsqu’ils sont venus interrompre sa lune de miel avec Śiva au sommet du mont Kailāś – les dieux ont été contraints d’intervenir car elle durait depuis mille ans et ébranlait tout l’univers parce qu’elle avait lieu sur l’axe du monde. Pārvatĩ a dit aux dieux qu’elle-même étant devenue stérile du fait de cette interruption, leurs épouses le seraient aussi. Cela constitue un curieux point de rapprochement entre déesses et prostituées, dont la sexualité est caractérisée elle aussi comme stérile, dans les récits les mettant en scène, « parce qu’elles ne peuvent pas avoir d’enfant de chacun de leurs clients ». Par contre, la sexualité de la femme mariée est toujours décrite comme étroitement liée à la fécondité : pour le Paṇḍitjī : « Le sva-dharma de la femme (son strī-dharma) est de continuer au jour le jour la création du monde du dieu Brahmā en ayant des enfants pour maintenir l’existence du monde. » C’est même ce qui la met en opposition fondamentale avec l’homme, son mari, dont l’objectif, s’il veut atteindre l’absolu, doit être d’échapper au cycle des naissances et des morts, celui-là même que son épouse perpétue. Mais dans l’âge de perdition qu’est le Kali yuga, même l’épouse féconde va contribuer à la dégradation générale en se comportant comme une prostituée : elle comprend qu’elle a perdu la partie en face du renoncement de l’homme, et même le dieu Viṣṇu, le Mainteneur comme elle, l’abandonne car le Temps, qui détruit tout, sonne à présent l’heure de la fin du monde. « Ce n’est pas un hasard si le destructeur du monde est le dieu Śiva, le modèle du renonçant ! », conclut le Paṇḍitjī. Il avait un remarquable argument pour étayer ce point : c’est en exécutant sa danse que Śiva, sous sa forme de Nāṭ-rāj, Seigneur de la danse, détruit le monde ; or si le mot nāt signifie « danse », le verbe nāṭnā ou naṭnā veut dire soit, en verbe intransitif, « jouer un rôle (de théâtre) » ou « se dédire d’un engagement ou d’une promesse » (ce qui est le cas du renonçant), soit, en verbe transitif, « détruire » (naṣṭ karnā). « Le monde sera détruit par la danse (nāṭ) de Śiva parce que Śiva est un renonçant et qu’il n’y a qu’en se désengageant (nāṭne se hī) que l’on peut atteindre l’Absolu (Brahman). » (Śivjī ke nāṭ se sansār kā nāś hoga kyonki Śivjī ek tyāgī hota hai aur nāṭne se hī Brahman prāpt hai.)

    10 Cf. Rāmāyaṇa de Vālmikī, Livre II, Ayodhyā kanḍa-, sarga (chant) 63 : « Histoire du jeune ascète » et 64 : « Daśaratha meurt de douleur ». Dans cette version classique, les deux vieux parents aveugles sont représentés comme vivant avec leur fils renonçant sur les bords de la rivière Sarayū dans un ermitage où le roi Daśaratha va les trouver, après avoir tué le jeune renonçant, pour leur annoncer la terrible nouvelle. Il reçoit alors du vieux père, en des termes analogues à ceux de la version populaire, la malédiction prophétique dont toute l’histoire du Rāmāyaṇa découlera : « La douleur que me cause maintenant l’accident arrivé à mon fils, ô prince, tu l’éprouveras au sujet de ton propre fils et tu en mourras. » (Trad. fr. A. Roussel, 1903, t. I, p. 421. Trad. angl. Hari Prasad Shastri, 1962, t. 1, p. 321 : « The grief that this accident that has visited my son has caused me, thou thyself wilt endure on account of thine own son, and it will prove the cause of thy death. ») Curieusement, Vālmikī fait même dire au renonçant, avant de mourir, s’adressant au roi : « Dismiss the cruel thought that thou hast slain a Brahmin from thy mind ! I am not a Twice-Born, O Prince, have no anxiety. I was born of a Shudra mother and a Vaiśya father. » Le roi pensait donc bien qu’il s’agissait d’un brâhmane... On peut se demander pourquoi le renonçant essaie de l’en dissuader : est-ce, comme le suggèrent mes informateurs brâhmanes, pour le rassurer en le lavant du crime de brâhmanicide, le crime le plus grave dans l’hindouisme ? Ou bien tout simplement pour affirmer que lorsqu’on est renonçant cela n’a plus de sens ni d’importance d’appartenir à une caste ou à une autre ?

    11 On trouvera dans l’ouvrage publié sous la direction de V. Das, The Word and the World (1986), une introduction très inspirante sur cette méthodologie de recherche qui est en train de prendre enfin une importance dont nous nous réjouissons. Cet ouvrage offre plusieurs contributions importantes, notamment : de V. Das & A. Nandy, « Violence, victimhood, and the language of silence » ; de S. Kakar, « Erotic fantasy : the secret passion of Radha and Krishna », et de Roma Chatterji, « The voyage of the hero : the Self and the Other in one narrative tradition of Purulia ».

    12 Mais ce n’est pas la seule façon de constituer de véritables ethnotextes sur lesquels on puisse travailler en anthropologue, ainsi que le démontre brillamment Sudhir Kakar dans son étude citée ci-dessus sur Rādhā et Kṛṣṇa, basée sur le texte de la Gīta-Govinda, réinterprétée à la lumière de ce que Kakar a dégagé, avec l’aide des patients qu’il a psychanalysés, comme étant dans la culture indienne l’attitude fondamentale de l’homme et de la femme vis-à-vis de la sexualité.

    13 Comme les films réalisés par H. Stork sur les soins donnés aux bébés et aux jeunes enfants en Inde du Sud : « Le bain d’Hema », « La toilette de Pushpa » (1981), « Pour endormir Lakshmi » et « Seliamedu » (1982). On pourra voir la méthode d’utilisation de ces documents dans sa thèse (1986).

    14 À la fête de Gangaur – le nom de cette fête vient du mot désignant le couple Śiva (Gan- désigne tout membre de l’entourage, ou de « l’armé », de Śiva) – Pārvatī (Gaurī) – les femmes brâhmanes mariées (qui ont un intérêt tout particulier à ne pas devenir veuves car elles ne peuvent pas se remarier) rendent un culte à Śiva et Pārvatī sous la forme de deux effigies, de taille presque humaine, qu’elles confectionnent et habillent. Il s’agit de demander une longue vie pour leurs maris. Les deux premiers jours elles chantent des chansons où elles mentionnent les noms des maris, qu’elles sont obligées de mettre à la porte des maisons pour qu’ils ne les entendent pas, car une femme n’a pas le droit de prononcer le nom de son mari devant lui. Le dernier jour, les femmes, emmenant avec elles les divinités (qu’elles font porter par les femmes des barbiers), se rendent en procession à un Manguier de Śiva, dans un jardin situé hors du village, pour en rapporter des feuilles qui sont les certificats de longue vie accordés par le dieu à leurs maris.
    L’équinoxe de printemps est aussi la période des jāt, foires-pèlerinages à la Déesse, qui sont souvent, en tout cas au nord-ouest du Madhya Pradesh, de véritables « foires aux femmes » (Chambard 1960). Des possédés-hommes (des tisserands, Korī) y incarnent la Déesse et parlent pour elle ; ils subissent des épreuves par le fer (monter pieds nus sur le tranchant d’un sabre, se passer des tringles d’acier dans la langue ou les joues) et marchent sur le feu – mais ils abandonnent de plus en plus cette dernière pratique aujourd’hui.

    15 Mes enquêtes récentes (sept.-oct. 1988) sur le statut de la femme, à Piparsod, m’ont confirmé dans la conviction que la pérennité des varṇa a aussi une autre raison fondamentale : la notion de varṇa permet de mettre dans une même catégorie les Śūdra et la femme (à quelque caste qu’elle appartienne), cela découlant du fait que les Śūdra et les femmes ont pour valeur dominante commune kāma, la jouissance et le sexe – Kane (1941, vol. ii, Part 1 : 594-596) n’intitule-t-il pas « Women and śūdras equated » un des sous-chapitres de son History of Dharmaśāstra ?

    Auteur

    • Jean-Luc Chambard

      INALCO/CEIAS

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Cette publication numérique est issue d’un traitement automatique par reconnaissance optique de caractères.

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Rites hindous

    Rites hindous

    Transferts et transformations

    Gérard Colas et Gilles Tarabout (dir.)

    2006

    L’espace du temple I

    L’espace du temple I

    Espaces, itinéraires, médiations

    Jean-Claude Galey (dir.)

    1985

    L’espace du temple II

    L’espace du temple II

    Les sanctuaires dans le royaume

    Jean-Claude Galey (dir.)

    1986

    La dette

    La dette

    Charles Malamoud (dir.)

    1980

    Divins remèdes

    Divins remèdes

    Médecine et religion en Asie du Sud

    Ines G. Županov et Caterina Guenzi (dir.)

    2009

    Circulation et territoire dans le monde indien contemporain

    Circulation et territoire dans le monde indien contemporain

    Véronique Dupont et Frédéric Landy (dir.)

    2010

    Construire les savoirs dans l’action

    Construire les savoirs dans l’action

    Apprentissages et enjeux sociaux en Asie du Sud

    Marie-Claude Mahias (dir.)

    2011

    Politique et religions en Asie du Sud

    Politique et religions en Asie du Sud

    Le sécularisme dans tous ses états ?

    Christophe Jaffrelot et Aminah Mohammad-Arif (dir.)

    2012

    L’Inde des Lumières

    L’Inde des Lumières

    Discours, histoire, savoirs (XVIIe-XIXe siècle)

    Marie Fourcade et Ines G. Županov (dir.)

    2013

    Indianité et créolité à l’île Maurice

    Indianité et créolité à l’île Maurice

    Catherine Servan-Schreiber (dir.)

    2014

    Cosmopolitismes en Asie du Sud

    Cosmopolitismes en Asie du Sud

    Sources, itinéraires, langues (XVIe-XVIIIe siècle)

    Corinne Lefèvre, Ines G. Županov et Jorge Flores (dir.)

    2015

    L’Inde et l’Italie

    L’Inde et l’Italie

    Rencontres intellectuelles, politiques et artistiques

    Tiziana Leucci, Claude Markovits et Marie Fourcade (dir.)

    2018

    Voir plus de livres
    1 / 12
    Rites hindous

    Rites hindous

    Transferts et transformations

    Gérard Colas et Gilles Tarabout (dir.)

    2006

    L’espace du temple I

    L’espace du temple I

    Espaces, itinéraires, médiations

    Jean-Claude Galey (dir.)

    1985

    L’espace du temple II

    L’espace du temple II

    Les sanctuaires dans le royaume

    Jean-Claude Galey (dir.)

    1986

    La dette

    La dette

    Charles Malamoud (dir.)

    1980

    Divins remèdes

    Divins remèdes

    Médecine et religion en Asie du Sud

    Ines G. Županov et Caterina Guenzi (dir.)

    2009

    Circulation et territoire dans le monde indien contemporain

    Circulation et territoire dans le monde indien contemporain

    Véronique Dupont et Frédéric Landy (dir.)

    2010

    Construire les savoirs dans l’action

    Construire les savoirs dans l’action

    Apprentissages et enjeux sociaux en Asie du Sud

    Marie-Claude Mahias (dir.)

    2011

    Politique et religions en Asie du Sud

    Politique et religions en Asie du Sud

    Le sécularisme dans tous ses états ?

    Christophe Jaffrelot et Aminah Mohammad-Arif (dir.)

    2012

    L’Inde des Lumières

    L’Inde des Lumières

    Discours, histoire, savoirs (XVIIe-XIXe siècle)

    Marie Fourcade et Ines G. Županov (dir.)

    2013

    Indianité et créolité à l’île Maurice

    Indianité et créolité à l’île Maurice

    Catherine Servan-Schreiber (dir.)

    2014

    Cosmopolitismes en Asie du Sud

    Cosmopolitismes en Asie du Sud

    Sources, itinéraires, langues (XVIe-XVIIIe siècle)

    Corinne Lefèvre, Ines G. Županov et Jorge Flores (dir.)

    2015

    L’Inde et l’Italie

    L’Inde et l’Italie

    Rencontres intellectuelles, politiques et artistiques

    Tiziana Leucci, Claude Markovits et Marie Fourcade (dir.)

    2018

    Voir plus de livres
    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud

    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud

    Jean-Luc Chambard, Jean-Yves Chailleux, Madeleine Biardeau et al.

    1975

    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Seconde partie

    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Seconde partie

    Jacques Pouchepadass, Eric Meyer, Jacques Scheuer et al.

    1975

    Voir plus de livres
    1 / 2
    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud

    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud

    Jean-Luc Chambard, Jean-Yves Chailleux, Madeleine Biardeau et al.

    1975

    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Seconde partie

    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Seconde partie

    Jacques Pouchepadass, Eric Meyer, Jacques Scheuer et al.

    1975

    Voir plus de chapitres

    Les commencements d’une histoire agraire : Implantation des castes dominantes dans un village de l’Inde centrale ou le défrichement date du XVIe s

    Jean-Luc Chambard

    Les violences d’un village hindou

    Suicide de femme chez les barbiers et « violences légitimes » des dominants en Inde centrale

    Jean-Luc Chambard

    Le mariage chez les Kirār (Madhya Pradesh) en tant que système de prévention de l’alliance

    Jean-Luc Chambard

    Voir plus de chapitres
    1 / 3

    Les commencements d’une histoire agraire : Implantation des castes dominantes dans un village de l’Inde centrale ou le défrichement date du XVIe s

    Jean-Luc Chambard

    Les violences d’un village hindou

    Suicide de femme chez les barbiers et « violences légitimes » des dominants en Inde centrale

    Jean-Luc Chambard

    Le mariage chez les Kirār (Madhya Pradesh) en tant que système de prévention de l’alliance

    Jean-Luc Chambard

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr
    ePub / PDF

    1 Mon premier « terrain » à Piparsod, comme chercheur du cnrs, a duré trois ans et demi (dont deux années d’affilée) entre 1957 et 1964, et a été suivi d’une nouvelle tranche de recherche, commencée treize ans plus tard, en 1977, après la rédaction de ma thèse, Atlas d’un village indien, soutenue en 1979, et qui se poursuit encore avec les séjours que je fais presque chaque année au village. J’ai eu quatre principaux informateurs, dont deux brâhmanes. Le premier brâhmane a été Gopīlāl Śarmā, dit « Paṇḍitjī », mon voisin, qui m’a fait l’honneur de devenir mon gourou et mon informateur le plus important, auquel dois l’essentiel des conceptions que l’on trouvera tout au long de la présente étude – je rends hommage à l’extraordinaire détermination et au courage qu’il a manifestés jusqu’à son dernier souffle dans la transmission de ses convictions ; ancien instituteur ayant créé l’école du village, il était, depuis sa retraite, le « Postmaster » de la poste située juste en face de notre maison ; il est hélas mort en 1986, à l’âge de 87 ans. Le second a été Būṭārām, dit « Bhagatjī » (« le dévot »), un agriculteur brâhmane, devenu renonçant à la fin de sa vie (après avoir élevé ses quatre fils, auxquels il a confié son épouse, leur mère) et qui s’apprêtait à quitter le village pour être sādhū itinérant lorsque je suis arrivé ; quand j’ai fait sa connaissance, il a pris l’étonnante décision de revenir au village pour faire de moi son disciple, lui aussi – il logeait dans un abri sans foyer (les renonçants n’ont pas de feu, ils vivent d’aumônes) réservé aux sādhū de passage durant la saison des pluies où ils suspendent leur errance – ; c’était un homme plein d’humour et d’une étonnante liberté : il a été la seule personne qui ait jamais accepté de prendre une tasse de thé avec des biscuits chez nous ; il est mort en 1966, deux ans après le séjour de six mois qui a clôturé, en 1964, la première tranche de mes recherches. Mon informateur incontestablement le plus « oral » est Sarvan le barbier ; encore jeune (il a 45 ans), il est le frère cadet de mon fidèle serviteur Nāthūrām ; il possède un remarquable talent de conteur qui a contribué à rendre hauts en couleurs tous les récits de tradition orale que j’ai enregistrés de sa bouche. Quant à Dhaniyā La laquière, c’est grâce à elle que j’ai constitué un remarquable corpus de plus de six cents chansons, encore très partiellement exploité ; on pourra observer que mes meilleures publications depuis quelques années ont des titres de chansons que j’ai enregistrées chez elle. Ma femme a fait sa connaissance, dès le début de notre séjour au village, lorsqu’elle a soigné un de ses deux bébés qui souffrait d’une diarrhée due au rachitisme (elle allait, matin et soir, lui mettre des gouttes de vitamine D sur la langue, avant les tétées) ; en l’espace d’un mois, ce fils était en voie de guérison et Dhaniyā, après cela, nous a régulièrement invités à assister à des séances de chants chez elle – très consciente d’avoir, elle aussi, un héritage à transmettre.

    2 Le temple de Nāthdvārā, près d’Udaipur, a été construit dans la seconde moitié du xviic siècle, et continue à être géré par la secte vaiṣṇava des vallabhites (fondée au début de XVIe s. par Ballabh – ou Vallabh – ācārya, le Maître Ballabh), afin d’y abriter la statue de pierre noire, tenue pour vivante, de Kṛṣṇa-Śrī Nāthjī que la secte a pris l’initiative d’évacuer en 1669 du mont Govardhan, près de Mathurā-Vrindāvan, où elle se trouvait, pour la soustraire aux exactions de l’empereur moghol Aurangzeb. Le mont Govardhan « géographique » existe, mais il n’est pas facile à identifier en raison de sa faible altitude ; il est heureusement entouré d’une route que les pèlerins utilisent pour en faire la circumambulation (parikrama) (Vaudeville 1989 : 125).
    L’importance que le Paṇḍitjī donnait à ce temple (et à ses rituels, peu connus du commun) pourrait laisser penser qu’une partie au moins de son enseignement était peut-être l’expression d’une doctrine initiatique vallabhite, mais il ne m’en a jamais parlé. Cela concernerait surtout l’assimilation de Kṛṣṇa-Śrī Nāthjī à Bali. Pour ce qui est des trois grands dieux à la porte de Bali, du retour de Bali pour Divālī et de la division de Lakṣmī, ce sont des notions présentes dans la tradition orale, telle qu’elle a été exposée par exemple dans les récits de Sarvan.

    3 Cf. Gaborieau & Helffer (1968-1969) et Gaborieau (1982). Une place importante est faite au Népal au roi-démon Bali à la fête de Tihār (correspondant à Divālī), où il monte du monde souterrain pour un jour (cela rejoint l’association entre Lakṣmī et le roi Bali dans les récits de tradition orale de Piparsod : le roi Bali est considéré comme ayant été un bon roi à une époque elle-même considérée comme un Âge d’Or !). Mais il ne semble pas que l’on ait trouvé au Népal jusqu’à présent la confirmation d’un des points importants de mon propre matériel en Inde Centrale : le rapport qu’il y a entre le sommeil de Viṣṇu et son séjour dans le monde souterrain comme gardien à la porte du roi Bali, suivi de celui de Śiva et de Brahmā.
    Voici la citation de Al-Beruni contenue dans cet article (traduction anglaise de Sachau, t. II, p. 182), qui apporte une remarquable confirmation de plusieurs des thèmes populaires que nous relatons ici, et tout particulièrement celui du rapport entre Lakṣmī et Bali : « The cause of this festival (Divālī) is that Lakshmī the wife of Bāsudeva, once a year on this day liberates Bali, the son of Virocana, who is prisoner in the seventh earth, and allows him to go out into the world. Therefore the festival is called Balirājya, i.e. the principality of Bali. The Hindus maintain that this time was a time of luck in the Kritayuga, and they are happy because the feast-day in question resembles that time in the Kritayuga. »

    4 Cf. in Akoun, ed. (1991), les deux chapitres de Guy Deleury, « L’Inde en fête » et « Rites et mythes de l’Inde ».

    5 G. Tarabout a confirmé, par son observation au début des années 1980 de la fête d’Onam au Kerala, que le roi-démon Bali, appelé Mahābali ou Māvêli, revient sur terre pour cette fête en tant que roi de l’Âge d’Or, porteur de richesse et d’abondance, cela se rattachant à un mythe faisant intervenir Viṣṇu-Vāmana de la même façon que dans celui que nous rapportons (voir Tarabout 1986 : 78-82 et 442-447). Ce fait n’était pas aussi inconnu dans le Sud qu’il l’était dans le Nord : C. Hospital y consacre un long et important chapitre « Mahābali and Oṇaṃ » dans son remarquable ouvrage The Righteous Demon... (1984 : 186-228). Il y cite une monographie, Onam... (1961), publiée par le Census of India, où Bali est décrit comme étant au centre de la fête. Hospital a lui-même observé sur le terrain Onam au Kerala, mais les autres parties de son livre, dont j’espérais qu’il allait résoudre au moins une partie de mes énigmes, restent cantonnées dans une étude textuelle (l’auteur y donne d’excellentes traductions de nombreux textes sanskrits, dont le remarquable passage du Mahābhārata sur Lakṣmī quittant Bali, que j’ai traduit en français pour le mettre en appendice au présent article), comportant des analyses très sophistiquées mais aucun élément qui vienne à l’appui des séjours souterrains des trois grands dieux chez Bali.
    Ce serait toutefois une erreur de penser que le retour de Bali et de son Âge d’Or n’est pas attesté dans la littérature religieuse de l’Inde du Nord. Le Śrī Vrat Rājaḥ (Le roi des observances religieuses), 1963, gros ouvrage décrivant en détail chaque fête, avec des citations de nombreux textes sanskrits – mais pas toujours accompagnées de références précises – traduites et commentées en hindî, édité par la fameuse Venkateshwar Press de Bombay, est possédé par plusieurs familles brâhmanes à Piparsod et il est particulièrement utilisé par les femmes comme guide pour leurs cérémonies religieuses tout au long de l’année. Au chap. « Divālī », pp. 735-736, il est expliqué pourquoi Viṣṇu-Bāman a été amené à permettre à Bali de revenir pour trois jours au moment de cette fête (qui est l’anniversaire du jour où Bali a été envoyé aux enfers) :

    Prasann hue Hari ne Bali (se) kahā thā ki « Jo tere man men bhadr hai, voh tathā dūsre sab bhadr hon ! » Aise Viṣṇu Bhagvān ke vacan sunkar Bali bole : « Mai” ne jo kuch āpko diyā hai, use apne liye to na mangūngā par sansār ke upkār ke liye māngūngā ; yadī dene kī āpkī śakti hai, to dedījiye.

    Étant content (de Bali qui lui avait offert, en se sacrifiant par dévotion, sa tête pour qu’il y pose son troisième pas), Viṣṇu dit à Bali :
    « Le souhait qui est dans ton esprit, celui-là et tous tes autres souhaits, qu’ils soient exaucés ! »
    En entendant cette promesse de Viṣṇu le Seigneur, Bali a dit : « Tout ce que je vous ai donné, je ne demanderai pas de le retrouver pour moi, mais je vous le demanderai dans l’intérêt du monde ; si vous avez la force de le donner, alors donnez-le !

    « Main ne kapaṭrūpī Vāman bane hue āpke liye bhūmi de dī, jo ki tin padon se āpne in nāpālī, is kāran tin dinonmen mujh Bali kā rājya ho, mere rājya me" tin din jo manuṣya dīpak karenge unke ghar men āpkī strī Lakṣmī sadā sthir rahe ! »

    Puisque je vous ai donné la terre alors que vous vous étiez transformé en Nain sous une forme trompeuse, terre que vous avez mesurée en trois pas, accordez-moi que mon royaume à moi, Bali (l’Âge d’Or), revienne sur terre [litt. ‘soit’] durant trois jours, et que votre femme Lakṣmī vienne s’établir pour toujours [ce ‘toujours’ sous-entend « comme elle le faisait du temps de mon royaume »] chez les (bonnes) gens qui feront des illuminations avec des lampes durant ces trois jours ! »


    Quant à la descente de Lakṣmī dans le monde souterrain au moment de Śrāvani, la fête des brâhmanes, on la trouve mentionnée dans un ouvrage collectif paru en version française, sous la direction des Prof. Goswami et Dallapiccola, Krishna, l’amant divin (1982), dans le chap. « Le culte » par le Dr. K. Goswamy, p. 126, où un tableau est donné des cultes du temple de Śrī Nāthjī à Nāthdvārā, près d’Udaipur : à la fête de « Rakhi bandhan, Shravan, pleine lune », on lit « Célébration de la descente de la déesse Lakshmi dans les sphères inférieures lorsqu’elle fit du roi Bali son propre frère en lui attachant un cordonnet de soie symbolique autour du poignet » (cette référence m’a été aimablement communiquée par C. Champion après ma première présentation des « Trois grands dieux aux enfers » à son séminaire de littérature orale au ceias en 1990).
    Dernière découverte concernant Bali, au Rajasthan cette fois-ci : D.-Sila Khan, qui vit à Jaipur (elle a soutenu à Paris-VII en 1993 une thèse de nouveau doctorat sur « Rāmdeo, le dieu des parias »), m’a communiqué la photo (fig. 4) qu’elle a prise en février 1995 d’un temple « du roi Bali » à Picyāg, localité proche de Jodhpur. Dans le saint-des-saints se trouve une peinture représentant Viṣṇu-Vāman en train de poser son pied sur sa tête pour l’envoyer dans le monde souterrain. À ma connaissance, il n’existe pas en Inde de temple consacré, à titre principal, à un démon. N’est-ce pas là un sérieux appui à la conviction du Paṇḍitjī que Bali n’est autre qu’une forme ancienne de Viṣṇu lui-même ?

    6 Il y a, pour l’ārti aux temples, sept rotations de la lampe (dans le matériel servant au rituel enfermé dans le saint-des-saints – rāj mandir – où se tient le couple divin, se trouve une petite lampe en métal, allongée en pointe d’un côté où la mèche est enfoncée dans un trou et munie de l’autre côté d’une anse servant à la tenir ; mais la flamme peut aussi être un simple bâtonnet d’encens, ou encore, dans un cérémonial plus élaboré réservé aux fêtes, une mèche trempée dans du beurre ou bien un morceau de camphre que l’on pose sur le bord d’un plateau d’offrandes de nourriture qui sera posé après l’ārti dans le rāj mandir, les portes étant refermées pour que le dieu les consomme et ce sont les restes du dieu qui sont distribués aux fidèles comme prasād, la « communion » hindoue). Le prêtre se tient debout devant la porte ouverte du rāj mandir et fait tourner, en la tenant avec sa main droite, la lampe devant lui de façon circulaire dans le sens des aiguilles d’une montre selon un plan vertical parallèle à la ligne de ses deux épaules. La rotation commence au niveau de la ceinture de l’officiant, en face de son nombril, et se poursuit en faisant monter la lampe tout en la déportant vers sa gauche jusqu’à mi-course vers le haut, après quoi la lampe est ramenée progressivement au milieu où elle arrive, au sommet de sa course au niveau du front de l’officiant, pour redescendre ensuite en étant écartée vers la droite jusqu’à mi-course de sa descente, le dernier quart de la rotation consistant à la faire revenir au point inférieur central du cercle réalisé, en face du nombril de l’officiant. Le départ pour une nouvelle rotation ne se fait qu’après avoir marqué une hésitation consistant à faire revenir la lampe un peu en arrière.
    Il y a sept rotations, selon mes informateurs, parce que non seulement sept est un chiffre « auspicieux » mais il représente l’addition des trois grands dieux et des quatre directions cardinales. Cela n’est toutefois pas une règle générale : ce nombre peut changer en fonction des divinités ou simplement parce que le prêtre suit une tradition qui lui est propre ou bien encore qui est celle de son temple. L’ārti du matin et du soir est dans certaines maisons, notamment de brâhmanes, fait à domicile et il est le plus souvent alors limité à cinq rotations (c’est parfois la femme qui est l’officiante).

    7 Si l’on se reporte au Diagramme du cycle des fêtes (p. 262), la ligne horizontale ouest-est est à la fois la séparation entre le monde terrestre et le monde souterrain et la limite entre le jour et la nuit.
    À un premier niveau, il est évident en effet que le soleil monte au-dessus de la ligne d’horizon à son lever et descend au-dessous de celle-ci à son coucher : ce mouvement circulaire du soleil, qui est aussi représenté par la rotation de la flamme de l’ārti, se fait dans le sens « auspicieux » des aiguilles d’une montre. Pour avoir une idée juste du phénomène, il faut adopter la perspective de l’assimilation du jour à l’année – que nous avons déjà rencontrée. Le jour, comme l’année, a son début à l’ouest, va ensuite de l’ouest au nord, au solstice d’été, puis à l’est. La période « diurne » du jour est celle où les jours sont les plus longs dans le cycle annuel : elle commence à l’équinoxe de printemps et va jusqu’à l’équinoxe d’automne. La nuit correspond à la deuxième moitié de l’année qui va de l’est au sud, au solstice d’hiver, et à l’ouest, de l’équinoxe d’automne à l’équinoxe de printemps. Les nuits sont en effet plus longues dans la partie de l’année qui se trouve au-dessous de la ligne est-ouest, ce qui amène à considérer toute la partie inférieure du diagramme comme étant le domaine de la nuit en même temps que celui du monde souterrain.

    8 Les quatre âges du monde sont représentés par un taureau, nommé Dharma, qui est sur ses quatre pattes au Premier âge, sur trois pattes au Second, sur deux au Troisième et sur une seule, en état de déséquilibre, au Kali yuga. C’est une explication pour le nom du Second âge qui s’appelle Tretā (où l’on trouve la racine « trois ») et pour celui du Troisième âge (Dvāpar, où l’on trouve la racine « deux »).
    Būṭārām « Bhagatjī », le brâhmane du village devenu renonçant, qui lui aussi m’a choisi comme disciple à mon premier séjour, m’a fait un jour une remarquable démonstration à l’aide d’un couvercle de boîte de biscuits (de ceux qu’il consommait si volontiers chez nous). Il s’en est servi pour confectionner une pyramide en y faisant passer dans des trous percés aux quatre angles une ficelle qu’il a tenue tendue entre le pouce et l’index d’une main. Il a expliqué que les Quatre âges devaient être figurés par une pyramide, d’abord bien en équilibre, au Premier âge, sur sa base rectangulaire, puis couchée sur un de ses côtés en triangle au Deuxième âge (reposant alors sur les trois points des angles de ce triangle), sur une des arêtes de ce triangle au Troisième âge (ne reposant alors que sur les deux points des extrémités de cette arête) et enfin, au Kali yuga, se trouvant en total déséquilibre sur sa pointe. Or une pointe de triangle tournée vers le bas n’est autre que le symbole même de l’épouse de Śiva le Destructeur, Kālī, la Déesse Noire, dont à la fois le clitoris – bhagśiśn – et la langue sortie pointent vers le sol.
    Cette pyramide qui se retourne figure l’axe du monde, le mont Meru (ou Mandara, ou Kailāś) qui possède deux extrémités en pointe, l’une dirigée vers le haut et masculine, représentant Śiva, et l’autre dirigée vers le bas et féminine, représentant la Déesse. Et c’est cet axe du monde qui a servi de baraton géant pour le Barattage de l’Océan de Lait par les dieux et les démons qui ont été contraints de collaborer pour le réaliser en tirant par chacune de ses extrémités le serpent Vāsukī enroulé au milieu de ce baraton à la manière d’une corde pour en assurer la rotation alternée. Une des raisons invoquées par mes informateurs pour expliquer que l’axe du monde ait une extrémité en pointe vers le bas est qu’il a fallu une telle extrémité (féminine) pour en faire un baraton, sous lequel la Tortue (autre incarnation que Viṣṇu) a dû placer son dos afin de servir de point d’appui, le barattage ne pouvant se faire autrement car l’Océan était sans fond – voir mon article « La chanson de la terre qui tremble, ou la punition du roi qui avait voulu régner sans sa reine » (Chambard 1991).

    9 Les déesses, on peut le constater dans la mythologie, sont stériles : c’est toujours de manière indirecte qu’elles ont eu leurs « enfants »– par exemple Pārvatī a créé Gaṇeś à partir d’une boule de graisse frottée sur son propre corps en prenant son bain (la seule exception serait celle de Sītā, qui a eu deux jumeaux, mais elle n’est qu’apparente : Rām-Viṣṇu et Sītā-Lakṣmī avaient en effet dû abandonner leur divinité pour devenir de simples humains car les dieux ne pouvaient combattre le démon Rāvaṇa à cause des promesses qu’ils lui avaient faites). L’histoire de la stérilité des déesses m’a été racontée de façon très imagée par Sarvan le barbier : il s’agit de la conséquence d’une malédiction que Pārvatī a adressée aux dieux lorsqu’ils sont venus interrompre sa lune de miel avec Śiva au sommet du mont Kailāś – les dieux ont été contraints d’intervenir car elle durait depuis mille ans et ébranlait tout l’univers parce qu’elle avait lieu sur l’axe du monde. Pārvatĩ a dit aux dieux qu’elle-même étant devenue stérile du fait de cette interruption, leurs épouses le seraient aussi. Cela constitue un curieux point de rapprochement entre déesses et prostituées, dont la sexualité est caractérisée elle aussi comme stérile, dans les récits les mettant en scène, « parce qu’elles ne peuvent pas avoir d’enfant de chacun de leurs clients ». Par contre, la sexualité de la femme mariée est toujours décrite comme étroitement liée à la fécondité : pour le Paṇḍitjī : « Le sva-dharma de la femme (son strī-dharma) est de continuer au jour le jour la création du monde du dieu Brahmā en ayant des enfants pour maintenir l’existence du monde. » C’est même ce qui la met en opposition fondamentale avec l’homme, son mari, dont l’objectif, s’il veut atteindre l’absolu, doit être d’échapper au cycle des naissances et des morts, celui-là même que son épouse perpétue. Mais dans l’âge de perdition qu’est le Kali yuga, même l’épouse féconde va contribuer à la dégradation générale en se comportant comme une prostituée : elle comprend qu’elle a perdu la partie en face du renoncement de l’homme, et même le dieu Viṣṇu, le Mainteneur comme elle, l’abandonne car le Temps, qui détruit tout, sonne à présent l’heure de la fin du monde. « Ce n’est pas un hasard si le destructeur du monde est le dieu Śiva, le modèle du renonçant ! », conclut le Paṇḍitjī. Il avait un remarquable argument pour étayer ce point : c’est en exécutant sa danse que Śiva, sous sa forme de Nāṭ-rāj, Seigneur de la danse, détruit le monde ; or si le mot nāt signifie « danse », le verbe nāṭnā ou naṭnā veut dire soit, en verbe intransitif, « jouer un rôle (de théâtre) » ou « se dédire d’un engagement ou d’une promesse » (ce qui est le cas du renonçant), soit, en verbe transitif, « détruire » (naṣṭ karnā). « Le monde sera détruit par la danse (nāṭ) de Śiva parce que Śiva est un renonçant et qu’il n’y a qu’en se désengageant (nāṭne se hī) que l’on peut atteindre l’Absolu (Brahman). » (Śivjī ke nāṭ se sansār kā nāś hoga kyonki Śivjī ek tyāgī hota hai aur nāṭne se hī Brahman prāpt hai.)

    10 Cf. Rāmāyaṇa de Vālmikī, Livre II, Ayodhyā kanḍa-, sarga (chant) 63 : « Histoire du jeune ascète » et 64 : « Daśaratha meurt de douleur ». Dans cette version classique, les deux vieux parents aveugles sont représentés comme vivant avec leur fils renonçant sur les bords de la rivière Sarayū dans un ermitage où le roi Daśaratha va les trouver, après avoir tué le jeune renonçant, pour leur annoncer la terrible nouvelle. Il reçoit alors du vieux père, en des termes analogues à ceux de la version populaire, la malédiction prophétique dont toute l’histoire du Rāmāyaṇa découlera : « La douleur que me cause maintenant l’accident arrivé à mon fils, ô prince, tu l’éprouveras au sujet de ton propre fils et tu en mourras. » (Trad. fr. A. Roussel, 1903, t. I, p. 421. Trad. angl. Hari Prasad Shastri, 1962, t. 1, p. 321 : « The grief that this accident that has visited my son has caused me, thou thyself wilt endure on account of thine own son, and it will prove the cause of thy death. ») Curieusement, Vālmikī fait même dire au renonçant, avant de mourir, s’adressant au roi : « Dismiss the cruel thought that thou hast slain a Brahmin from thy mind ! I am not a Twice-Born, O Prince, have no anxiety. I was born of a Shudra mother and a Vaiśya father. » Le roi pensait donc bien qu’il s’agissait d’un brâhmane... On peut se demander pourquoi le renonçant essaie de l’en dissuader : est-ce, comme le suggèrent mes informateurs brâhmanes, pour le rassurer en le lavant du crime de brâhmanicide, le crime le plus grave dans l’hindouisme ? Ou bien tout simplement pour affirmer que lorsqu’on est renonçant cela n’a plus de sens ni d’importance d’appartenir à une caste ou à une autre ?

    11 On trouvera dans l’ouvrage publié sous la direction de V. Das, The Word and the World (1986), une introduction très inspirante sur cette méthodologie de recherche qui est en train de prendre enfin une importance dont nous nous réjouissons. Cet ouvrage offre plusieurs contributions importantes, notamment : de V. Das & A. Nandy, « Violence, victimhood, and the language of silence » ; de S. Kakar, « Erotic fantasy : the secret passion of Radha and Krishna », et de Roma Chatterji, « The voyage of the hero : the Self and the Other in one narrative tradition of Purulia ».

    12 Mais ce n’est pas la seule façon de constituer de véritables ethnotextes sur lesquels on puisse travailler en anthropologue, ainsi que le démontre brillamment Sudhir Kakar dans son étude citée ci-dessus sur Rādhā et Kṛṣṇa, basée sur le texte de la Gīta-Govinda, réinterprétée à la lumière de ce que Kakar a dégagé, avec l’aide des patients qu’il a psychanalysés, comme étant dans la culture indienne l’attitude fondamentale de l’homme et de la femme vis-à-vis de la sexualité.

    13 Comme les films réalisés par H. Stork sur les soins donnés aux bébés et aux jeunes enfants en Inde du Sud : « Le bain d’Hema », « La toilette de Pushpa » (1981), « Pour endormir Lakshmi » et « Seliamedu » (1982). On pourra voir la méthode d’utilisation de ces documents dans sa thèse (1986).

    14 À la fête de Gangaur – le nom de cette fête vient du mot désignant le couple Śiva (Gan- désigne tout membre de l’entourage, ou de « l’armé », de Śiva) – Pārvatī (Gaurī) – les femmes brâhmanes mariées (qui ont un intérêt tout particulier à ne pas devenir veuves car elles ne peuvent pas se remarier) rendent un culte à Śiva et Pārvatī sous la forme de deux effigies, de taille presque humaine, qu’elles confectionnent et habillent. Il s’agit de demander une longue vie pour leurs maris. Les deux premiers jours elles chantent des chansons où elles mentionnent les noms des maris, qu’elles sont obligées de mettre à la porte des maisons pour qu’ils ne les entendent pas, car une femme n’a pas le droit de prononcer le nom de son mari devant lui. Le dernier jour, les femmes, emmenant avec elles les divinités (qu’elles font porter par les femmes des barbiers), se rendent en procession à un Manguier de Śiva, dans un jardin situé hors du village, pour en rapporter des feuilles qui sont les certificats de longue vie accordés par le dieu à leurs maris.
    L’équinoxe de printemps est aussi la période des jāt, foires-pèlerinages à la Déesse, qui sont souvent, en tout cas au nord-ouest du Madhya Pradesh, de véritables « foires aux femmes » (Chambard 1960). Des possédés-hommes (des tisserands, Korī) y incarnent la Déesse et parlent pour elle ; ils subissent des épreuves par le fer (monter pieds nus sur le tranchant d’un sabre, se passer des tringles d’acier dans la langue ou les joues) et marchent sur le feu – mais ils abandonnent de plus en plus cette dernière pratique aujourd’hui.

    15 Mes enquêtes récentes (sept.-oct. 1988) sur le statut de la femme, à Piparsod, m’ont confirmé dans la conviction que la pérennité des varṇa a aussi une autre raison fondamentale : la notion de varṇa permet de mettre dans une même catégorie les Śūdra et la femme (à quelque caste qu’elle appartienne), cela découlant du fait que les Śūdra et les femmes ont pour valeur dominante commune kāma, la jouissance et le sexe – Kane (1941, vol. ii, Part 1 : 594-596) n’intitule-t-il pas « Women and śūdras equated » un des sous-chapitres de son History of Dharmaśāstra ?

    Traditions orales dans le monde indien

    X Facebook Email

    Traditions orales dans le monde indien

    Ce livre est cité par

    • Servan-Schreiber, Catherine. (1998) Indian Epics of the Terai Conquest. Diogenes, 46. DOI: 10.1177/039219219804618106
    • Heuzé, Djallal G.. (2006) Des Intouchables aux Dalit. DOI: 10.4000/books.ifp.5611
    • Guzy, Lidia. (2021) Dealing with Disasters. DOI: 10.1007/978-3-030-56104-8_7

    Ce chapitre est cité par

    • Landy, Frédéric. (2011) Représentation du territoire national et circulation des grains : le Système de distribution publique indien. Annales de géographie, n°677. DOI: 10.3917/ag.677.0026
    • Holden, Livia S.. (2003) Custom and Law Practices in Central India. South Asia Research, 23. DOI: 10.1177/0262728003232001

    Traditions orales dans le monde indien

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque Acheter ce livre aux formats PDF et ePub

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Traditions orales dans le monde indien

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Chambard, J.-L. (1996). Les trois grands Dieux à la porte du roi Bali. In C. Champion (éd.), Traditions orales dans le monde indien. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.25773
    Chambard, Jean-Luc. « Les trois grands Dieux à la porte du roi Bali ». In Traditions orales dans le monde indien, édité par Catherine Champion. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1996. doi:10.4000/books.editionsehess.25773.
    Chambard, Jean-Luc. « Les trois grands Dieux à la porte du roi Bali ». Traditions orales dans le monde indien, édité par Catherine Champion, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1996, https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.25773.

    Référence numérique du livre

    Format

    Champion, C. (éd.). (1996). Traditions orales dans le monde indien. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.25668
    Champion, Catherine, éd. Traditions orales dans le monde indien. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1996. doi:10.4000/books.editionsehess.25668.
    Champion, Catherine, éditeur. Traditions orales dans le monde indien. Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1996, https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.25668.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales

    Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales

    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Flux RSS

    URL : http://editions.ehess.fr

    Email : editions@ehess.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement