L’Inde dans le contexte du monde islamique
p. 23-27
Résumés
Les représentations habituelles du monde musulman rejettent le sous-continent Indien dans une position marginale. Cet article vise à montrer que cette vue est erronée : après les invasions mongoles, l’Inde est devenue en quelque sorte le centre de gravité du monde musulman par la masse de son peuplement, la créativité de sa pensée et son rôle charnière dans l’activité économique.
In the common view of the Islamic world, South Asia is considered marginal. It is contended here that this perspective is erroneous: after the Mongol invasions, India has become in some ways the centre of gravity of the Muslim world by the mass of its Muslim population, the creativity of its thought and its crucial role in economic activity.
Texte intégral
1Dès les débuts de l’Islam, l’Inde maritime a appartenu à ses horizons, comme elle avait appartenu à ceux de l’Antiquité. Mais cet Entre-Deux-Mers qu’est l’Orient arabe a semblé pencher plutôt vers le lac méditerranéen et les affrontements de la Chrétienté que vers l’embrasure trop ouverte de l’Océan Indien. Ainsi du moins la tradition savante européenne, relayant les préoccupations politiques, a-t-elle vu l’Islam : en monde d’en face. Pour la majorité des islamisants, il s’identifie au monde arabe.
2Lorsqu’on entend référer à l’œcumène de religion musulmane dans sa globalité, les termes pléonastiques couramment employés en français par les arabisants sont ceux de « civilisation arabo-islamique », « monde arabo-islamique », impliquant que les autres composantes musulmanes n’ont de sens que parce qu’elles sont greffées sur le tronc arabe. Ni l’historien dans sa redécouverte du passé vécu, ni le sociologue attaché à décrire les sociétés récentes ou actuelles, ni le politologue qui tente de raisonner sur les rapports de force planétaires, ne peuvent cependant ignorer qu’en dépit de l’unité fondamentale du dogme, de la proportion du vocabulaire arabe dans les langues (plus ou moins réceptives à l’emprunt) des peuples islamisés, et des nostalgies récurrentes d’un retour à la loi coranique en sa pureté idéale, la civilisation islamique, entre la Mauritanie et les Philippines et sur le long cours de quinze siècles, présente des faciès multiples et recouvre des substrats hétérogènes.
3Par révérence envers le langage arabo-centrique prédominant, les fronts extérieurs de l’Islam, qu’ils soient en poussée territoriale et numérique ou qu’ils soient ponctués par des groupuscules à peu près statiques, sont associés sous le nom générique au singulier d’ « Islam périphérique ». Cette notion exclut bien sûr des Islams géographiquement marginaux mais de longue date arabisés (ainsi le Maghreb). Elle regroupe des aires culturelles très diverses, pour ne pas dire disparates. Bien que l’étude de cette pluralité de l’Islam « de la périphérie » forme un champ comparatiste hautement fructueux – nonobstant que croisse à mesure qu’on la développe le germe de ses limites et l’artifice de ses conventions – il est évident qu’une telle approche comparative prend pour objet la pénétration d’un système socio-religieux, lui-même plein de nuances et tiraillé de conflits conceptuels, dans des systèmes culturels (hindouiste, animiste, confucéen, etc.) fort différents, dans lesquels l’intrusion, la croissance et les blocages de l’Islam (pour ne rien dire du cas extrême de son éviction, dont le cas ibérique est le plus notoire) se sont opérés selon des voies subtilement variables, ou radicalement dissemblables. Grâce à l’approche comparative des Islams tenus pour marginaux, on en vient ainsi à remettre heureusement en cause les notions d’ensemble qu’on s’est faites au xixe siècle sur le phénomène historique sorti du Hedjaz et fleuri dans le Proche et le Moyen-Orient.
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4Les très brèves pages qui suivent n’ont pas à traiter de ce qu’est l’Islam indien1, mais bien d’évoquer en quelques notations rapides et discontinues quelle place occupe l’Inde – on dit aussi, dans le langage contourné d’aujourd’hui, « l’Asie du Sud » – dans l’ensemble islamique. S’attarder un instant sur les abus de jugement auxquels expose l’usage des circonlocutions n’était pas inutile avant d’aborder le cas de cette Inde embarrassante, qui met en cause tant de schémas. La situer, comme on le fait communément, dans « la périphérie », se justifie bien si l’on considère, après dix siècles de pénétration forcée et de prosélytisme par la sébille et par le sabre, le pourcentage très minoritaire de musulmans au sein de la population totale de l’Inde (prise dans son sens historique, compte non tenu des découpages politiques d’aujourd’hui) ; et plus encore si l’on constate les altérations de la pratique sous la contamination de l’hindouisme, ou l’influence exercée par celui-ci sur certaines formes plus élevées de pensée ou de comportement. Dans cette puissante rencontre de deux civilisations hétérogènes, l’Islam de l’Inde a pris des aspects particuliers qui l’éloignent de la norme « arabo-islamique » ; il n’en est pas moins, dans ses particularismes et dans la longue cohabitation de deux irréductibilités, un Islam au même titre que les autres.
5Depuis un millénaire, l’islamisation s’est jouée à la fois sur l’immigration des mystiques musulmans et indo-musulmans en milieu indien, et par les campagnes militaires dont beaucoup furent des razzias de soudards en mal de butin, et d’autres des entreprises d’annexion politique se prévalant des vertus de la guerre sainte, un jihād assorti là comme ailleurs de tous les arrangements et de tous les compromis que l’Islam a pratiqués, en l’occurence à l’égal de ses adversaires. De cette double pénétration des soufis et des guerriers, à quoi il convient d’ajouter celle des marchands, les historiens de l’islamisation de l’Inde – ceux du moins qui ont su dégager de l’énorme déchet d’érudition passionelle qu’elle a suscité les lignes de faîte de la synthèse – ont déjà montré combien s’étaient entremêlés les cheminements de la sainteté et les réalités plus brutales de la politique, au gré des antécédences acquises, des collusions et, fréquemment, des conflits entre les mystiques et les princes2. Quelle qu’ait été, des plaines indo-gangétiques au Deccan, la nature des fronts de « guerre sainte » ou des actions parées de ce vocable, il résulte de tout ce foisonnement politique et religieux qui surpasse ce qu’on connaît ailleurs dans l’histoire pourtant combien touffue de l’Islam « classique », une carte de l’islamisation si enchevêtrée qu’on ne peut considérer l’Inde comme une « frontière » de l’Islam, à moins de donner à la notion de frontière l’épaisseur du sous-continent indien tout entier.
6Regardons plus à l’est. Alors que l’Insulinde présente une énorme concentration de population musulmane, animée de courants idéologiques vivaces, et que le front de l’expansion se situe maintenant aux Philippines, il apparaîtra encore moins que l’Inde soit sur les marges. Sans même tenir compte de la masse difficilement mesurable des musulmans chinois, l’Inde est géographiquement et démographiquement au centre du peuplement islamique de la planète.
7Du point de vue culturel, faut-il rappeler que la civilisation indo-musulmane a produit, dans l’architecture, les arts, les belles-lettres, l’historiographie, la spéculation théologique, la littérature mystique, des réussites qui sont parmi les plus éclatantes de la civilisation issue du mahométisme ? Elles ne le cèdent en rien à ce qu’ont produit les Islams d’Iran, du Proche-Orient, de Turquie et du Maghreb. Mieux encore, à l’époque moghole, cette civilisation a fleuri et est demeurée en recherche alors que l’Orient musulman avait sombré dans une léthargie intellectuelle profonde. Dans une relative situation d’échec au sein d’un univers idolâtre qu’il n’a pas converti à la vraie religion, contaminé au niveau des dévotions populaires, voué à composer avec les stratifications sociales autochtones et à s’associer leurs classes dirigeantes, cet Islam indien, ambigu et authentique, a vu naître, en réaction aux souffles de l’Occident, des foyers de réflexions qui placent ses oulémas à la pointe de la quête d’un modernisme islamique. La vitalité du revivalisme musulman dans les cercles intellectuels de l’Inde du xixe siècle n’a rien à envier aux mouvements parallèles qui se manifestèrent dans l’Orient arabe ; il est même permis de penser qu’elle les dépasse.
8Est-ce là un « Islam de la périphérie » ? Le terme, sans doute, serait moins passivement admis si d’une part le monoglottisme des arabisants ne contribuait à appauvrir la notion d’œcumène islamique, et si d’autre part la pesanteur des routines n’empêchait de mettre en œuvre une vue historienne de l’Islam dépouillée des conventions héritées de la théologie. En Inde plus qu’ailleurs, peut-être, se révèle à quel degré l’aire culturelle islamique a été travaillée dans le passé et continue de l’être autant que jamais par des phénomènes socio-politiques, socio-économiques et socio-intellectuels dont la complexité, si tenace soit le lien de la croyance en la révélation d’Allah, le dispute à l’unicité théorique des concepts cristallisés autour de l’enseignement coranique et des règles édictées par le prophète et les docteurs.
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9La situation de l’Islam en Inde, ses traits spécifiques, son poids social, le processus de son insertion, la diversité socio-économique des États indo-musulmans ; autant d’aspects d’un grand chapitre des études islamiques. Mais il est une autre question, plus générale : à l’arrière-plan des pays du Proche et du Moyen-Orient, quel est le rôle fonctionnel de l’Inde, terre d’élection du colonialisme persan, puissance économique qui à la fois attire dans son orbite et fournit subsistance aux pays situés sur le grand axe commercial d’entre Océan Indien et Méditerranée ?
10La première expansion islamique s’était étendue sur l’espace en creux de grands empires fragiles, sassanide, byzantin et wisigoth, du Talas à l’Ebre. L’Inde à peine effleurée était celle des communautés marchandes littorales. C’est avec ce qu’on appelle, par une autre convention, « la seconde expansion islamique » que l’Inde, à partir du xie siècle, est incluse dans le dār al-ḥarb. La poussée vers la région indo-gangétique ne se fait point par hasard : elle coïncide avec la déstabilisation des frontières d’Asie centrale, momentanément suspendue par l’occupation musulmane de la Transoxiane. L’ébranlement que provoquent dans l’Islam iranien les premières vagues d’invasion centre-asiatiques (elles vont durer cinq siècles), se répercute aussitôt, en chaîne, comme cela s’était produit avant l’Islam, en direction de la vallée de l’Indus et au-delà. Ce n’est pas tout. La pénétration islamique en Inde du nord-ouest à compter du xie siècle ne coïncide pas seulement avec le premier flot des migrations turques. Elle est contemporaine, au sens large, de la très profonde crise économique qui bouleverse alors le Moyen-Orient, crise que les invasions mongoles du xiiie siècle et les effets de la Grande Peste du XIVe ne manqueront pas d’aggraver.
11L’Inde indo-gangétique devient ainsi le territoire naturel de l’extension de l’Islam iranien (qu’on peut dès lors qualifier d’irano-turc), selon des modalités représentées avec une précision certaine dans l’historiographie de cour et dans l’hagiographie. Moins discernable est, dans ses débuts, le mouvement, un peu plus tardif, qui se dirige de l’Iran occidental aussi bien qu’oriental vers l’Inde maritime, du Gujarat au Coromandel : les communautés indo-musulmanes des ports renforcées, s’organise la conquête de l’intérieur, qui consolide l’islamisation du Gujarat, et crée au Deccan l’État bahmanide, dont l’éclatement en plusieurs principautés, au xvie siècle, n’interrompra pas l’œuvre de pénétration. Bien que marchands égyptiens, mecquois, yéménites et alépins fréquentent ses marchés maritimes, que des lettrés arabes fassent carrière dans ses cours sultanales, l’Islam indien aura, de la sorte, été indo-persan et non pas indo-arabe. Le persan se constitue en lingua franca du sous-continent avant d’être au xixe siècle supplanté par l’anglais, comme il est langue littéraire de la culture indo-musulmane avant d’être efficacement concurrencé par l’ourdou.
12En même temps que l’Inde devenait la zone de colonisation de l’Islam iranien, elle s’affirmait de plus en plus, en arrière d’un Levant arabe en pleine décadence, comme la féconde et gourmande nourricière de l’économie de l’Orient islamique. Le rôle de la circulation des épices dans la survie de l’État mamlouk n’est pas inconnu. Celui de la fourniture des étoffes et des produits alimentaires mériterait de l’être moins. Les pays de la mer d’Arabie ont vécu des appoints vivriers que les vaisseaux de l’Inde apportaient, aux dates fixes des moussons, vers la Mer Rouge et le Golfe Persique. Sans l’apport du continent indien à la survie commerciale du Proche-Orient, le déclin généralisé de celui-ci eût été accusé beaucoup plus tôt dans le xve siècle, et son marasme plus net dans la période suivante, malgré les signes de reprise qu’on observe à l’époque ottomane, par exemple avec la commercialisation du café yéménite.
13Ce rôle économique primordial de l’Inde à l’arrière-plan de l’Islam, perceptible aussi par le drainage monétaire qu’il entraîne, ne s’est jamais traduit en impérialisme politique. Le Gujarat, qui fut au xve et au xvie siècles une des grandes puissances économiques mondiales, et qui disposait d’un réseau maritime commercial très organisé, n’avait pas de marine de guerre. Il en fut de même de l’empire moghol, nonobstant quelques desseins d’Akbar, en un âge où déjà l’hégémonie européenne répandait ses flottes de la mer d’Arabie au golfe du Bengale. L’Empire moghol avait cessé d’exister comme puissance terrestre que ses ambitions se survivaient encore sur mer dans les avatars de la Bombay Marine, puis à partir de 1830 de l’Indian Navy.
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14Au xviiie siècle, la colonisation anglaise a mis l’Inde musulmane au contact des valeurs occidentales de façon plus directe que l’Iran ou les pays du Levant, et différemment de la Turquie ottomane. Il y a là de grands sujets d’étude que le domaine indo-musulman propose à l’histoire moderne comparée. Une comparaison entre les revivalismes indo-musulmans et arabo-islamiques met en évidence les difficultés de l’Islam indien, en dépit de sa forte originalité, à réussir mieux que d’autres l’appréhension de la modernité. Question capitale, dont la réponse est lourde d’implications sur l’essence de la culture islamique et sur les formes possibles de son avenir.
Notes de bas de page
1 Une remarquable vue d’ensemble de la problématique est à trouver dans Peter Hardy, Islam and Muslims in South Asia, in Raphael Israeli, (1982) (ed.), The Crescent in the East, Islam in Asia Major. Londres, Curzon Press, pp. 37-61.
On connaît, en français, les recherches en cours de Marc Gaborieau.
2 On se référera particulièrement, pour la période du sultanat de Delhi, aux travaux de Kh. A. Nizami (voir l’article de P. Hardy ici même).
Auteur
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Jean Aubin
Directeur d’études, EHESS / Paris
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