Nicolas Jacques Desvaulx (1745-1823), véritable auteur des « Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l’Inde » de l’Abbé Dubois
Nicolas Jacques Desvaulx (1745-1823), the true author of the abbe Dubois’s hindu manners, customs and ceremonies
p. 245-258
Résumé
The discovery in the India Office Library in 1971 of a manuscrit entitled Mœurs et Coutumes des Indiens with a dedication signed Desvaulx to the Minister of the Navy and the Colonies under Louis XVI raised a doubt as to the originality of the famous work by the Abbé Dubois.
Careful comparison shows a remarkable number of similarities between the Desvaulx manuscript and the first version of the Mœurs by the Abbé Dubois; the concordance of titles, numbers and order of chapters is such as to rule out any purely chance resemblance.
It has been possible to identify Nicolas Jacques Desvaulx (ou des Vaulx), Baron d’Oinville, né à Chandernagor en 1745 et officier d’artillerie. His signature on letters in the colonial file "Sieur Desvaulx", which has been preserved in the Archives Nationales, appears identical with that on the dedication of the India Office Library manuscript. In addition, chronological references in these letters suggest that the text was prepared in 1776 at which time the Abbé Dubois was still a schoolboy.
Texte intégral
Depuis quelques années déjà les chercheurs du Centre de l’Inde et de l’Asie du Sud savent que l’Abbé Dubois n’est pas le premier auteur de son célèbre ouvrage : Mœurs, Institutions et Cérémonies des Peuples de l’Inde. Etant donné que cet ouvrage est cité (dans l’édition française de 1825 et surtout dans l’édition Beauchamp) par tous les indianistes, il nous a semblé qu’il était temps d’étendre l’information à l’ensemble du public intéressé. Nous nous efforcerons de présenter rapidement les circonstances de notre découverte, de comparer le manuscrit que nous tenons pour l’ancienne version de l’ouvrage de l’Abbé à la plus ancienne version des "Mœurs" que l’Abbé ait signée, et enfin d’évaluer l’importance de cette découverte, tant en ce qui concerne l’auteur inconnu du manuscrit – Nicolas Jacques Desvaulx, Baron d’Oinville –, qu’en ce qui concerne la place de l’Abbé Jean-Antoine Dubois dans l’histoire des sciences sociales de l’Inde.
***
Pendant l’été 1971, j’ai travaillé à l’India Office Library, dans l’espoir de trouver dans les archives de la East India Company quelque élément inédit, afin que la préface de la réédition des Mœurs, Institutions et Cérémonies des Peuples de l’Inde que je préparais présente quelque originalité par rapport à la célèbre édition Beauchamp.1
1Au fichier des manuscrits européens, à la suite des manuscrits de l’Abbé Jean Antoine Dubois, j’ai trouvé, sous la cote "Eur. Mss. D. 522", un manuscrit intitulé Mœurs et Coutumes des Indiens, signé Desvaulx, mais attribué à l’Abbé par le bibliothécaire2. Le manuscrit était en effet, à quelques détails près, presque identique au tout premier des manuscrits des Mœurs de l’Abbé Dubois. La chose avait été classée rapidement, et personne n’avait élucidé le mystère de cette signature "Delvaux" apposée à la fin de la dédicace du manuscrit. Or cette dédicace était adressée "A Monseigneur de Sartine, Ministre et Secrétaire d’Etat, ayant le département de la Marine et des Colonies". Donc la dédicace datait du règne de Louis XVI, exactement de la période s’étendant d’août 1774 à octobre 1780. A cette époque l’Abbé Dubois avait entre 8 et 14 ans, et il était pensionnaire au Petit Séminaire de Bourg Saint-Andéol.
2Il restait donc à savoir si le manuscrit relié avec la dédicace était du même auteur que la dédicace, si l’un et l’autre étaient authentiques et s’il était possible de retrouver ce "Desvaulx" inconnu des indianistes.
3Avant de développer ces divers points, il convient d’examiner les éléments sur lesquels se fonde notre conviction – partagée par l’I.O.L. – de l’identité des deux manuscrits. En effet la question de l’antériorité de l’un par rapport à l’autre ne se pose que s’il ne s’agit pas de deux manuscrits indépendants l’un de l’autre.
4Il n’est pas nécessaire de présenter la totalité des deux manuscrits en lecture parallèle pour conclure à leur parenté. Il suffirait d’obtenir une certitude fondée sur la comparaison d’un certain nombre de caractères, reconnus à priori comme significatifs : si le titre du manuscrit, la préface, le nombre de chapitres, les titres des chapitres, l’ordre des chapitres, la longueur des chapitres présentent un degré de similitude tel que l’on ne puisse imputer au hasard3 c’est-à-dire qui impliquent des choix relativement arbitraires et donc nécessairement imprévisibles, la certitude que nous cherchons peut être considérée comme acquise.
5Il est vrai que l’estimation du degré critique, étant intuitive, peut paraître subjective ; c’est pourquoi il nous a paru utile de comparer le degré de similitude que l’on constate entre le premier manuscrit Dubois et le manuscrit Desvaulx avec le degré de similitude qui apparaît entre le premier manuscrit Dubois et la dernière version que Dubois donna de son ouvrage – soit celle de l’édition française de 1625.4. En effet, nous nous procurons par cette méthode le moyen d’établir un ordre de grandeur référentiel de ce degré de similitude.
6Pour ce qui est des titres des trois manuscrits, la comparaison n’est pas concluante : les différences sont considérables, tant entre le titre du manuscrit Desvaulx et celui du permier manuscrit Dubois, qu’entre le titre de ce premier manuscrit Dubois et le titre du dernier manuscrit Dubois.
7Le titre du manuscrit Desvaulx est :
Mœurs et Coutumes des Indiens
8Celui du premier manuscrit Dubois :
Description
Des castes Indiennes en général et en particulier
De celle des Brahmes du Sud
De la presqu’île de l’Inde en deçà du Krichna
De leurs manières
Et de leurs usages tant civils que religieux
De leurs pratiques
Dans le commerce de la vie civile
De leur Education
De leurs Sciences
De leurs anciens Philosophes et pénitents
De leur idolâtrie primitive
De leurs fêtes
De leurs Temples et des cérémonies qui s’y pratiquent
De leurs principales divinités, etc... etc...
Suivie d’un Appendix sur la secte des Djeinas.
9et celui du dernier manuscrit Dubois :
Mœurs, Institutions et Cérémonies des Peuples de l’Inde
10tandis que celui de l’édition anglaise de la première version était :
Description of the character, manners and customs of the people of of India, and of their Institutions, religious and civil.
11Le titre du premier manuscrit Dubois esrt plus une description du manuscrit qu’un titre proprement dit ; les trois autres titres se meuvent à l’intérieur d’un champ sémantique limité : on remarquera que le titre de la traduction anglaise du permier manuscrit Dubois et celui de sa dernière version comportent chacun un terme du titre de Desvaulx : respectivement "coutumes"et "mœurs".
12Pour ce qui est des préfaces, la double comparaison semble aller à l’encontre de l’hypothèse à démontrer, du fait que le manuscrit Desvaulx ne comporte pas de préface, tandis qu’on trouve chez Dubois une première préface de 15 pages in folio, qui devient en 1825 la préface imprimée de 22 pages. Le manuscrit Desvaulx comprend néanmoins une dédicace, mais s’il est vrai que les manuscrits Desvaulx et Dubois ont entre eux un rapport génétique délibérément occulté, on comprend aisément que ce qui, dans le premier manuscrit, le situe de façon précise dans une situation historique ne se retrouve pas dans l’autre. Par conséquent, il est impossible de tirer des conclusions intéressant notre démonstration de l’analyse de la variable "préfaces".
13C’est la comparaison de la table des matières des trois manuscrits qui emporte la conviction, tant pour ce qui est des titres des chapitres, que pour ce qui est de leur ordre de succession.
14Le manuscrit Desvaulx comprend 52 chapitres, le premier manuscrit Dubois en comprend 635 et la version définitive de Dubois en comprend 59. Nous avons défini des classes de relations entre les titres de chapitres et compté le nombre de chapitres par classe pour chacune des deux comparaisons. Voici ce que nous avons trouvé :
1ère Classe : Chapitres ayant des titres identiques :
dans la comparaison entre le premier Ms Dubois et le Ms Desvaulx : 4
dans la comparaison entre le 1er Ms Dubois et la version de 1825 : 5
2ème Classe : Chapitres dont les titres diffèrent par l’adjonction, chez Dubois, du latinisme "de" pour introduire le thème. (Exemple : Desvaulx, "Mantrams ou formules de prières" ; Dubois I, "Des Mantram ou formules de prières".)
3ème Classe : Chapitres dont les titres pour le contenu et l’essentiel de la formulation, sont identiques, mais où un mot d’un auteur est remplacé chez l’autre par un mot ou une expression synonyme : (Exemple : Delvaux, "Style épistolaire des Indiens" ; Dubois I, "Du style épistolaire des Brahmes ou encore, Desvaulx : "Avantages des castes" ; et Dubois I : "Avantages résultant de la division en castes".)
dans la comparaison Desvaulx/Dubois I : 17
dans la comparaison Dubois I/Dubois II : 12
4ème classe : Chapitres dont le titre présente chez Dubois I des lacunes par rapport à Desvaulx, et dans la deuxième comparaison, chez Dubois II des lacunes par rapport à Dubois I (Exemple : Desvaulx : "Division et subdivision des castes Indiennes. Leur subordination entre elles" ; Dubois I : "Division et subdivision des castes.")
dans la comparaison Desvaulx/Dubois I : 4
dans la comparaison Dubois I/Dubois II : Le cas ne se présente pas seul : il est combiné à l’adjonction, dans Dubois II, d’une quantité de matériaux compensant largement les omissions légères. Voir classe suivante.
5ème Classe : Chapitres dont le titre, chez Dubois I, présente des additions par rapport à Desvaulx, et dont le titre chez Dubois II présente des additions par rapport à Dubois I.8
dans la première comparaison : 8
dans la deuxième comparaison : 18 où les additions sont du même ordre de grandeur que celles observées dans la première comparaison9
1521 où les additions sont considérables, dont 10 où le nombre des mots des titres est multiplié en moyenne par 5.10
6ème classe : Chapitres de Desvaulx dédoublés par Dubois I, et, dans la deuxième comparaison, chapitres de Dubois I dédoublés dans Dubois II
dans la première comparaison ; 311
dans la deuxième comparaison : 1
7ème classe : Chapitres de Desvaulx regroupés par Dubois I, et chapitres de Dubois I regroupés dans Dubois II12
dans la première comparaison : 2 x 3 chap. 3 chap.
dans la deuxième comparaison : 2 x 6 chap. 6 chap.
8ème classe : Chapitres n’existant que dans une des séries comparées dans chaque comparaison (par exemple, dans la première comparaison, existant chez Desvaulx, mais sans correspondant chez Dubois II, ou existant chez Dubois I, mais n’ayant pas de correspondant chez Desvaulx. Et de même dans la deuxième comparaison).
dans la première comparaison : 12 (dont 11 sont des chapitres de Dubois I sans correspondant chez Desvaulx)
dans la deuxième comparaison : 6 (dont 4 sont des chapitres de Dubois II sans correspondant chez Dubois I.)
Il ressort de cette analyse que tous les chapitres de Desvaulx à l’exception d’un seul se retrouvent chez Dubois I, que les modifications de forme observables entre le manuscrit Desvaulx et le manuscrit Dubois I sont du même ordre de grandeur que celles que l’on trouve entre le manuscrit Dubois I et la version finale des Mœurs, mais que les modifications de fond, essentiellement du type "addition d’information", sont bien plus considérables entre le manuscrit Dubois I et la dernière version des Mœurs qu’entre le manuscrit Desvaulx et le manuscrit Dubois I.
16L’ordre de succession des chapitres est le même chez Desvaulx et chez Dubois I, en dépit d’une division tout artificielle du manuscrit en trois "parties", c’est-à-dire, en fait, en trois séries de chapitres numérotés de 1 à 12, 39 et 12, et dont un seul déplacement significatif, par rapport à l’ordre linéaire de Desvaulx, permet de deviner la raison d’être : il s’agit du rejet dans la troisième partie de deux chapitres placés par Desvaulx au milieu de son texte : le chapitre sur le Pongol (à propos duquel Dubois parle des fêtes en général) et le chapitre sur la justice. On peut donc croire que Dubois consacre sa "deuxième partie" aux "quatre états des Brahmes" (selon le titre du premier des chapitres de cette partie, et conformément à l’explication qu’il donne, en 1825, de sa division des chapitres en trois séries). Ici encore, la concordance entre le manuscrit Desvaulx et le manuscrit Dubois I est plus importante que celle qu’on observe entre le manuscrit Dubois I et la version Dubois II. Et le fait est d’autant plus intéressant pour notre démonstration que l’ordre de succession est non pas architectural ou logique, mais purement linéaire : c’est le dernier paragraphe d’un chapitre, chez Desvaulx, qui provoque le titre du chapitre suivant, d’où l’impression d’extrême fluidité et d’élégance qui se dégage à la lecture du manuscrit Desvaulx. Chez Dubois I, la succession des chapitres est la même, mais Dubois ajoute souvent un ou plusieurs paragraphes à la suite des paragraphes de Desvaulx, de sorte que le mouvement de pensée continu qui, par association d’idées, permet de passer d’un chapitre à l’autre chez Desvaulx, fait place dans Dubois I à de continuelles ruptures de continuité, qui font paraître arbitraire l’ordre des chapitres. Ce défaut est corrigé dans Dubois II, où la composition d’ensemble a été remaniée pour faire place à un ordre géométrique, chaque partie étant définie par une idée. Il reste cependant, même dans la version finale des Mœurs, une anomalie qui témoigne de l’hétérogénéité originelle : le chapitre sur les cérémonies qui doivent pratiquer les "Brahmnadys nouvellement accouchées" est resté à la place que lui avait donnée Desvaulx, c’est-à-dire à la suite du chapitre sur les Mantram, et avant le chapitre sur l’investiture du triple cordon. Seulement, dans Dubois I comme dans Dubois II, la séparation entre première et deuxième parties passe entre le chapitre sur la purification des "Brahmnadi" et celui sur l’investiture du triple cordon, qui inaugure la série des chapitres sur les "quatre états des Brahmes". Cet ordre est justifié chez Desvaulx dans la me – sure où il explique que toute la vie d’un Brahme est marquée de cérémonies, et que l’âme d’une cérémonie, c’est les "Mantram qui y sont prononcés". Donc après avoir parlé des Mantram, il prend le Brahme à la naissance (purification des "Brahmnadi") et continue naturellement par l’investiture du triple cordon, etc...
17Nous croyons donc pouvoir affirmer qu’il y a un rapport de parenté entre le manuscrit Desvaulx et le manuscrit Dubois I.
***
18Désormais, l’intérêt que nous portons au manuscrit Desvaulx, et à son auteur, se trouve légitimé. La recherche d’informations part dans deux directions : soit dans celle de l’analyse du texte même du manuscrit, soit dans celle d’une enquête historique effectuée dans la masse des données objectives extérieures au manuscrit et capables de livrer des informations sur les circonstances de sa production. Les résultats des recherches effectuées dans ces deux directions convergent sur un personnage : Nicolas Jacques Desvaulx (ou des Vaulx), Baron d’Oinville, né à Chandernagor en 1745 et officier d’artillerie. Elles convergent aussi sur une date : l’année 1776.
19C’est le texte même du manuscrit qui nous livre les indices essentiels : la "dédicace" est signée "Desvaulx", et la signature autographe de notre manuscrit est identique aux nombreux exemplaires de la signature autographe de Nicolas-Jacques Desvaulx compris dans le dossier administratif du "Sieur Desvaulx" conservé aux Archives Nationales (A.N., Colonies, série E.131. (Voir document ci-après). En outre, le texte est émaillé de repères chronologiques, dont le plus explicite est celui-ci :
20(Chap. XXIII, p. 162) "J’entendis parler de cette petite aventure à Darmavaram, ville considérable de la principauté de Raydourg, comme j’y passais au mois de novembre 1775".
Et de tous les éléments historiques vérifiables auxquels le texte fait allusion, aucun n’est postérieur à 1775.
21Dans le dossier Desvaulx des Archives Nationales, on trouve des lettres adressées par Nicolas-Jacques Desvaulx à Monseigneur de Sartine, alors Ministre de la Marine et des Colonies, pour lui demander un brevet de colonel en récompense de ses services, puis pour se disculper lorsqu’il était accusé d’avoir quitté son corps sans autorisation. Les services en récompense desquels Desvaulx réclame un brevet de Colonel consistent dans une mission spéciale que lui aurait confiée de Boynes quand, sous le règne de Louis XV (mort en mai 1774) il était Ministre de la Marine. Une lettre de Boynes datée du 25 novembre 1771 à Desvaulx, avant son départ pour l’Ile de France et Pondichéry en février 72, atteste que Desvaulx avait fait part au ministère de son désir de mettre à profit sa connaissance de l’Inde pour lui procurer des plans et des cartes.13 Dans sa lettre au Ministre (M. de Sartine) datée du 9 Août 1777, Desvaulx écrit : "C’est au Ministre du Roy seul à juger le Sieur Desvaulx comme officier qui déterminé par un motif d’utilité publique et par l’invitation de M. de Boynes s’est livré sans réserves à chercher à connaître un peuple dont la jonction avec la France peut avoir lieu, ses mœurs, ses coutumes, sa politique." Le trois août 1777, il écrit au même Sartine "Je ne chercherai point à relever (...) mes derniers travaux de l’Inde que vous connoissez, dont vous avez le fruit entre les mains, et que je vous supplie d’apprécier..." Enfin d’Eprémesnil, beau-frère de Desvaulx, et ami du Garde des Sceaux Miromesnil, écrit en ces termes au Ministre de la Marine " (...) souffrez du moins que je vous rappelle M. Desvaulx, Capitaine au Corps Royal, mon beau- frère : que je remette sous vos yeux la distinction, présentée en son mémoire, des différents genres de ses services. Il en est, Monsieur, qui ne sont connus que de vous. Vos bontés particulières, votre jugement personnel, sont donc le principal appui de sa confiance et l’unique objet de ses désirs (...) Le travail qu’il vous a offert, Monsieur, vous aura fait juger de ses lumières, les courses périlleuses, entreprises, autorisées, pour ce travail, vous auront répondu de son courage..."
Ci-dessus : Signature de la préface du manuscrit Mœurs et Coutumes des Indiens I.O.L. Mss – Eur. D. 522

(1) et (2) : Signature autographe de N.J. Desvaulx . Dossier personnel Desvaulx, Archives Nationales – Colonies . E.131.

22Rien ne permet d’affirmer que ce "fruit"de ses derniers travaux, ce "mémoire", ces services "qui ne sont connus que" de Sartine, ce "travail" qu’il "a offert" au Ministre soient le manuscrit qui nous intéresse. Nous n’avons pas trouvé trace d’un travail de Desvaulx dans les Archives : tout laisse croire que le Ministre gardait par devers lui une partie des mémoires qui lui étaient donnés, et l’hypothèse paraît d’autant plus vraisemblable s’il s’agit d’un travail d’une qualité littéraire aussi remarquable que le manuscrit des Mœurs et Coutumes des Indiens.
***
23En définitive, il n’est possible d’évaluer l’importance de cette découverte qu’à la lumière d’une analyse de fond systématique du manuscrit Desvaulx.
24Nous espérons avoir la possibilité de livrer au public les résultats de cette analyse dans un prochain article.
Notes de bas de page
1 La seule édition française est celle que fit l’Abbé à Paris en 1825, sur une copie de la dernière version, entièrement remaniée par lui, des Mœurs, Institutions et Cérémonies des Peuples de l’Inde. L’édition de Pondichéri, faite par les Missionnaires de la rue du Bac, n’a jamais paru sur le marché métropolitain. Henry K. Beauchamp publia pour la première fois en anglais cette dernière version de l’ouvrage en 1897, et sa préface est remarquablement bien documentée. La troisième réédition de Beauchamp a connu à elle seule dix réimpressions entre 1905 et 1968 (Oxford, Clarendon Press). C’est la seule qu’il soit actuellement possible de trouver sur le marché.
2 Le manuscrit, relié en veau, a été proposé à l’I.O.L. par un marchand de livres rares de Rotterdam. Il a été acheté en 1956, et n’a jamais fait l’objet d’une enquête. Un seul des chercheurs de l’I.O.L., Anthony Farrington, a attiré mon attention sur la nécessité d’élucider le mystère ; mais il était persuadé qu’il s’agissait d’une copie du manuscrit de 1806 de l’Abbé Dubois. Il pensait que l’Abbé avait fait circuler une copie française de son manuscrit sous un faux nom du fait qu’il en avait vendu les droits à la East India Company, et que, par suite, l’affaire avait un intérêt bibliographique. Il semble que la défiance de l’India Office à l’égard des Français en Inde en général, et des missionnaires catholiques en particulier, soit une tradition suffisamment profonde pour qu’un jeune chercheur, au demeurant profondément francophile, considère comme tout naturel que l’Abbé ait essayé de frauder la Compagnie. Il est vrai que l’Abbé a effectivement mystifié la Compagnie, et sur un plan plus sérieux que celui de l’exclusivité commerciale : mais un siècle et demi de réputation interdisaient que l’on mît en question la paternité de l’Abbé à l’égard de ces manuscrits célèbres que la Compagnie avait non seulement achetés, mais fait traduire, imprimer, et étudier par ses agents.
3 Le terme "hasard" signifie ici que le phénomène qui nous intéresse (ici la similitude des deux manuscrits) n’est pas dû à une unique chaîne causale (une chaîne linéaire), mais à la convergence de deux chaînes causales indépendantes. Dans le cas présent, la convergence s’expliquerait par le fait que les "mêmes causes" (identité de l’objet étudié et de l’instrumentation conceptuelle des auteurs) auraient les "mêmes effets" (similitude des manuscrits) .
Dans l’hypothèse où les deux manuscrits procéderaient d’un même archétype, leur similitude n’est pas à proprement parler due au hasard, mais à leur relation de "germanité".
4 Il doit être possible de construire un modèle mathématique de la détermination du degré de similitude non imputable au hasard.
Nous n’avons pas encore fait les recherches nécessaires dans ce sens
5 Nous ne parlons pas des Appendices, addition absolument originale de l’Abbé Dubois. Il y en avait un dans le premier manuscrit (sur les "Djeinas") et il y en a six dans la version de 1825.
6 Par convention, "Dubois I" désignera le premier manuscrit de Dubois, et "Dubois II", la version 1825 des Mœurs
7 Loin d’ajouter "de...", Dubois a tendance à supprimer cette expression dans ses dernières versions des Mœurs, revenant ainsi à la formulation abrupte de Desvaulx. (Exemple : Desvaulx, chap. 43 ; Dubois I, chap. II.39 ; et Dubois II, chap. II.36).
8 Exemple de l’ordre de grandeur moyen des additions de Dubois I par rapport à Desvaulx :
Desvaulx, chap. 15 | Dubois I, chap.II.4 : |
"Souillures intérieures du corps" Ou bien encore : Desvaulx, chap. 44 : | "Des souillures intérieures ducorps. De l'abstinence des Brahmes. De l'horreur particulière qu'ontles Indiens pour la chair de vache Dubois I, chap. III.1 : |
"Des trois principales divinités des Indiens". | "De l'origine du Trimourty et de l'idolâtrie primitive des Indiens". |
9 Exemple de cette sous-classe comparative :
Dubois I, II.4 | Dubois II, II.4 |
" Des souillures intérieures du corps. De l'abstinence des Brahmes. De l'horreur particulière pour la chair de vache". | "Des souillures intérieures. – Abstinence des liqueurs enyvrantes et de tout ce qui a eu vie. – Horreur particulière des Indiens pour lachair de vache. – Les Européens devenus odieux pour en manger publiquement". |
10 Exemples de cette sous-classe comparative :
a) Exemple parmi les 11 chapitres dont les titres présentent dans Dubois II des additions considérable
Dubois I, 11.18 | Dubois II, II.16 |
"Des Brahmnadys mariées. De leur costume, et de leur divers ornements". | "Des Brahmnadys mariées. Education des femmes.- Cérémonies pratiquées à l'époque de la puberté et durant la grossesse.- Mépris où elles sont tenues dans la vie privée". |
b) Exemple parmi les 5 chapitres dont le nombre des mots est multiplié par 5 dans Dubois II par rapport à Dubois I.
Dubois I, I.1 | Dubois II, I,1 |
"Division et subdivision des castes". | "Division et subdivision des castes. – Castes particulières à certains pays. – Usages particuliers de quelques castes.– Division des castes fondée sur la parenté.– Subordination des castes. – Signes extérieurs de certaines castes.– Division de certaines tribus en "main-droite" et "main gauche" |
(On remarquera que le segment "subordination des castes", supprimé chez Dubois I par rapport à Desvaulx, refait ici son apparition : le phénomène est constant, c’est-à-dire que Dubois II, tout en ajoutant une quantité considérable d’informations à son premier travail, revient, sur bien des détails, à la version Desvaulx.)
11 Exemple : le chapitre XLII de Desvaulx est dédoublé chez Dubois I en ses chapitres II.31 et II.32.
De même, le chapitre II.24 de Dubois I est dédoublé dans Dubois II en ses chapitres II.21 et II.22
12 Exemple : Desvaulx, chap. VI et VII donnent chez Dubois I le chapitre I.6.
Et dans la deuxième comparaison, Dubois I, chap. II.5 et II.6 donnent chez Dubois II les chapitres II.5.
13 Copie d’une lettre de M. de Boynes écrite à N.S. Desvaulx, le 23 9bre 1771 :
"Je réponds, Monsieur, à votre lettre du 13 de ce mois par laquelle vous me témoignez avoir le plus grand désir de vous rendre utile dans l’Inde, non seulement par rapport au service de l’artillerie auquel vous êtes attaché, mais encore par les connaissances topographiques que vous avez et que vous vous proposez de mettre en usage en visitant les côtes de l’Inde et en vous procurant les plans de chaque place. Je ne puis qu’applaudir à votre zèle, pourvu que les voyages que vous proposez de faire ne vous détournent pas des principales fonctions du service auquel vous êtes attaché. Et c’est pourquoi il sera nécessaire que vous obteniez l’agrément des officiers supérieurs qui commandent ; j’apprendrai au surplus avec plaisir qu’ils ayent trouvé l’exécution de votre projet praticable, et vous ne devez pas douter que je ne fasse valoir vos services auprès de Sa Majesté. Je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur." Signé de Boynes.
Auteur
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