Les émeutes communalistes de 1969 à Ahmedabad dans leur contexte national et international
The Ahmedabad communal riots of 1969 in the national and international context
p. 179-214
Résumé
The Ahmedabad riots represented a decisive moment in the evolution of relations between Hindus and Muslims in India. It is worthwhile, despite the attention these riots have already received in the literature, to return to the subject because of the exemplary character of the Ahmedabad flare-up.
As has typically been the case with communal disturbances in India, a multitude of causative elements were involved. Social and economic factors connected with the industrial character of Ahmedabad and its recent development as a state capital had undoubtedly contributed to the development of a difficult situation. But it was above all a concatenation of political events which served to set off the troubles at a given moment. On the international scene the fire in the El-Aqsa mosque in Jerusalem was to be followed by an Islamic Conference in Rabat. Within India the heightened competition between political tendancies which led to the split in the Congress was accompanied by the growing importance of the Hindu extremist Jan Sangh party.
A brief historical treatment of the background in Ahmedabad and in Gujarat introduces a fairly detailed account of the successive phase of the riots. On the basis of the Report of the official Enquiry Commission and of interviews with leading citizens of Ahmedabad, the author attempts to bring out the degree of responsability of the different individuals and groups. The nature and extent of the various short-term and long-term measures which were proposed for reducing the tensions between Hindus and Muslims are also examined.
It is worth noting that the calm has been subsequently maintained except for a minor incident in 1973. Whether because the least-privileged elements of the population were satisfied with the promises made to them or with actual improvements in their position, or because of a determination by the leaders of all groups to avoid the risks of a repetition, the waves of agitation which have traversed Gujarat from 1974 to the present have been completely free from any communalist overtones.
Texte intégral
1Les émeutes qui ont eu lieu à Ahmedabad en septembre 1969 ont représenté à tous égards une étape décisive dans l’évolution des relations inter-communautaires en Inde. On était certes déjà conscient à New Delhi du fait qu’à cette date le problème "communaliste", plus ou moins gelé pendant les années 50, avait repris des dimensions inquiétantes. Ahmedabad cependant provoque un choc brutal, qui conduit enfin les autorités fédérales à s’alarmer sérieusement.
2Pourquoi ce choc ? Car enfin ces massacres, pour meurtriers et horrifiants dans leurs détails qu’ils aient été, ne l’étaient peut-être pas sensiblement plus que d’autres pogroms de même type (cf. Ranchi en 1967 par exemple, ou les émeutes qui éclateront au Maharashtra quelques mois après Ahmedabad, en mai 1970). Ce n’est pas un hasard cependant si Ahmedabad a tout particulièrement retenu l’attention des observateurs, et si les événements de 1969 ont fait l’objet d’innombrables études, voire de "dissections" très poussées, à commencer par l’enquête officielle de la Commission qui a été placée sous la direction du juge Jaganmohan Reddy, et qui a publié un volumineux rapport sur la question. C’est un document aujourd’hui introuvable car il a été rapidement épuisé, mais ses conclusions (connues seulement au lendemain des élections générales de 1971) ont été particulièrement nettes et nous aurons à en souligner tout l’intérêt.
3Pourquoi, cependant, demandera-t-on, revenir sur cette affaire d’Ahmedabad si elle est aussi connue ? Disons donc très simplement qu’en enquêtant sur place, et en rencontrant tous ceux qui ont vécu ces journées, témoins, victimes échappées au massacre, responsables divers (chefs religieux, syndicalistes, hommes politiques) – et ceci dans le cadre de mes travaux personnels sur la place et le rôle des Musulmans dans la politique intérieure et extérieure du gouvernement de l’Inde – disons donc qu’une telle enquête m’est apparue comme répondant tout particulièrement au souci d’interdisciplinarité de notre Centre. Certains d’entre nous par exemple s’interrogent sur les phénomènes économiques et politiques liés à l’urbanisation récente et rapide de l’Inde, et il est évident que cette urbanisation n’est pas étrangère à la montée des tensions communalistes dans certaines cités industrielles. Mais des éléments de tous ordres ont joué, et ce n’est qu’en élargissant le débat en fonction de nos différentes disciplines (depuis les islamisants jusqu’aux indianistes classiques, en passant par les historiens et les politistes) que nous pourrons comprendre pourquoi et comment les émeutes d’Ahmedabad peuvent être considérées comme "exemplaires". Exemplaires sur le plan national, et également très signatificatives si on les situe dans leur contexte international. Nous commencerons par mentionner, pour mémoire, ce qui relève de ce deuxième point, avant de nous consacrer à notre sujet proprement dit.
I – LE CONTEXTE INTERNATIONAL DES EMEUTES
4On retiendra la convergence de trois événements, de nature certes bien différente, mais qui expliquent le retentissement que les massacres d’Ahmedabad auront à l’étranger, et l’amertume profonde que le gouvernement de l’Inde en éprouvera.
5– L’incendie de la mosquée El Aqsa, survenu quelques semaines plus tôt à Jérusalem (le 21 août 1969), a soulevé une profonde émotion dans l’ensemble du monde musulman. Or, au moment même où, à Ahmedabad, l’armée indienne, appelée beaucoup trop tard, contrôle depuis quelques heures à peine la situation locale, une conférence islamique s’ouvre à Rabat. Du 24 au 27 septembre, elle rassemblera tous les Etats à population musulmane importante, sauf l’U.R.S.S. et la Chine, l’Ethiopie, l’Albanie. L’Inde, pour sa part, a demandé à y participer en raison de l’importance numérique de sa minorité musulmane (n’est-elle pas le 3e Etat musulman au monde, avec – à cette date – près de 60 millions de citoyens se réclamant de l’Islam ?). La délégation indienne fera cependant antichambre à Rabat pendant toute la journée du 24 septembre et, lorsqu’elle sera enfin admise dans la salle où se déroulent les travaux, ce sera pour essuyer une rebuffade dont son leader, le futur Président de la République Fakruddin Ali Ahmed, tentera en vain par la suite de minimiser le caractère humiliant : quelques heures après leur admission, en effet, les Indiens seront conduits à se retirer à la demande formelle du Pakistan. C’est en réalité un camouflet très dur qui, soit dit en passant, éclaire bien certaines ambiguïté des relations de l’Inde et du Pakistan avec le monde musulman.
6– Profondément blessée par l’humiliation de Rabat, l’Inde ressentira dès lors avec beaucoup d’amertume les commentaires acerbes que suscite d’autre part la coïncidence des émeutes avec la commémoration du centenaire de la naissance de Gandhi. Il est de fait que cette commémoration permettra à certains organes de presse étrangers de souligner désagréablement la fragilité des idées reçues au sein de l’opinion internationale concernant la non-violence indienne.
7– Un autre événement fera beaucoup moins de bruit hors de l’Inde mais vaut d’être rappelé, c’est la visite que lui rend en octobre 1969, pour la première fois depuis l’indépendance de sa mère-patrie, un vieillard prestigieux, Khan Abdul Ghaffar Khan (dit Badshah Khan). Ancien leader des Pathans de la NWFP (Province de la Frontière du Nord-Ouest dévolue au Pakistan en 1947), réfugié depuis 1965 en Afghanistan, autrefois un des plus fermes soutiens avec ses Khudai Khidmutgars (serviteurs de Dieu), du parti du Congrès, gandhien et séculariste, Badshah Khan commence sa visite en Inde par un jeûne public pour prostester contre la dégradation des relations inter-communautaires. Ses différentes déclarations, sa visite à Ahmedabad, soulèveront d’autant plus d’émotion que bien des Indiens s’interrogent eux-mêmes avec inquiétude sur la justesse des principes qui, aux yeux des Pères fondateurs de l’Etat indien, devaient concourir à l’édification d’une nation pluraliste certes, mais harmonieusement intégrée, égalitaire et parfaitement "laïque". Car c’est bien là le problème de fond, celui que nous devons aborder maintenant, puisque l’affaire d’Ahmedabad en cristallise et en résume tous les éléments.
II – LE CONTEXTE HISTORIQUE ET POLITIQUE
8Schermerhorn, Wright et Lambert ont dressé une typologie des émeutes communalistes qui rend parfaitement compte des risques élevés existant à Ahmedabad.* Aussi bien verrons-nous que les divergences d’interprétations concernant les émeutes portent moins sur les éléments qui sont à l’origine de l’explosion que sur l’importance relative de ces éléments : d’une part les facteurs socio-économiques qui ont contribué au développement d’une situation explosive et, d’autre part, les facteurs de nature politique qui ont joué le rôle de détonateur à un moment donné. Nous reviendrons sur tout ceci, puis nous suivrons le déroulement des émeutes telles qu’elles ressortent du rapport de la commission d’enquête, après avoir donné cependant quelques indications sur le passé historique du Gudjerat, et d’Ahmedabad en particulier.
9Le Gudjerat a connu très tôt le choc d’une conquête musulmane marquée par les excès de hordes de l’Asie centrale récemment converties à l’Islam. En 1024, le raid du Turc Mahmoud de Ghazni fera date, avec la destruction d’un des plus anciens lieux de pèlerinage hindous, le temple de Somnath dans la presqu’île de Kathiawar. Par la suite, c’est la faiblesse des derniers représentants de la dynastie des Tughluks qui, au début du 15e siècle, permet au gouverneur musulman du Gudjerat de s’affranchir du Sultanat de Delhi. Ahmed Shah fonde en 1411 la ville d’Ahmedabad, une des plus belles villes de l’Inde, où l’architecture exquise des innombrables mosquées de style indo sarrasin qui subsistent à l’intérieur et à l’extérieur de la vieille cité témoigne de la grandeur musulmane.
10* Facteurs de tension communaliste dont la présence accroît les risques de pogrom en un lieu donné :
Il est possible d’identifier la minorité avec d’anciens conquérants, ou souverains et dirigeants, au comportement "dur".
La langue de la minorité est différente de celle de la majorité.
La minorité dispose de cadres militants.
Il existe dans l’opinion locale à l’égard de la minorité des dispositions hostiles qui ne sont pas transférables vers d’autres cibles.
La minorité se situe dans des régions proches de la frontière internationale et elle peut être ainsi éventuellement appelée à "collaborer" avec une puissance étrangère voisine.
Il s’agit de communautés urbaines qui ont fait preuve dans un passé plus ou moins récent de tendances traditionnelles à la violence.
Il y a dans la population des éléments qui ont peu à perdre et tout à gagner en se livrant au pillage.
Il existe des groupes de personnes en transit qui sont considérées comme étrangères à la cité.
Il y a une organisation relativement structurée capable de jouer un rôle important en cas d’éruption violente dans une cité donnée.
Il existe des groupes plus ou moins organisés pouvant jouer le rôle de catalyseurs.
Il se développe une crise économique sérieuse accompagnée d’un chômage important dans les zones urbaines.
Le profil écologique de l’habitat comporte une mixité plus ou moins poussée de la majorité et de la minorité.
Les autorités publiques ont tendance à témoigner d’une certaine complaisance à l’égard de la majorité.
La minorité dispose d’une représentation très faible – ou quasi-inexistante – dans les forces de police.
Il existe des enclaves de réfugiés rejetés par une nation adjacente dont les citoyens potentiels forment en fait une minorité dans le pays d’accueil, alors que les réfugiés appartiennent à la majorité dudit pays d’accueil.
(R.A. Schermerhorn, ’ The locale of
Hindu-Muslim riots", The Indian Journal of Politics, Vol. 1, Jan-June 1971 p. 46).
11Mais le Gudjerat, c’est aussi une province fortement marquée par les écoles de pensée jain, hindoue, parsie. C’est aussi la patrie de Dayanand Saraswati (le fondateur de l’Arya Samaj) et de Gandhi aussi bien que celle du Sardar Patel. Banc d’essai du capitalisme indien, grâce au dynamisme de ses castes marchandes, bastion du mouvement national indien à raison même de la convergence des sentiments populaires et des intérêts économiques des milieux industriels, le Gudjerat est également un des Etats de l’Inde qui témoigne de la plus grande homogénéité linguistique (90 % de la population, entrepreneurs compris, parlent le gudjerati), ce qui ne va pas sans expliquer l’hostilité témoignée à l’encontre des Mahrattes lors de la mise en place d’un vaste Etat bilingue dit de Bombay, puis l’agitation grave qui conduit à la "bifurcation" de 1960.
12Les relations inter-communautaires n’ont pas toujours été sans nuages, et il y a eu des émeutes graves dans la période contemporaine (en 1941 et en 1946) dont Patel avait pu dire qu’elles déshonoraient ses compatriotes. Jusqu’en 1964 cependant, comme dans l’ensemble de l’Inde et plus peut-être qu’ailleurs (car dès 1961 on discerne certaines tensions auxquelles l’Union sacrée de 1962 remédiera), la cohabitation des Hindous et des Musulmans a été relativement harmonieuse.
13L’affaire du vol d’un cheveu du Prophète dans une mosquée de Srinagar en janvier 1964 marque cependant le début d’une montée générale de la violence en Inde qui atteint peu à peu toutes les communautés, castes ou groupes "particularistes" quels qu’ils soient. Le Gudjerat n’échappe pas à ces tensions, en particulier au moment de la guerre indo-pakistanaise : les accusations d’espionnage se multiplient et atteignent le gouverneur lui-même ! Des centaines de Musulmans sont arrêtés au titre des DIR (Defence of India Rules), et la mort du chef du gouvernement de l’époque, dont l’avion est abattu par les Pakistanai suscite bien entendu une très vive émotion.
14On constate dès lors un raidissement hindou très net et différents incidents en témoignent, notamment dans le cadre de l’agitation sur l’abattage des vaches. En même temps, les Musulmans du Gudjerat, comme bien d’autres Musulmans de l’Inde du Nord, se demandent s’ils n’ont pas fait exagérément confiance aux promesses des dirigeants congressistes. Il est vrai que la désaffection que l’on note à cette date à l’égard du parti du Congrès est un phénomène très général, et il est normal que les Musulmans partagent le désenchantement qui gagne l’ensemble de la population. Jusque là leurs votes étaient considérés comme acquis. Vont-ils remettre leur allégeance en question ? Depuis 1964 un organisme de liaison regroupe toutes les organisations musulmanes, culturelles aussi bien que politiques, qui ressentent la nécessité d’une meilleure concertation de leur porte-parole devant les maladresses ou les insuffisances notoires des autorités officielles. Le Muslim-Majlis-e-Mushawarat constitue un front étonnament disparate, puisqu’il regroupe des personnalités dont l’itinéraire politique et idéologique a jusque là profondément divergé, mais le M.M.M. estime précisément avoir vocation à défendre la minorité en ne tenant compte des clivages politiques traditionnels que dans la mesure où il peut les utiliser. C’est ainsi que lors des élections générales de 1967, qui verront un recul massif du Congrès, le M.M.M. ne présentera pas lui-même de candidats. Inversement, il s’efforcera de guider les Musulmans dans l’exercice de leur droit de vote, en leur permettant de formuler leurs griefs par l’intermédiaire de voix autorisées sur lesquelles l’organisation s’efforcera de faire pression.
15Nous ne reviendrons pas ici sur les difficultés d’une action de cette nature (qui s’est en définitive soldée par un échec sérieux), non plus que sur les péripéties ultérieures qui ont ramené dès 1971 l’électorat musulman à Mme Gandhi. Ce qu’il importe ici de noter, c’est qu’aux élections de 1967, au Gudjerat, le Muslim-Majlis-e-Mushawarat s’oppose à l’élection des candidats musulmans qui bénéficient d’un ticket congressiste, alors qu’il soutient à fond le Swatantra, parti de propriétaires fonciers Kshatrias et Pattidars qui sont par nature anti-musulmans !
16Ce mariage de raison ne durera sans doute pas, mais il n’est certainement pas étranger au recul du Congrès – qui va être désormais sur la défensive à l’Assemblée législative du Gudjerat, avec 66 députés Swatantra en face des 93 MLA congressistes. Or, sans aller jusqu’à invoquer la crainte que pouvait éprouver le Congrès dès 1967, à la perspective d’une éventuelle poussée du Jan Sangh dans un avenir plus ou moins lointain (on a pourtant fait état de cette crainte pour expliquer l’apathie dont le gouvernement de M. Hitendra Desai témoignera lors des émeutes de 1969), on doit certainement tenir compte du fait que le chef du gouvernement ne peut se permettre de heurter de front l’opinion hindoue.
17En 1969, en effet, la majorité dont il dispose à l’Assemblée est plus précaire encore qu’en 1967. A la fin de juillet, Mme Gandhi s’est séparée sans beaucoup d’égards de son vice Premier ministre et ministre des Finances, M. Morarji Desai, qui jouit d’une très grande popularité personnelle au Gudjerat. La controverse qui a accompagné la candidature de V.V. Giri à la Présidence de la République contre le candidat officiel de l’appareil congressiste, Sanjivva Reddy, a d’autre part précipité la confrontation qui se dessinait entre le Premier Ministre et le "Syndicat" des caciques du Congrès. Le processus qui aboutira à la scission officielle du parti en novembre suivant est en cours. Comment, dès lors, M. Hitendra Desai ne serait-il pas amené à "conduire à vue" en ce début de septembre 1969, encore que l’avenir doive démontrer la solidité de sa propre position ? N’a-t-il pas derrière lui précisément tous les membres du "Syndicat" puisqu’il demeurera le Chef du gouvernement du Congrès dit "de l’opposition" jusqu’en mai 1971 ? Aussi bien les grandes manoeuvres qui caractérisent désormais la vie politique du Gudjerat (et qui se traduisent en 1974-1975 par les événements que l’on sait) révèlent-elles au grand jour que le Gudjerat des Brahmanes et des Banyas, qui se flattait d’avoir conservé un style de politique très gandhien, sacrifie à son tour (sous l’influence des Pattidars ?) le souci de certaines "convenances" aux nécessités techniques des manipulations douteuses. Ici comme dans d’autres Etats, les goondas et la corruption jouent un rôle grandissant.
III – DONNEES SOCIO-ECONOMIQUES
18185 000 habitants en 1901
19234 000 habitants en 1931
20800 000 habitants en 1951
211 600 000 habitants en 1971
22Ces chiffres illustrent la croissance extrêmement rapide d’Ahmedabad qui est non seulement une métropole industrielle très active, mais aussi une capitale d’Etat depuis 1960, avec une vie intellectuelle et surtout une activité commerciale de premier plan.
23Cette croissance est cependant assortie de disparités frappantes.
24A l’ouest de la rivière Sabarmati (en aval du célèbre Ashram de Gandhi) les zones résidentielles aérées, diverses institutions, l’Université, témoignent du sens de l’urbanisme très remarquable qui caractérise les autorités municipales et la Chambre de commerce d’Ahmedabad ; elles portent aussi la marque d’un goût beaucoup plus sûr que la plupart des villes indiennes.
25La majeure partie de la population cependant (80 % du total) s’entasse sur la rive est de la Sabarmati, à l’intérieur des remparts de la vieille ville ou dans les banlieues industrielles qui se sont développées de façon désordonnée autour d’usines dont l’implantation se poursuit sans plan d’ensemble. Tous les terminus des moyens de transports (rail, réseau autobus) se trouvent concentrés dans cette zone extraordinairement congestionnée, ainsi que tous les bazars et la plupart des centres commerciaux. A l’intérieur des remparts, avec la présence de ruelles qui se subdivisent en sous-ruelles puis en boyaux étroits qui aboutissent sur des courées (tout un ensemble qui porte le nom spécifique de pol) le trafic et le maintien de l’ordre sont très difficiles, pour ne pas dire impossibles en cas d’émeutes.
26L’hygiène et les services municipaux y sont rudimentaires, et la consommation d’eau par tête d’habitant ne représente que le tiers de ce qui est consommé sur la rive ouest. Non que l’espace manque sur cette rive est cependant, puisque de nombreux bidonvilles s’y déploient, mais la congestion des vieux quartiers est néanmoins un fait dont il importe de souligner le caractère particulier, cette congestion étant en relation directe avec un attachement fondamental à la tradition que l’expansion rapide de la ville n’a pas émoussé. Attachement dont on peut trouver la preuve par exemple, selon le directeur des services du Census, dans le fait que sur les 620 médecins que compte Ahmedabad, 315 s’en tiennent rigidement à la formation ayurvédique.
27De façon générale, l’emprise de la tradition est certainement très forte tant sur le plan familial et professionnel que sur le plan de l’habitat. Sur le plan familial, tout d’abord, par l’importance numérique des concentrations que provoque l’habitude, pour de très nombreux enfants mariés, de rester sous le toit paternel (sur un échantillon de 45 681 ménages recensés en 1961, 26 000 personnes mariées -fils ou parents proches – vivaient avec le chef de famille). Ceci traduit sans aucun doute la solidité des relations familiales, mais une telle promiscuité n’en entretient pas moins une certaine nervosité entre les différentes générations, nervosité habituellement refoulée mais qui fait surface à la première occasion, et pourrait expliquer bien des poussées de fièvre.
28Les pols d’autre part regroupent des centaines, voire des milliers de membres d’une même caste ou d’une entité corporative donnée, L’intrusion de membres extérieurs à la communauté est très mal acceptée et les massacres qui, en septembre 1969, atteindront essentiellement les bidonvilles et les quartiers "mixtes" où la densité de l’habitat est moindre, justifieront dans une large mesure l’impression de sécurité que ressent la population dans ces véritables ghettos.
AHMEDABAD

29La répartition qualitative et quantitative de l’emploi confirme les distorsions que nous venons de noter entre l’expansion rapide de la capitale du Gudjerat et les attachements traditionnels de sa population. Selon les chiffres établis par B.K. Roy Burman (qui y a étudié de façon approfondie l’interaction des différentes forces socio-économiques), Ahmedabad – septième ville de l’Inde par sa population et, qui plus est, capitale d’Etat depuis 1960 – n’en a pas moins, par rapport à d’autres villes qui ont également connu une expansion rapide, un secteur tertiaire très limité par rapport à sa base industrielle. Le tableau ci-dessous est éloquent :
Répartition de l’emploi
Agriculture | Production autre que l’agriculture | Commerce | Transports et entrepôts | Autres services | |
Ahmedabad | 0,50 % | 56,0 % | 15,7 % | 5,8 % | 22,0 % |
Kampur | 3,50 | 40,8 | 18,0 | 8,0 | 29,7 |
Coimbatore | 1,50 | 44,2 | 19,3 | 5,7 | 24,3 |
Bengalore | 6,70 | 41,4 | 12,5 | 5,0 | 34,4 |
30Comment s’expliquer que l’importance du secteur industriel n’ait pas davantage affecté le développement des services et du secteur "moderne" ? Le caractère des migrations qui sont à l’origine de la poussée démographique d’Ahmedabad n’apporte guère de réponse. Les statistiques nous apprennent bien qu’en 1961 50,82 % de la population était composée de migrants et que, si l’on excepte le groupe d’âge de 0 à 14 ans, ces migrants représentaient jusqu’à 64,5 à 73 °/o de la population suivant les groupes d’âges ! Mais la ventilation professionnelle ne nous est pas indiquée, et le terme de migrants concerne aussi bien les travailleurs d’usine que les postes de cadres, professions libérales et emplois dits scientifiques qui sont pour la plupart occupés par de nouveaux arrivants.
31Nous connaissons relativement mieux la composition religieuse et géographique de ces diverses migrations, au moins pour ce qui concerne l’origine des migrants non-gudjeratis. D’après le tableau ci-après (établi à partir du recensement de 1961 par Ghanshyam Shah, dont les travaux sur les différents mouvements d’agitation à Ahmedabad font autorité), il apparaît que les migrants viennent essentiellement du Maharashtra et du Rajasthan voisins – ainsi que du Sindh, non mentionné – mais que l’Uttar Pradesh fournit également des contingents importants, notamment des hommes seuls dont la vie est difficile, et qui n’ont pas grand chose à perdre en cas d’explosion sociale. Au demeurant les Hindous venus du Rajasthan, tout comme ceux de l’Uttar Pradesh, ne cherchent pas à cacher leur hostilité à l’égard des Musulmans.
Migrants non-gudjeratis classés suivant leur religion, sexe et lieu de naissance
Hindous | Musulmans | Autres | ||||
H | F | H | F | H | F | |
Maharashtra | 14 379 | 11 944 | 2 398 | 2 164 | 1 428 | 1 594 |
Rajasthan | 29 941 | 15 888 | 5 136 | 3 683 | 1 987 | 1 146 |
Uttar Pradesh | 23 149 | 7 423 | 11 784 | 4 504 | 324 | 165 |
Autres Etats | 12 633 | 8 194 | 4 649 | 2 782 | 1 750 | 1 361 |
Etrangers | 9 906 | 7 990 | 947 | 432 | 770 | 609 |
Total | 90 008 | 51 439 | 24 914 | 13 565 | 6 259 | 4 875 |
32En ce qui concerne les éléments hindous venus du Gudjerat même, on notera qu’il y a parmi eux une très forte proportion de communautés défavorisées, dont plusieurs il y a peu de temps étaient des "tribus criminelles". Citons (sans pouvoir préciser chiffres ou %) des Vagris, Kolis, Bhois, ainsi que de nombreux Harijans.
33On notera enfin, ce qui n’est pas sans importance pour l’enchaînement ultérieur des événements, que la plupart de ces migrants font preuve d’une dévotion toute particulière à l’égard du "Seigneur Jagannath", et qu’ils révèrent profondément le Ramayana ; notons également que si l’on considère l’ensemble de la population d’Ahmedabad, la proportion de migrants hindous est sensiblement plus élevée que celle des musulmans (respectivement 54,2 % et 35,4 % de la population des deux communautés).
34La barrière linguistique accentue la difficulté de la communication : le recensement de 1961 indique que sur 1 149 918 habitants
805 000 parlent le gudjerati, | soit | 70 % |
148 515 parlent l’urdu, (sur 178 398 Musulmans) | soit | 12,83 % |
91 522 parlent le hindi, | soit | 7,96 % |
38 578 parlent le marathi, | soit | 3,35 % |
35En ce qui concerne les locuteurs d’urdu, 26 % d’entre eux seulement, soit 38 860 individus, parlent une autre langue. C’est une proportion très faible de bilingues, et ce fait accentue une certaine volonté d’isolement déjà entretenue par un autre phénomène qui n’est sans doute pas particulier à Ahmedabad mais qui s’y trouve renforcé par la structure industrielle de la cité.
36On se souviendra en effet que les Musulmans sont par tradition des tisserands dont l’habileté est réputée (selon le Secrétaire Général de la All-India Momin Conference, la moitié de la population musulmane actuelle de l’Inde appartiendrait à la communauté Momin, c’est-à-dire précisément à celle des tisserands). Or l’industrie textile joue un rôle crucial à Ahmedabad où elle emploie 80 % de la population ouvrière. En 1962, 71 usines textiles employaient 145 000 ouvriers dont 135 000 de façon permanente. Mais la crise qui devait toucher d’une façon très alarmante l’ensemble de ces industries dans les années 60 (7 usines devront fermer) n’affecte pas de la même façon, semble-t-il, les travailleurs hindous et les travailleurs musulmans : Ahmedabad étant en effet spécialisée dans les tissages "fins", les Harijans restent cantonnés dans les ateliers de filature, et ceux d’entre eux qui ont réussi à pénétrer dans les ateliers de tissage sont cependant peu qualifiés et ne bénéficient pas de la même sécurité relative de l’emploi que les Musulmans.
37Ajoutons que la plupart des conflits qui éclatent à propos des catégories salariales ou des modalités de recrutement ne revêtent pas de caractère de classe. Bien au contraire, la puissante organisation syndicale qui regroupe 95 % des travailleurs, la Textile Labour Association, entretient implicitement les solidarités de caste et de communautés, en raison même d’une longue tradition gandhienne de concertation et de "collaboration" dont le caractère certainement très "consacré" mais non moins évidemment teinté de paternalisme ne va pas sans figer les clivages les plus traditionnels. Le T.L.A. jouera un rôle majeur en ce qui concerne l’assistance et la "réhabilitation" des victimes des émeutes, mais on doit tenir compte de cet aspect particulier du syndicalisme local lorsque l’on constate qu’aucune solidarité de classe n’a tant soit peu tempéré la frénésie de carnage qui a affecté les couches de travailleurs les plus défavorisées.
IV – LES EVENEMENTS POLITICO-RELIGIEUX DE 1968-1969
38Il est symptomatique de la dégradation du climat des relations inter-communautaires que tous les exégètes de la crise de 1969 prennent comme point de départ la conférence que la Jamiat U1 Ulema E Hind a tenue à Ahmedabad en juin 1968. Ceci peut paraître d’autant plus surprenant que la J.U.U., qui a cessé toute activité politique depuis l’indépendance pour n’être plus qu’une organisation à caractère culturel et religieux, a toujours témoigné d’une hostilité profonde à l’égard de la notion même du Pakistan, et a constamment combattu la politique de Jinnah et de la Ligue Musulmane (cf. le rôle joué par les Ulemas de l’Ecole de Deoband, par opposition à celui des leaders musulmans formés à Aligarh).
39Certes les membres de la J.U.U. peuvent difficilement être considérés comme des "modernistes", mais leur attachement à la tradition n’empêche pas une ouverture réelle, et leur "nationalisme" ne saurait être mis en doute. Pourra-t-on dès lors reprocher à ceux qui prennent la parole à Ahmedabad en juin 1968, au moment même où Mme Gandhi juge nécessaire de réactiver le Conseil National de l’intégration, de souligner la précarité de la situation de bien des Musulmans ? C’est ce que l’on opposera cependant par la suite au Maulana Asad Madni, de Deoband ; au député congressiste Yunus Saleem (très proche cependant du "High Command") ; et enfin à un avocat d’Ahmedabad, A.M. Peerzada, Secrétaire général de la J.U.U., celui-là même qui, pendant les émeutes, se dépensera désespérément pour obtenir les trêves successives. On conçoit à la rigueur que le Jan Sangh puisse dénoncer la tonalité des discours prononcés. Mais Jayaprakash Narayan en fera autant, et l’imprudence de ses déclarations indignera les Musulmans assez durablement pour que l’on puisse voir là une des raisons de l’hostilité dont ils feront preuve en 1974-1975 à l’égard du "mouvement J.P.".
40Le deuxième événement sur l’importance duquel la Commission d’enquête s’interrogera ultérieurement est, à la fin de l’année 1968, une réunion du Rashtriya Swayamsewak Sangh, mouvement fascisant dont le Jan Sangh est l’émanation politique la plus récente, et auquel a appartenu, on s’en souvient, l’assassin de Gandhi, Godse. Le RSS, donc, organise à Ahmedabad du 27 au 29 décembre un rassemblement au cours duquel son leader révéré, le Guru Golwalkar, prononce un long discours dans lequel il rappelle qu’en Inde "seuls les Hindous ont l’esprit séculariste puisqu’ils ont toujours accepté sans broncher toutes sortes de persécutions". En fait il ne semble pas que le rassemblement en question ait spéculé sur les passions communalistes, contrairement à ce que fera Balraj Madhck, un des fondateurs les plus sectaires du Jan Sangh, quelques mois plus tard, mais l’intérêt soulevé par ce meeting n’en est pas moins significatif, et un membre du CPI soulignera devant la commission d’enquête le coup de fouet que ces camps de recyclage donnent aux groupes RSS locaux.
41Le 10 mars 1969, à la veille des élections municipales, se produit un incident qui tourne très vite à l’aigre. Un policier hindou dont la jeep était bloquée par un rikshaw a écarté ledit rikshaw sans ménagements excessifs. Il se trouvait que le conducteur était musulman et que des livres sont tombés à terre, dont un exemplaire du Coran. Bousculade, puis attroupement, et il faudra finalement une charge énergique de lathis pour disperser les trois à quatre mille personnes qui conspuent l’officier de police. Celui-ci d’ailleurs exprimera de très vifs regrets par haut-parleur, mais les commentaires de la presse qui fera une large place à l’incident n’apaisent pas, bien au contraire, la mauvaise humeur des Hindous. Ils se souviendront de cette affaire avec une particulière rancoeur lorsqu ’en septembre suivant un policier musulman sera accusé d’avoir donné un coup de pied au Ramayana.
42C’est qu’au cours de l’été les musulmans précisément donnent aux Hindous l’impression qu’ils se mobilisent avec beaucoup plus de flamme pour l’Islam que pour une cause nationale. L’ampleur des manifestations que provoque au Gudjerat l’incendie de la mosquée El-Aqsa est certainement impressionnante, notamment la marche qui se déroule à Ahmedabad le 31 août 1969 : défilé autorisé du reste et qui se déroule dans le calme, mais la ferveur des slogans affirmant la solidarité islamique permettra aux mauvais esprits de faire état de cris de Pakis tan zindabad qui n’ont, semble-t-il, jamais été prononcés.
43C’est dans cette atmosphère désagréable que le 4 septembre un officier de police musulman a la maladresse d’interrompre une représentation de Ramlila, en invitant un certain Pandit Balkrishna (qui dirige les acteurs) à se rendre au commissariat. Balkrishna proteste, le policier frappe du poing sur une table et fait tomber un exemplaire du Ramayana. Si l’on se souvient que Ramlila est la fête qui marque le début des expéditions militaires dans la tradition hindoue, on saisit la connotation religieuse profonde de l’incident. La police tardant cette fois-ci à présenter des excuses (bien sûr, dira-t-on, il s’agit d’un Musulman), des Hindous orthodoxes entament le 11 septembre un jeûne de protestation. Le superintendant Shaikh sera suspendu, mais déjà un Hindu Dharma Rasksha Samiti a été formé qui entoure les protestataires, et différents leaders et prêtres, notamment les Mahants du Gita Mandir échauffent les passions religieuses. Des Jana Sanghis sont-ils derrière le Hindu Dharma Raksha Samiti ? On le pressent bien entendu, mais certains militants du PSP, du SSP, du Swatantra, des congressistes également ne sont pas inactifs. La tension est réelle, et un défilé de plusieurs milliers de personnes aura lieu, encore que, malgré les commentaires maladroits de la presse locale, personne ne s’en alarme vraiment, pas même les observateurs les plus objectifs qui, tel un membre du CPI, cependant clairvoyant, en témoigneront ultérieurement devant la commission d’enquête.
44Survient cependant dans ce climat déjà tendu le personnage redoutable qu’est Balraj Madhok, qui prononcera les 14 et 16 septembre deux discours bien faits pour jeter de l’huile sur le feu. Le premier en particulier, dans une réunion présidée au Cercle militaire d’Ahmedabad par le Vice-Chancelier de l’Université, amènera ce dernier à manifester sa désapprobation. Mais n’avait-on pas demandé à Madhok de traiter de "la menace pakistanaise" ? Développant son argumentation pendant près de deux heures, sans notes mais ayant donné son accord pour être enregistré, l’orateur insistera sur le fait que le prochain conflit militaire avec le Pakistan n’interviendra pas au Cachemire ou au Pendjab, mais aura lieu cette fois au Gudjerat et au Rajasthan ; Madhok ajoute que si l’Inde doit s’armer de façon intensive pour faire face à un conflit de type conventionnel, elle doit également se préparer à des actions de guerilla et à des infiltrations massives dans les deux régions précitées. C’est dans cette perspective que l’orateur soulignera avec véhémence le danger que les Musulmans indiens présentent pour Bharat, en tant qu’agents potentiels de l’ennemi.
45" N’avons-nous pas adopté à l’égard de ces Musulmans... qui ont massivement voté en faveur de la création du Pakistan... une politique contraire à tous nos intérêts nationaux ?... N’avons-nous pas renvoyé un nationaliste véritable comme M.C. Chagla, et poussé au contraire sur le devant de la scène un Fakruddin Ali Ahmed qui n’a jamais été nationaliste, et ne le deviendra jamais ?..."
46Madhok développera ainsi longuement le thème qui est désormais le mot d’ordre n° 1 du Jan Sangh et qui aura la vedette lors du congrès annuel du parti en décembre 1969, à savoir la nécessité d’indianiser (Baratiyakaran) les Musulmans de l’Inde "puisqu’on ne s’est jamais résolu à procéder aux transferts de population qui auraient été indispensables. N’a-t-on pas tout fait pour (les) encourager dans leur conviction qu’ils ont une identité différente, et fortifier leurs tendances séparatistes... Nous avons nationalisé les banques. Nous pouvons et devons de la même manière nationaliser (les Musulmans indiens)... Nous devons avoir conscience du fait qu’ils prennent leurs mots d’ordre à l’étranger (Madhok se référera ainsi au fait que si bien des Musulmans ont voté communiste en 1967 et 1969, c’est sur instructions du Pakistan ; il détient du reste, dit-il, les preuves chiffrées de ce qu’il avance concernant les événements au Bengale et au Kérala, où la Ligue Musulmane appuie le mouvement communiste de tout son poids)..."
47Les conclusions de Madhok ? Il est indispensable d’éloigner concrètement les Musulmans de la frontière indo-pakistanaise (sur une profondeur de 5 à 10 miles) pour éviter que ne se reproduisent les infiltrations de 1965... Mais surtout l’Inde a besoin d’avoir un gouvernement central fort, celui que le Sardar Patel aurait su construire..."Ce n’est pas cet homme de fer, soulignera l’orateur, qui aurait laissé Srinagar fêter le Pakistan Day. le 14 août dernier, comme un Chavan qui, lui, s’en va pourtant répétant partout qu’il est Shivaji ! Oui bien sûr ce sont ceux-là nos vrais grands hommes, Shivaji, Netaji et Patel !".
48Ajoutons que si Balraj Madhok a su flétrir avec énergie les ingérences du Pakistan dans les affaires politiques de l’Inde, il n’a pas hésité inversement à appeler l’Inde à soutenir avec vigueur l’irrédentisme pathan : "Le Pakthunistan doit être rattaché à l’Afghanistan, nous devons apporter tout notre soutien moral à Badshah Khan lors de sa prochaine visite...".
Discours venimeux, diront tous les témoins, et la commission d’enquête en examinera toutes les facettes, comme en témoigne la place qui lui est réservée dans le Rapport. Rien ne permettra cependant de mettre en lumière la responsabilité directe de Madhok dans les émeutes. Et bien que dans le climat des journées qui précèdent l’explosion ses interventions aient certainement été déterminantes (de l’aveu même de certains leaders du Jan Sangh qui l’excluront du parti en 1973), aucune poursuite judiciaire ne pourra être envisagée.
V – LES EMEUTES (18-24 septembre)
49C’est le 18 septembre qu’intervient, selon les termes de l’enquête, le"casus belli". Et de la façon la plus inattendue, en un lieu où les relations inter-communautaires ont toujours été excellentes, à savoir un temple vaishnava situé au sud des remparts de la vieille cité. Dédié à Jagannath, l’une des formes de Krishna, comme le célèbre lieu de pèlerinage de Puri, le sanctuaire d’Ahmedabad est cependant beaucoup moins orthodoxe que le temple de Puri, dont le grand prêtre, le Shankaracharya, le Jagadguru a pris la tête en 1966 de la campagne contre l’abattage des vaches (ce qui, par parenthèse, donne un relief tout particulier à la visite qu’il s’est cru obligé d’effectuer à Ahmedabad à cette époque).
50Le"Jagannath Temple" d’Ahmedabad est donc un lieu bien ouvert à tous, où, en particulier, grâce à la présence d’un troupeau de vaches important (un millier de têtes), les Musulmans aussi bien que les Hindous profitent librement de distributions de laitages très généreuses. L’harmonie communautaire était donc, encore une fois, de règle en ce lieu, et l’on ne s’est jamais expliqué comment, malgré toutes les précautions habituelles en ces circonstances (horaires et trajets déterminés d’avance) un heurt violent avait pu mettre aux prises dans l’après-midi du 18 deux sadhus ramenant du pâturage quelque 400 vaches et une bande nombreuse de Musulmans, hommes, femmes et enfants, qui s’en revenaient eux-mêmes fort joyeusement d’un pèlerinage annuel à la tombe (dargah) d’un saint homme, le Pir Bukhari Saheb. Line vache bouscula-t-elle une femme ? Un enfant se moqua-t-il d’un des sadhus dont la difformité appelait cependant le respect ? On n’a jamais pu l’établir, mais le fait est qu’en quelques minutes il y eut bagarre, et que des injures on passa rapidement aux coups. Des projectiles volèrent, notamment des bouteilles de soda rangées sur les échoppes faisant face au temple, qui allaient blesser une dizaine de sadhus venus à la rescousse.
51L’incident aurait pu en rester là. La police avait rapidement calmé les combattants, et les sadhus emmenés à l’hôpital ne paraissaient pas sérieusement touchés. Il reste qu’une image de Khrishna avait été endommagée. Les "trustées" du temple se réunissent en conséquence dans la soirée, et ils refusent les excuses qu’une mission de paix de leaders musulmans, dont l’avocat Peerzada est le porte-parole, est venue présenter au Mahant. Un certain Ram Harshadaji, héritier du Gadi, se livre dès ce moment-là à des diatribes particulièrement violentes.
52Aussi bien la vieille ville connaît-elle déjà dans la nuit du 18 au 19 des heures difficiles. Des incendies sérieux et révélateurs éclatent dans les quartiers de Khadia et de Raipur. C’est aux cris de "Jai Jagannath" que des groupes hindous mettent le feu à diverses boutiques musulmanes et même à une mosquée, bloquant systématiquement ruelles et sous-ruelles pour ralentir l’intervention des pompiers. Curieusement, la police n’intervient qu’avec une extrême mollesse : il n’était pas question d’imposer un couvre-feu de façon prématurée, alléguera plus tard l’inspecteur général de la police, car c’est une décision grave, qui alarme inutilement le public, paralyse toute activité, et qui fait en définitive plus de mal que de bien...
53De fait, les incidents sont encore limités et, dans leurs "ghettos", les différentes communautés resserrent les rangs. Mais précisément les rumeurs courent et le lendemain matin, le 19 septembre, la relation de l’incident du temple telle qu’elle apparaît dans les journaux locaux met le feu aux poudres. La mission de paix musulmane tombe des nues en apprenant qu’elle se serait engagée à communiquer ses regrets par voie de presse ! Convoquée au poste de police de Karanj, elle les renouvelle sans hésiter cependant, et en termes très nets, mais – non moins violemment que la veille – Ram Harshadaji repousse à nouveau toute excuse. L’opinion va en être d’autant plus troublée que le Hindu Dharma Raksha Sarniti a appelé à un meeting pour le 19 au soir devant Raipur Gate pour condamner l’incident. Chacun part à son travail certes, artisans, commerçants qui ont ouvert leurs échoppes, mais les rumeurs deviennent inquiétantes. Une dargah en face du Jagannath Temple aurait été touchée. Les Musulmans, maintenant furieux, s’y précipitent, constatent qu’il n’en en rien, et acceptent de se retirer dans le calme. Le bruit n’en court pas moins qu’ils se sont livrés à une nouvelle attaque contre le temple ! La situation se détériore dès lors rapidement, des notes écrites circulent, des inscriptions à la craie apparaissent sur les "tableaux noirs" familiers à Ahmedabad : "0 Hindous, réveillez-vous !". Puis le bruit court qu’un sadhu est mort à l’hôpital, et des groupes vont de bazar en bazar, engageant chacun à fermer boutique. Vers 2 heures tout ferme effectivement, et les écoles suivent rapidement. Ce n’est pas encore l’embrasement général bien que quelques boutiques flambent ici et là, mais l’atmosphère est devenue extraordinairement pesante.
54A 7 heures du soir, le meeting du HDRS se tient, malgré la mise en vigueur de l’article 144 du code pénal qui interdit les rassemblements de plus de 4 personnes. Le meeting est bref, mais les sadhus du Gita Mandir se disent prêts à s’engager dans une jeûne à mort pour obtenir une enquête sérieuse. La foule au demeurant n’a plus besoin d’être encouragée, elle commence à se déchaîner. Et non plus cette fois dans les ruelles de la vieille ville où le couvre-feu a été enfin décidé : retard qui apparaîtra par la suite comme véritablement criminel dans la mesure même où cette décision, nécessaire la veille mais maintenant imprudemment limitée à quelques quartiers, va en réalité propager l’émeute. Les manifestants se précipitent en effet sur la route du Gita Mendir, en direction de Behrampura. Il y a sur leur passage quelques bastions tenus par des "hooligans" musulmans. Dans la zone de la mosquée de Shah Alam également. Cela justifie toutes les exactions. A 11 heures du soir la foule tient ces différentes places et les pille. Simultanément de l’autre côté de la Sabarmati, non loin de l ’ Université, plusieurs milliers de personnes entourent un internat d’étudiants musulmans. Fort heureusement, il y a parmi eux une bonne proportion d’internes hindous et "on transige"... Les jeunes gens sont évacués et parviennent sains et saufs au poste de police le plus proche, mais les bâtiments sont abandonnés à la foule qui paraît de plus en plus organisée, bien outillée, équipée même de leviers qui lui permettent de détruire systématiquement l’établissement et ses dépendances, ainsi qu’une dargah et une mosquée voisines. Or non seulement les forces de l’ordre ne paraissent pas chercher à s’interposer mais, alors que maintenant les incendies éclatent un peu partout (plusieurs bazars brûleront dans la nuit du 19 au 20), la foule dispose chaque fois largement du temps nécessaire pour agir puis pour se disperser avant que la police n’apparaisse sur les lieux... Même incurie des services d’ordre lorsque se produisent les premiers assassinats, isolés certes, mais qui n’entraînent pas la risposte immédiate seule susceptible d’arrêter les émeutiers.
55Mais peut-être était-il déjà trop tard ? A 6 heures du matin ce 20 septembre, selon les termes même du Rapport, la situation a échappé à tout contrôle, et il est devenu évident que les membres de la communauté minoritaire, à tout le moins ceux qui sont isolés dans les bidonvilles "mixtes", sont littéralement pris au piège. Et il suffit en effet, encore aujourd’hui, de parcourir les zones touchées, celles où il y a eu le plus de victimes, pour mesurer la situation terrifiante dans laquelle ces malheureux se sont trouvés. Pris au piège ils le sont bien en effet, car les huttes et baraquements, coincés entre routes et usines, ne laissent aucune possibilité de fuite ou de retrait. Seuls ceux qui seront assez agiles pour sortir par les toits et pour gravir les murs des usines sans être "tirés" comme des lapins échapperont aux assaillants. Ils trouveront dans les ateliers immédiatement voisins un refuge sûr encore que provisoire.
56Car désormais les Hindous tuent. Et non seulement ils tuent, mais ils ne cachent pas leur jubilation de pouvoir enfin "donner une leçon" aux Musulmans. Satisfaction vengeresse après ce qu’ils ont ressenti depuis des mois (ou des années ?) comme une longue suite d’humiliations et d’empiètements inadmissibles à l’égard de leur communauté ? Goût du sang brutalement revenu à divers groupes de tradition criminelle ? Volonté, au moins pour certains exécutants, de laver les outrages qui ont été commis à l’égard du Seigneur Jagannath en procédant à des mises à mort à caractère sacrificiel ? Il y a de tout cela derrière la sauvagerie et l’acharnement dont font preuve les castes de travailleurs dont nous avons dit plus haut l’origine particulière et les difficultés d’existence. De fait, la plupart des témoins souligneront combien ils ont frappés par le caractère impitoyable de ces tueries qui leur ont étrangement rappelé "la façon dont on a tué en Inde du nord en 1947". De même, les témoins sont-ils frappés par l’aspect systématique et organisé de toute l’affaire. Car si, d’une manière générale, ce sont les communautés les plus démunies qui tuent, mutilent, dépècent, jettent certaines victimes encore vivantes dans les bûchers, bien des représentants de castes plus élevées n’hésitent guère eux-mêmes à se salir les mains (notamment Pattidars et Radjpouts déjà cités) et moins encore à aider financièrement et matériellement au déroulement des opérations.
57Certes il y a de nombreux actes de solidarité inter-communautaires. Des syndicalistes et des industriels, des médecins, des avocats, des professeurs vont prendre des risques personnels considérables. Des voisins s’entr-aideront, offriront des caches. Mais il reste que l’émeute est visiblement organisée en fonction d’une efficacité maximale. Les listes électorales serviront même, dira-t-on, à repérer les appartenance de chaque famille. Les habitations musulmanes sont marquées à la craie. Celles qui comportent une échoppe hindoue sont soigneusement identifiées et elles ne seront pas touchées. Le kérosène récupéré au cours des pillages de bazars, des armes blanches, des fusils sont transportés par camions. Des émissaires circulent d’un quartier à l’autre alors que la police, constamment mal informée, s’épuise en actions de secours inefficaces et ne cherche même pas vraiment à faire respecter le couvre-feu dans la vieille ville. Les autorisations de circuler sont distribuées sans compter, les individus les plus louches continuent à circuler impunément. Il n’y a guère d’arrestations, encore moins de sommations suivies d’effet.
58Et ce n’est pas sans doute pas l’élémait le moins surprenant, dans cette affaire d’Ahmedabad, que l’aveuglement dont témoignent les policiers et, au premier chef, les plus hauts fonctionnaires responsables des services de sécurité. Aveuglement tel que la Commission d’enquête sera amenée à atténuer "a posteriori" les responsabilités propres au gouvernement de M. Desai dont l’inaction, au plus fort des émeutes, apparaît scandaleuse, alors qu’il semble bien avoir été constamment abusé par l’insuffisance ou par l’inexactitude des renseignements que lui fournissaient les dirigeants de la police. Comment s’expliquer autrement le retard avec lequel il sera fait officiellement appel à l’armée ? Car c’était bien à M. Hitendra Desai et à son gouvernement qu’il appartenait de recourir personnellement aux forces d’intervention fédérales, le maintien de l’ordre étant du ressort exclusif des Etats [de par la Constitution de 1950, le "Centre" n’a qualité à intervenir directement dans un Etat qu’au titre de l’article 352 – proclamation de l’état d’urgence dans l’ensemble de l’Union – ou encore, si le fonctionnement de l’administration régionale est assuré directement par les représentants du Président, au titre de l’article 356 – President’s Rule –].
59Aussi bien les controverses concernant le recours beaucoup trop tardif à l’armée ne portent-elles pas seulement sur les palabres et sur les délais incroyables qui ont marqué les journées des 19, 20 et 21 septembre. On s’interroge tout autant sur les ordres déconcertants qui seront donnés aux forces d’intervention successives auxquelles, au dernier moment, on mesurera encore les moyens nécessaires pour combattre l’émeute.
60Reprenons ces différents points sur lesquels, à juste titre, le Rapport s’étend longuement. Le 19 septembre au soir, lorsque les rassemblements de plus de 4 personnes sont formellement interdits et que l’établissement d’un couvre-feu, imprudemment limité, on l’a dit, à la vieille ville, est enfin décidé, les forces de police disponibles pour des interventions "autres que de routine" ne dépassent pas 200 hommes ! Sans doute y a-t-il un personnel permanent d’environ 3250 policiers (officiers compris) mais, alors que des incidents très graves ont déjà éclaté, 2000 d’entre eux ne disposent d’aucune arme. Encore faut-il préciser que cette police dite "non-armée" n’a jamais été entraînée qu’au seul maniement des mousquets 410 dont les enquêteurs démontreront qu’en cas d’urgence ils sont absolument inefficaces. Les quelques 1300 hommes "armés"peuvent, eux, avoir accès aux stocks de 303 long rifles, mais seulement lorsque les mousquets se révèlent insuffisants. En réalité ni les uns ni les autres ne feront véritablement usage de leurs armes à feu, et c’est encore un des points sur lequel les enquêteurs s’interrogeront.
61A signaler enfin que les renforts qui parviendront à Ahmedabad dans les journées du 15 au 20 septembre (2000 hommes de la "State Reserve Police") seront priés de déposer leurs 303 dans les différents commissariats, mais qu’ils ne seront pas pour autant équipés de 410. Au plus fort des massacres, et plusieurs heures durant, la S.R.P. ne sera ainsi utilisée que pour des besognes d’assistance bien dépassées. On croit rêver ! Sous les termes obligatoirement secs du Rapport, on sent percer l’indignation rétrospective des enquêteurs qui rappellent qu’en cas de couvre-feu la police doit pouvoir tirer à vue...
62Quoiqu’il en soit, dans la journée du 20, alors que des forces paramilitaires continuent d’arriver et représentent au total, avec la "Border Security Force", un peu plus de 7000 hommes, les dirigeants de la police ergotent toujours sur la nécessité d’étendre le couvre-feu aux secteurs extra-muros d’Ahmedabad. On apprend cependant à 4 heures de l’après-midi qu’une centaine de personnes viennent d’être massacrées en quelques minutes, dans les conditions les plus affreuses, à Amraiwadi, dans la zone industrielle de Gomtipur. Plusieurs trains ont été pillés, les voyageurs musulmans ont été contraints d’en descendre, et les convois, sévèrement gardés, ne s’arrêtent maintenant plus en gare d’Ahmedabad. Les habitants des quartiers menacés se décident à fuir massivement vers des camps mis en place en hâte par diverses organisations...
63Le Chef du Gouvernement et ses collaborateurs [à qui l’on reprochera toujours de ne pas s’être rendus eux-mêmes sur les lieux ce jour-là] commencent cependant à mesurer le caractère alarmant de la situation. Il est bien temps ! Déjà dans la nuit du 19 au 20 l’avocat Peerzada s’est pendu au téléphone pour obtenir Delhi et faire toucher le gouvernement fédéral par son collègue de la Jamia U1 Ulema, le Maulana Madni. L’avocat musulman dira ainsi par la suite, devant la commission d’enquête, sa conviction profonde que la décision d’envoyer deux compagnies en renfort à Ahmedabad a été prise personnellement par Mme Gandhi après qu’elle ait été alertée, en l’absence de M. Chavan, je Ministre de l’Intérieur, par un message du Maulana Madni à son Secrétaire, puis par M. Fakruddin Ali Ahmed.
64En fait il semble bien que différentes démarches se soient additionnées. L’armée était "en état d’alerte" depuis cette même nuit du 19 au 20, les officiers de la garnison ayant été avertis "officieusement" par l’assistant de l’Inspecteur général de la police "qu’on pourrait avoir besoin d’eux". Mais "alerte" n’est pas "réquisition", et un délai de quatre heures est nécessaire pour que le dispositif soit opérationnel. Or c’est seulement dans la soirée du 20 que le couvre-feu sera étendu à l’ensemble des zones sub-urbaines de la municipalité d’Ahmedabad, et que le Chef du gouvernement convoquera le Colonel Chandra. Ahurissement de celui-ci lorsqu’il comprendra que M. Desai et les dirigeants de la police, présents à l’entretien, confirment seulement "l’état d’alerte" ! Mais il n’est plus temps de couper les cheveux en quatre comme le dira plus loin le Rapport... et cependant quand les troupes que l’on fait débarquer en hâte de Jamnagar le 21 au matin arriveront à Ahmedabad, on leur demandera encore de se contenter de défiler, drapeaux au vent ! Ce qui est évidemment hors de question. L’armée déploie immédiatement le dispositif requis et prend systématiquement le contrôle des opérations. Une dernière folie cependant sera commise par les dirigeants locaux : le couvre-feu qui était enfin respecté sera levé le 23 sans que référence en soit faite aux autorités militaires ! Les incidents qui avaient sensiblement diminué reprennent aussitôt. A partir du 24, enfin, l’armée tient tout en main. Le retour au calme va s’opérer progressivement, pour être vraiment satisfaisant le 30.
VI – UNE LEÇON ENTENDUE
65Ces quelques journées ont-elles fait près de 10 000 morts, comme d’aucuns l’affirment, ou "seulement" 2 à 3000, chiffre qui paraît plus proche de la vérité ? On peut difficilement sans doute établir le bilan exact des émeutes, puisque seuls les décès "déclarés" ont été officiellement pris en considération, mais les chiffres officiels sont malgré tout éloquents, avec 512 tués (pour la plupart recensés dans les hôpitaux) dont 24 hindous, 430 musulmans et 58 morts non identifiés. Il y a eu d’autre part une faible proportion de blessés, ce qui est en soi significatif.
66Là encore cependant, les chiffres paraissent très en dessous de la réalité. Bien des réfugiés ont trouvé asile en des lieux non signalés, ou encore à l’intérieur de divers enclos de mosquées (nous en avons encore rencontré en janvier 1970), et beaucoup ont fui à l’extérieur de la ville.
67Pour ce qui est des propriétés atteintes, une centaine d’entrepôts, ateliers ou usines ont été détruits, mais surtout quelque 6 600 huttes ou maisonnettes ont brûlé, dont 670 (y compris boutiques ou ateliers) appartenant à des Hindous . En ce qui concerne les établissements religieux, trois temples ont été effectivement touchés mais » du côté musulman (chiffres officiellement reconnus), on ne compte pas moins de 37 mosquées, 50 dargahs et 6 Kabrasthans détruits ou endommagés... Quant à l’étendue des dommages financiers, l’estimation des services de police est la suivante : sur un total de 42 324 069 roupies, 34 736 224 roupies correspondraient aux pertes déclarées par les Musulmans, et 7 585 045 aux pertes hindoues.
68Il reste qu’il s’agit là de chiffres dans toute leur sécheresse et, comme le souligne le "Rapport", "rien ne peut donner une idée de la souffrance, de l’amertume et de la détresse des hommes, ni de l’étendue des efforts qu’il faudra faire pour restaurer la confiance".
69La leçon a-t-elle été entendue ? Les responsabilités établies ? Des décisions prises... et appliquées ?
70Il faut à cet égard distinguer soigneusement les erreurs "techniques" qui ont manifestement été commises à Ahmedabad des phénomènes plus complexes qui relèvent des comportements individuels ou collectifs. Aussi bien ne reviendrons-nous pas ici sur les mesures très précises suggérées par la Commission d’enquête concernant les moyens pratiques de prévenir ou de limiter le sérieux d’une émeute. Elles vont de la création d’un Commissariat spécial qui ait capacité à prendre des décisions personnelles à application immédiate, à la façon dont une chambre de contrôle (inexistante à Ahmedabad) devrait pouvoir permettre de faire à chaque instant le point d’une situation ; elles traitent également de l’équipement de la police en armes, en transistors, etc..., de la répartition des tâches d’assistance et de soins entre équipes spécialisées, et de tous autres problèmes concrets à l’évidence négligés en 1969.
71Ce qui concerne cependant le caractère même des émeutes communalistes nous intéresse davantage, en ce qu’il souligne d’une part les responsabilités directes de la presse, et d’autre part celles des services de renseignements. Avec des implications qui vont très loin.
72La presse tout d’abord. Le rôle qu’ont joué les mass media à Ahmedabad, journaux, feuilles diverses, radio, a déjà été indiqué. Comment dès lors, à l’avenir et dans cette perspective, transformer ce qui s’est révélé être un dangereux outil d’agitation en un agent actif de l’harmonie communautaire ? Comment faire observer un code de déontologie élémentaire ? Ne conviendrait-il pas (le juge Reddy s’est posé la question à l’époque) d’appliquer une pré-censure à tout ce qui touche de près ou de loin à des sujets "communalistes" ? Et comment surveiller les mass media en cas d’incident, soit pour les utiliser (ce que le gouvernement du Gudjerat n’a pas songé à faire pour combattre heure après heure, à la radio, les rumeurs qui circulaient), soit pour empêcher ces rumeurs de nuire effectivement dans la mesure même où chaque jour, par exemple, relatant les incidents qui affectaient les établissements religieux, la presse d’Ahmedabad mentionnait nommément les temples hindous mais n’évoquait les mosquées que comme "lieu de culte" ?
73En ce qui concerne la police, les problèmes soulevés ne sont pas moins complexes, notamment pour tout ce qui relève des activités de renseignement. Il eût été aisé certes de remédier à certaines carences particulières des Branches spéciales. N’a-t-on pas, par exemple, établi qu’à Ahmedabad où la situation communale en 1968-1969 était celle que nous avons dite, personne ne dépouillait systématiquement les journaux les plus représentatifs des diverses communautés ? Les chefs de services soit-disant spécialisés ignoraient ainsi jusqu’au nom de Radiance, l’hebdomadaire des Musulmans orthodoxes de la Jamaat-i-Islami, qui est le porte-parole des inquiétudes de la minorité !
74Il y a beaucoup plus grave, puisqu’on a vu que même pendant les émeutes, les Branches spéciales ont été constamment dépassées par les événements, ne parvenant à repérer ni les militants, ni les goondas, ni les transports d’armes avant qu’il ne soit, chaque fois, trop tard. Là encore le responsable de ces services aura une réponse étonnante : ne dira-t-il pas aux enquêteurs que ses hommes ne pouvaient rien faire contre les "bad characters", ceux-ci disposant d’une bien meilleure information que lui-même ? On ne peut pas ne pas s’interroger sur de telles défaillances, même si l’on admet que les moyens techniques faisaient défaut. Et la première question que l’on se pose est bien entendu celle des sympathies des forces de l’ordre avec telle ou telle communauté – hindoue en l’occurrence. Bien sûr, on nous dit que les plus hauts fonctionnaires n’étaient pas eux-mêmes directement concernés par les antagonismes locaux, deux d’entre eux étant parsis et les autres chrétiens. Mais n’est-il pas inquiétant d’apprendre que le policier moyen n’intervient qu’à contre-coeur au cours d’une émeute parce qu’il craint le désaveu et les blâmes de l’administration locale (voire même des poursuites judiciaires), ainsi que les vengeances personnelles de ceux qu’il aurait mis hors d’état de nuire ? Il y a là tout le problème de l’interdépendance des babus et des policiers dont l’avancement devrait pouvoir se faire sur place, au moins lorsqu’il s’agit des services de renseignements. Problème qui n’est certes pas particulier à l’Inde, mais qui y revêt une importance singulière en raison de la segmentation de la société et de l’importance des fidélités traditionnelles. Faut-il dès lors penser que la proclamation d’un "état d’urgence" ou l’imposition de la loi martiale sont nécessaires pour lever certaines inhibitions ? Il y a là une arme à double tranchant dont l’actualité la plus récente souligne l’aspect redoutable.
75Le rôle des forces armées, dans ce contexte, apparaît comme singulièrement positif. Après avoir parfaitement respecté les dispositions constitutionnelles prévoyant les modalités de leur intervention aux côtés des autorités civiles [même si à titre personnel les cadres s’indignaient de l’incompétence alarmante des dites autorités], elles ont très nettement démontré leur efficacité, leur apolitisme, et leur complète neutralité sur le plan communautaire. Il est significatif, au demeurant, de voir la confiance que les citoyens d’Ahmedabad conserveront à l’égard de leur garnison : en 1974, lors des troubles qui contraindront le Chef du gouvernement de l’époque, Chimanbhai Patel, à démissionner, l’armée sera cette fois très vite appelée à intervenir, et ses officiers comme ses hommes recevront des témoignages enthousiastes de reconnaissance [guirlandes traditionnelles, etc....].
76On retombe, hélas, dans l’équivoque dès qu’il s’agit d’établir les responsabilités individuelles ou celles des milieux politiques. C’est ainsi que la Commission d’enquête, qui entendait bien elle-même ne pas s’en laisser conter, a dû constamment veiller à ce que les surenchères d’ordre politique et économique auxquelles donnait lieu la scission imminente du Congrès ne pèsent pas sur ses travaux. D’où son refus, par exemple, de retenir la responsabilité directe, globale, de telle ou telle organisation comme l’en pressaient les organisations adverses, notamment les associations musulmanes, ou encore les PC qui, du fait de leur implantation très faible au Gudjerat [mais en fonction du rôle qu’ils entendaient jouer au "Centre"], avaient objectivement intérêt à obtenir de lourdes condammations à l’encontre des formations de droite.
77Certes la Commission a pu établir très clairement qu’il y avait eu intervention et participation active aux émeutes de militants du RSS, du Jan Sangh et du Mahasabha, alors que les Swatantrites avaient été plus discrets. Mais bien des Congressistes avaient eux-mêmes témoigné en maintes circonstances de comportements équivoques. Comment expliquer autrement certains malentendus, certains blocages, certaines défaillances, aggravés après les émeutes par l’insuffisance notoire des secours officiels et des mesures de "réhabilitation" prises à l’égard des réfugiés ? Que penser du manque de courage personnel de tant de politiciens ? Il ne suffisait pas, vu les circonstances, de laisser aux plus âgés le soin de jeûner à titre de protestation – voire même de "méditer", selon la remarque déplaisante que fera Piloo Mody au Lok Sabha quelques semaines plus tard.
78Et c’est bien là ce qui frappe le plus au lendemain des émeutes d’Ahmedabad : l’inconscience de certains milieux devant leurs propres responsabilités [le trop célèbre Harshadaji ne sera jamais touché...] leur intolérence, le "communalisme" fondamental qui sous-tend leur comportement au moment de l’épreuve. A l’inverse, on s’étonne de la stupeur accablée de tous ceux qui comptaient jusque là, non sans irréalisme, sur la dynamique du développement et de la modernisation pour assurer l’intégration harmonieuse de communautés très diverses et souvent antagonistes, au sein d’une Inde enfin libérée d’un Raj étranger et diviseur. Ahmedabad à cet égard, et dans le contexte de l’humiliation subie à la Conférence de Rabat, fait l’effet d’un coup de tonnerre.
79Il faudra certes encore de longs mois et de nouveaux massacres [cette fois à Bhiwandi et dans diverses autres cités du Maharashtra] pour que se dessine une véritable prise de conscience de la gravité de la situation communautaire, et surtout pour que l’on en n’en reste pas aux voeux sages mais pieux émis par le Conseil National de l’intégration concernant les remèdes à apporter aux discriminations objectives dont souffrent les Musulmans, et aux moyens de rétablir la confiance. Il faudra surtout l’intervention personnelle de Mme Gandhi [qui prend elle-même le portefeuille de l’Intérieur le 27 Juin 1970] pour que la barre soit redressée avec toute la vigueur voulue. Sans doute ne pourra-t-elle obliger aucun Chef de gouvernement régional à se montrer aussi clairement séculariste qu’elle-même : par six fois, entre 1962 et 1967, les Chiefs Ministers ont refusé d’envisager une interdiction des partis communalistes, et ce n’est pas le contexte politique de ce printemps 1970 qui permet de prendre plus facilement une telle décision. Comment interdirait-on en effet le Jan Sangh [à qui la mise sur pied d’une Grande Alliance anti-Indira donne cependant un sérieux coup de fouet], sans prendre des mesures équivalentes à l’égard des révolutionnaires naxalites, dont la politique d’"individual killings" conduit, au même moment, le Bengale occidental droit au chaos ? Or le CPI comme le CPI [m] – avec qui Mme Gandhi doit composer – sont hostiles à toute extension globale.de l’appareil répressif.
80Il reste que les Musulmans se sont convaincus que le Premier Ministre est leur défenseur le plus solide, et ils voteront en bloc pour elle lors des élections générales de 1971. D’où leur désarroi lorsqu’en décembre suivant, l’armée indienne pénétrera au Pakistan oriental. Au Gudjerat comme dans les autres Etats appelés à voter en 1972, ce sera désormais sans joie que la minorité se résoudra à soutenir le Congrès. Y avait-il cependant, à l’époque, d’autres choix sauf celui, à l’occasion, de s’abstenir, comme en 1973 lors d’une élection partielle à Ahmedabad, ce qui permettra à un indépendant d’y battre le candidat congressiste ? Cette même année 1973 du reste verra quelques remous communalistes se dessiner [est-ce dû à une poussée du Jan Sangh aux élections municipales ?], mais le signal d’alarme sera cette fois entendu, et il est remarquable de constater qu’à aucun moment de l’agitation violente qui, en 1974, marquera les débuts d’une crise politique sans précédent pour l’Inde, ni le Gudjerat en général, ni Ahmedabad en particulier ne connaîtront le moindre problème communautaire. Tous les partis politiques sans exception uniront leurs efforts pour couper court au moindre incident. Il n’y aura de manifestations ni pour Moharram ni pour Holi. Des prières collectives seront organisées, avec références tant à la Gita qu’au Coran, par le Navnirman Yuval Samiti. L’holocauste de 1969 aura ainsi eu au moins cette heureuse conséquence servir de force de dissuasion.
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Sur la Conférence de Rabat, cf. Le Monde, 21 au 27 Septembre 1969.
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