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    Plan détaillé Texte intégral I. IMPLANTATION DES KIRĀRII. IMPLANTATION DES BRAHMANESIII. REPAS PRIS EN COMMUN AU COURS DUQUEL LES KIRĀR ONT DONNE LA MOITIE DE LEURS DROITS AGRAIRES AUX BRAHMANESIV. LES SEQUELLES DE CE PARTAGE Notes de bas de page Auteur

    Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud

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    Table des matières

    Les commencements d’une histoire agraire : Implantation des castes dominantes dans un village de l’Inde centrale ou le défrichement date du XVIe s

    The starting point of an agrarian history: settlement of the dominant castes in a village of central India where the cultivation began in the XVIth century

    Jean-Luc Chambard

    p. 5-15

    Résumé

    This is a study of the settlement of the two dominant castes in a village of Madhya Pradesh (Shivpuri District) where the clearing of the land over the forest and the cultivation started in the XVIth century. Thus having an agrarian history relatively short, it has been possible to trace with some precision the story of that settlement from existing records kept by professional genealogists as well as from memorized records from the informants.
    The case of the village studied is revealing in a way because it is exceptional: there are two dominant castes, the Kirars and the Brahmans, instead of the usual one dominant caste, the Kirars, found in most of the villages in the region around.
    The Kirars settled first in the early XVIth century, in succession to Rajputs who did not cultivate and were exterminated in a feud with other Rajputs. At the time of these Rajputs, a little land was cultivated around the village by Kachis (market-gardeners) who were dependents and could not pretend for that reason to become dominant caste by obtaining the rights on the land from the king of Narwar. The Kirars, being already dominant caste in the surrounding region, were granted these rights after their arrival in the village.
    The Brahmans, migrating southwards from Delhi after giving up their profession of priests, reached the village in 1575 and were granted by the Kirars half of their rights on the land by sharing a bread in two parts during a meal in common the implications of which are discussed in detail.
    The main conclusion emphasizes the fundamental importance of the granting by the king of the rights on the land. On the other hand, the status preconditions necessary to be granted these rights appear clearly from the case studied.

    Texte intégral I. IMPLANTATION DES KIRĀRII. IMPLANTATION DES BRAHMANESIII. REPAS PRIS EN COMMUN AU COURS DUQUEL LES KIRĀR ONT DONNE LA MOITIE DE LEURS DROITS AGRAIRES AUX BRAHMANESIV. LES SEQUELLES DE CE PARTAGE Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Piparsod est un village de colonisation relativement récente, commencée au début du XVIe siècle par le défrichement de la forêt du nord du plateau Malwa, dont des étendues importantes subsistent encore aujourd’hui (parc national, de Shivpuri). Cette particularité rend possible l’étude des commencements de l’histoire agraire du village, c’est-à-dire de la manière dont se sont implantées les deux castes dominantes qu’on y trouve actuellement, en s’appuyant sur les récits et les souvenirs restés très vivants dans l’esprit des villageois, grâce en partie aux récitations de leurs généalogistes professionnels (jagā) mais aussi parce qu’il s’agit de faits relativement récents, du moins à l’échelle indienne.

    2Il faut poser tout de suite qu’il est assez rare en Inde qu’un village ait deux castes dominantes, mais ce cas exceptionnel peut en fin de compte nous permettre de mieux comprendre le mécanisme de la dominance à travers les problèmes posés précisément par son partage. Cette double dominance est un élément tout à fait essentiel de l’histoire agraire du village. Elle s’explique par, le partage des droits fonciers entre les Kirār – caste dominante à l’origine dans le village et caste dominante aussi dans la région alentour – et les Brahmanes, qui sont venus plus tard et ont obtenu des premiers la cession de la moitié des droits sur la terre.

    3Le système agraire en vigueur dans la localité depuis les origines, et jusqu’à la réforme agraire de 1951, a été le système pattidārī à règlement temporaire (myādī bandobast), révisé tous les 40 ans, tel qu’il fonctionnait dans le cadre du petit Etat princier hindou de Narwar.

    I. IMPLANTATION DES KIRĀR

    4Cette implantation, relativement peu éloignée dans le temps si l’on compare avec le cas de la plupart des villages de l’Inde du Nord, nous permet de cerner de plus près un phénomène dont nous ne possédons guère ailleurs de description précise : l’histoire de l’installation d’une caste dans un village d’une région où cette caste est actuellement dominante.

    5Avant l’arrivée des Kirār, le village consistait en un petit fort (durg) construit au milieu de la forêt par une famille indivise de Rajput (ṭhākur) au sommet de la colline que se partagent encore aujourd’hui les deux castas dominantes. Au sommet exact de cette colline se trouve une plate-forme, nommée aṭā vāre ṭhākur 1, qui est considérée comme celle de leur gharū devt.a (ancêtres-divinités domestiques). Ces Ṭhākur avaient comme dépendants quelques familles de jardiniers (kāchī), installés au sud du fort, qui cultivaient autour de leurs maisons quelques terres encloses (bārī), portant des cultures irriguées, telles qu’on les trouve encore aujourd’hui au même endroit. Une première pierre de fondation (thūnī)2 du village, une pierre dressée sur laquelle se trouve une représentation en relief du dieu-singe Hanumān, a été érigée au sud du village à côté du quartier et des jardins que les Kāchī occupent encore. Cette pierre de fondation a été ensuite adoptée par les Kirār qui y rendent leurs cultes, alors que, nous le verrons, les Brahmanes ont installé une seconde pierre de fondation – Hanumān dans leur propre quartier.

    6Au tout début du XVIe siècle, les Rajput ont été exterminés au cours d’un combat qui les a opposés à une autre famille rajput des environs, à propos d’un enlèvement de femme. Il n’y a eu aucun survivant de part et d’autre. Des plates-formes nommées ṭhākur ou bīr, situées sur le territoire du village (hors de l’agglomération, par opposition aux plates-formes des ṭhākur-gharū-devta) commémorent ces Rajput morts au combat.

    7Vers 1525, un premier groupe de Kirār, de goṭ Badretiyā, est venu s’installer au village pour combler le vide laissé par la disparition des Rajput. Il est à noter qu’on ne considérait pas les Kāchī, dépendants des Rajput, comme des dominants possibles du village, c’est-à-dire que seuls les Kirār, déjà caste dominante régionale, ont pu obtenir du souverain du royaume de Narwar (narvar), où se trouvait sise la localité, l’attribution des droits fonciers supérieurs (paṭṭā). Pourtant, bien que la région soit considérée comme à dominance kirār, on y trouve aussi des villages où sont dominantes d’autres castes comme les Rajput, les Gūjar ou les Ahīr. N’ont pu obtenir le paṭṭā leur assurant la dominance d’un village que les premiers occupants n’ayant pas le statut de caste de service. En dehors des Rajput qui se sont partagé l’héritage de l’empire de Vikramāditya, fondateur de l’ère Vikramā en 57 av. J.C., Rajput parmi lesquels se trouvaient les Kacchvāha d’Amber, Gwalior et Narwar (Nishida), ville fondée par le roi Nal en 295 après J.C. (samvat 351)3, qui ont été supplantés au XIIe siècle par les Parihāra à Gwalior et à Narwar ; on sait que les Abhīra (Ahīr) et les Gurjāra (Gūjar) ont aussi joué un rôle dans l’histoire du nord du plateau Malwa. Les Abhīra, à partir du Saurashtra, au début de notre ère, et les Gurjāra, depuis le Gujarat, entre le VIIe et le XIIIe siècle, ont occupé à certaines époques la région. Au XIIIe siècle, les Musulmans conquièrent le Malwa tout en laissant subsister, en tant que vassal, le petit royaume rajput de Narwar. Ce royaume ne disparaîtra, à la suite des conquêtes marathes commencées en force en 1724, qu’avec la création de l’Etat marathe de Gwalior fondé par les Sindhia.

    8Les Kirār ont commencé par mettre en culture les terres situées au voisinage immédiat du village. Mais le défrichement n’était encore réalisé que sur une superficie minime car il n’y avait que deux ou trois familles de Badrẽtiyā Kirār. Les limites du territoire du village coïncidaient cependant déjà, dès l’origine, avec les limites actuelles. Les bornes qui les jalonnent sur le terrain paraissent en effet très anciennes, à l’appui de cette affirmation faite par tous les informateurs. Les Kāchī continuaient de leur côté à cultiver leurs jardins au sud du village, en tant que fermiers (asāmī) des Kirār. Ils ont été les premiers à bénéficier du système d’acquisition par le fermier en 6 ans de droits de sous-occupant (ghêr-dakhilkār) et en 12 ans de droits d’occupant (dakhilkār) à part entière sur les terres dont ils payaient le fermage. Les informateurs n’ont cependant pas pu préciser si cette acquisition de droits d’occupation par les Kāchī s’est faite sous les Rajput ou sous les Kirār. Nous reviendrons plus loin sur le fonctionnement de l’ensemble du système foncier alors pratiqué, en partant du fermier (asāmī) pour arriver au roi.

    9Les deux castes de service dont les fonctions sont les plus indispensables : les Barbiers (nāī) et les Vidangeurs (bhãgī) sont venus s’installer au village dès cette époque. Après l’arrivée des Brahmanes, ceux-ci feront du reste venir leurs propres castes de service, si bien que chaque caste dominante aura, par exemple, ses Barbiers. Les services des Vidangeurs sont les seuls à être restés communs à l’ensemble du village.

    II. IMPLANTATION DES BRAHMANES

    10Les Brahmanes sont originaires du Gôṛ (Gauṛ) Bangāl, d’où leur nom de Gôṛ Brahman. D’après leurs généalogistes, ils y sont encore en 1036, année où ils y intronisent, en tant que chapelains, un nouveau roi4. Une curieuse migration, en sens inverse de celle qui les a vraisemblablement menés vers le Bengale à une date plus ancienne, les ramène ensuite vers Delhi au cours de ce même Xle siècle. Selon la version la plus répandue parmi les Brahmanes du village, leurs ancêtres ont été les chapelains (prot : purohit) du roi rajput Anangpāl Ṭomar, fondateur de Delhi au XIe siècle, et ce sont eux qui ont fait un grand sacrifice (yagya -skt yajna) pour assurer la pérennité de la dynastie des Ṭomar à Delhi en enfonçant un "clou" (killī) dans le sol de façon à ce qu’il pénètre dans la tête du serpent Śeś. Le nom-même de Delhi (prononcé localement dillī) dériverait de ce clou si l’on en croit la charade bien connue à Piparsod : "Dillī kī killī ôr killī kī Dillī" "le clou de Delhi et (le nom de) Delhi (vient) du clou". Il n’est pas fait mention, dans cette version, des souverains musulmans que la récitation des généalogistes cite pourtant explicitement comme ayant employé à Delhi ces mêmes Brahmanes5. C’est un nambardār 6brahmane qui m’a révélé un soir, dans l’ivresse du bhang, l’existence d’une autre version selon laquelle, après la chute des Ṭomar, nos Brahmanes se seraient mis au service des sultans musulmans qui ont conquis Delhi peu après. Cela aurait été pour le compte du bādśāh musulman que le clou aurait été enfoncé. Dans les deux versions, le manque de confiance du souverain, traitreusement conseillé par un ministre kāyasth 7, l’a conduit à déclarer qu’il était impossible qu’un clou de quelques pouces puisse vraiment entrer dans la tête du serpent Śeś et à ordonner qu’on le retire du sol. Au moment où il a été arraché, le clou est alors apparu maculé de sang, ce qui apportait la preuve de la bonne foi des Brahmanes mais a entraîné à la fois la chute de la dynastie coupable et le départ de Delhi des Brahmanes. Ceux-ci, offensés, sont en effet partis en faisant voeu (pratigyā -skt pratijñā) de ne plus être prêtres, soit pour ne pas être contraints de remettre le clou en place (version 1), soit pour ne plus jamais être "obligés" d’être au service de souverains musulmans (version 2).

    11La récitation des généalogistes des Brahmanes de Piparsod, que nous avons déjà mentionnée, laisse quant à elle entrevoir une version différente : l’ancêtre brahmane qui avait quitté le Gôṛ Bangāl avait peut-être déjà abandonné la prêtrise puisque c’est en tant que kāmdār (homme à tout faire, homme de confiance) qu’il s’est mis au service des Tomar, puis nommément mentionné, du bādśāh musulman Qutub-ud-din. Il y a eu en fait deux souverains musulmans de ce nom qui ont régné à Delhi, le premier au XIIIe siècle et le second au XIVe siècle. Il s’agit vraisemblablement du second. Cela ne peut en tout cas avoir été le même Brahmane qui ait servi les Ṭomar au Xle siècle et ce sultan musulman. Nos Brahmanes seraient donc alors devenus en quelque sorte kāmdār de père en fils. C’est en étant au service de Qutub-ud-din, selon la récitation des généalogistes8, que l’un d’eux a tenté une sorte de coup d’Etat militaire en mettant la main sur (kabje mẽ) l’armée (fôj), ce qui a entraîné, on le comprend, un conflit (une "querelle") entre le bādśāh et les Gôr Brahmanes qui ont alors mis fin à son règne (bādśāhī) par un sacrifice (yagya). Le sultan Qutub-ud-din "Mubārak", au XIVe siècle, a en effet été le dernier de sa dynastie car il a été supplanté par les Tuglak. Il n’est pas question de l’épisode du clou dans cette récitation.

    12Quelle que soit la version à retenir des évènements à la suite desquels nos Brahmanes ont quitté Delhi en abandonnant la prêtrise, il est certain qu’ils se sont ensuite tournés vers l’agriculture et que cela a été le début de leur histoire proprement agraire. Au cours d’une longue migration qui va les entraîner de plus en plus vers le sud, ils commencent par s’établir assez longtemps (au moins 200 ans) au village de Kavaī Kheṛā au nord-ouest de Mathurā dans le Hariyānā. Ils s’y font accorder le paṭelī (chefferie du village) ainsi que la nambardārī (possession des droits supérieurs sur la terre)9. Encore aujourd’hui, les Brahmanes de Piparsod ont leur déesse (devī) tutélaire à Kavaī Kheṛā et ils s’y rendent fidèlement, malgré l’éloignement, pour la première coupe de cheveux de leurs garçons, pratiquée vers 4 ans et qui doit se faire sur la plate-forme (cõtrā ou cabūtrā) de cette devī.

    13Après être passé par Agra et par le Rajasthan en restant quelque temps à Hindaun et à Śāhabād, les Brahmanes arrivent à Piparsod en 1575 (samvat 1632) et la même année, ils obtiennent des Kirār la cession de la moitié des droits fonciers supérieurs (paṭṭā) du village au cours d’une cérémonie-repas dont nous allons à présent examiner en détail les modalités selon les diverses versions qui m’ont été rapportées.

    III. REPAS PRIS EN COMMUN AU COURS DUQUEL LES KIRĀR ONT DONNE LA MOITIE DE LEURS DROITS AGRAIRES AUX BRAHMANES

    14Cet évènement m’a été rapporté en premier par un ex-nambardār kirār, Sūkhā Mêhte, à propos des généalogistes, en me disant que les généalogistes des Kirār étaient meilleurs que ceux des Brahmanes parce qu’ils mentionnaient le fait dans leurs récitations alors que ceux des Brahmanes ne le faisaient pas. Voici le récit qu’il en a donné : Le village était alors entre les mains d’une famille de Badrẽtiyā Kirār (auxquels les Cacêriyā ont ensuite succédé comme détenteurs des droits agraires supérieurs). Tulārām Badrẽtiyā, qui s’était installé au village après les Rajput, avait deux fils, Haribhān et Harisingh. Ils ont invité Manmath le Brahmane et ses trois fils, Laksman, Rāmdās et Banvārī, à un repas (bhojan karne ko bulāyā) . Au cours de ce repas, il a partagé une galette de pain (roṭī) en deux et en a donné la moitié à Manmath en disant : "Voici le paṭṭā de la terre de ce village, je (ou "nous" : ham) vous en donne la moitié à vous Brahmanes (āp brahmanõ ko) et j’en garde la moitié pour nous." (yeh is gāõ kī zamīn ham ādha āp brahmanõ ko dete hẽ, ādha hamare liye rakhte hẽ) .

    15Les Brahmanes, à qui j’en ai parlé ensuite, reconnaissent l’exactitude du fait. Tout le monde est donc d’accord que cet évènement a bien eu lieu. Par ailleurs, les Kirār affirment qu’il s’agissait de kaccī roṭī (pain cuit à l’eau qui n’est partagé qu’avec les gens de la même caste, comme l’implique du reste l’usage-même du mot roṭī). Dr il serait impensable aujourd’hui que les Brahmanes mangent de la kaccī roṭī de la main d’un Kirār. Les Kirār invitent aujourd’hui souvent les Brahmanes à leurs repas de mariage ou de funérailles, mais il faut qu’ils fassent spécialement préparer pour eux de la nourriture pakkā (frite au beurre clarifié) par un cuisinier brahmane ou baniyā. Avec beaucoup de réticence, mes informateurs brahmanes ont reconnu, à ma grande surprise, qu’il s’était bien agi de kaccī roṭī au cours de ce repas-là, mais que cela ne s’était produit qu’une seule fois pour ce repas où ils ont reçu la terre des Kirār. Tout le monde est donc d’accord qu’il s’agissait de kaccī roṭī et qu’un tel repas n’avait eu lieu qu’une seule fois.

    16Quel a donc été le mécanisme de cet évènement exceptionnel ? Chez les Brahmanes, deux réactions toutes deux empreintes d’une certaine gêne. Un premier informateur se contente de dire qu’en ce temps-là la règle était plus lâche (us jamāne mẽ niyam adhik dhīlā thā), ce qui m’a poussé à me demander si le fait d’avoir abandonné la prêtrise pour devenir agriculteurs n’avait pas entraîné une baisse de statut chez les Brahmanes, à moins que ce ne soit le fait d’avoir été au service de musulmans, pour qu’ils acceptent de manger chez des Śudra. Or, il ne subsiste aucun signe de baisse de statut, ni dans les mariages ni dans les relations sociales, chez les Brahmanes de Piparsod. Quant au service des souverains (bādśāh) musulmans, il semble bien qu’il ait plus contribué à leur donner du prestige qu’à leur apporter du déshonneur. La récitation de leurs généalogistes, qui met en valeur ce fait, le confirme clairement. Il n’est par ailleurs pas possible de penser sérieusement que la réglementation des relations entre castes était plus souple au XVIe siècle qu’aujourd’hui. Tout tend à prouver le contraire. Peut-être l’informateur qui a avancé cette explication, un jeune Brahmane "éduqué", se réfère-t-il à des lectures où il a vu exprimée l’idée, assez couramment répandue, que les castes étaient autrefois moins rigides, mais il y aurait alors confusion de période car une telle thèse n’est avancée que pour une période bien antérieure. Le caractère unique de ce repas en commun, puisqu’il ne s’est jamais renouvelé, prouve d’ailleurs que ce n’est pas du côté de son aspect normal mais plutôt du côté de son aspect anormal qu’il fallait rechercher une explication valable.

    17La clef semble en avoir été donnée par un second informateur brahmane, le Paṇḍit-jī mon voisin, instituteur à la retraite, homme d’âge et d’expérience. Selon lui, c’est tout simplement la nécessité vitale où se trouvaient les Brahmanes d’avoir de la terre qui leur a permis d’accepter ce repas sans transgresser les règles de leur caste. En cas de danger de mort, il devient en effet licite de faire passer les règles au second plan. Par exemple un Brahmane qui est en train de mourir de soif dans le désert peut accepter de boire de l’eau de la main d’un intouchable, même dans un pot de terre (que l’on ne peut purifier comme un pot de cuivre), sans qu’il y ait offense. On rejoint en somme la problématique de l’anthropophagie pratiquée il y a peu de temps par des naufragés de l’air dans les Andes. Il est intéressant d’analyser à cet égard les déclarations et les justifications de l’Eglise, puisqu’il s’agissait de chrétiens pratiquants. Pour le Paṇḍit-jī, en tout cas, il s’agit d’un principe fondamental de l’hindouisme du sanātan dharm10 et il s’en servait très naturellement pour expliquer ce repas pris avec des Sudra. Peut-être d’ailleurs le premier informateur ne voulait-il rien dire d’autre si l’on interprète sa phrase comme voulant dire qu’en cette période difficile pour les Brahmanes leurs principes pouvaient légitimement être assouplis.

    18Mais pour vraiment comprendre l’évènement, c’est au rôle qu’y ont joué les Kirār qu’il est nécessaire de se référer. Sūkhā Mêhte, notable kirār et ancien nambardār, a eu la formule suivante : Kirārõ ne, rājā jêse, apne ādhe paṭṭe ko Brahmanõ ke liye diyā, ce que j’avais traduit, sans trop y prendre garde, par "Les Kirār ont donné de façon royale (avec une générosité royale) la moitié de leur paṭṭā aux Brahmanes". Je crois qu’il faut en réalité prendre cette formule beaucoup plus à la lettre. Si les Kirār ont pu inviter les Brahmanes, c’est qu’ils étaient à cette occasion les substituts du roi et agissaient en son nom en tant que détenteurs, par délégation, du pouvoir sur les terres du village. Et cela, ils n’ont pu le faire qu’une fois, à l’occasion du partage. L’explication brahmane de la nécessité où ils se trouvaient n’est pas pour autant éliminée, car ces Brahmanes n’ont pas plus le droit en principe de manger de la kaccī roṭī avec le roi.

    19Ainsi, le partage de leur paṭṭā par les Kirār permet de mieux comprendre la nature du paṭṭā qui est une véritable délégation de pouvoir du roi. Ce n’est pas le roi mais les Kirār eux-mêmes, habilités par cette délégation, qui ont réalisé le partage en son nom (avec son assentiment et peut-être sa recommandation). Mais l’important est que les Brahmanes n’ont pas obtenu leur paṭṭā directement du roi, qui aurait dû, pour ce faire, dépouiller les Kirār de la moitié du leur. Ce sont les Kirār qui ont donné de leur propre chef, mais en tant que substituts du roi, la moitié de leur paṭṭā aux Brahmanes.

    IV. LES SEQUELLES DE CE PARTAGE

    20Cet évènement important s’étant produit, on s’est trouvé désormais dans la situation d’avoir deux castes dominantes à égalité dans le village, chacune ayant exactement la moitié des droits fonciers supérieurs. La totalité des droits agraires, sur le modèle de la roupie, se composait de 16 annas. Les pourcentages, en Inde, sont du reste couramment exprimés en annas dans la roupie (16 annas = 100 % ; 8 annas = 50 % ; 2 annas = 12,5 % o). Les droits fonciers ont été divisés en 8 parties de 2 annas et chacune de ces parts a été attribuée à un nambardār. Il y a donc eu 4 nambardār kirār et 4 nambardār brahmanes.

    21Pour continuer l’histoire agraire de notre village, il faut mentionner ensuite le remplacement des Kirār de goṭ (lignée) Badrẽtiyā par des Kirār de goṭ Cacêriyā. Cela s’est fait au tout début du XVIIe siècle, en 1610 ou 1620. La façon dont ce remplacement s’est produit est assez simple et en accord avec le droit coutumier kirār qui autorise le remariage d’une veuve avec installation des enfants qu’elle a de son nouveau mari dans les biens meubles et immeubles de son mari défunt. Les Badretiyā se sont vus décimés au point de ne plus laisser qu’une veuve qui s’est ainsi remariée en faisant venir un mari "second" de lignée Cacêriyā. C’est le mariage "qhar pê ānā" (venir à la maison), encore couramment pratiqué aujourd’hui. Les enfants du mari "second" héritent des biens mais conservent le nom de lignée de leur père. Il y a donc implantation d’une nouvelle lignée au village si celle-ci n’y est pas déjà représentée.

    22Du début à la fin du XVIIe siècle, on a une période d’extension anarchique des terres des Brahmanes et des Kirār autour du village. Bien que les droits aient été précisément répartis, comme il n’y avait aucun principe de distribution géographique entre les deux castes dominantes, les champs mis en culture par les Brahmanes se trouvaient mêlés à ceux des Kirār et cette promiscuité entraînait toutes sortes de disputes. A la fin du XVIIe siècle, les champs cultivés ayant déjà atteint une certaine étendue, il se produisit une grande querelle et les villageois font appel au roi Gaj Singh de Narwar pour régler leur différend. En 1695 (samvat 1752), celui-ci envoie sur place le chef de son armée, le général Khãṛerāi, qui procède à une répartition géographique des terres d’une façon très martiale : il monte sur son cheval et emprunte en partant du sud un chemin sud-nord qui coupe le territoire en deux. Tout en avançant, il pointe son épée vers la droite en disant : "C’est de ce côté que seront les Brahmanes" (il est à remarquer que les Brahmanes sont à droite car il y a prééminence de la droite sur la gauche de même qu’il y a supériorité hiérarchique des Brahmanes sur les Kirār). Ensuite il a montré avec son épée la gauche en disant : "Les Kirār seront de ce côté". Cette répartition de la propriété foncière a subsisté jusqu’à nos jours et se voit très clairement sur les cartes du terroir, même après la réforme agraire de 1951 : les terres des Brahmanes sont à l’est et les terres des Kirār à l’ouest. Presque tous les villageois, à Piparsod, connaissent cet épisode et beaucoup vous en citent immédiatement de mémoire la date (samvat satrah sô bāvan).

    23Ce sont surtout des informations que l’on pourrait qualifier d’anecdotiques qui nous ont servi à reconstituer cette histoire agraire aux origines. L’image qui en émerge n’en apparaît pas moins comme étant assez nette, et d’autant plus intéressante qu’il s’y ajoute des éléments idéologiques dont on reconnaît le côté pan-indien. Pour la suite de l’histoire agraire du village, j’ai disposé de documents beaucoup plus précis : les archives agraires que l’on peut encore consulter existent depuis 1880 et nous donnent des détails car-tographiables sur l’évolution agraire depuis un siècle. Mais surtout nous possédons des documents cadastraux accompagnés de cartes à partir de 1921, date de la dernière révision de l’assiette de l’impôt (bandobast) opérée dans le cadre du système pattidārī avant la réforme agraire de 1951. Le cadastre de ce "settlement" de 1921 permet de reconstituer très clairement, en rétrospective, l’histoire agraire depuis les origines en termes de progression et de répartition spatiale sur le terroir, de la même façon que la carte d’une ville indique les étapes de son développement.

    Notes de bas de page

    1 aṭā est une contraction pour aṭārī qui signifie "maison à étage". Cette plate-forme se trouve effectivement entre les maisons à étage des Brahmanes et des Kirār qui occupent actuellement le sommet de la colline. vāre = vāle, pl. vālā.

    2 Le mot thūnī, qui signifie planche ou pierre dressée, a une connotation sexuelle évidente. L’expression thūn – thūnī, courante au village, désigne le sexe masculin, plus particulièrement celui des enfants (équivalent du français "quéquette").

    3 La formule samvat... indique qu’il s’agit d’une année de l’ère de Vikramāditya. L’année indienne commençant en avril, il faut ajouter 56 ans aux années de l’ère chrétienne pour les évènements ayant eu lieu après avril, et 57 ans pour ceux ayant eu lieu avant. Une incertitude subsiste lorsque le mois précis n’est pas connu.

    4 cf. mon article "La pothī du Jagā ou le registre secret d’un généalogiste de village en Inde centrale", l’Homme, III, 1, 1963, p. 65.

    5 cf. op. cit., p. 66.

    6 Propriétaire foncier collecteur d’impôt dans l’ancien système pattidārī. On a continué à désigner comme tels les ayants droit après la réforme agraire de 1951 qui a aboli ce système.

    7 Caste hindoue de "ministres du roi", considérée soit comme kśatriya soit comme vaiśya. Au village de Piparsod, étaient officiers du cadastre héréditaires. Sont souvent dans l’Inde actuelle avocats, fonctionnaires, médecins ou dans d’autres professions libérales.

    8 "La pothī du Jāgā", op. cit., p. 66. Voici le texte de la récitation : Gôṛ Bangāl choṛkar Dillī Hastināpur āyā. Ṭomar bãs Kṣatriyõ kā kāmdār huā, bādśāh Kutub-ud-din ka kāmdār huā. kāmdār hokar fôj ko kabje mẽ kiyā. bādsāh ôr Gôṛ Brahmanõ kā jagṛā huā, tab Brahmanõ ne yagya karke bādsāhī khatam kar dī. (Biśan paṇḍe) ayant abandonné le Gôṛ Bengale vint à Delhi (près de l’ancienne) Hastināpur. Il fut le kāmdār des Kṣatriya du clan Ṭomar. Il fut le kāmdār du souverain Qutub-ud-din. Etant kāmdār, il s’empara de l’armée. Il y eut une querelle entre le souverain et les Gôr Brahmanes, alors ceux-ci mirent fin à sa royauté en faisant un sacrifice.

    9 "La pothī du Jāgā", op. cit., p. 68. Voici la suite de la récitation des généalogistes jusqu’à l’arrivée à Oiparsod : vaha se Bisan paṇḍe Hariyana de’s aya. Hariyana des me Kavaī Kā kheṛa basāyā, paṭelī nambardārī kīnī, das bīs pīrhī bitāī. Kavaī kheṛe se Agrā pahũce. Aqre se Hindôn Bayānā āye. Hindôn se Śāhabād kucch din rahe. Biśan pande ke Joian pande ke Haricat pande ke Dharampat ke Dharampat ke Manmath Piparsod bêṭha. "De là Biśan paṇḍe vint au pays de Hariyānā il fonda le bourg de Kavaī dont il s’attribua (m. à m. "fit") la paṭelī (chefferie du village) et la nambardārī (les droits agraires supérieurs). Dix ou vingt générations se passèrent. De Kavaī Kheṛā ils se rendirent à Agra. D’Agra à Hindaun-Bayānā. D’Hindaun ils allèrent à Śāhabād où ils restèrent quelque temps. Bisan paṇḍe engendra Jojan paṇḍe qui engendra Haricat paṇḍe qui engendra Dhrampat qui engendra Manmath qui s’établit à Piparsod". (Les généalogistes ont ici simplifié en ne donnant que les noms les plus importants).

    10 Cette expression signifie "religion traditionnelle" mais se réfère en fait à un corps de doctrine fixé de façon relativement récente.

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    • Jean-Luc Chambard
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    1 aṭā est une contraction pour aṭārī qui signifie "maison à étage". Cette plate-forme se trouve effectivement entre les maisons à étage des Brahmanes et des Kirār qui occupent actuellement le sommet de la colline. vāre = vāle, pl. vālā.

    2 Le mot thūnī, qui signifie planche ou pierre dressée, a une connotation sexuelle évidente. L’expression thūn – thūnī, courante au village, désigne le sexe masculin, plus particulièrement celui des enfants (équivalent du français "quéquette").

    3 La formule samvat... indique qu’il s’agit d’une année de l’ère de Vikramāditya. L’année indienne commençant en avril, il faut ajouter 56 ans aux années de l’ère chrétienne pour les évènements ayant eu lieu après avril, et 57 ans pour ceux ayant eu lieu avant. Une incertitude subsiste lorsque le mois précis n’est pas connu.

    4 cf. mon article "La pothī du Jagā ou le registre secret d’un généalogiste de village en Inde centrale", l’Homme, III, 1, 1963, p. 65.

    5 cf. op. cit., p. 66.

    6 Propriétaire foncier collecteur d’impôt dans l’ancien système pattidārī. On a continué à désigner comme tels les ayants droit après la réforme agraire de 1951 qui a aboli ce système.

    7 Caste hindoue de "ministres du roi", considérée soit comme kśatriya soit comme vaiśya. Au village de Piparsod, étaient officiers du cadastre héréditaires. Sont souvent dans l’Inde actuelle avocats, fonctionnaires, médecins ou dans d’autres professions libérales.

    8 "La pothī du Jāgā", op. cit., p. 66. Voici le texte de la récitation : Gôṛ Bangāl choṛkar Dillī Hastināpur āyā. Ṭomar bãs Kṣatriyõ kā kāmdār huā, bādśāh Kutub-ud-din ka kāmdār huā. kāmdār hokar fôj ko kabje mẽ kiyā. bādsāh ôr Gôṛ Brahmanõ kā jagṛā huā, tab Brahmanõ ne yagya karke bādsāhī khatam kar dī. (Biśan paṇḍe) ayant abandonné le Gôṛ Bengale vint à Delhi (près de l’ancienne) Hastināpur. Il fut le kāmdār des Kṣatriya du clan Ṭomar. Il fut le kāmdār du souverain Qutub-ud-din. Etant kāmdār, il s’empara de l’armée. Il y eut une querelle entre le souverain et les Gôr Brahmanes, alors ceux-ci mirent fin à sa royauté en faisant un sacrifice.

    9 "La pothī du Jāgā", op. cit., p. 68. Voici la suite de la récitation des généalogistes jusqu’à l’arrivée à Oiparsod : vaha se Bisan paṇḍe Hariyana de’s aya. Hariyana des me Kavaī Kā kheṛa basāyā, paṭelī nambardārī kīnī, das bīs pīrhī bitāī. Kavaī kheṛe se Agrā pahũce. Aqre se Hindôn Bayānā āye. Hindôn se Śāhabād kucch din rahe. Biśan pande ke Joian pande ke Haricat pande ke Dharampat ke Dharampat ke Manmath Piparsod bêṭha. "De là Biśan paṇḍe vint au pays de Hariyānā il fonda le bourg de Kavaī dont il s’attribua (m. à m. "fit") la paṭelī (chefferie du village) et la nambardārī (les droits agraires supérieurs). Dix ou vingt générations se passèrent. De Kavaī Kheṛā ils se rendirent à Agra. D’Agra à Hindaun-Bayānā. D’Hindaun ils allèrent à Śāhabād où ils restèrent quelque temps. Bisan paṇḍe engendra Jojan paṇḍe qui engendra Haricat paṇḍe qui engendra Dhrampat qui engendra Manmath qui s’établit à Piparsod". (Les généalogistes ont ici simplifié en ne donnant que les noms les plus importants).

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    Chambard, J.-L. (1975). Les commencements d’une histoire agraire : Implantation des castes dominantes dans un village de l’Inde centrale ou le défrichement date du XVIe s. In Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.24188
    Chambard, Jean-Luc. « Les commencements d’une histoire agraire : Implantation des castes dominantes dans un village de l’Inde centrale ou le défrichement date du XVIe s ». In Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1975. doi:10.4000/books.editionsehess.24188.
    Chambard, Jean-Luc. « Les commencements d’une histoire agraire : Implantation des castes dominantes dans un village de l’Inde centrale ou le défrichement date du XVIe s ». Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1975, https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.24188.

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    Chambard, J.-L., Chailleux, J.-Y., Biardeau, M., Gaborieau, M., & Malamoud, C. (1975). Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.24168
    Chambard, Jean-Luc, Jean-Yves Chailleux, Madeleine Biardeau, Marc Gaborieau, et Charles Malamoud. Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1975. doi:10.4000/books.editionsehess.24168.
    Chambard, Jean-Luc, et al. Recherches de sciences sociales sur l’Asie du Sud. Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1975, https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.24168.
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