Introduction
p. 108-109
Texte intégral
1Longtemps a prédominé le concept de « ville islamique » pour caractériser le phénomène urbain dans le monde musulman. Les savants orientalistes de la première moitié du xxe siècle, tout imprégnés de la pensée coloniale dominant leur époque, l’avaient décrite comme l’exacte opposée de la « ville moderne » bâtie par les Européens au Proche- Orient et au Maghreb. La « ville islamique » était donc supposée correspondre à un modèle unique d’urbanisme que l’Islam aurait produit pendant plus de dix siècles sur un vaste territoire allant de l’Atlantique à l’Asie centrale. Or, une telle perception, largement anhistorique, qui plaçait la religion, l’islam, au cœur même de la fabrique urbaine, faisait fi de la diversité des facteurs géographiques, socio-économiques, culturels et politiques particuliers qui étaient intervenus dans le développement et la structuration des villes dans le monde islamique. Cette idée ne résista donc pas au renouvellement historiographique opéré à partir des années 1960 et 1970 sous l’impulsion des méthodes et concepts formulés à partir des sciences sociales. Ainsi, la prise en considération par les historiens de textes narratifs et juridiques inédits et de l’étude des vestiges et artefacts mis au jour par le développement d’une archéologie – notamment en milieu urbain – proprement intéressée à la période islamique, permirent de mieux comprendre la formation et l’évolution des villes, d’en appréhender les rythmes et les modalités, et d’identifier les moteurs et les acteurs de l’urbanisme en Islam.
2Ce chapitre rend précisément compte du dynamisme du phénomène urbain tout au long du premier millénaire de l’Islam et d’abord du rôle central du pouvoir politique dans la fondation et l’organisation des villes. Califes, sultans, émirs*, chefs légitimes ou conquérants rebelles, quelles qu’aient été leurs origines ou leurs idéologies, se sont succédé en faisant toujours de la ville l’incarnation de leur souveraineté et l’écrin de leur propre grandeur, tout en affirmant, bien sûr, celle de l’islam. La fondation d’une cité, le choix d’une capitale, apparaissent, dès l’origine, comme des moyens privilégiés d’affirmation de la puissance politique, qu’il s’agisse de proclamer le changement au sein même d’une dynastie ou de légitimer l’avènement d’un nouveau pouvoir. À travers son exposé des âges successifs de l’urbanisme en Islam, l’historien Jean-Claude Garcin a parfaitement formulé l’idée d’un pouvoir politique créateur, organisateur et transformateur de l’espace urbain. De la ville-camp de la conquête arabo-musulmane à la ville-monde des califes, capitale d’un empire universel, de la « ville des cavaliers », issue de la militarisation des pouvoirs au xiie siècle, à la ville traditionnelle, reflet de la provincialisation du monde arabe au sein de l’Empire ottoman, les gouvernants ont laissé leur empreinte et ont contribué à l’islamisation du paysage urbain par l’édification de monuments et d’ensembles architecturaux aux formes et aux fonctions variées.
3Après l’organisation de la première communauté musulmane (umma*) à Médine, la sortie d’Arabie et la conquête militaire de territoires étendus, aux dépens des empires byzantin et perse sassanide, se posa la question de l’emplacement d’une capitale pour l’Islam. Du viie au ixe siècle, la ville choisie comme capitale par les califes comme celles qu’ils investirent pour y établir leur cour souveraine reflètent aussi bien la translation progressive du centre politique de l’Islam, d’Arabie en Syrie puis ensuite vers l’Iraq, que la prise en compte des rapports de force au sein d’un empire en construction puis en mutation. Dès cette même époque, villes de conquête ou villes conquises évoluèrent et se transformèrent. En quelques décennies, les premières fondations musulmanes en Égypte et en Iraq abandonnèrent leur vocation et leur organisation strictement militaires. Elles intégrèrent des populations aux appartenances sociales et religieuses plus variées, crûrent et prospérèrent jusqu’à devenir des villes à l’activité économique florissante et à l’effervescence intellectuelle bouillonnante. De même, la morphologie et le paysage des cités héritées par les musulmans suite à la conquête évoluèrent, notamment pour intégrer lieux de pouvoir (palais et administration) et de culte dédiés à l’islam (grandes mosquées communautaires et petites mosquées). Bien souvent, donc, les traces des changements et des ruptures politiques se lisent, par strates, dans l’évolution de la ville elle-même, comme par exemple au Caire, à Merv ou encore à Delhi, où se sont successivement développé des noyaux d’urbanisation, organisés par différents pouvoirs en marge de la cité préexistante, avant d’être réunis pour faire ville. Ainsi, les fondations et refondations urbaines scandent-elles l’histoire politique de l’Islam.
4En investissant leurs fortunes dans les villes, les souverains et gouvernants – et notamment les nouvelles élites guerrières allochtones de la fin du Moyen Âge – trouvèrent un moyen efficace d’affirmer leur pouvoir et de s’intégrer à la société musulmane. Tout en exprimant une piété sincère par la construction d’édifices religieux, ils se façonnaient une légitimité qui, originellement, pouvait leur faire défaut. Dès le xie siècle, les crises du califat entraînèrent l’émergence de nouvelles formes de gouvernement, le sultanat et l’émirat, et l’accession au pouvoir de combattants non arabes, Turcs et Kurdes en Orient, Berbères en Occident, guerriers à cheval aux ascendances souvent nomades, parfois d’origine servile. À l’image de ces nouveaux pouvoirs, au Proche-Orient, les villes se transformèrent et de nouvelles formes urbaines virent le jour sous l’effet conjugué de l’uniformisation idéologique sous la bannière du sunnisme* et de la militarisation du pouvoir entraînée par la guerre contre les croisés et les Mongols. À partir des xiie et xiiie siècles, le recours systématique au dispositif légal du waqf*, en Orient, et du habous* (ḥabūs), en Occident, marqua bien une évolution décisive dans l’organisation des villes. Il favorisa alors la diffusion de nouvelles institutions et formes architecturales proprement sunnites à côté de la mosquée, comme par exemple, les madrasas* funéraires, associant lieux d’enseignement du droit islamique et mémoire du défunt, ou les zāwiya-s*, ribats* et autres khānqāh-s* dévolus aux pratiques mystiques des soufis*. En allouant à perpétuité à une institution religieuse les revenus de biens situés en ville ou à la campagne, les fondateurs dotaient aussi l’espace urbain en infrastructures caritatives et commerciales, essentielles pour le développement de la vie sociale et économique.
5La ville apparaît bien comme le lieu privilégié de la mise en scène du pouvoir et de ses manifestations publiques. Elle était aussi l’espace où les élites religieuses et politico-militaires s’enracinaient au quotidien et s’inséraient dans la société, où leur présence pouvait s’observer dans la façon dont elles habitaient dans la ville. À Bagdad aux xie et xiie siècles aussi bien qu’à Damas et au Caire entre le xiiie et le début du xvie siècle, les préférences résidentielles des ulémas* ou des militaires montrent bien quelques tendances au regroupement en fonction d’appartenances collectives (affiliations confessionnelles, classes sociales, groupes ethniques etc.), mais sans pour autant engendrer des ghettos confessionnels ou socio-économiques. L’accroissement démographique, comme les évolutions dans la composition sociale ou ethnique de la population, influèrent sur les formes urbaines et se reflétèrent dans l’extension des faubourgs au-delà de l’enceinte fortifiée d’une ville.
6Avec sa citadelle et ses fortifications, emblèmes du pouvoir, se répand alors au Proche-Orient le modèle de la « ville des cavaliers » dont Le Caire des sultans mamluks est l’incarnation la plus parfaite. À la fin du Moyen Âge, un lien structurant unissait la guerre à la ville qui vivait, en quelque sorte, par et pour elle. Les aménagements urbains – hippodromes, portes, fortifications, marchés spécialisés ou demeures aristocratiques – peuvent en grande partie être perçus comme le reflet de la culture de guerre qui accompagna la militarisation du pouvoir à partir du xiie siècle. Des espaces furent spécifiquement aménagés pour la pratique de rituels liés à la guerre (mobilisation des troupes, revues militaires, manifestations lors du retour victorieux des armées, exposition de trophées, processions funéraires, etc.). Dans un contexte de prolifération des conflits, la transformation des systèmes défensifs des villes, pour les adapter aux nouvelles techniques de sièges et de combats, apparaît comme une priorité des souverains à travers des politiques de travaux de grande ampleur. Ainsi, la protection d’une cité s’articulait-elle autour de la citadelle, des portes et des fortifications. Mais il arrivait, assez souvent, que la guerre pénètre au cœur même de l’espace urbain. Assiégée par les ennemis extérieurs à l’Islam ou investie par des factions militaires rivales, la ville devenait la scène des conflits militaires, ses bâtiments, éventrés par les combats ou détournés de leur fonction première, en portaient les stigmates ; la configuration spatiale de la ville conditionnait l’armée et l’armement de l’ennemi assiégeant et la nature, le rythme et l’intensité des combats qui s’y déroulaient. Ainsi, aussi bien par les destructions causées lors les combats que par les politiques de reconstruction engagées à court et moyen termes par les souverains et leurs représentants, la guerre apparaît alors comme un puissant moteur de la transformation des villes et de la recomposition urbaine à la fin du Moyen Âge.
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