17. Descendant de Grossman
p. 129-133
Texte intégral
1C’est un prêtre français, ancien bras-droit du cardinal Decourtray à Lyon, président aujourd’hui du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme. Depuis quelques années, il a pris sur lui de se lancer dans une entreprise folle : retrouver les fosses communes dans lesquelles les nazis ont jeté les corps des juifs en Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Reconstituer cette « Shoa par balles » dont l’histoire n’a jamais été écrite, restituer un nom à ces morts, donner une sépulture à ces corps meurtris, ou tout au moins localiser les lieux des massacres.
2Aidé de sa petite équipe – chercheurs, traductrice, cameraman –, il s’en va sur les routes, délaissant sa paroisse, pour aller interroger les derniers témoins, vieux et vieilles des villages et des villes ukrainiens. Juché sur son camion, muni de guides de voyages et de livres d’histoire, il s’est fait à la fois reporter et pèlerin. Sa fonction cléricale lui facilite la tâche : il attend parfois les fidèles à la sortie de la messe du dimanche, et fait dire par ses collègues qu’il est en quête des témoignages de ceux et celles qui étaient là pendant la guerre et qui accepteraient de raconter leurs souvenirs. Sa méthode est simple : recouper les archives allemandes, les registres régionaux russes, et les récits locaux. Quand les trois coïncident, le lieu est répertorié. C’est ainsi qu’il a découvert jusqu’à présent quatre cents fosses communes dans la seule partie ouest de l’Ukraine, et il évalue à deux années supplémentaires le temps nécessaire pour achever le travail.
3Quadragénaire à l’allure de jeune homme, le regard sombre qui s’éclaire tout d’un coup d’un large sourire, il est né à Chalon-sur-Saône, en Bourgogne. Nous nous sommes connus au début de l’an 2000, lors du voyage en terre sainte du pape Jean-Paul II, quand il servait de boussole à tous les journalistes agglutinés autour de lui pour entendre tous les soirs les comptes-rendus des différentes stations du pèlerinage. Il épatait tout le monde par sa connaissance de la région et son hébreu impeccable. Nous continuions à nous voir de temps à autre, dans un des cafés parisiens proches du Père-Lachaise où se trouvait son bureau, et l’antenne de l’organisation qu’il avait créée pour mener à bien son nouveau projet (« Yahad »). Je garde le souvenir d’une de ces rencontres, à la veille du jour des obsèques de Jean-Marie Lustiger. Il m’avait confié que le cardinal archevêque de Paris lui téléphonait tous les jours, et encore depuis son lit d’hospitalisation, pour lui demander des nouvelles sur l’état d’avancement du projet.
4Comment toute cette aventure a-t-elle commencé pour lui ? Il l’a raconté dans un livre bouleversant et éprouvant, dont on a du mal à poursuivre la lecture jusqu’au bout et dont personne ne peut sortir indemne. Il y parle de la captivité de son grand-père dans un camp d’Ukraine, des souvenirs qu’il en a rapportés et des traces que le petit-fils a gardées au fond de sa mémoire. Il y évoque longuement les témoignages recueillis au cours de son enquête, et la difficulté, aujourd’hui encore, à faire parler les gens. Des passants à l’entrée des villages. Des fidèles à la sortie des Églises. Les personnes interrogées se laissent aller tout de même à se raconter plus facilement que dans la période communiste, mais on continue à ressentir chez certains la peur qui subsiste, soixante ans après la guerre. Tel redoute encore l’ancien responsable local de la milice ukrainienne, toujours en vie. Tel a gommé les scènes de son esprit. Tel se méfie pour des raisons obscures. Tel a besoin de temps, de patience, de confiance.
5Est-ce le privilège du petit-fils de déporté ? Est-ce l’aspect rassurant de la robe ecclésiastique ? Les villageois se sont confiés à lui. Ils lui ont raconté la terre qui remue, les corps qui tombent vivants, les enfants jetés dans les fosses. Ils ont indiqué les emplacements, ils ont reconstitué les scènes.
6Entre 1941 et 1944, près d’un demi million de juifs ukrainiens ont été assassinés après l’invasion des troupes soviétiques. La majeure partie d’entre eux a été tuée par les Einzatzgruppen, les unités du Waffen SS, la police allemande ou les collaborateurs et milices locales. Seule une petite minorité a été déportée dans des camps d’extermination.
7La forme des massacres pouvait varier. Ce n’était pas toujours le même mode opératoire. Mais on tirait en général. On fusillait. On poussait dans les fosses. On réquisitionnait les habitants des environs pour aider à tasser les corps et pour aller plus vite.
8Toute cette histoire n’a pas été mise au jour, comme la Shoa en Russie, qui reste tout aussi méconnue. Elle a été reléguée aux oublis, obturée par le régime communiste.
9Berditchev ? Desbois s’y est rendu. C’est devenu une grande ville. Il y a trouvé des fosses, bien entendu. Il a visité le site de l’ancien ghetto. Et les vieux ont parlé cette fois, plus qu’il y a soixante ans, quand le fils d’Ekaterina Grossman est allé les voir.
10Le Livre noir de Vassili Grossman et d’Ilya Ehrenburg ? C’est un document précieux, immense, considérable, qui a rassemblé les données réelles dont on pouvait disposer au lendemain de la guerre. C’est un témoignage capital. Un état des lieux de l’époque. Était-ce le seul ? Oui, probablement.
11Depuis, les brumes ont recouvert l’histoire. Et il a fallu attendre l’arrivée du camion gris sillonnant les routes d’Ukraine pour que les langues se délient et que la terre se remette à trembler. Descendant spirituel de Vassili Grossman, le père Patrick Desbois avec son pull-over tricotté et ses sourcils épais, revient sur les lieux et met ses pas dans ceux de l’auteur de Vie et Destin.
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