11. Tout passe
p. 85-93
Texte intégral
1Tout passe a été écrit entre 1955 et 1963. On peut considérer que c’est son dernier roman, si on excepte le témoignage sur l’Arménie, Que la paix soit avec vous, dont nous parlerons ultérieurement.
2C’est l’histoire d’un homme, un Zek, qui a passé la moitié de sa vie dans un Goulag et qui revient à Moscou, puis à Léningrad après trente ans de détention.
3Le paysage politique a changé. Staline est mort, « sans qu’aucun plan l’eût prévu, sans instruction des organes directeurs, sans ordre personnel du camarade Staline ». La poigne de fer a été levée. La radio a donné la nouvelle en parlant d’urine, de pouls, de tension artérielle. Ce jour-là, des millions d’hommes et de femmes ont déferlé dans les rues pour crier leur chagrin ou leur joie, ou peut-être les deux ensemble. On accourait pour voir le défunt et dans la cohue et les embouteillages, des milliers de passants ont péri. Et dans le même temps, on découvrait l’ampleur des dégâts, des crimes et des renoncements. On découvrait la liste interminable des lâchetés commises par les uns et les autres. On découvrait que les médecins juifs n’étaient pas coupables. On découvrait que l’État avait libéré les hommes de cette « chimère de la conscience ».
4Ivan Gregorievitch revient d’exil et retourne parmi les hommes. Il réapprend la vie. Il prend le train pour aller de ville en ville dans la Russie poststalinienne, commence par rencontrer un cousin germain, collaborateur d’un Institut de recherche scientifique qui a composé comme il pouvait avec l’époque, et qui l’accueille en lui disant que c’était aussi dur à l’extérieur des camps qu’à l’intérieur. Il croise un de ses dénonciateurs à qui il n’arrive pas à parler. Et il médite en chemin sur le temps passé. Il réfléchit à la délation, à la typologie de tous les Judas, au hasard ou à la nécessité qui règle le destin des uns et des autres, aux mille et un détours qui font parfois de l’indicateur une future victime et du mensonge une vérité supérieure. Il se remémore les souvenirs du bagne, le quotidien du camp, et tente de mettre de l’ordre dans ce chaos de souffrances.
5Il continue d’errer à la recherche d’un travail et d’un gîte, et finit par trouver une place de serrurier à Léningrad et un hébergement chez une paysanne, devenue cuisinière après avoir été naguère présidente du Kolkhoze. Il va s’éprendre de cette dame maigre aux cheveux gris et ils vont passer des nuits à s’échanger leurs souvenirs. Et cette femme va lui raconter la dékoulakisation, la famine organisée de 1932, les listes de paysans qu’il fallait fusiller pour être conformes au Plan établi, les koulaks décrétés parasites et ennemis du peuple – exactement comme les juifs –, la confiscation des graines et des semences, les cris des enfants, les villages brûlés. Comment l’ordre est venu de Staline de tuer les paysans pour transformer l’agriculture en kolkhozes et sovkhozes, comment l’État s’est détourné des affamés et les a laissés mourir, comment aussi dans la région de Dniepropetrovsk, où des hommes mangeaient de l’homme, un Ministre français est venu un jour en visite et a témoigné que les enfants mangeaient du bouillon de poule.
6Ce qui donne l’occasion à Grossman de s’en prendre un moment à Gorki pour avoir participé à la rédaction d’un ouvrage sur les camps de rééducation, après une visite dans le premier camp soviétique à Solovski (également cité dans L’Archipel du Goulag).
7« Maxime Gorki ne savait-il donc rien de ces enfants que des chariots portaient à la voierie ? est-ce bien des jouets qu’ils avaient besoin ? Mais peut-être était-il au courant et se taisait-il…Comme tout le monde. Et il écrivait à la façon de ces journalistes qui, parlant des enfants que la famine avait déjà tués, affirmaient qu’ils buvaient du bouillon de poule » (p. 957).
8Tout passe. Tout sera oublié. On n’en parlera plus. L’herbe a repoussé. Que restera-t-il de tout cela ? Ivan Gregorievitch réfléchit à son retour de camp. Il cherche à accéder à la compréhension, à l’intelligence des choses. Et il se rend compte – thème cher à Grossman – que « ces hommes, qui avaient inondé la terre de sang, qui avaient tant et si passionnément haï, avaient des cœurs sans méchanceté, cœurs d’enfants, de fanatiques, peut-être même de fois. Ils haïssaient au nom de l’amour » (p. 966). Il se rend compte que « les coupables, ce sont ceux qui ont réduit une mère à manger ses enfants. Mais on aura beau chercher, trouvera-t-on le coupable ? C’est pour l’amour du bien, c’est pour l’amour de tous les hommes que l’on a réduit des mères à cette extrémité ». Encore une fois le thème de la tyrannie du bien. Du démon de l’universel.
9Tout le récit de cette génération est passé en revue par Grossman. Toute la traversée du siècle. Sa foi dans le communisme. Son romantisme. Sa force révolutionnaire. Ses rêves. Ses idéaux. Et puis le reflux, le bagne, les geôles, la terreur, la dictature. Staline et ces millions d’hommes qui se sont posé des millions de fois la même question. Pourquoi a-t-on exterminé ces êtres innocents et dévoués à la révolution ? Pourquoi les a-t-on forcés à jouer le rôle de scélérats, d’agents de l’étranger, de comploteurs, de saboteurs ? Et Grossman s’interroge : Hegel a-t-il raison ? Tout ce qui est réel est-il rationnel ? Ce qui est inhumain, est-il réel, est-il rationnel ?
10Et il répond : « Non, tout ce qui réel n’est pas rationnel. Tout ce qui est inhumain est insensé et inutile ».
11Tout passe est une méditation sur le temps. Le temps qui passe et le temps qui reste. Comment le temps s’écoule en dehors de vous et finit par vous assujettir. Comment les hommes peuvent rester des hommes à contretemps.
12Cette méditation avait déjà été esquissée dans les premières pages deVie et Destin :
13« Rien n’est plus dur que d’être orphelin du temps. Rien n’est plus dur que le sort du mal-aimé qui n’est pas de son temps. Les mal-aimés du temps se reconnaissent sur le champ, dans les services du personnel, dans les comités du parti, dans les sections politiques de l’armée, dans les rédactions des journaux, dans la rue, le temps n’aime que ceux qu’il a enfantés, ses enfants, ses héros, ses travailleurs. Jamais, jamais, il n’aimera les enfants du temps passé, et les enfants du temps passé, et les femmes n’aiment pas les héros du temps passé, et les mères n’aiment pas les enfants des autres. Tel est le temps ; tout passe et il reste. Tout reste, seul le temps s’en va. Comme le temps passe facilement et sans bruit. Hier encore tu étais sûr de toi, gai, plein de forces, fils de ton temps. Mais aujourd’hui un autre temps est là et toi, tu ne t’en es pas rendu compte » (p. 32).
14Et le roman se clôt par un retour à la maison natale, et la découverte de la graine au plus profond de soi qui se refuse toujours à mourir. « Ivan Grigorievitch était de retour. Son dos s’était voûté, ses cheveux avaient blanchi. Et pourtant il était toujours le même. Il n’avait pas changé ».
15Tout passe est enfin une réflexion sur la liberté. Nouvelle aussi courte que Vie et Destin était une vaste fresque, c’est un peu le testament politique de Vassili Grossman. Vie et Destin s’inscrivait dans le roman russe traditionnel, avec une masse impressionnante de caractères qui défilaient. Tous les personnages, même les plus secondaires, même ceux qui ne faisaient que passer, avaient un nom et une histoire, ce qui donnait au livre cette dimension foisonnante et parfois déroutante pour le lecteur (quelqu’un s’est amusé à compter le nombre de personnages qui traversent l’ouvrage et arrive à 450, sans compter les personnages réels, Staline, Khroutchev, Eichman…). Mais cette pluralité même était censée plaider pour l’unicité de l’individu, pour la littérature contre l’idéologie, pour les histoires contre l’histoire. Là, dans Tout passe, l’aspect romanesque reste présent. Les dévoiements du régime sont incarnés par des hommes et des femmes qui ont des récits personnels, à commencer par le personnage principal. Mais la liste des noms est réduite, et l’ouvrage mêle le roman et l’essai, avec de longs développements – dans les dernières pages – sur la Russie éternelle et sur la Russie contemporaine, sur les idéaux révolutionnaires et la triste réalité du léninisme et du stalinisme.
16Grossman a achevé l’écriture de Tout passe après la confiscation du manuscrit de Vie et Destin par le KGB. Conscient désormais que son livre ne verrait jamais le jour, en tout cas pas de son vivant, il s’est laissé aller à dire tout ce qu’il avait sur le cœur, tout ce qu’il avait compris sur la société soviétique, sur le servage, sur la servitude, sur cette « force de plomb » qui empêchait cette société de se libérer d’elle-même.
17La genèse de la tragédie soviétique ne remonte pas à Staline. Elle est antérieure. « La terreur et la dictature ont dévoré ceux qui les ont instaurées et l’État qui paraissait n’être qu’un moyen s’est révélé être le but » (p. 973). Et le ver était déjà dans le fruit.
18Grossman raconte une promenade dominicale de Vladimir Illitch, en Suisse, en compagnie d’une amie : « Parvenus au sommet d’une montagne fort escarpée, ils sont essoufflés et s’asseoient. Elle a le sentiment que le regard éperdu de son compagnon s’imprègne de toute la beauté des Alpes. Cette jeune femme s’imagine alors avec émotion que la poésie emplit l’âme de Vladimir Illitch lorsque soudain il pousse un soupir.
19“Ah, ils nous en font des crasses les mencheviks…” » (p. 976)
20La beauté du paysage alpin d’un côté, et la cause du parti de l’autre. Le leader de la Russie nouvelle, le fondateur du monde nouveau n’a fait qu’accroître la servitude et reculer la liberté.
21« La liberté, c’est le contraire de la nécessité. La liberté, c’est la nécessité surmontée, vaincue. Le progrès, c’est essentiellement le progrès de la liberté humaine. D’ailleurs la vie elle-même est liberté, l’évolution de la vie, c’est l’évolution de la liberté » (p. 984).
22Tout passe, mais le noyau est irréfragable : l’irrésistible besoin de liberté qui finira un jour par vaincre.
23Car malgré tout, Grossman reste optimiste. Il fait dire à Ivan Grigorievitch : « Quelqu’illimité que soit le pouvoir de l’État et quelque forts que soient les empires, tout cela n’est que fumée, que brouillard et comme tel, disparaîtra. Il n’y a qu’une force qui persiste, qui se développe, qui vive, et cette force, elle réside dans la liberté. Vivre, cela signifie être un homme libre… Un jour, liberté et Russie ne feront qu’un. »
24C’est le Grossman anticipateur. Celui qui a senti, avant les autres, ce qui allait advenir.
25Relisant ces pages aujourd’hui, on est frappés par cette prémonition que peu de gens, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Union soviétique, ont pu avoir.
26Pendant des décennies, des observateurs, des journalistes, des experts, des kremlinologues nous ont abreuvé d’analyses sur le communisme, l’immobilisme du régime, la stagnation. Scrutant la Place Rouge à Moscou, tous les ans au 1er mai, ils analysaient pour nous la topographie des lieux, la structure du pouvoir, la sémiologie des emplacements sur la photographie – qui était assis à côté de qui, qui était au premier et au second plan – et ce que cela signifiait sur le plan des rapports de force à l’intérieur du Kremlin. Un des meilleurs économistes, John-Kenneth Galbraith, nous expliquait à longueur de colonnes que l’URSS finirait par prévaloir sur l’Amérique parce que l’économie y était planifiée. Un des sociologues français les plus brillants, Raymond Aron, prédisait dans un livre que les deux systèmes allaient se rencontrer quelque part, sans que l’un ne triomphe de l’autre.
27Quand on relit Tout passe aujourd’hui – le titre était déjà un clin d’œil –, on s’aperçoit que Grossman a tout vu avant tout le monde. Il a pressenti et il a dit que tout cela, toute cette construction idéologique, allait un jour s’écrouler comme une statue de sable. On s’aperçoit que l’inscription était sur le mur. Et que si seulement on l’avait lu avant, l’évolution aurait été encore plus rapide.
28À rebours de son époque, soustrait malgré lui à tout embrigadement théorique, empêché de parler ou d’écrire, Grossman n’avait d’autre choix que de désigner du doigt un avenir lointain où la vie échapperait à un destin assigné, et de laisser derrière lui un univers de mots appelé à lui servir de testament.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les chemins de la décolonisation de l’empire colonial français, 1936-1956
Colloque organisé par l’IHTP les 4 et 5 octobre 1984
Charles-Robert Ageron (dir.)
1986
Premières communautés paysannes en Méditerranée occidentale
Actes du Colloque International du CNRS (Montpellier, 26-29 avril 1983)
Jean Guilaine, Jean Courtin, Jean-Louis Roudil et al. (dir.)
1987
La formation de l’Irak contemporain
Le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination ottomane et au moment de la création de l’état irakien
Pierre-Jean Luizard
2002
La télévision des Trente Glorieuses
Culture et politique
Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy (dir.)
2007
L’homme et sa diversité
Perspectives en enjeux de l’anthropologie biologique
Anne-Marie Guihard-Costa, Gilles Boetsch et Alain Froment (dir.)
2007
