8. La Madone et l’Enfant
p. 65-67
Texte intégral
1C’est une nouvelle qui date du milieu des années 1950. Il sort de l’épisode du Livre noir sur lequel il a passé ses nuits et dont il sait maintenant qu’il ne verra jamais le jour. Les grands procès antisémites entre 1949 et 1953 l’ont marqué. Il est dans l’écriture de Vie et Destin. Et toujours, dans la tête, la vision de la mère abandonnée. Et la nécessité de la tenir vivante en lui.
2Il faut décrire les circonstances de cette nouvelle. Au lendemain de la guerre, les troupes soviétiques ont emporté à Moscou des tableaux du musée de Dresdes. Tableaux qui ont été conservés pendant une dizaine d’années. Et en 1955, les autorités ont résolu de les renvoyer à Dresdes. Mais avant de les réexpédier en Allemagne, ils ont été montrés au public pendant quatre-vingt dix jours, exposés au musée Pouchkine. C’est là que Grossman découvre la Madone Sixtine de Raphaël.
3Ce tableau, qu’il voit pour la première fois, est comme un choc pour lui. Il est tout de suite « stupéfié et bouleversé ». Pour quelle raison la vision de cette jeune femme avec son enfant, qui respire la douceur et le calme, le ramène-t-elle à Treblinka ? Est-ce cette douceur même qui le heurte ? Est-ce le remords qui revient ? Des images sont convoquées dans sa tête. Les cosses qui se frôlent. Les chemises dépenaillées sur les poitrines des morts. Des cheveux de jeune filles piétinées. Le cœur qui se serre.
4Dans cette madone et son enfant, c’est l’évidence, c’est sa maman et lui-même qu’il voit.
5« Vania, mon petit Vania, pourquoi ton visage est-il si triste ? Derrière ta mère et toi, le destin a condamné les fenêtres de ta maison natale désertée. Quel long voyage vous attend ? Arriverez-vous au bout ? Ou bien mourrez-vous quelque part au bord de la route, dans une station de chemin de fer, au fond d’une forêt sur les rives marécageuses d’une petite rivière, de l’autre côté de l’Oural ? Oui, c’est bien elle ».
6Constamment, le texte fait le va-et-vient entre la grâce de ces deux êtres et l’appréhension de ce qui pourrait leur arriver. Il parle de la « joie miraculeuse et sereine de ce tableau », de « la joie d’être une créature vivante sur cette terre » Devant ces deux visages, il ne peut empêcher son fonds d’optimisme de remonter à la surface : « La force de la vie, la force de ce qu’il y a d’humain en l’homme est immense, et la violence la plus puissante, la plus absolue, ne peut asservir cette force, elle peut seulement la tuer. C’est pour cela que les visages de la mère et du fils sont si sereins : ils sont invincibles. » Et dans le même temps, la rupture est déjà là, pour lui, au cœur du tableau, mais il est seul à la voir. « Ils ne forment qu’un, et ils sont séparés. Ils voient, ils sentent et ils pensent ensemble, fondus l’un dans l’autre, mais tout dit qu’ils vont se séparer, qu’ils ne peuvent pas ne pas se séparer, que l’essence de leur séparation, de leur fusion, c’est qu’ils vont se séparer ».
7Qu’y a-t-il derrière cette association étrange entre Treblinka et la Madonne de Rafaël ? Les Garrard ont peut-être raison quand ils disent que Grossman touche ici du doigt le paradoxe le plus tragique ? La Madonne était une mère juive et son fils un petit enfant juif circoncis. À ce titre, l’un et l’autre n’auraient sans doute pas échappé vivants des mains des nazis. Jésus de Nazareth et sa mère Marie auraient été envoyés en chambres à gaz. Pas le moindre doute là-dessus.
8Et l’auteur, indécrottable optimiste, conclut son texte : « Que pouvons-nous dire, nous les hommes de l’époque du fascisme, face au tribunal du passé et de l’avenir ? Nous n’avons aucune justification. Nous dirons : il n’y a pas eu de temps plus dur que le nôtre, mais nous n’avons pas laissé mourir ce qu’il y a d’humain en l’homme. »
9On songe à une scène similaire dans la vie de Lévinas où le philosophe, pendant la guerre, sera ramené à l’humain en voyant – lui, le juif fidèle – une croix dans une Église. Comme s’il avait le sentiment qu’il pouvait y chercher une protection.
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