6. La lettre à Vitia
p. 51-55
Texte intégral
1« Je suis sûre, Vitia, que cette lettre te parviendra, bien que je sois derrière la ligne de front et derrière les barbelés du ghetto juif. Je ne recevrai pas ta réponse car je ne serai plus de ce monde. Je veux que tu saches ce qu’ont été mes derniers jours, il me sera plus facile de quitter la vie à cette idée. »
2On pense aux lettres de la mère de Romain Gary, écrites par delà la mort et qui continuent de lui parvenir tout au long de la guerre alors que l’expéditrice n’est déjà plus de ce monde. Là, c’est une lettre fictive envoyée par Anna Strum à son fils Victor – appelé par son diminutif Vitia – du ghetto de Berditchev, peu de temps avant la fin. Victor Strum, dans Vie et Destin, est le double de Vassili Grossman.
3La mère raconte l’entrée des Allemands dans la ville. Sa découverte, sous l’insulte, ou sa prise de conscience qu’elle est juive. Les gens qui ne la saluent plus. Les paroles qui salissent. La création du ghetto.
4Elle a fait comme tout le monde. Elle a pris ses petites affaires, une cuiller, un couteau, deux assiettes, des photos de famille, un recueil de Pouchkine, un Maupassant en français – Une Vie –, un petit dictionnaire et un livre de nouvelles de Tchékov (dont celle qu’elle préfère, L’Évêque).
5Elle dit son émotion devant Toby, le chien de la maison, particulièrement affectueux le dernier soir (On songe au Bobby de Lévinas, surtout quand elle ajoute : « Les chiens des rues n’étaient pas les seuls à avoir une attitude humaine »). Les interdictions. Les persécutions. L’étoile jaune. Les yeux curieux des passants quand elle fait son chemin pour aller vers le ghetto. Les yeux hostiles. Et aussi les yeux pleins de larmes.
6« Mais je voudrais te parler aussi d’autre chose. Je ne me suis jamais sentie juive : depuis l’enfance, je vivais parmi des amies russes, mes poètes préférés étaient Pouchkine et Nekrassov, et la pièce où j’ai pleuré avec toute la salle, au congrès des médecins de campagne, est Oncle Vania avec Stanislavski dans le rôle principal. Et il y a bien longtemps, j’avais quatorze ans, ma famille avait décidé de partir pour l’Amérique du Sud. Et j’ai dit à papa : “Je ne quitterai jamais la Russie, je me pendrai plutôt”. Et je ne suis pas partie… Et pourtant, en ces jours terribles, mon cœur s’est empli d’une tendressematernelle pour le peuple juif. Je ne me connaissais pas cet amour auparavant. Il me rappelle l’amour que j’ai pour toi, mon fils bien-aimé » (p. 62-63).
7Elle soigne dans le ghetto. Elle donne des leçons de français. Elle fait du raccommodage, de la lessive, des petits travaux. Elle guette les bruits qui arrivent au ghetto de l’extérieur. Elle espère et elle a peur.
8« Il y a bien longtemps, petit enfant, tu accourais chercher refuge auprès de moi. Maintenant, en ces instants de faiblesse, j’ai envie de cacher ma tête sur tes genoux pour que tu me défendes, me protèges, toi qui es fort et si intelligent. Je n’ai pas seulement l’âme forte, Vitia, elle est faible aussi. Je pense souvent au suicide et je ne sais pas ce qui me retient, est-ce ma faiblesse, ma force ou un espoir insensé ? » (p. 60).
9La lettre fait une douzaine de pages. Elle est dans le tout début de Vie et Destin, mais elle en constitue le cœur. Ce pavé de 800 pages tourne entier autour de cette scène.
10« Je me suis représentée très clairement cette nuit, comment ce monde bruyant de papas barbus et affairés, de grands-mères grognons, créatrices de gateaux au miel et de cous d’oies farcies, ce monde aux rituels de mariage compliqués, ce monde de proverbes et de jours de shabbat, je me suis représentée comment ce monde disparaîtrait à jamais sous terre ; après la guerre, la vie reprendra et nous, ne serons plus là, nous aurons disparu comme ont disparu les Aztèques » (p. 67).
11La mère termine la lettre. Elle va la porter à la limite du ghetto pour la donner à un ami, qui va la transmettre à Vitia.
12« Comment finir cette lettre ? Où trouver la force pour le faire, mon chéri ? Ya-t-il des mots en ce monde capables d’exprimer mon amour pour toi ? Je t’embrasse, j’embrasse tes yeux, ton front, tes yeux : Souviens-toi qu’en tes jours de bonheur et qu’en tes jours de peine, l’amour de ta mère est avec toi, personne n’a le pouvoir de le tuer, Vitenko…Voilà la dernière ligne de la dernière lettre de ta maman. Vis, vis, vis toujours… »
13Cette lettre, Strum en parlera comme d’« une lame froide qui le frappait à la gorge ».
14À deux reprises, en septembre 1950 et en septembre 1961, Vassili Grossman écrira des lettres à sa mère, comme si elle était encore vivante. Ce sont des réponses à la lettre fictive adressée à Vitia par Anna Strum dans Vie et Destin.
15Après la mort de Grossman, ses proches découvriront ces deux lettres dans ses papiers. L’une a été envoyée neuf ans après la mort de sa mère, et l’autre vingt ans après. Là encore, dialogue poursuivi par-delà l’absence.
16Il lui a raconté qu’il a appris le sort qui avait été le sien l’hiver 1944, en arrivant à Berditchev. Aussitôt entré dans la maison qu’elle habitait, il a compris qu’elle n’était plus de ce monde. Il s’en doutait à vrai dire dès 1941. Il l’avait senti d’instinct. Il en avait rêvé. Mais c’est en arrivant au village qu’il a interrogé les témoins de l’exécution de masse du 15 septembre 1941, sans arriver jamais à visualiser la scène.
17Il lui dit son amour. Ses pensées pour elle, tous les jours depuis sa mort. Et combien elle reste vivante en lui.
18« Tant que je vis, tu vivras. Quand je serais mort, tu vivras encore dans le livre que je t’ai consacré et dont le destin est lié au tien ».
19Dans Vie et Destin, il y a quelque part ces lignes : « Pardonnez-moi, les vivants et les morts, je n’ai pas su garder en vie ceux que j’aimais ».
20Toujours cet entêtant remords de n’avoir pas su protéger les siens.
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