Chapitre II. Dernières espérances et agonie du royaume
p. 487-537
Texte intégral
1Hugues III restaure la monarchie. — Intervention de Charles d’Anjou sur le théâtre méditerranéen. — Chute du Krak des Chevaliers et de Sâfitâ aux mains des mamelûks. — Croisade de Saint Louis à Tunis. — Croisade d’Édouard d’Angleterre. — Prise de Montfort par Baîbars. — Plans de Charles d’Anjou pour la conquête de Constantinople, projet du pape Grégoire X pour une réunion des deux Églises. — Activité de Grégoire X et deuxième concile de Lyon. — Charles d’Anjou acquiert des droits à la couronne royale de Jérusalem. — L’opposition à Hugues roi de Jérusalem ; Charles d’Anjou s’empare du royaume. — Roger de San Severino. Fiction d’une république féodale. — Nouvel affrontement entre Mongols et mamelûks. — Vaines tentatives de collaboration franco-mongole. — Troubles dans l’Étal mamelûk lors de l’accession au pouvoir de Qalâwun. — L’attaque mongole. Victoire de Qalâwun à la bataille d’Homs. — Politique franque de neutralité bienveillante à l’égard des mameluks. Paix de marchand avec Qalâwun. — Effondrement du pouvoir angevin ; le gouvernement revient à la monarchie chypriote. — Reprise de la Guerre des Communes. La Commune révolutionnaire de Tripoli et le projet d’empire génois de Benedetto Zaccaria. — Chule de Tripoli aux mains de Qalâwun.
2La dernière histoire du royaume latin est celle d’une agonie prolongée et désespérée. Regardant en arrière, à l’époque où le royaume avait été fondé, nous sommes étonnés de voir combien les temps avaient changé. Le royaume latin avait vécu près d’un siècle comme un organisme sain et plein de vitalité. Le jour de Hattïn en avait dévoilé les faiblesses, mais Hattîn pouvait être effacé. Rien dans l’équilibre des forces au Moyen- Orient n’interdisait une autre croisade à l’exemple de la première. Si rien de tel ne vit le jour, il faut en chercher la cause dans la révolution matérielle et spirituelle qu’avait connue l’Occident. Il y avait eu des tentatives, il est vrai, et bien que les résultats n’en fussent pas brillants, les États francs avaient constitué pendant plus de cinquante ans encore une force militaire et politique, dont les musulmans s’exagérèrent l’importance, parce qu’ils la considéraient non pour elle-même, mais comme partie d’un ensemble plus large : c’étaient l’Islam et la chrétienté qui s’affrontaient, et non l’Islam et les États francs. Bien qu’elle se fût terminée par une terrible défaite, la croisade de Saint Louis avait plutôt ancré cette idée chez les musulmans. Depuis, la crainte d’une nouvelle invasion européenne, en Égypte ou en Terre Sainte, fut un élément permanent de la politique des souverains mamelûks. Une fois installés en Égypte, les mamelûks s’étaient rendus maîtres de l’ensemble du Moyen-Orient, absorbant tous les restes de l’ancien patrimoine arabe et du passé récent seljûqide et aiyûbide. Ils unifiaient les forces islamiques et les entraînaient vers des objectifs politiques fixés par les sultans d’Égypte et atteints grâce à un appareil civil et militaire efficace.
3Un espoir avait lui à l’horizon chrétien lors de l’arrivée des Mongols. Le soleil qui se levait en Orient aurait pu redonner vie au royaume franc, quoique, sans aucun doute, il n’aurait pu résoudre indéfiniment le problème de son avenir. Une « Mongolie » chrétienne tient de la pure fantasmagorie, c’est une illusion de missionnaires dont la foi en la supériorité de leur Dieu brouillait la vue. Mais il n’y eut même pas de sursaut éphémère, parce que les États latins ne furent pas capables de concevoir une action efficace. L’Europe versa des larmes, envoya des fonds et, après avoir ainsi apaisé sa conscience, découvrit que la question de la Terre Sainte n’était peut-être pas aussi vitale qu’elle se le figurait d’abord et que, de toute manière, l’Europe avait ses propres problèmes. Mais ce ne sont pas seulement l’indifférence et l’apathie qui caractérisaient alors les relations entre l’Europe et les États latins. On a du mal à croire qu’au moment même où les flammes léchaient les vestiges du royaume franc, présageant une fin prochaine, les Vénitiens, les Pisans et les Génois fournissaient au sultan d’Égypte les matières premières sans lesquelles il aurait été incapable de construire des bateaux, des machines de siège et des armes dirigées contre leurs coreligionnaires, et aussi les esclaves venus des steppes russes sans lesquels il n’aurait pu constituer ses régiments.
4A l’intérieur des États, c’était la même indifférence, et le même désintérêt. Les bateaux des trois communes italiennes s’affrontaient depuis la côte de Château-Pèlerin jusqu’à Tripoli au Liban, et les Templiers, dans leur éternel conflit avec les Hospitaliers, attaquaient les cités chrétiennes pour y gagner pouvoir et influence, se servant de la lie de la population franque et syrienne des ports, transformant les rues d’Acre, les souks d’Antioche et les venelles de Tripoli en champ clos. Quant aux chefs d’Acre, ils siégeaient, et ils rivalisaient d’arguties juridiques, se demandant à qui appartenait la royauté, à la « demoiselle Marie » d’Antioche, vieille fille sans force que le sort avait faite proche parente de la Maison régnante, ou au roi de Chypre, Hugues III. Les droits de ce dernier étaient peut-être moins fondés, mais il était le seul en état de fournir aide et assistance aux cités franques du littoral. Les discussions étaient à peine terminées que Hugues III devait se retrouver en procès avec ses chevaliers chypriotes, qui lui démontrèrent que selon le droit du royaume, ils n’étaient pas astreints à le servir hors des limites de l’île, c’est-à-dire en Terre Sainte. On se souvient que Chypre n’avait été conquise qu’à l’occasion d’une croisade venue délivrer la Terre Sainte. On ne s’en était emparé que pour devenir base annexe du royaume latin face à l’Islam. A présent, les descendants des chevaliers qui avaient créé le royaume de Jérusalem refusaient de venir à son secours et de servir en Terre Sainte. Si Chypre en usait de la sorte, on ne s’étonnera pas que l’Europe fût sourde aux sollicitations de l’Orient chrétien.
5Hugues de Revel, Maître de l’Hôpital, mentionne dans une lettre toute une suite de sièges courts suivis de redditions : prolonger la résistance de quelques semaines lui paraissait un événement extraordinaire, quasi-héroïque. Aucun auteur chrétien, ni Marino Sanudo, ni l’auteur de l’Eracles, ni le Templier de Tyr, ne s’arrête un instant pour réfléchir sur ce qui se passe autour de lui. Il leur manque le regard pénétrant et la finesse de Guillaume de Tyr, l’historien du premier royaume, qui relatait les faits non seulement comme une chaîne d’événements rattachés par une relation de causalité (et sa piété ne l’empêchait pas de chercher des raisons terrestres), mais aussi comme une évolution pourvue d’une signification. Le sens historique des croisés s’émoussait, et les historiens de cette génération sont de simples annalistes. L’énumération des événements — défaite, siège terminé par la chute ou la reddition — emplit leurs pages, ils ne cherchent pas à savoir comment il a été possible qu’un château sur lequel la chrétienté d’Orient et d’Occident fondait ses espoirs, qu’elle considérait comme un bastion imprenable, ait capitulé au bout de quelques jours. En effet, le nombre des capitulations consécutives à des pourparlers est beaucoup supérieur à celui des places prises d’assaut. Il est bien rare qu’on nous livre des réflexions sur ce point comme dans cette lettre d’un clerc des environs de Tripoli, écrivant après la chute de Safed : « Et de plus, sachez que le plus fort château appelé Safed, qui était aux Templiers, prodigieusement pourvu d’armes et de provisions et garni de soldats — chevaliers des Ordres et guerriers laïques — ce château que le sultan Saladin assiégea durant trois ans et quatre mois, et qu’il ne réussit pas à prendre par force, Benédekdor (c’est-à-dire Baîbars), sultan d’Egypte, le prit après six semaines d’un siège continu, féroce, cruel, qu’il n’interrompit ni le jour ni la nuit, »1 Le moral des défenseurs du royaume était au plus bas. Les ordres militaires, qui étaient presque les seuls à posséder les moyens de défendre le pays, se gardaient de toute opération militaire. Ils ne montraient que bien rarement un esprit combatif et résolu. Lorsqu’arrivaient les armées mamelûks et les machines de siège, les défenseurs savaient bien que les entrepôts du Caire, de Damas, d’Alep étaient capables de déverser indéfiniment ressources et effectifs sur les théâtres d’opérations. S’il y avait une chance de sauver leur vie en allant ailleurs, dans un port, ils étaient prêts à accepter les offres de capitulation du chef musulman.
6Cet esprit défaitiste scelle d’un cachet particulier cette agonie du royaume. C’est lui qui pousse les Maîtres des Ordres, les seigneurs, les représentants d’Acre à implorer des armistices, simples promesses musulmanes qui n’étaient assorties d’aucune garantie. Chaque violation d’armistice était entérinée par l’armistice suivant. La formulation même de ces traités était une humiliation de plus pour les Francs. Dans beaucoup d’entre eux, on remarque que Baîbars, ou Qalâwun, précise que l’accord engage tous ses pays, et dénombre ses possessions depuis Tunis jusqu’à l’Irâq, de l’Anatolie au Yémen, ainsi que toutes les régions chrétiennes, énumérant Haïfa avec trois villages, Château-Pèlerin avec cinq villages, etc. On peut douter que l’usage des mamelûks exigeât un tel formalisme. Le sultan s’appropriait en paroles ce qu’il n’avait pas encore conquis avec son épée. Mépriser ainsi les chrétiens devint une habitude : un modus moriendi humiliant fut établi pour toute une génération. Seule la défense d’Acre lava un peu cette infâmie. En fait le royaume était parvenu à une troisième période de son évolution. Après Hattîn, puis l’échec du projet de conquérir l’Égypte, la puissance franque reposa toute entière sur les ordres militaires et les communes italiennes. Or, ces dernières semblent avoir pratiquement renoncé à exister politiquement, simples comptoirs sur la côte n’ayant plus besoin pour subsister d’un hinterland. L’exemple leur vint peut-être des quartiers européens d’Alexandrie et de Constantinople, enclaves autonomes au sein d’un État souverain. Le morcellement du royaume en entités urbaines, sollicitant chacune pour son compte des privilèges, faisant effort pour obtenir un armistice, pour apaiser leur ennemi, le fait qu’elles observaient une neutralité bienveillante envers les mamelûks face aux Mongols — autant de signes d’une renonciation délibérée à l’indépendance, de l’acceptation empressée du statut d’enclave marchande. Les choses étant ce qu’elles étaient, on ne désirait plus de nouvelle croisade, qui aurait risqué de détruire l’équilibre instable maintenu avec les musulmans. Quant aux ordres militaires, conserver l’acquis était désormais ce qui justifiait leur existence, et permettait à quelques seigneurs de demeurer en Terre Sainte, tout en préparant leur repli en Chypre. Ils n’étaient pas seuls à faire ainsi : églises et monastères transféraient leurs archives en Europe2. L’ordre teutonique avait déjà trouvé de longue date un nouveau terrain d’action dans la Mazovie polonaise et la Prusse païenne. Les autres avaient converti leurs positions d’outre-mer en points d’appui politiques ou militaires dans divers pays. Conserver jusqu’au dernier moment les vestiges du royaume devenait une affaire de rentabilité commerciale, politique ou sociale.
7Les graves défaites de 1268 incitèrent probablement les croisés de Terre Sainte à s’interroger sur leur avenir. Au-delà de l’Euphrate il y avait la puissance mongole, dont les émissaires à Acre et dans les capitales européennes, Rome, Paris et Londres, faisaient encore naître l’espoir d’une action militaire susceptible de repousser l’Islam loin du littoral. L’Europe se mit à parler de croisade, en France sur l’initiative de Saint Louis, en Espagne, surtout en Aragon, mais aussi en Angleterre et ailleurs. On parla d’une collaboration de l’Occident avec les Mongols, d’une attaque conjuguée de l’Orient et de l’Occident, ce qui restait des États francs pouvant servir de tête de pont si les Européens se décidaient à débarquer en Terre Sainte, ou de point d’appui s’ils préféraient débarquer en Égypte.
8C’est alors que le royaume latin fit une dernière tentative pour se reprendre, pour restaurer la monarchie et lui confier la conduite des affaires. Hugues II était mort en Chypre, et le régent (puisque Hugues II était mineur), qui était aussi son plus proche parent, fut élu roi de Chypre sous le nom d’Hugues III de Lusignan. La parenté, facteur décisif dans la pensée féodale, et des considérations politiques avaient déterminé l’élection du roi de Chypre comme roi de Jérusalem. En outre, au moment où allait se décider le sort de Jérusalem, Charles d’Anjou, frère de Saint Louis, arriva sur la côte méditerranéenne, la papauté lui ayant remis avec le royaume de Sicile la tâche de faire disparaître la Maison honnie des Hohenstaufen. Aux batailles décisives de Bénévent (1265) et de Tagliacozzo (1268), Charles d’Anjou vainquit les Hohenstaufen et fit exécuter Conradin, petit-fils de Frédéric II, réduisant ainsi à néant la revendication des Hohenstaufen à la couronne de Jérusalem. Pendant deux générations, cette revendication avait établi dans le royaume une sorte de régime de souveraineté fictive, vidant de tout contenu le pouvoir, ne lui laissant que le lustre de la représentation dans les meilleures traditions de l’anarchie féodale.
9A la nouvelle de la mort de Conradin, Acre explosa d’allégresse. « On fit une grande fête et des illuminations qui durèrent plusieurs jours ; ces festivités suivirent la mort de celui qui aurait dû être leur seigneur, mais elles ne partaient pas de la méchanceté de leur cœur », elles venaient de ce que Charles d’Anjou était le bouclier de l’Église tandis que les Hohenstaufen en étaient les persécuteurs : c’était la volonté de Dieu que fût enlevée la royauté aux rejetons de Frédéric, tous morts excommuniés3. La première conséquence de la victoire angevine fut l’élection de Hugues. Marie, la « demoiselle Marie » d’Antioche, comme la nomment les documents, revendiqua bien la couronne, mais elle n’avait pas de soutiens. Philippe de Montfort, seigneur de Tyr, qui représentait alors la noblesse de Terre Sainte, et les ordres militaires appuyèrent l’élection de Hugues. On célébra le couronnement, comme il se devait, dans la cathédrale de Tyr. Bien qu’un prêtre, fondé de pouvoir de la prétendante, ait eu l’audace, au moment solennel, de proclamer son opposition à la cérémonie, Hugues fut couronné le 24 septembre 1269 roi de Jérusalem.
10Hugues comprit vite qu’il lui fallait des soutiens dans la noblesse. Le mariage de sa sœur avec l’héritier de Philippe de Montfort, et la promesse de donation de Tyr au jeune couple, forgèrent une alliance entre le nouveau roi et la dynastie locale. Certes ce rapprochement impliquait aussi une prise de position. A cette époque, il était impossible de trouver dans le royaume franc un allié qui n’appartînt pas à un parti, ou plus exactement à une de ces alliances qui fractionnaient et morcelaient les forces du pays. Les deux grands ordres du Temple et de l’Hôpital, bien que n’étant point des partis, cristallisaient les rivalités. Les bourgeois, francs et syriens, s’étaient organisés et groupés en frairies, comparables aux guildes européennes, dont la base n’était pas la profession, mais plutôt l’appartenance ethnique, ou la dépendance économique envers un Ordre. Ces confréries portaient le nom du saint choisi comme patron, et constituaient une force sociale appréciable dans la cité : elles étaient le bras plébéien des fiers Ordres. Il y avait d’autre part Venise avec Pise son alliée, contre Gênes qui pansait encore ses blessures de la guerre fratricide de Saint-Sabas et s’efforçait d’oublier le déshonneur subi. Autour de ces communes, dont les unes, Venise et Pise, avaient des bases à Acre, et l’autre, Gênes, à Tyr, s’était établi un réseau d’alliances et de pactes dans lesquels entraient les nobles et les bourgeois, les clercs et les ordres militaires. La parenté de Hugues III avec Philippe de Montfort le rangea obligatoirement dans l’alliance des Génois. La position des Ordres était moins claire. Il semble bien que les Templiers fussent liés aux Vénitiens et aux Pisans, et les Hospitaliers aux Génois.
11Telle était la situation lorsque se manifesta un nouveau prétendant à la couronne, Charles d’Anjou. En tant qu’héritier des Hohenstaufen en Sicile, il avait repris leurs prétentions sur l’outre-mer. On pouvait considérer que la Terre Sainte était partie intégrante du domaine qui lui revenait en vertu de la volonté pontificale, qui le déclarait héritier des Hohenstaufen. Mais en Capétien génial et ambitieux, Charles d’Anjou voyait bien plus loin, vers les mers lointaines et les vastes horizons. L’héritage sicilien, pendant plus de deux siècles, comporta le rêve de contrôler la Méditerranée. S’emparer de Constantinople, d’où les Latins avaient été chassés depuis moins de dix ans, devait être le couronnement de ce programme, qui englobait aussi la soumission des principautés franques de Morée et de Grèce, seuls restes de la quatrième croisade. Puisque l’objectif final était donc Constantinople, des relations cordiales avec la cour du Caire, déjà imposées par les relations commerciales existant avec l’Égypte, devenaient tout à fait nécessaires, et le fléau des Hohenstaufen se faisait ainsi l’héritier de leurs objectifs. Dans ce cadre, Charles d’Anjou aurait pu plaider la cause des vestiges francs de Terre Sainte. De fait, ses envoyés vinrent à la cour de Baîbars demander la paix pour le royaume franc : Baîbars fut probablement le premier devant qui Charles proclama qu’il avait des intérêts en Terre Sainte. Mais ses projets politiques et économiques ne comportaient pas la reconquête armée de la Terre Sainte aux dépens de l’Égypte, et sa restauration par et pour la chrétienté occidentale : le titre de « roi de Jérusalem » ne pouvait qu’accroître le prestige angevin, sans que Charles y vît une obligation de restaurer un royaume franc.
12Les envoyés de Charles à la cour de Baîbars semblent être arrivés en 12694. Le sultan se trouvait alors aux frontières du royaume franc : des mouvements préoccupants à la frontière mongole sur l’Euphrate, des lettres de menaces d’Abagha khan, des rumeurs de croisade en Occident, avaient alerté Baîbars, qui achevait de mettre sur pied l’administration de ses États. Des raids, partis du camp musulman installé dans les environs d’Arsûf fameux par leurs pâturages5, furent dirigés partie vers Acre, partie sur Tyr. Mais le sultan ne refusa pas l’armistice sollicité par des envoyés du seigneur de Beyrouth. Il ne songeait pas alors à lancer contre l’État franc une offensive générale susceptible d’irriter l’Occident6.
13En effet quelques troupes commençaient à arriver en Terre Sainte. Jayme Ier d’Aragon, conquérant des Baléares et de Valence, organisa une expédition à la tête de laquelle il se proposait d’aller en Terre Sainte. En automne 1269, l’escadre quitta Barcelone, mais une tempête effraya le roi qui y vit un mauvais présage : il préféra débarquer à Aigues-Mortes.
14Le reste de l’escadre atteignit Acre. Outre ce petit renfort aragonais7, il y avait alors à Acre des chevaliers français, venus avec Robert de Crésèques, nommé sénéchal du royaume après la mort de Geoffroy de Sergines, ce guerrier en qui Rutebeuf voyait le seul homme de son temps qui continuât la tradition de Godefroi de Bouillon. Les Francs, encouragés par l’arrivée de troupes fraîches, avec des soldats français sous le commandement d’Olivier de Termes, partirent de nuit pour un raid en direction de Montfort, peut-être même plus loin, vers Jénîn, et de Safed8. Ce réveil franc incita Baîbars à se montrer soudain aux portes d’Acre : la nuit même où les chevaliers pillaient la Galilée, Baîbars atteignait la plaine d’Esdrelon par le pont des Filles de Jacob et, après avoir reçu des renforts de la garnison de Safed et d’Ain Jâlûd, il s’approchait d’Acre. Avec des escadrons d’élite, il vint en personne tendre une embuscade à Tell-Kaïsûn, remarquable observatoire pour guetter ce qui se passait dans la plaine d’Acre, tandis que sur le versant oriental, complètement dissimulées aux yeux des Francs d’Acre, ses troupes prenaient position. D’autres escadrons mamelûks partirent au galop en direction d’Acre, avec ordre de se replier dans le cas où ils seraient attaqués par les Francs, qui se lanceraient alors à leurs poursuite, et tomberaient dans l’embuscade tendue par Baîbars. L’apparition des cavaliers mamelûks sema l’épouvante dans la cité. Les cloches des églises sonnèrent l’alarme. Les chevaliers du Temple et de l’Hôpital, ainsi que les Aragonais, prirent position sur une colline à l’est d’Acre, sans doute à Tell-Fukhâr9. Sous leurs yeux, les mamelûks dévastèrent les environs : instruits par l’expérience, les chevaliers des Ordres ne voulurent pourtant pas bouger avant de voir l’ensemble du champ de bataille ; mais ce bon sens militaire provoqua le mépris des Aragonais, venus chercher la gloire en combattant les musulmans. C’est alors que les Français rentrèrent avec le butin de leur expédition nocturne. La dispute reprit de plus belle entre les Aragonais et les Ordres, se changeant en une querelle entre Olivier de Termes, vétéran palestinien, et Robert de Crésèques. Le premier voulait éviter la bataille, et il réussit à se dérober avec une poignée d’hommes et à gagner par les vergers la Porte Maudite10. Par contre le noble français, « venu outre-mer mourir pour Dieu en Terre Sainte »11, attaqua les musulmans, et fut exaucé : par dizaines, chevaliers et écuyers trouvèrent la mort. Si les Ordres avaient pris part à cette bataille, la cité aurait perdu tout son potentiel militaire, et serait peut-être même tombée aux mains des musulmans, comme le dit le chroniqueur latin.
15Les nouvelles venues d’Europe ne laissaient aucun doute sur la préparation d’une nouvelle croisade. Mais l’expédition ne pourrait atteindre les côtes palestiniennes ou égyptiennes qu’en 1270 : aussi Baîbars songea-t-il à la mettre devant des faits accomplis. Au printemps de 1270, il attaqua les deux gigantesques châteaux des Ordres, le Krak des Chevaliers et Marqab. Mais le siège traîna, et au début de l’été, Baîbars rentra en Égypte pour y attendre les événements. Le 1er juillet 1270, Saint Louis partait de nouveau en croisade. On ne répondit pas avec enthousiasme à son appel : ses anciens compagnons d’armes, comme son ami Joinville, refusèrent de partir avec lui. Il fallut l’intervention personnelle du roi pour recruter des effectifs non négligeables, qui devaient être renforcés par d’autres venus de l’étranger. Les pourparlers menés sans interruption avec les Ilkhans mongols de Perse avaient fait naître l’espoir d’une action concertée de l’Orient et de l’Occident contre l’empire mamelûk. Nul ne savait où débarquerait l’armée chrétienne, mais en tout cas personne en Orient ne pouvait imaginer que ce serait à Tunis. La responsabilité en revient à Charles d’Anjou, frère du roi12.
16Le point de vue de Charles peut se comprendre. Le roi de Sicile considérait tout le bassin oriental de la Méditerranée comme un champ d’action et d’expansion qui lui appartenait en propre : or dans cette région, il visait essentiellement Constantinople, alors aux mains des Paléologue, et non l’Égypte mamelûk ; une croisade tournée vers l’Orient, contre l’Égypte ou vers la Terre Sainte, risquait de ruiner ses relations amicales avec Baîbars, et d’inciter ce dernier à conclure avec Byzance une alliance. Mais si Charles ne voulait pas d’une expédition de reconquête directe de la Terre Sainte, il désirait pourtant qu’il y eût un royaume franc, comme en témoignent ses prétentions à la couronne de Jérusalem, réalisées par la suite, et l’envoi de délégués et d’une force armée en Terre Sainte : car même réduit à une bande côtière, ce royaume pouvait servir sa politique orientale. Le titre de roi de Jérusalem lui conférait des droits à demander au pape et à la chrétienté un appui qu’aucun autre titre ne lui pourrait valoir. En outre, la Terre Sainte représentait une sorte de gage dans ses rapports avec l’Égypte, dont il ne pouvait à l’avance prévoir l’évolution. Ce sont ces considérations qui orientèrent la politique de Charles d’Anjou : intervention auprès de Baîbars pour l’octroi d’un armistice ou d’une paix à ce qui restait du royaume latin, et détournement de la croisade sous la conduite de son frère contre Tunis. Charles donna comme prétexte à ce choix étrangé les tendances soit-disant pro-chrétiennes du prince de Tunis, Abû Abd Allah al-Mustansir Billah. Saint Louis l’écouta. Croyait-il qu’une conquête de Tunis, ou la conversion de son prince, pouvait soulager la Terre Sainte? En tout cas, c’est ce que l’on comprit dans le camp des croisés. Un chroniqueur, relatant l’expédition des Frisons qui s’étaient joints à la croisade, écrit ce qui suit : « Cependant le roi [Saint Louis] avait reçu des lettres de son frère le roi Charles, disant que le sultan d’Égypte avait envoyé une armée en Afrique du côté de Tunis, pour y combattre avec les Africains la croisade. Et après la défaite de cette armée près de Tunis, il entrerait facilement en Égypte et il vaincrait le roi d’Égypte, parce qu’en quarante jours sa cavalerie pourrait passer d’Afrique en Égypte. »13 Même si l’explication du chroniqueur n’est pas fondée, c’est un fait que de telles rumeurs circulaient, accréditant l’idée que le roi et sa suite supposaient qu’une victoire à Tunis affaiblirait Baîbars, entraînant en fin de compte la reconquête et la restauration du royaume franc de Terre Sainte. La nouvelle croisade partit donc vers les sables tunisiens, et au bout de cinq semaines (18 juillet-25 août), elle fut décimée par l’ardeur de la canicule et par la peste. Elle prit fin avec la mort de Saint Louis, qui exhala son dernier souffle en murmurant : « Jérusalem, Jérusalem ! ». Charles d’Anjou ramena les survivants en France par la Sicile.

Fig. 12. — Sceau d’Édouard Ier d’Angleterre.
17La dernière croisade, la huitième comme on l’appelle, finit comme un oued dans les dunes de Carthage. Et l’Europe se posa de nouveau l’angoissante question de savoir comment cette expédition, dont le chef garantissait le caractère sacré et voulu par Dieu, avait pu se terminer par un désastre. Certains l’expliquaient par le démérite de toute une génération, par l’indignité de l’Église et du peuple chrétien, ou par les fautes des communes italiennes, des ‘ordres militaires, ou des habitants de la Terre Sainte. D’autres y voyaient un châtiment céleste, parce que la croisade avait été détournée de la Terre Sainte pour une destination non prévue14. La vraie conclusion, c’est Charles II, fils de Charles d’Anjou et neveu de Saint Louis, qui la tira par la suite. Il commença en ces termes son mémoire sur la Reconquête de la Terre Sainte : « De entreprendre au tens de maintenant passage general se seroit folie ! »15
18Dans l’intervalle, Baîbars avait connu des inquiétudes. Il ne croyait pas que la croisade finirait vraiment à Tunis : il ne concevait pas du tout de cette façon une reconquête de la Terre Sainte ! Deux jours après avoir reçu la nouvelle du débarquement de Saint Louis à Tunis (23 septembre), il entreprit de démolir Ascalon16 : tout ce qui restait encore debout fut détruit, avec la participation personnelle du sultan, jusqu’à ce que citadelle et remparts eussent été entièrement rasés. Au cours de cette démolition, on combla le petit port avec les pierres des remparts.
19Parmi les croisés de Tunis, il y avait Édouard, fils du roi d’Angleterre Henri III17. Ses troupes arrivèrent en retard, alors que les chefs de la croisade allaient déjà signer un traité de paix avec l’émir (10 novembre 1270). Auparavant il avait mené de longues négociations avec le pape et avec Saint Louis, qui lui avait prêté une somme considérable pour le financement de son expédition, dans laquelle Henri III voyait le moyen de tenir son serment de partir en croisade, fait lors de son couronnement et renouvelé à plusieurs reprises. Comme bien d’autres, il revint en Sicile avec le nouveau roi de France, Philippe III, et avec Charles d’Anjou, roi de Sicile. Mais, à la différence des autres nobles, qui remirent à trois ans la suite de leur croisade, Edouard, qui n’avait que peu de troupes, résolut de partir pour Acre : au printemps de 1271 ses bateaux y arrivaient, et il y rencontra une partie de l’armée frisonne, venue de Tunis à Acre l’hiver précédent.
20Tandis que ce qui restait de la croisade de Tunis séjournait en Sicile où Charles d’Anjou s’efforçait de l’accueillir, les États francs perdaient leurs plus puissantes forteresses du nord. En plein hiver, ne craignant plus de véritable attaque franque, Baîbars se lança contre le grand château des Templiers à Sâfitâ (Chastel Blanc) : malgré ses sept cents chevaliers, la place ouvrit ses portes aux termes d’une reddition en bonne et due forme. Tripoli ne s’était pas encore remise de cette perte, que le sultan donnait l’assaut au plus grand château de l’Orient, celui dont les vestiges étonnent encore par leur puissance, le Krak des Chevaliers, qui appartenait à l’Hôpital : ce château gigantesque ne résista qu’une semaine ; commencé le 23 mars, le siège était terminé à la fin du mois ; une semaine plus tard, c’était le tour de la citadelle de capituler, après que les assiégés eussent proposé de rendre la place contre la vie sauve. D’autres châteaux des environs se rendirent sans opposer de résistance, et leurs garnisons se joignirent à celle d’Akkâr, qui se rendit fin avril, pour rallier les ports latins du littoral. On a l’impression que les Francs avaient hâte de livrer, l’une après l’autre, leurs citadelles. Et au terme de ces mois de capitulation, leurs envoyés venaient comme d’habitude trouver le sultan, pour solliciter de lui une paix ou un armistice qui confirmât le statu quo. Baîbars était tout disposé à accorder ces armistices à un ennemi désemparé, qu’il ne cherchait pas à pousser à des actes de désespoir. Cependant les envoyés de Bohémond, venus solliciter un armistice pour Tripoli, après que des délégations du Temple et de l’Hôpital en eurent déjà obtenu un à des conditions humiliantes, se virent réclamer par Baîbars le paiement d’une indemnité de guerre pour l’armée mamelûk ! La réponse de Bohémond VI est, dans ces temps de faiblesse et de découragement, le seul acte rappelant que les croisés avaient autrefois été d’une autre trempe. Il répondit : « Quand j’ai perdu Antioche, du moins, aux yeux de mon peuple, l’honneur m’est resté... Je sais bien que je ne suis plus en état de résister au sultan, mais non ! j’aime mieux tout perdre que de laisser un nom déshonoré à mes descendants ! »18 Baîbars, qui avait déjà par des lettres venimeuses annoncé leur perte aux seigneurs des châteaux, accepta un nouvel armistice (mai 1271), car, dans l’intervalle, Édouard était arrivé à Acre.
21Édouard arrivait donc en plein désarroi causé par la perte des gigantesques châteaux de la Syrie du nord, jusque là défendus par les seules forces capables de mener la guerre, celles des ordres militaires. Aux gens d’Acre, Edouard dut faire l’effet d’un parfait naïf, lorsqu’il prétendit faire interrompre immédiatement le commerce vénitien avec l’Égypte. Un chroniqueur natif de Venise relate l’affaire en ces termes : « Les Vénitiens ont envoyé un bateau à Alexandrie. La chose irrita Édouard, mais Filippo Beligno, bayle des Vénitiens d’Acre, après avoir exhibé les privilèges à eux octroyés par les rois de Jérusalem, réduisit Édouard au silence. »19 En fait, nous ne connaissons aucun privilège d’un roi de Jérusalem autorisant ce commerce, que papes et princes ne cessaient d’interdire et de condamner depuis près de deux siècles. Ce ne fut peut-être pas la teneur d’un tel privilège qui fit taire Édouard, mais la conscience qu’il se trouvait dans une ville dont les Vénitiens, avec leurs alliés pisans et les Templiers, étaient les maîtres, et qu’il n’y pouvait rien.
22Baîbars quitta Damas pour Safed, de là gagna le Wâdi Qureïn, et fit le siège du château teutonique de Montfort. Comme on sait, la place avait été fortifiée grâce à des fonds collectés en Europe. Le château n’avait pas une grande valeur stratégique, mais il se trouvait sur une route allant de Safed à Acre20, et permettait de tenir maints villages à l’entour21. Le siège, qui commença le 5 juin, présentait de grandes difficultés : les musulmans étaient dans la vallée et ne pouvaient employer convenablement leurs machines de jet. Quant aux engins mobiles, ils ne pouvaient approcher de la muraille que par un sentier étroit entourant le rocher sur lequel s’élevaient les remparts. Le sultan promit une forte récompense au maçon qui réussirait à ébranler une des pierres de ceux-ci : besogne qui méritait bien récompense, car ces pierres étaient scellées non seulement au ciment, et le ciment franc était connu pour sa dureté, mais par des crochets de fer noyés dans du plomb22. Au bout d’une semaine, le 12 juin, les musulmans réussirent à pénétrer dans le dispositif extérieur de défense de la place23. Le lendemain, ils se rapprochèrent de la citadelle et entreprirent de creuser une galerie souterraine : travail des plus malaisés, car les assises de la muraille reposant sur le roc, il fallait creuser à même le roc24. Mais les défenseurs perdirent courage et entamèrent des pourparlers. Le sultan ratifia un aman permettant à la garnison de sortir de la citadelle avec ses biens, mais sans armes (13 juin). Les chevaliers teutoniques quittèrent leur château à dos de chameau, et rallièrent Acre. La chute de Montfort marquait la fin de la domination franque en Galilée, et dans tout ce qui n’était pas à l’intérieur des remparts des villes.
23La défaite qu’essuya la flotte musulmane lors d’une tentative d’attaquer Chypre — elle avait arboré à ses mâts des pavillons chrétiens — ne put changer grand-chose à la situation de la Terre Sainte : Baîbars, qui avait désapprouvé l’emploi des pavillons chrétiens, résolut de renvoyer à plus tard une nouvelle tentative par mer. Lorsque Montfort avait été assiégé, Acre n’avait pas osé le secourir, et Édouard, arrivé près d’un mois plus tôt, ne fit rien non plus : peut-être l’une des raisons de son inertie est-elle la rapidité avec laquelle s’acheva le siège. Après l’échec de Tunis, aucune autre croisade ne devait plus débarquer sur les rivages de la Terre Sainte ; Édouard fut le dernier prince européen à venir au secours du royaume franc. Encore n’avait-il que des effectifs réduits, et ne trouva-t-il sur place aucune force capable de se mesurer à Baîbars. Il espérait une action concertée avec les Mongols, et en effet ceux-ci se montrèrent en Syrie du nord, où ils causèrent de nouveau un exode de la population vers le sud : ceci entraîna un mouvement de Baîbars vers le nord, du côté d’Alep, qui permit à Édouard de lancer deux chevauchées de modeste envergure. A la mi-juillet, appuyé par les forces des Ordres et la garnison d’Acre, il attaqua le village de Saint-Georges au voisinage d’Acre25, sur la route d’Acre à Safed. Comme il arrivait souvent, on tua beaucoup de paysans et on fit un grand butin ; mais sur le chemin du retour, l’armée souffrit beaucoup de la chaleur, se gava de fruits et de miel26, et perdit par maladie pas mal de ses hommes. L’opération n’était pas de taille à ébranler l’État mameluk, bien que le prince mongol Abagha ait jugé bon de se justifier ensuite, auprès d’Édouard, de ne l’avoir point aidé. Au moment où les gens d’Acre se lançaient dans cette courte chevauchée, Jean de Montfort-Tyr décidait d’assurer la paix à sa seigneurie, ce qui était manifester qu’il ne collaborait pas avec Acre : peut-être craignait-il la colère de Baîbars, qui avait déjà fait tuer son père, Philippe de Montfort, seigneur de Tyr, par un émissaire des Assassins. Le sultan, qui n’avait pas intérêt à repousser Jean de Montfort vers Acre, accueillit sa demande avec faveur. Le pacte conclu, qu’il vaut peut-être mieux appeler avec Michaud « traité de fermage »27, inaugure une longue série de traités semblables conclus privément par des seigneurs avec les sultans Baîbars ou Qalâwun. Sur la centaine de villages appartenant à la seigneurie de Tyr28 , il n’en restait que quinze entre les mains des chrétiens : cinq parmi les plus grands étaient passés au pouvoir du sultan ; quant aux autres, il fut résolu que leur revenu serait partagé également29.
24En automne, Édouard reçut des renforts, à la tête desquels était son frère, et une nouvelle expédition fut montée,’ vers le sud cette fois. Outre les ordres militaires, Hugues III roi de Chypre s’y associa. On se souvient que quelques années plus tôt, Baîbars avait fortifié Qâqûn, après avoir détruit Arsûf et Césaréc. La forteresse était petite mais puissante, et comprenait une grande tour entourée d’un fossé rempli d’eau30, disposition inhabituelle en Terre Sainte. L’attaque fut donnée le 23 novembre 1271. Le commandant de la place, Bejkâ al’Alaï, l’évacua après que plusieurs émirs eurent été blessés. Il aurait donc été possible de s’emparer du petit château mamelûk, mais la nouvelle de l’attaque s’était déjà répandue, et les troupes musulmanes commencèrent à approcher, parties d’Aïn Jâlûd sous la conduite de Jamâl al-Dîn al-Qûsh Shamsî. Les Francs en se retirant tombèrent sur des campements turcomans installés par Baîbars le long de la côte, et qui tenaient de lui des pâturages : deux campements furent dispersés, les Francs massacrèrent les hommes et firent main basse sur le bétail, puis reprirent le chemin d’Acre. Baîbars, que des pluies torrentielles seules empêchaient de lancer une nouvelle attaque cet hiver-là, aurait pu se gausser de cette « croisade » qui n’était pas capable de s’emparer d’une unique tour fortifiée, quand elle parlait bien haut de reprendre toute la Terre Sainte.
25L’expédition d’Édouard se termina au printemps. En avril 1272, le sultan signa, à Césarée, un traité de paix pour dix ans avec Hugues de Chypre. On dit qu’Édouard ne fut pas partie à ce traité, soit que le sultan ne le considérât pas comme un belligérant, ce qui ne l’empêcha pas de tenter de le faire assassiner par un membre de l’Ismâ’îliya31, soit qu’Édouard ne voulût pas apposer son nom sur un traité peut-être obtenu grâce aux bons offices de Charles d’Anjou32. Le traité assurait un armistice à Acre, et aux pèlerins allant à Nazareth33. Plus viable que ceux qui l’avaient précédé et qui le suivirent, il fut observé pendant près de dix ans par les musulmans et les chrétiens, et la période qui va de 1272 à 1282 fut une période de paix relative pour ce qui restait du royaume latin. De nombreux pèlerins allèrent à Nazareth, Bethléem, Jérusalem. Pour beaucoup, ce pèlerinage marquait le terme de leur séjour et de leur service en Terre Sainte : après avoir prié aux Lieux Saints, ils regagnaient leur patrie. Édouard se disposa lui aussi à regagner son pays, après qu’une partie de ses chevaliers eût rallié l’Europe pendant l’été. En septembre 1272, il s’embarqua pour l’Angleterre, où il devait devenir un des principaux architectes de l’État Plantagenêt : le Justinien anglais, comme l’appellent les historiens, et l’un des plus importants souverains de l’histoire européenne. Mais jusqu’à son dernier jour, il connut l’insatisfaction de n’avoir point rempli son devoir. Il resta toute sa vie en relations étroites avec la Terre Sainte, recevant des nouvelles grâce à une correspondance régulière, envoyant des fonds, ajoutant aux fortifications extérieures d’Acre la « Tour d’Édouard ».
26Tandis que le dernier souverain occidental qui eût été disposé à consacrer sa vie à la Terre Sainte34 traversait la mer pour regagner l’Europe, naissait en Occident un mouvement susceptible, s’il prenait forme, de prolonger la vie du royaume franc, et peut-être même de le restaurer. Pendant le séjour du roi d’Angleterre à Acre, entre l’attaque d’al-Ba’nâ et celle de Qâqûn, on apprit que les cardinaux romains s’étaient enfin mis d’accord pour élire un nouveau pape : Théobald Visconti, archidiacre de Liège, légat du pape en Terre Sainte deux ans plus tôt (depuis 1269), était élu. Il prit le nom de Grégoire X35. La joie fut grande, car le Saint-Siège était resté trois années vacant, et d’autant plus grande chez les Francs que la papauté était pratiquement leur unique appui.
27L’activité militaire de Charles d’Anjou et ses victoires lui assurèrent le contrôle de la Sicile et de l’Italie du sud ; le choix pontifical l’avait fait maître du nord-ouest de l’Italie et lui avait donné rang de légat impérial en Toscane ; ses origines lui promettaient la possession du midi de la France, et sa parenté lui avait valu l’appui presque illimité de son frère, Saint Louis. A cette époque, Charles était la personnalité la plus importante sur la scène politique internationale. Un système complexe d’alliances, une série de mariages politiques, la confirmation de privilèges commerciaux, devaient lui garantir des alliés et des appuis pour atteindre son objectif final, Constantinople, vers laquelle il était attiré par une foi quasi mystique, mêlée de considérations politiques et économiques. Le mariage de sa fille avec un rejeton de la Maison des Courtenay, empereurs latins de Constantinople, lui avait assuré certains droits sur le pays à conquérir ; une alliance avec Gênes, qui se voyait alors repoussée par ses anciens clients les Paléologue, lui valut une flotte ; sa communauté d’origine et de culture avec les principautés franques de Grèce et du Péloponnèse lui garantissait des voies de communication dans les Balkans, d’autant qu’il avait d’autres alliés, comme la Maison royale de Hongrie, qui promit de couvrir le flanc nord des armées qui se rendraient par terre à Constantinople. Dans ces plans, il y avait peut-être encore place pour les États francs, quoique nous ne sachions pas précisément quelles étaient les intentions de Charles d’Anjou à leur égard. Si son plan grandiose se réalisait, un empire français se créerait depuis les côtes de Provence, en passant par l’Italie méridionale, les Balkans, l’Asie Mineure, jusqu’à la frontière égyptienne : puissant empire maritime, face à l’Afrique musulmane. Mais l’objectif de Charles n’était pas la guerre sainte contre l’Islam. Bien au contraire, il prenait soin de ne pas mécontenter le léopard égyptien : un resserrement des relations entre Baîbars et Byzance aurait été dangereux pour ses plans ; tout comme une offensive contre les vestiges du royaume franc l’aurait été pour Baîbars, parce qu’elle eût pu provoquer une croisade comme celle de Saint Louis.
28Mais les plans de Charles se heurtèrent à d’autres plans, ceux de la papauté, qui voulait réaliser l’unité entre les deux Églises. Il est difficile de croire qu’après l’expérience malheureuse de l’empire latin de Constantinople, la papauté ait encore visé à une conquête par la force de l’État byzantin : son objectif était de ramener l’Église de Byzance dans le giron de l’Église catholique. Clément IV avait déjà prêté une oreille attentive aux propos de Charles, lorsqu’il avait soumis l’Italie du sud et sauvé la papauté du cauchemar Hohenstaufen, mais sans lui donner un appui total. La mort de Clément IV, en novembre 1268, libéra Charles de ses craintes quant à cet important allié, capable de s’opposer à l’attaque d’un pays chrétien au moment où les pourparlers pour l’union des deux Églises battaient leur plein : d’où l’intérêt qu’avait Charles de voir le Saint-Siège rester vacant jusqu’à ce qu’il ait réalisé ses plans. Grâce à son talent diplomatique, il réussit en effet à entretenir, à maintenir cette vacance pendant trois ans, mais ses plans furent contrariés dès la malheureuse croisade de Tunis : elle ne se dirigea pas vers Constantinople, de cela il ne put convaincre son frère très chrétien, et il dut se contenter qu’elle ne prît pas la route de l’Égypte ou de la Terre Sainte, ce qui aurait mis fin à ses bons rapports avec Baîbars, mais celle de Tunis. Il fallait maintenant rebâtir tout le système d’alliances et réorganiser le recrutement des effectifs.
29C’est alors que fut élu Grégoire X, auquel seuls Grégoire VII et Innocent III pourraient être comparés pour leur attachement à la Terre Sainte. Les cinq années de son pontificat remplirent l’Europe d’une activité diplomatique sans égale, d’une prédication fiévreuse, de levées d’impôts redoublées pour financer la croisade. Le fait que, avant d’être élu pape, Grégoire avait passé plus de deux ans en Terre Sainte, avait aussi son importance : avant qu’il quittât Acre pour Rome, son dernier sermon avait porté sur le verset : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie. » Ses contemporains sont unanimes à reconnaître qu’il consacra tout son pontificat à l’idée de restaurer le royaume latin et la domination chrétienne sur Jérusalem36. Il est vrai qu’un autre objectif permanent de la papauté, et jusque là distinct, était l’union avec l’Église byzantine : Grégoire X sut l’intégrer à ses plans de croisade. Michel Paléologue était prêt à renoncer à ses rapports, somme toute bons, avec l’Égypte, à unifier les Églises et à participer activement à la croisade, au prix d’une protection pontificale contre les visées de Charles d’Anjou. Ce dernier, dont le projet avait été tenu en échec une première fois par la croisade de Tunis, fut alors près de l’échec définitif. Grégoire vit dans la vente à Charles d’Anjou du titre royal par Marie d’Antioche37 le moyen de le lier aux intérêts de la Terre Sainte, mais en même temps il fit savoir clairement qu’il n’appuierait pas une expédition dirigée contre Constantinople au moment où celle-ci allait accepter l’union avec Rome. De plus, il était fermement résolu à maintenir la paix en Europe, afin de permettre le départ de la croisade pour l’Orient. C’est ainsi que sombrèrent les projets de Charles d’Anjou.
30Grégoire X rêvait d’une grande croisade, il était même prêt à en prendre la tête, idée qu’avait eue deux siècles plus tôt un pape dont il portait le nom, Grégoire VII, et que pas plus que lui, il ne devait réaliser. Outre la prédication de la croisade menée sur son ordre, la levée de taxes sur les biens ecclésiastiques, les dîmes remises aux princes laïques pour leur permettre de financer leur expédition, Grégoire voulut mettre sur pied un plan d’action complet. Il demanda à des gens qualifiés de mettre par écrit leurs avis sur l’organisation de la croisade, sa réalisation, son objectif, son financement et son encadrement38. Des conseillers spécialisés, surtout pour les questions militaires, recrutés parmi les Ordres, se mirent à sa disposition. Toute cette activité devait aboutir à un concile, convoqué à Lyon pour le mois de mai 127439, pour organiser la croisade. Le pape demeura à Lyon sept mois entiers, depuis novembre 1273, pour préparer le concile. Il sembla au début qu’il dût essuyer une déception : le roi de France, Philippe III le Hardi, sur qui il fondait de grands espoirs, ne parut point ; Édouard, maintenant Édouard Ier d’Angleterre, s’excusa, arguant d’affaires pressantes dans ses États. Il est vrai que Jayme d’Aragon vint, mais son but n’était pas la croisade. Et pourtant, grâce à son énergie, le pape parvint à faire de grandes choses. Le discours d’ouverture qu’il prononça le 7 mai 1274 reprit pour l’essentiel les idées exprimées par Innocent III au IVe concile de Latran (1215). Après la séance plénière, le concile se divisa en commissions. Au bout de dix jours, le 18 mai 1274, fut présenté au monde chrétien un programme de croisade dit « Constitutions pour le zèle de la foi »40.
31Le financement fut assuré par la levée d’une dîme durant les trois années suivantes, dîme entièrement consacrée à la croisade et dont aucune institution ecclésiastique ne serait exemptée de droit. Toute l’Europe fut partagée en districts fiscaux, au nombre de vingt-six, dans lesquels on désigna des contrôleurs de la levée. Les laïcs s’engagèrent à verser un denier par tête chaque année, les riches furent priés de ne pas oublier la Terre Sainte dans leurs testaments. Les dizaines de milliers d’églises furent pourvues de troncs destinés aux offrandes volontaires des fidèles. On promit à ceux qui prendraient la croix tous les privilèges ecclésiastiques que l’Église avait octroyés lors des précédentes croisades. L’interdiction des tournois visa à réserver toutes les forces et toutes les énergies pour la lutte contre les musulmans. On essaya d’affaiblir l’Égypte en remettant en vigueur, pour six ans, l’interdiction absolue de tout commerce avec les Sarrasins. La participation de Michel Paléologue assurait la fermeture des détroits au trafic des esclaves, qui alimentait en hommes les mamelûks d’Égypte depuis que les routes de l’Asie Mineure et de la Jazîra avaient été coupées par les Ilkhans de Perse. Outre les bateaux de commerce et de transport, la croisade allait recevoir des bateaux de guerre de Gênes, Pise, Venise, Marseille, de la Sicile, et peut-être aussi de Barcelone.
32L’alliance avec Byzance, dont le souverain acceptait de reconnaître la suprématie du pape, l’accord avec Abagha, Ilkhan mongol, constituaient un appoint politique et militaire important.
33L’ampleur de ce plan était telle qu’on n’en avait guère connu de semblable pendant tout le Moyen Age. Il visait à mobiliser toute l’Europe, sans distinction de classe, dans une guerre globale de la chrétienté contre l’Islam. A la fin du xiiie siècle, seul un homme comme Grégoire X était capable de le concevoir. Certes, les Templiers refusèrent d’envoyer des troupes en Terre Sainte tant que la grande croisade n’y serait pas arrivée. Les envoyés de Philippe III présentèrent des arguments contre la croisade « qui avait tout d’un petit chiot aboyant contre un gros chien, qui n’y prêtait pas attention : des rois et des grands étaient partis outre-mer, et pourtant ils n’avaient pas réussi à reprendre le pays et à le garder »41 Et pourtant le pape parvint à persuader grands et petits, y compris le roi de France, puis Charles, roi de Sicile. Les pères conciliaires réunis à Lyon n’en crurent pas leurs oreilles, quand on leur apprit qu’en 1275, une véritable coalition engloberait aussi l’Arménie, Chypre, Byzance, et la puissance mongole de Perse. Philippe III le Hardi envoya des troupes à Acre et prit la croix, promettant de rejoindre la croisade. Édouard Ier prit la croix, le roi d’Aragon l’imita. Charles roi de Sicile finit même par faire la paix avec Byzance afin d’appuyer la croisade. Si ces plans avaient pu se réaliser, on peut se demander si Baîbars aurait été capable de résister. Mais toute l’entreprise reposait sur un seul homme, elle n’était pas née dans la conscience des peuples chrétiens de l’Europe : la mort soudaine du pape à Arezzo, en janvier 1276, y mit fin. Le dernier espoir de reconquête de la Terre Sainte était enterré avec la dépouille mortelle de Grégoire X.
34Le premier résultat de ces vastes projets avait été de stimuler les transferts de fonds et de troupes, chevaliers et archers, dans les États latins. Le second fut la nouvelle tutelle de Charles d’Anjou sur ceux-ci : bien qu’il ne dût arriver à un accord complet avec la « demoiselle Marie » qu’en 1277, il se mêla des affaires franques avant même le concile de Lyon, et plus encore par la suite.
35Le transfert du titre de roi de Jérusalem, avec sanction pontificale, à Charles d’Anjou se fit sans consulter les nobles du royaume. On se souvient que la Haute Cour, Ordres et Communes, avait proclamé légitimes les prétentions de Hugues III roi de Chypre : on a donc l’impression que Grégoire X, qui connaissait la situation de la Terre Sainte et de Chypre, désespérant de Hugues III, résolut de se servir de la puissance de Charles d’Anjou. Les Francs de Terre Sainte ne firent pas d’objection, comme si cette question du détenteur du titre de roi ne leur importait guère. Peut-être trouvèrent-ils même une satisfaction à revenir à une situation de vacance du trône, qui existait en fait depuis près de deux générations. Entre-temps, en 1272, Guillaume de Beaujeu, qui jusque-là avait été Maître des Templiers d’Apulie, c’est-à-dire du pays gouverné par Charles d’Anjou (son parent), était élu Grand-Maître du Temple. En dépit des appels réitérés des Templiers de Terre Sainte, qui réclamaient sa venue, Grégoire X le retint à ses côtés, comme adjoint et conseiller, jusqu’après le concile de Lyon. C’est vers ce temps, peut-on supposer, que se créa l’alliance étroite entre Charles d’Anjou et Guillaume de Beaujeu, qui donna à Charles un atout politique et militaire de premier ordre, à savoir le Temple. Dans la conjoncture, cela signifiait que la ville du Temple, de Venise et de Pise, en un mot Acre, serait à la disposition de Charles d’Anjou. Tout naturellement, la Tyr des Montfort, liée au roi de Chypre et aux Génois, servirait de base à l’adversaire.
36Pendant qu’au dehors on essayait de sauver les Francs, ceux-ci faisaient de leur mieux pour s’affaiblir, et pour s’attirer les coups de leurs ennemis. Pendant la minorité de son dernier prince, Bohémond VII (1275-1287), le comté de Tripoli devint le théâtre d’une lutte fratricide. La tutrice, sa mère, d’origine arménienne, avait laissé le pouvoir à l’évêque de Tortose, natif du pays, Barthélemy ; le jeune comte, quant à lui, fut transféré dans la patrie de sa mère, l’Arménie. Évidemment, nul ne se soucia des privilèges du roi de Jérusalem comme tuteur légal de l’État ; y eût-on pensé qu’on n’aurait su qui était le roi de Jérusalem. Cette désignation de l’évêque de Tortose n’était pas du goût des chevaliers du comté, qui supportaient mal qu’un homme d’Église les gouvernât : elle allait entraîner de grands changements dans la situation politique à Tripoli.
37Durant presque une génération, depuis le mariage de Bohémond V (1233-1251) avec Lucia Segni, parente du pape Innocent III, avait existé à Tripoli une colonie de dignitaires laïcs et ecclésiastiques de souche italienne, dans les meilleures traditions du népotisme médiéval. Paul, archevêque de la cité, frère de Lucia, était à sa tête. La désignation de l’évêque de Tortose comme seigneur effectif provoqua une rébellion des chevaliers indigènes : l’évêque fut contraint d’aller se réfugier dans la maison du Temple. L’entrée des Templiers dans la querelle cristallisa immédiatement les alliances. Le jeune comte Bohémond VII se joignit à l’évêque de Tortose et au parti de sa mère. On peut dire que ce parti représenta, en face de l’élément italien, l’élément franc indigène, l’élément « poulain ». Mais ce parti manquait de stabilité. Dans cette principauté pauvre et exiguë, la seigneurie de Gibelet, qui appartenait aux rejetons de la famille génoise des Embriaci — devenue entre-temps l’alliée des Ibelin, jouait un rôle très important. Les titulaires de cette seigneurie, qui représentaient les Poulains se mirent à la tête de la noblesse indigène, qui s’efforçait de garder ses privilèges face aux comtes de Tripoli. Une querelle relative à une riche héritière provoqua une crise dans les rapports entre Bohémond et le tuteur Barthélemy d’une part, et Guy II, seigneur de Gibelet, d’autre part. Ce dernier appela les Templiers à l’aide. Désormais ceux-ci modifièrent leur position et se trouvèrent face au seigneur de Tripoli et à son tuteur de Tortose. Les Templiers de Gibelet envahirent le comté de Tripoli, ravageant localités et châteaux chrétiens. Bohémond réagit en attaquant Gibelet (1277), mais il fut battu. On se mit d’accord pour un armistice, mais une année ne s’était pas écoulée que la guerre recommençait et que Bohémond essuyait une nouvelle défaite. Sa cité ne dut son salut qu’à une tempête qui dispersa une escadre du Temple (qu’il faut supposer génoise) avant qu’elle ne réussît à pénétrer dans le port. C’est alors que Bohémond VII attaqua les Templiers de Sidon (1278) : une escadre tripolitaine de quinze galères fit voile le long de la côte et attaqua le Château de la Mer, construit par Saint Louis sur une île en face de la ville, et qui avait préservé les habitants d’une complète extermination lors de l’invasion mongole. L’île fut mise à sac, des Templiers furent faits prisonniers et conduits en triomphe à Tripoli. Ce n’est qu’à l’automne de cette année que l’ordre de l’Hôpital réussit à établir une paix précaire entre Bohémond VII et les Templiers. Au bout de trois ans, le seigneur de Gibelet, avec le concours des Templiers, reprit ses tentatives pour s’emparer de Tripoli (1282) : seul un malentendu sur le plan de l’attaque la fit échouer. L’expédition se solda par la capture du seigneur de Gibelet, que Bohémond VII fit murer vivant dans une fosse où il mourut de faim.
38Le secrétaire du Maître du Temple raconte que la mort du seigneur de la Gibelet génoise fut un motif suffisant pour que les Pisans, ennemis de Gênes, organisent des réjouissances dans Acre. Leur joie fut plus grande encore lors de la prise de Gibelet par Bohémond, qui empêcha ainsi Jean de Montfort-Tyr de prendre la place grâce au secours des Génois de Tyr. « Firent grant lumynaire par la rue et sur lors maisons, et tronbes et chalemiaus et nacares et mout d’estrument, et firent danses et beveries et autres festes ; et vestirent un home richement de belle robe, sainture d’argent et espée argentée et l’acistrent en une chayere et le contrefirent au prince ; et prirent un home grant de persone et le vestirent d’unes espaulières et un manteau forré de bone forrure de vair sur ly, et le contrefirent au seignor de Giblet, et le fayssoient prendre as sergans et mener devant le prince, et s’agenoilla par devant luy, et le prince ly disoit : « Guy de Yblin, me counus-tu ? Ne suy-je le prince ton seignor ? » Et seluy respondy : « Oïl, sire. » Et puis li disoit : « Je te feray morir come traître. » Et enssi le firent celle nuit III fois ou IV. »42
39C’est ainsi que le comté de Tripoli vécut ses dernières années. Il n’était pas seul à refuser de voir ce qui se passait autour de lui. Mais ce qui se produisit dans le sud du royaume de Jérusalem est un spectacle peu banal, même alors. Hugues III tenta de défendre ses droits à la couronne de Jérusalem, au concile de Lyon, contre les prétentions de Marie d’Antioche. Le concile ne trancha pas, mais le pape et Guillaume de Beaujeu firent de leur mieux pour assurer la couronne à Charles d’Anjou : de tout son rêve oriental, Charles ne gardait que la lourde couronne d’un royaume bien léger. Hugues de Chypre ne renonça pas à ses droits, qu’il devait à la décision de la Haute Cour d’Acre, et à la position stratégique qui était la sienne au Moyen-Orient. Mais, après le concile de Lyon, ses tentatives pour gouverner ne prouvèrent pas un grand talent politique. On ne saurait mettre en doute sa bonne volonté : certes il voulait restaurer l’ordre et la cohésion du royaume ; mais il était impossible de corriger, uniquement par des moyens juridiques et formels, les tares d’un gouvernement débile. Il fallait avant tout contenir et contrôler les forces particularistes, en premier lieu les ordres militaires, que le concile de Lyon avait tenté en vain de réunir en un seul, les communes italiennes, provençales et espagnoles, et les confréries d’Acre. Mais ces éléments étaient aussi les seuls en mesure de défendre le royaume ; plus exactement, le royaume c’était eux. Il aurait fallu une grande audace, de grands moyens et une grande marge de manœuvre pour modifier radicalement cette situation. Tout cela semblait faire défaut à Hugues III qui, quelques années plus tôt (1272), avait entendu de la bouche de ses vassaux de Chypre, où nul ne contestait son gouvernement, qu’ils n’étaient pas astreints à servir hors des frontières du royaume. Ce fut seulement après des pourparlers humiliants — en fait un arbitrage — qu’ils admirent qu’un tel devoir existait bien pour quarante jours par an.
40Un conflit avec le Temple, qui en droit comme en fait se désintéressait totalement du pouvoir royal, provoqua chez Hugues une explosion de colère impuissante, peu compatible avec sa dignité. L’Ordre avait acheté un village nommé la Fauconnerie43, près d’Acre, à un chevalier vassal direct du roi de Jérusalem. Selon la loi franque, et en général la loi féodale, un vassal n’était pas autorisé à vendre son fief sans le consentement du seigneur de qui il le tenait et à qui il devait les services féodaux, d’autant plus que le seigneur était le roi. La logique du régime voulait évidemment que le seigneur eût son mot à dire dans le choix de ses vassaux : mais en 1277, les nobles n’avaient plus de tels scrupules, d’autant que cette atteinte à la souveraineté royale était le fait de l’ordre du Temple, qui avec son Grand-Maître Guillaume de Beaujeu reconnaissait déjà de facto le gouvernement de Charles d’Anjou.
41A cela s’ajoutait autre chose qui, plus encore qu’une question de droit féodal, était presque un acte de trahison. La dernière héritière de Beyrouth avait été mariée en 1272 à un chevalier anglais, qui ne trouva rien de mieux pour sauvegarder son patrimoine que de le mettre sous la protection de Baîbars. A la mort du seigneur, Baîbars voulut exercer son droit seigneurial. Mais le roi de Jérusalem, Hugues, enleva la veuve et l’emmena en Chypre. Le sultan réclama pour son ambassadeur la possibilité d’avoir une entrevue avec la dame : il se heurta à l’opposition du roi de Jérusalem, bien que Baîbars eût menacé de prendre Beyrouth (1275). Les négociations furent menées par l’émir Saïf al-Dîn al-Dûwâdâr, et les musulmans bénéficièrent du soutien du Temple, qui demanda au roi de ne pas porter atteinte aux droits de Baîbars. Ces tractations durèrent encore quelques années44.
42Un homme d’État serait passé outre ces faits, dont l’un semblait proclamer que le royaume n’avait pas de souverain, l’autre qu’il n’y avait pas de royaume du tout ; il se serait efforcé de régler ces questions par des voies diplomatiques, s’il n’avait pas pour lui la force. Mais Hugues était découragé : il abandonna Acre déchirée, « et il eut bien d’autres querelles, dit le chroniqueur franc45, avec les Ordres, avec les communes et avec les frairies, qu’il n’était pas en état de maîtriser ni de plier à sa volonté ». Le départ d’Hugues à la fin de 1276 était peut-être lié aux rumeurs qui couraient sur le transfert de la couronne à Charles d’Anjou, avec l’accord du pape ; mais il se peut, comme le remarque un chroniqueur franc, qu’Hugues se soit proposé de mettre un désordre complet dans la Terre Sainte. Si c’était le cas, il cherchait sans doute à démontrer au pape que seul un roi de Chypre, voisin d’Acre, serait capable d’y rétablir l’ordre, ainsi que de convaincre les habitants que l’anarchie y rendait impossible une vie normale. De sa nouvelle résidence de Tyr, Hugues tenta de susciter des troubles dans Acre, en excitant les couches populaires. Deux frairies, probablement syriennes chrétiennes, la première dite frairie de Bethléem, cliente de l’Hôpital, l’autre des chrétiens nestoriens de Mossoul46, dans la clientèle des Templiers, furent dressées l’une contre l’autre. Cela entraîna une effusion de sang à Acre, et il y eut quelques morts parmi les gens de Mossoul. L’ombre de la guerre de Saint-Sabas redescendit sur la cité, tandis que les Ordres, les nobles, les communes et les frairies étaient face à face, prêts à reprendre leur guerre fratricide.
43Mais, au plus fort de la tension, les esprits furent dégrisés. Une nombreuse délégation, comprenant des représentants de presque tous les éléments politiques d’Acre, des nobles, du clergé, des ordres hospitalier et teutonique, de Gênes47 et, ce qui est plus surprenant, de la commune de Pise48, enfin des délégués des bourgeois, vint demander à Hugues de nommer des officiers du gouvernement dans la capitale. Deux groupes importants refusèrent seuls de participer à la délégation, les Templiers et les Vénitiens, qui adoptèrent une position caractéristique de leur état d’esprit : « S’il veut venir, qu’il vienne ; et s’il ne veut pas cela nous est égal ! »49. Finalement le sens des responsabilités l’emporta sur l’amour-propre blessé, et Hugues nomma son parent, Balian d’Ibelin, bayle du royaume, et Guillaume de Fleury vicomte d’Acre, fonction très importante, car l’ordre intérieur en dépendait50. Hugues envoya aussi des lettres en Europe, au pape et aux cardinaux, ainsi qu’aux rois et princes d’Occident, pour se plaindre de la désobéissance de ceux qui habitent Acre, et demander qu’on lui proposât un remède à la situation du royaume de Jérusalem51. Mais Rome, on s’en souvient, avait tiré une conclusion opposée à celle qu’escomptait Hugues de Chypre : au printemps de 1277, Charles d’Anjou avait acquis les droits de Marie d’Antioche. En juin, Roger de San Severino, son envoyé, arrivait à Acre, où sa venue provoqua un renversement du rapport des forces. Le parti constitué autour des Templiers et des Vénitiens, opposé à Hugues de Chypre, reçut à bras ouverts San Severino, qui trouva aussi un appui dans les troupes de mercenaires français entretenues dans la place par le roi de France. Bien qu’aucun accord formel ne le stipulât, l’envoyé du frère de Saint Louis jugea qu’il pouvait disposer de ces troupes.
44Il y eut pendant un certain temps un grand désarroi à Acre, car on ne savait quelle conduite tenir à l’égard du représentant de Charles d’Anjou, qui n’était reconnu comme roi de Jérusalem par aucune cour féodale. Il aurait fallu convoquer la Haute Cour, qui quelques années plus tôt avait contraint Hugues à comparaître, pour qu’il y revendiquât légalement ses droits sur le royaume. Mais il n’y eut pas de réunion de la Haute Cour. San Severino était porteur de lettres du pape, du roi Charles et de la demoiselle Marie, « stipulant que la demoiselle Marie avait acquis le royaume de Jérusalem selon une décision de la cour de Rome, et qu’elle avait transmis ses droits au roi Charles, et qu’il le fallait recevoir en tant que roi et seigneur de Jérusalem ; et ces lettres furent lues en présence de tout le peuple »52. Il n’y eut aucune résistance à ce coup de force pontifical et angevin. Les nobles du royaume l’acceptaient-ils, après avoir veillé avec tant d’orgueil et d’entêtement sur leur constitution ? Ces gens si scrupuleux quant au droit auraient, sans aucun doute, exprimé leur opposition et prouvé qu’il y avait transgression si on leur avait demandé leur avis ; mais nul ne le leur demanda. C’était rendre manifeste le caractère fictif d’une république féodale, c’est-à-dire la république dont Jean d’Ibelin avait élaboré la constitution idéale d’après l’ouvrage juridique de Philippe de Novare. Déjà alors, quand les nobles orgueilleux se dressaient contre les Hohenstaufen, toute leur puissance prenait appui sur les Ordres : sans eux, et ce qu’ils représentaient au point de vue militaire et économique, les paroles des juristes auraient été vaines. Bien que dans son grand ouvrage, Jean d’Ibelin ne mentionne ni les Ordres ni les Communes, sinon en passant, parce qu’il était difficile de les intégrer à sa république idéale, sans eux celle-ci était impuissante. Dans le dernier quart du xiiie siècle, alors qu’il n’y avait plus dans le royaume, à quelques exceptions près, un noble ou un chevalier pourvu d’un fief qui lui assurât une vie indépendante, et d’une force suffisante pour repousser toute atteinte portée à ses privilèges, les Ordres et les Communes n’avaient même plus besoin de cette fiction : ils faisaient comme bon leur semblait et au mieux de leurs intérêts, sans même chercher à couvrir leurs objectifs du manteau de la légitimité. C’est ainsi que des ordres militaires acceptèrent Charles d’Anjou et le soutinrent, et que d’autres adoptèrent une position neutre ; certaines des Communes firent de même. Quant aux nobles, ils n’intervinrent pas dans ce cas, unique dans leur histoire, d’une atteinte flagrante à leurs privilèges.
45Hugues resta en Chypre, et le bayle Balian d’Arsûf se trouva en position critique. Il tenait la puissante forteresse de la ligne intérieure des remparts, au nord d’Acre : tenir la citadelle, c’était se proclamer le vrai seigneur de la cité. Mais Balian savait à quoi s’en tenir sur les forces qui étaient derrière San Severino, tant en Europe qu’à Acre même. Le conseil de notables, réuni par ses soins et composé de citoyens et de chevaliers d’Acre, ne dit mot. Guillaume de Roussillon qui commandait les troupes françaises, le patriarche et même Hugues de Revel, Grand-Maître de l’Hôpital, refusèrent de prendre parti53. Le camp angevin-templier-vénitien terrorisait la ville. Balian d’Arsûf évacua donc la citadelle, où prit position la garnison angevine. De nouveaux officiers remplacèrent les précédents54, et à la mort du commandant des troupes françaises, San Severino nomma commandant, de son propre chef, Miles de Caiffa. Les chevaliers se soumirent. Il est vrai que les apparences furent sauvegardées : comme Hugues avait refusé de répondre à leur question sur la conduite qu’ils devaient tenir, ne les ayant même pas déliés de leur serment, San Severino menaça de confisquer les fiefs qu’ils tenaient du roi, et les chevaliers lui prêtèrent hommage. Bohémond VII de Tripoli reconnut même par serment Charles d’Anjou roi de Jérusalem. Nous ne savons pas si un tel serment fut prêté par Jean de Montfort-Tyr, mais San Severino trouva un autre moyen pour réduire aussi Tyr à lui obéir.
46San Severino chercha à récompenser ses partisans, les Templiers et les Vénitiens. Ces derniers visaient à récupérer leurs biens à Tyr, qui leur avaient été confisqués par les Génois après la guerre de Saint-Sabas. San Severino commença donc à se préparer à une campagne contre Tyr, les Vénitiens étant disposés à mettre leurs bateaux à son service. Une nouvelle guerre intestine semblait sur le point d’éclater dans le royaume. Mais Jean de Montfort-Tyr préféra une négociation directe avec les Vénitiens. Le bailli de Venise, Oberto Morosini, rencontra à Akhzib le sire de Tyr, qui promit de rendre aux Vénitiens leurs anciens biens dans la cité et aux alentours, tels qu’ils avaient été énumérés dans la liste de Marsilio Zorzi et garantis par l’accord de Gormond cent cinquante ans plus tôt. L’accord fut ratifié en juillet 1277, sous la tente du Maître du Temple, Guillaume de Beaujeu, dans le village du Temple de Sûmeriya (Somelaria Templi des Francs), entre Akhzib et Acre. Outre les biens et les droits restitués aux Vénitiens, le seigneur de Tyr acceptait de reconstruire dans sa cité le quartier, l’église et le beffroi de Saint-Marc. La présence du patriarche de Jérusalem, des Maîtres de l’Hôpital et des chevaliers teutoniques, ainsi que de Jacob Rubeus (Rosso), consul des Pisans, accrut la portée de la ratification55.
47San Severino avait fidèlement rempli sa mission : la Terre Sainte semblait devoir connaître un gouvernement angevin organisé conformément aux traditions normandes de Sicile, bien que faible, parce qu’éloigné du pouvoir central. Mais, nous l’avons vu, il ne réussit pas à empêcher, dans le comté de Tripoli, une guerre dont les principaux responsables furent les Templiers. San Severino ne pouvait pas gouverner sans l’appui de cet Ordre, puisque les partisans du roi de Chypre n’avaient pas désarmé : Tyr lui restait fidèle, l’Hôpital pouvait le soutenir par haine du Temple. Au sein d’Acre même, il pouvait se trouver des alliés : ses envoyés cherchèrent à soudoyer, apparemment avec succès, des chevaliers, peut-être encore gênés par le premier serment qu’ils avaient prêté à Hugues, ou regrettant peut-être d’avoir accepté la domination d’un souverain. En outre les envoyés de Hugues parvinrent à se concilier les Pisans56, habituellement alliés de ses ennemis les Vénitiens. Mais Hugues ne réussit pas à convaincre le Maître du Temple57, demeuré son ennemi, ni ses propres chevaliers. Ceux-ci étaient disposés à se plier à une décision de la cour féodale de Chypre : quatre mois de service hors des limites de l’île. Mais ce temps ne suffisait pas pour faire passer Acre dans le camp du roi de Chypre ; aussi Hugues dut-il repartir comme il était venu. Il se vengea sur les domaines des Templiers (qu’il combattra durant les trois années suivantes) et les dévasta.
48Telles sont les questions qui occupaient barons et chevaliers du royaume de Jérusalem tandis que des changements commençaient à se faire sentir dans le rapport des forces au Moyen-Orient. La question qui préoccupait l’Islam depuis plus d’une génération était le problème mongol. Le processus d’islamisation des Mongols de Crimée et du Qipchaq était salutaire, face à la pression des Mongols de Perse, les Ilkhans, essentiellement bouddhistes et qui, bien que l’Islam ait aussi commencé de les pénétrer58, adoptaient une politique anti- musulmane dirigée surtout contre les Seljûqides d’Asie Mineure et contre l’empire mamelûk égyptien. Comme nous le savons aujourd’hui, la bataille d’Ain Jâlûd fut décisive dans cet affrontement, mais les forces opposées restèrent encore près d’une génération face à face.
49Le souverain perse Abagha continua la politique définie par Hulagu, fondateur de la dynastie. Il essaya d’entrer en contact avec les chrétiens de la côte méditerranéenne, par-delà les frontières de l’ennemi mamelûk. Comme au temps d’Hulagu, l’unique réponse vint de l’Arménie chrétienne, royaume de Léon III. Les Francs de la côte syro-palestinienne ne répondirent pas. Plusieurs ambassades mongoles envoyées vers les années soixante-dix en Europe, surtout auprès d’Édouard d’Angleterre et du pape, reçurent une réponse courtoise et la promesse d’une action commune, mais sans aucun résultat concret. L’Occident n’était pas prêt à repartir en croisade. Quant à la puissance mongole, elle était contrainte à l’action, mais avec ses seules forces. En 1275, Baîbars fit irruption au nord et recommença à dévaster la plaine méditerranéenne de l’Arménie chrétienne ; deux ans plus tard, il pénétra dans les plateaux anatoliens, dans le territoire des Seljûqides soumis à l’autorité mongole. En 1277, l’armée mongole d’Anatolie essuya sous ses coups une sévère défaite, et Abagha fut contraint de réorganiser cette province. L’offensive de Baîbars incita les Mongols à entreprendre une nouvelle action diplomatique : si nous en croyons le chroniqueur arménien, donc partisan des Mongols, Abagha proposa à Léon III d’organiser une croisade, et il s’engagea lui-même à libérer la Terre Sainte des mamelûks et à la remettre aux chrétiens du pays.
50Alors que les forces mongoles d’Abagha se préparaient, elles furent aidées par des événements imprévisibles qui se produisirent dans l’empire mamelûk. Le grand Baîbars, son principal architecte, mourut dans l’été de 1277, à l’âge de cinquante ans. Il avait commencé sa carrière comme rebelle, mis fin au pouvoir aiyûbide, créé un empire et établi un régime qui fut parmi les plus remarquables de ce temps. Son génie militaire et sa vision politique s’alliaient à une volonté de fer, voire à une cruauté sans limite. Au milieu d’Édouard Ier d’Angleterre, de Philippe le Bel, de Charles d’Anjou, Baîbars tînt la place d’un pair. La stabilité de son œuvre fut mise à l’épreuve à sa mort. Son fils et héritier, al-Malik al-Sa’îd, fut en effet évincé par des émirs rebelles de Syrie, ainsi que son autre fils, al-Malik al-’Adil Badr al-Dîn Sulâmish. Le compagnon d’armes de Baîbars, Qalâwun, prit le pouvoir sous le nom d’al-Malik al-Mansûr, en décembre 1279. Mais à travers conflits et changements de souverain et de dynastie, le régime resta en place. Le gouvernement de Qalâwun lui-même59 fut mis en péril par une rébellion des troupes syriennes commandées par l’émir de Damas, Sonqor al-Ashqar, qui se proclama sultan au printemps de 1280. Après avoir été défait par Qalâwun dans l’été de cette année, il se réfugia en Syrie du nord auprès de la seule force en mesure de lui venir en aide, la puissance mongole. Abagha fit irruption en Syrie du nord dans l’automne de 1280. Ses troupes ravagèrent tout sur leur passage, et arrivèrent en octobre 1280 à Alep, qui tomba et fut mise à sac. Les scènes d’horreur recommencèrent comme en 1260. Le désarroi le plus complet s’empara de la Syrie, et un terrible exode des populations déversa sur Damas un flot de réfugiés. C’était pour les Francs l’occasion ou jamais d’intervenir. Mais ils ne la saisirent pas. Une lettre envoyée d’Acre en octobre au roi d’Angleterre Édouard Ier témoigne de l’état d’esprit qui régnait, au moment où les armées mongoles étaient déjà en Syrie du nord : le vicaire du patriarche se plaint du prix élevé des denrées en Terre Sainte, d’une invasion de sauterelles en Arménie et en Chypre, de l’absence d’envois de blé d’Italie par suite des guerres de Charles d’Anjou. Il n’ignore pas les rumeurs relatives à une attaque des Mongols en Syrie : ils avaient envoyé à Acre un ambassadeur pour l’annoncer et pour solliciter la collaboration des chrétiens. Mais ce qui préoccupe le prélat, c’est le fait qu’en mars de l’année suivante (1281) prendrait fin l’armistice avec le sultan, en dépit duquel les musulmans avaient tué trente chrétiens entre Acre et Tyr60. Telles étaient les préoccupations du vicaire du patriarche de Jérusalem alors que les troupes mongoles cherchaient la collaboration avec les Francs contre les musulmans. Seuls les Hospitaliers de Marqab lancèrent une offensive en direction de leur ancienne forteresse, le Krak des Chevaliers. Les Tripolitains attaquèrent peut-être aussi dans la dépression libanaise61. Les uns comme les autres agirent sans harmoniser leurs mouvements avec ceux des Mongols : chacun pour son compte profita du désordre général et, en dehors d’un succès remporté sur quelques troupes turcomanes et mamelûks, cette campagne ne donna rien.
51L’incursion d’Abagha n’était pas encore l’invasion décisive : la campagne mongole s’acheva avec la même rapidité que celle qui avait submergé la Syrie du nord. Les Mongols se retirèrent avant l’hiver, et Qalâwun ne put rien faire contre eux. Une tentative mamelûk pour punir les Hospitaliers de Marqab et assiéger leur forteresse fut interrompue net par une contre-offensive des Hospitaliers. Le péril mongol continuait de menacer les frontières de l’empire mamelûk : dans ces conditions Qalâwun voulut assurer ses arrières, et acquiesça aux demandes chrétiennes de conclure un accord d’armistice. En mai 1281, il «offrit» l’armistice pour dix ans aux deux ordres de l’Hôpital et du Temple, et l’étendit un peu plus tard à Bohémond de Tripoli. A Acre, les relations avec San Severino furent même plus étroites. Et tandis que Qalâwun s’attendait à chaque instant à une attaque mongole qui risquerait d’ébranler son pouvoir et qu’il cherchait un moyen de faire la paix avec les rebelles de Syrie62, un certain nombre d’officiers complotèrent pour le destituer. A leur tête était Kûndak, gouverneur de l’Égypte au temps de Baîbars, et ses deux fils éloignés du pouvoir. Kûndak lié, comme les autres officiers, selon les meilleures traditions mamelûks, à la Maison de Baîbars, fut comme eux écarté par Qalâwun, qui s’entoura d’officiers sâlihides63, auxquels il appartenait lui-même, et qui avaient été précédemment éloignés par Baîbars. Cette méthode devenait traditionnelle dans le royaume mamelûk : les liens entre le sultan et« ses » mamelûks constituaient l’armature et l’appareil politique du régime. Tandis que Qalâwun se trouvait à Jéricho et négociait avec les Francs, les conjurés se disposaient à l’assassiner au lieu-dit Khamrâ Beisân, au gué du Jourdain64. Kûndak était intéressé à collaborer avec les Francs, et il leur fit part de ses projets : les Francs en avertirent Qalâwun qui, dans l’intervalle, avait aussi découvert le complot, et les conjurés furent noyés dans le lac de Tibériade, certains emprisonnés à Ba’albek et à Salkhad65. Dans d’autres conditions, on aurait pu voir dans le comportement des Francs un geste de chevalerie et de droiture ; dans la situation d’alors, il était dicté par la peur.
52La logique eut voulu que les Francs entrassent en contact avec les Mongols ; nul ne mettait en doute en effet qu’ils lanceraient bientôt une offensive contre l’empire mamelûk. Mais il y avait beau temps que les Francs avaient renoncé à toute activité politique, et plus encore militaire : la crainte d’un ennemi tout proche de leurs frontières et de leurs remparts paralysait leur initiative. En cela ils différaient des souverains chrétiens d’Arménie et de Géorgie, qui préféraient la suzeraineté mongole, car elle faisait d’eux non de simples satellites, mais des alliés bienvenus face au monde islamique. Les chrétiens d’Acre avaient renoncé à exister politiquement, pour mieux survivre en tant que colonies marchandes pacifiques qui s’enrichissaient dans les eaux calmes des ports syro-palestiniens. Un unique objectif les fascinait : persuader le sultan de les laisser dans ces ports. Un unique désir réglait leur politique : la paix à tout prix, car le prix de la paix, c’était le commerce du Levant. Il est vrai que le sultan, de son côté, aurait eu du mal à subsister sans les revenus qu’il tirait de leur commerce. Mais aucune commune ne faisait confiance à sa voisine : elle était toujours prête à conclure pour son propre compte un traité de commerce plus avantageux avec le sultan, au cas où l’on parlerait d’un embargo sur le trafic avec l’Égypte. C’est ainsi que le deuxième affrontement décisif entre Mongols et musulmans se fit sans la participation franque. Dans le camp mongol, il y eut des troupes arméniennes et géorgiennes : mais les Francs s’étaient interdit une alliance où, selon leur appréciation de marchands, il y avait plus à perdre qu’à gagner.
53Le heurt des Mongols et de l’Islam eut lieu du côté de Homs. Les troupes mongoles, arrivant de l’Asie Mineure, étaient commandées par le frère d’Abagha, Mengü Timur, tandis que le sultan Qalâwun était à la tête des armées musulmanes. Le 30 octobre s’engagea le combat décisif. La victoire parut d’abord aller aux Mongols, qui réussirent à ébranler l’aile gauche des mamelûks et à la contraindre à fuir en abandonnant armes et bagages ; mais finalement elle resta aux musulmans. Avec ce qui lui restait de troupes, Mengü Timur se réfugia au-delà de l’Euphrate, abandonnant ses alliés chrétiens, qui souffrirent beaucoup durant leur retraite vers leur patrie montagneuse. Pourtant la victoire musulmane n’était pas totale, ni la puissance mongole brisée, et les pertes musulmanes étaient très lourdes. La population de Syrie et de Terre Sainte était plongée dans le désarroi. San Severino, parti au devant de Qalâwun, trouva son armée « assez pauvre et petite et avec très peu d’hommes ». C’est dans ces conditions que Qalâwun devait se préparer à une nouvelle campagne, car nul ne doutait que les Mongols voudraient venger ce deuxième ‘Aïn Jâlûd subi sous les murs d’Homs. En hiver 1281 et au début de 1282, des ordres venus du Caire enjoignirent de chasser les bédouins et leurs troupeaux de la plaine côtière, afin d’assurer du fourrage aux troupes égyptiennes qui allaient traverser le territoire palestinien en direction du nord.
54Une lettre de l’Hospitalier Joseph de Cancy à Édouard Ier d’Angleterre, de la fin de mars 1282, dit : « Et sachez, Sire, la Terre Sainte ne fu onques légère à conquérir si bonnes gens y venissent et viandes, comme elle est hui au jor, tout soit a que onques mais ne veimes meins de gens d’arme en la terre ni meins de bon conseil. »66 Mais les gens de bon conseil ne vinrent pas, et le premier objectif de la politique franque fut l’observation de l’armistice, qui touchait alors à sa dixième année. San Severino partit pour Lejjûn avec des présents aussitôt après la bataille d’Homs. Au printemps de 1282, les Templiers signèrent un accord qui leur garantissait leurs domaines de Tortose. Un an plus tard, le 4 juin 1283, Qalâwun consentit le même accord aux Francs du sud. Ce nouvel armistice était destiné à remplacer celui qui avait été obtenu dix ans plus tôt de Baîbars. Qalâwun savait quel étrange régime était celui d’Acre, c’est pourquoi le traité était conclu, du côté musulman, par « al-Malik al-Mansûr Saïf al-Dîn abî al-Fatah Qalâwun, son fils le sultan al-Malik al-Sâlih ‘Alâ al-Dîn ‘Alî(...), et les gouverneurs du royaume d’Acre (al-Hukâm bi- Mamlakat ‘Akkâ), de Sidon, d’Athlîth et de ses cités ». Du côté chrétien, les signataires furent Guillaume de Beaujeu, Maître des Templiers, Nicolas Lorgne, Maître des Hospitaliers, et le remplaçant du Maître des chevaliers teutoniques, Conrad67. Ce traité, qui est le plus complet de l’époque, comprend des clauses commerciales et juridiques multiples, à côté de clauses politiques et territoriales. La liste des territoires auxquels il s’appliquait est assez ironique. Qalâwun veilla à ce qu’elle comprît, du côté musulman, tout l’empire mamelûk, depuis l’Égypte et ses villes principales à l’ouest, avec le Hejâz au sud jusqu’à l’Euphrate au nord. Dans ces immenses régions, le sultan inclut ses possessions à l’intérieur de l’ancien royaume de Jérusalem : Gaza, Kérak, Shawbak. Bosrâ, Hébron, Jérusalem, le Jourdain, Bethléem, Beit-Jîbrîn, Naplouse, Latrûn, Ascalon, Jaffa, Ramla, Arsûf, Gésarée, Qâqûn, Lydda, ‘Awjah, Beisân, Thabor, Lejjûn, Jenîn, ‘Aïn Jâlûd, Qaîmûn, Tibériade, Safed, Tibnîn, Hûnin, Shaqîf Arnûn, Montfort, les deux parties d’Iskanderûna, Qal’at Mârûn, Shaqîf Tîrûn, Bâniyâs, Subeï’ba, Kawkab al-Hawâ et ‘Ajlûn68. En face de cette immense liste, sont énumérées les possessions franques : Acre et soixante-douze domaines ; Haïfa (ruinée) avec sept domaines ; les monastères Saint-Élie et Sayâj sur le mont Carmel ; Marinâ69 (mais parmi les villages du Carmel, Mansûra et ‘Afâ seront au sultan) ; des villages voisins du Carmel (treize domaines) ; ‘Athlîth avec seize domaines (mais le château Haramis70 sera au sultan, et le reste de la zone d’Athlîth sera partagé) ; les terres de l’Hôpital dans la région de Césarée ; la moitié d’Iskanderûna et Château-Mérûn ; Sidon enfin avec quinze domaines (mais les zones montagneuses seront au sultan). La défense de cette poussière de terroirs était pratiquement impossible, puisque les Francs se voyaient interdire toute fortification71 en dehors des trois villes d’Acre, ‘Athlîth et Sidon : ils ne conserveraient donc ce qu’on leur reconnaissait que dans la mesure où l’accord conclu serait respecté. On peut, d’autre part, imaginer que les régions dont les revenus étaient partagés par moitié entre les deux partenaires72 étaient en proie à une tension permanente.
55Les autres articles du traité garantissaient les personnes et les biens des marchands des deux camps trafiquant dans les deux pays, ainsi que la sécurité des personnes dans les territoires compris dans le traité quelle qu’en soit l’appartenance ethnique (bédouins, turcomans, kurdes, chrétiens) ; ils prévoyaient la restitution réciproque des transfuges s’ils avaient gardé leur religion, avec tous leurs biens ; s’ils avaient apostasié leurs biens seraient rendus, mais eux-mêmes pourraient rester dans leur nouveau pays ; le renvoi des fellahin sans distinction de religion à leur localité d’origine73. Le traité prévoit encore la restitution des biens des victimes d’un meurtre, et la responsabilité collective en cas de meurtre ; il stipule la garantie des personnes et des biens pour les vaisseaux et leurs passagers, la lutte commune contre la piraterie, l’observation du statu quo pour la perception des taxes sur les marchandises. Dans les traités conclus au xiiie siècle, il y avait traditionnellement une clause autorisant les chrétiens à en suspendre la validité si une nouvelle croisade arrivait d’Occident. Elle fut maintenue, mais sous une forme particulièrement humiliante : les Francs et les Maîtres des Ordres avaient le devoir de faire connaître au sultan qu’une nouvelle croisade était partie pour l’Orient deux mois avant qu’elle n’arrivât en terre d’Islam ; à l’issue de ces deux mois, les chrétiens étaient dégagés de leur serment. Au xiie siècle les empereurs de Byzance avaient été vilipendés, et au xiiie siècle Frédéric II, parce que le monde chrétien les soupçonnait d’avoir révélé aux musulmans les préparatifs de croisade : désormais c’étaient les Francs eux-mêmes qui acceptaient volontairement que cela devînt une obligation. On ne sera donc pas surpris sous Philippe le Bel, lorsqu’il réglera leur compte aux Templiers (1311), d’entendre dire explicitement que Guillaume de Beaujeu, Maître du Temple, était allié du sultan74.
56Par le traité, les Francs adoptaient aussi une attitude nouvelle à l’égard des Mongols : chrétiens et musulmans s’engageaient en effet à se faire connaître mutuellement les mouvements des Tatars. Dans le cas où l’armée musulmane essuierait une défaite (en Syrie du nord) et où les troupes mongoles avanceraient en direction de l’Égypte, les Francs d’Acre devraient les attaquer. Si l’avance mongole provoquait un exode de la population musulmane des régions menacées, les réfugiés seraient accueillis en territoire franc (c’est-à-dire dans les villes) et les Francs seraient responsables de leurs biens et de leurs personnes. Le traité se terminait enfin par un cadeau des musulmans : l’église de Nazareth, et quatre maisons qui en dépendaient, seraient mises à la disposition des Francs, avec faculté d’y prier.
57Le lecteur de ce traité peut se figurer qu’il est en présence d’un traité de commerce conclu entre deux pays amis. En fait il s’agit d’une trêve ayant pour but de prolonger de quelques années l’existence pitoyable des villes franques. Mais ce furent bien les intérêts économiques des marchands et aussi des nobles du royaume qui déterminèrent cette politique de soumission.
58Tyr et Beyrouth n’étaient pas comprises dans l’accord. Pour Beyrouth, Qalâwun la considérait peut-être, du fait de l’accord conclu par Baîbars avec le dernier seigneur de la cité, comme un protectorat à part, qu’il n’était pas besoin d’inclure dans un autre traité. Quant à Tyr, sa situation politique était encore chancelante à cette époque. Le problème du pouvoir légitime dans le royaume avait pris un aspect imprévu du fait de la dépendance du royaume latin à l’égard du royaume angevin de Sicile et d’Italie méridionale. Celui-ci s’écroula, comme on sait, lors du soulèvement contre Charles d’Anjou connu sous le nom de Vêpres siciliennes : en 1282, cette rébellion mit fin aux rêves angevins, et plongea toute l’Italie du sud dans une guerre prolongée, d’où elle sortit divisée entre le royaume aragonais de Sicile et le royaume angevin de Naples. La défaite de Charles d’Anjou en Sicile entraîna évidemment un affaiblissement de sa position à Acre. San Severino, qui l’y représentait, fut rappelé ; le commandant des forces françaises, Eudes Poilechien, prit sa place, assuma la fonction de sénéchal, et fut à ce titre l’un des signataires du traité avec Qalâwun. Mais cette nomination ne signifiait plus grand-chose après les défaites de Charles d’Anjou, qui furent pour Hugues III de Chypre l’occasion de renouveler ses tentatives pour s’emparer de la royauté de Jérusalem. En août 1283, Hugues vint à Beyrouth, d’où il passa à Tyr75. Son voyage débuta sous de mauvais augures : la bannière des Lusignan tomba à l’eau ; au cours de la procession venue saluer Hugues à Tyr, procession à laquelle participait Samuel le médecin qui, à la tête de la communauté juive, accueillit le roi et lui présenta le rouleau de la Loi, une croix échappa des mains d’un prêtre et fracassa le crâne de Samuel... Hugues n’eut pas le temps d’entrer dans Acre, la mort l’en empêcha (24 mars 1284). Le royaume se retrouva encore une fois sans roi, et le resta une année entière, puisque Jean, héritier d’Hugues de Chypre, ne régna qu’un an, et ne revendiqua point les droits de sa Maison en Terre Sainte. Ce n’est que lorsque son frère, Henri II, vint au pouvoir, qu’il tenta de revendiquer son héritage palestinien.
59Henri II, roi de Chypre à partir de 1285, savait que son pouvoir à Acre dépendait en premier lieu du consentement de l’ennemi traditionnel de sa dynastie, le Temple. Peu après son couronnement, un envoyé spécial fut dépêché de Chypre pour négocier avec le Maître de l’Ordre, Guillaume de Beaujeu. Les médiateurs furent apparemment les Hospitaliers : c’est dans leur maison d’Acre que prit logement l’ambassadeur Julien. Les pourparlers furent couronnés de succès. Aucun autre prétendant ne se manifesta. En juin 1286, l’escadre chypriote arriva à Acre, avec des troupes amenées de Chypre, et presque sans difficulté le jeune prince obtint la couronne que son père avait en vain briguée sa vie durant. Mais l’accueil enthousiaste de la population (les Maîtres des Ordres n’y participèrent point pour qu’on ne les soupçonnât pas d’adhérer à un parti76) ne servit à rien à Henri lorsqu’il voulut pénétrer et s’installer dans la citadelle. Eudes Poilechien, qui tenait sa charge de Charles d’Anjou, bien que celui-ci fût mort entre-temps, ne se jugeait pas libre de remettre son dépôt au nouveau prétendant. Il fit entrer dans la citadelle la garnison locale, avec les troupes françaises qu’il commandait. Et lorsque les Chypriotes firent une tentative pour pénétrer de force, des machines de jet furent dressées sur les remparts et commencèrent à tirer sur la ville. C’est alors que les Maîtres des Ordres entrèrent en jeu comme médiateurs entre Poilechien et Henri II. Poilechien ne se contenta pas d’une déclaration d’Henri II garantissant la sécurité des biens et des personnes de la garnison : il demanda aux Maîtres des Ordres et aux membres du haut clergé de cautionner un accord étrange, en vertu duquel Henri accepterait de restituer la citadelle à sa garnison, au cas où le roi de France, en l’occurrence Philippe le Bel, réclamerait que la citadelle fût tenue en son nom. En d’autres termes, les parties se désintéressaient de la question juridique, à savoir la revendication par la Maison d’Anjou du royaume de Jérusalem, et posaient le problème sur un autre plan : l’origine ethnique de la garnison, qui se reconnaissait sujette du roi de France77. Henri II accepta, paraît-il, une éventuelle revendication française. En outre, afin d’éviter à Poilechien d’avoir à remettre la citadelle à un homme qu’il ne considérait pas comme un prétendant légitime, il accepta de transférer la place aux trois Ordres, et ceux-ci la livrèrent quatre jours plus tard, le 29 juin 1286, à Henri II, qui abandonna alors sa résidence temporaire dans la maison des seigneurs de Tyr à Acre pour venir s’installer dans la citadelle. Toute cette négociation fut menée avec un formalisme extraordinaire, avec déclarations publiques, et rédaction de documents officiels truffés de formules savantes de droit romain, propres à faire les délices des notaires italiens leurs auteurs. En face d’Henri II, comme en face de son père Hugues III, la féodalité franque en décomposition manifestait sa foi et son attachement à la légalité, et la présence des Ordres, qui disposaient de la force réelle, donnait une certaine signification à ces arguties. Charles d’Anjou ne les aurait pas supportées et la noblesse indigène n’aurait pas osé en faire état devant lui. Ceci se passait deux mois après la chute de deux châteaux des Hospitaliers, Marqab en avril et Maraqiya en mai, qui avait réduit à rien les arrières de la principauté d’Antioche-Tripoli. Le 15 août 1285, Henri II fut couronné roi de Jérusalem dans la cathédrale de Tyr. Ce fut le dernier couronnement d’un roi franc en Terre Sainte, et des réjouissances organisées à Acre, un témoin oculaire rapporte qu’elles furent les plus splendides depuis cent ans : représentations des « Chevaliers de la Table Bonde », saynèttes tirées de Tristan et autres divertissements courtois.
60On aurait pu croire qu’un sérieux effort serait tenté pour défendre le royaume. Chypre, riche, possédant une armée non négligeable pouvait fournir aide et protection à ce qui restait du royaume latin. Le nouveau bayle nommé par Henri II pouvait assurer un gouvernement efficace, d’autant que les Ordres avaient pris part à la cérémonie du couronnement. Mais, comme pour rappeler que les ordres militaires n’étaient pas tout, voici qu’une nouvelle guerre éclata entre les communes marchandes italiennes. Les accords qu’elles avaient conclus entre elles et, en Terre Sainte, avec les pouvoirs locaux avaient pu donner l’illusion que la guerre meurtrière de Saint-Sabas ne se renouvellerait pas. La papauté et Saint Louis, tout à leur souci d’organiser la croisade, avaient réconcilié Gênes et Venise en 1270, les Génois devant entre autres choses récupérer leurs domaines syriens et palestiniens. Mais l’accord ne fut qu’en partie appliqué ; les bateaux de Venise et de Pise continuèrent à arborer les bannières des deux communes ; l’époque venue du renouvellement des traités entre Venise et Gênes, Venise renouvela aussi ses accords de défense avec Pise, accords dirigés ouvertement contre Gênes. Les oppositions d’intérêts, économiques et politiques, entre les communes étaient telles que rien ne pouvait les réconcilier vraiment. Constantinople, devenue centre marchand génois après l’éviction des Vénitiens était un foyer de tension et de rivalité permanente entre Gênes et Venise. La pénétration des Génois dans la mer Noire, le développement exceptionnel de leur colonie de Caffa, étaient une provocation insupportable pour les Vénitiens qui les avaient précédés dans cette région. Mais la cause principale de la tension résidait dans la rivalité entre Gênes et Pise, dont la situation géographique dirigeait l’expansion vers les mêmes objectifs et que leur proximité transformait en rivales au point que seule la disparition de l’une pourrait garantir l’existence de l’autre. Un historien aussi averti que Manfroni résume la situation en ces termes : « Seuls des conflits civils, qui, pendant de longues années avaient obscurci la vie de la commune de Gênes, entraînant des changements de gouvernement, empêchaient une reprise immédiate de la guerre contre Pise. L’existence même de cette dernière, tant comme cité maritime que comme ville limitrophe des territoires génois, maîtresse d’une portion de la Sardaigne, concurrente sur les souks de Berbérie, d’Égypte et de Syrie, ne pouvait s’accorder avec le développement de Gênes. »78 Il y avait donc risque de voir la guerre se rallumer au moindre prétexte.
61A Acre même la situation était tendue, quoique pas au point d’entraîner une reprise de la guerre. Les résolutions relatives à la restitution de leurs biens aux Génois, non suivies d’effet, amenèrent ceux-ci à intenter une action en justice contre les Vénitiens. En 1277, ils réclamaient encore en vain un bien près de la rue de la Chaîne, qui était la rue du port. Ils exigeaient que les Vénitiens appliquassent enfin la sentence de Hugues roi de Jérusalem, de qui ils avaient accepté l’arbitrage79. D’autres querelles, comme celles qui mirent aux prises la Commune de Pise et l’Hôpital en 1281 pour la propriété de certaines parties de la muraille et de portes d’Acre80, occupèrent encore la capitale divisée. La Corse, qui avait failli entraîner la ruine du royaume franc dans la guerre de Saint-Sabas, redevint aussi une pierre d’achoppement entre Gênes et Pise, dès 1282. La bataille navale de Maloria (août 1284) donna une brillante victoire à Gênes, marquant le début du déclin de Pise, et consolidant la position des Génois dans la Méditerranée et à Acre. La situation à Acre n’en fut que plus tendue : Maloria donnait aux Génois la suprématie maritime, mais la colonie pisane n’était pas disposée à renoncer à ses puissantes positions à Acre, appuyée qu’elle était par Venise. En 1286, les Génois d’Acre se plaignirent aux autorités de la métropole des difficultés que leur causaient les Pisans. En 1287, deux amiraux génois, Thomas Spinola, qui connaissait bien les eaux orientales, et Orlando Ascheri furent envoyés en Orient : après une escale à Tripoli, le premier se dirigea vers l’Égypte, pour obtenir du sultan Qalâwun la libération d’un vaisseau marchand génois qu’il avait capturé. Tous deux avaient ordre de « frapper les ennemis pisans », et aussi le sultan, s’il ne voulait pas lâcher sa prise81.
62Il y avait alors dans les eaux d’Acre des bateaux pirates appartenant aux habitants de Piombino, alliés des Pisans, et hors du port, il y avait aussi des bateaux de pêche d’origine pisane82. En l’absence de Spinola, Ascheri attaqua à l’improviste le port d’Acre, le 25 mai 1287. Les bateaux de pêche furent immédiatement capturés. Ceux des gens de Piombino qui se trouvaient au môle de la Tour des Mouches, voyant les galères génoises, essayèrent de s’abriter dans le port de la Chaîne : mais les Génois étaient déjà maîtres du port. Le lendemain, ils prirent un vaisseau de Pise chargé de marchandises. Les Pisans et les gens de Piombino appelèrent au secours leurs alliés traditionnels, les Templiers, et le commandant du Temple à Acre entreprit de négocier avec les Génois pour faire libérer les pêcheurs capturés la nuit précédente. Guillaume de Beaujeu se trouvait alors à Château-Pèlerin, menant des négociations avec Mailant, commandant des Piombiniens. Celui-ci pensa d’abord tendre un piège à Spinola, qui revenait d’Alexandrie, mais la nouvelle arriva de la prise du port d’Acre par les Génois. Les Piombiniens tirèrent alors leurs vaisseaux sur le rivage à l’abri des remparts de Château-Pélerin, et le Maître du Temple, qui était en route vers Tyr, s’arrêta à Acre en même temps que les Piombiniens : avec l’appui des Vénitiens, ils équipèrent une petite flottille à l’intérieur du port, sous le pavillon de saint Marc. L’escadre génoise était ancrée au nord du port, au lieu-dit la Cale du marquis83. Guillaume de Beaujeu réussit à persuader Ascheri de quitter les eaux d’Acre et de rallier Tyr à la condition, accordée par les Génois et ratifiée par les Templiers, que l’escadre adverse ne quitterait pas les eaux du port. On ne sait trop pourquoi les Pisans crurent le moment propice à une attaque et, lorsque le capitaine génois avec une partie de sa flotte prit la haute mer, ils se lancèrent à sa poursuite. Mais au même moment une autre partie de la flotte génoise entrait dans le port. Le vaisseau qui arborait le pavillon de saint Marc fut capturé par les Génois, sous les yeux des Vénitiens qui purent suivre l’engagement de leur loggia du port. La victoire des Génois fut complète et pendant trois jours le port d’Acre fut leur ; ce n’est qu’après qu’ils décidèrent de rallier Tyr.
63Entre-temps, Spinola parti de l’Égypte se dirigeait vers Bohémond de Tripoli. On ne sait pas exactement ce qui se passa, mais les Templiers avertirent le génois de ne pas revenir chez Bohémond qui voulait l’emprisonner84. Cependant la flotte génoise se conduisait comme chez elle dans les eaux de Terre Sainte, naviguant entre Tyr et Acre, frappant d’un blocus effectif le port de la capitale franque, pillant les bateaux pisans qui se risquaient à transporter des marchandises égyptiennes. Les Génois exigèrent l’emprisonnement des Piombiniens qui se trouvaient à Acre. Finalement, ils acceptèrent de se retirer du port, après avoir contraint le bayle et les Maîtres des Ordres à reconnaître par écrit qu’ils le faisaient sur leur demande explicite, et non à cause de leurs rivales italiennes. L’épisode avait été « chose layde à la crestienté et pereliouse que sarazins poreent prendre sample de ce faire »85. Mais Gênes s’était vengée sur Pise de la guerre de Saint-Sabas, ce qui lui permit, lors de la rédaction du traité de paix général entre Gênes et Pise86, d’y introduire la clause suivante : « La tour des pisans à Acre, il la faut détruire et ruiner jusqu’à la base, du jour de la paix et pour 18 mois (...) ; et les murailles seront détruites de la sorte, ainsi que bâtiments et édifices érigés dans la région ou dans le quartier génois, afin d’isoler le quartier pisan du territoire et du quartier génois.87» Pise s’engagea aussi à ne fortifier d’aucune façon son quartier, sauf si la Commune de Gênes construisait une tour à Acre.
Planche XIV-XV

Carte de Saint-Jean d’Acre au xiiie si près le manuscrit de Matthieu Paris.
64La démonstration avait été faite une fois de plus que les colonies marchandes dépendaient des intérêts des métropoles, et que la politique des républiques italiennes ne se définissait qu’en termes de profits et pertes. Désormais, les cités franques ne seront plus que des comptoirs, d’importance modeste dans l’ensemble du trafic du Levant, sans autres rapports avec la Terre Sainte. Mais certains changements survenus dans le commerce du Moyen-Orient donnèrent à Gênes l’occasion de s’intéresser davantage à la Terre Sainte. Cela vint de Tripoli.
65Après les communes italiennes, ce fut en effet au tour des Tripolitains de montrer combien peu ils avaient le sens des responsabilités. Bohémond VII était mort en octobre 1287, et son héritage fut disputé entre sa sœur Lucie, mariée à l’amiral de Charles d’Anjou, qui se trouvait alors en Italie, et sa mère l’arménienne Sibylle, qui voulait rendre le gouvernement de Tripoli à l’évêque de Tortose. Les chevaliers et les marchands trouvèrent une troisième solution : la cité se proclama en régime républicain révolutionnaire, sous la forme d’une commune protégée par la Vierge Marie88. Quelle qu’en soit la signification précise, cette proclamation visait certainement à évincer la Maison régnante. Un serment de sauvegarde réciproque de tous les citoyens les obligeait à s’opposer à toute force étrangère susceptible de porter atteinte à leur cité et à leurs privilèges89. Où cette idée prit-elle naissance? S’inspira-t-elle de l’Acre révolutionnaire des années trente, du temps de la révolte des Ibelin contre les Hohenstaufen, ou de l’exemple italien? On ne sait, mais la suite des événements fait apparaître une influence italienne très nette : la « commune de la Vierge Marie » se donna, en effet, des capitaines et des prévôts90. On élut capitaine chargé du gouvernement le chef de l’opposition baroniale contre la dynastie de Tripoli, Barthélémy Embriaco, qui par ses origines était proche de Gênes, et par sa famille de l’ancienne dynastie des Gibelet91. L’arrivée de Lucie n’y changea rien, bien que la princesse eût l’appui des Hospitaliers, et naturellement des Vénitiens d’Acre et des Pisans. Mais devant les pressions redoublées, la Commune résolut d’appeler à l’aide la république de Gênes. Celle-ci envoya un des hommes les plus étonnants de cette génération, Benedetto Zaccaria, général, amiral, diplomate aussi bien qu’écrivain92, avec une petite escadre. Zaccaria arriva dans le port de Tripoli, qui ressemblait à une ville assiégée, entourée par les tentes des ordres militaires et des troupes françaises, venues sur l’ordre du pape soutenir Lucie, et alors qu’éclataient déjà des escarmouches entre les Hospitaliers et les Tripolitains. La cité défendit avec force ses positions, et proposa à Lucie d’entrer dans la Commune, «de jurer la commune» selon l’expression des sources médiévales : les Tripolitains seraient alors disposés à la reconnaître comme dame de Tripoli. Cela revenait à ce que la princesse régnât mais ne gouvernât point : Lucie refusa, et les membres de la Commune déclarèrent qu’elle ne pénétrerait jamais dans Tripoli, « même s’il leur fallait engager ou vendre tout ce qu’ils avaient, jusqu’à la dernière chemise de leurs femmes et de leurs enfants ». Les forces des ordres militaires et des Vénitiens regagnèrent Acre.
66Le véritable vainqueur était Benedetto Zaccaria. Le délégué de Gênes conclut avec la Commune de Tripoli une alliance qui rendait à Gênes tous ses anciens privilèges de Tripoli. En principe, Gênes pouvait donc réclamer le tiers de toute la ville, qui lui avait été déjà attribué en 1109. Pour le moment, cela se borna à un certain nombre de rues supplémentaires. Mais il n’est pas douteux que le traité de Benedetto Zaccaria qui ne nous est pas parvenu, bien qu’il ait fait sûrement l’objet d’un document écrit, voyait loin, jusqu’au rattachement de Tripoli à la république génoise. C’est ce qui ressort du fait que quelques années après, Gênes se disposait à envoyer à Tripoli Caccenimico da Volta comme podestat93. Un podestat envoyé par Gênes, cela voulait dire un représentant génois qui gouvernerait exactement comme d’autres podestats dans d’autres territoires appartenant à la république.
67Cet important accord conclu par Benedetto Zaccaria provoqua un bouleversement dans le rapport des forces à l’intérieur du royaume latin, et peut-être aussi dans le commerce du Levant. Zaccaria ne voulait plus d’un simple quartier génois autonome, il voulait que Tripoli devienne partie inséparable de la république94, une Gênes d’outre-mer. Or il n’était pas un banal aventurier, mais un homme d’affaires très au fait des intérêts de la république. Cet accord mis en pratique devait entraîner nécessairement une rupture entre Gênes et l’Égypte, donc apparemment d’énormes pertes pour la république, et Zaccaria ne l’ignorait certainement pas. Il faut donc interpréter sa conduite en fonction des changements survenus sur les routes commerciales.
68D’un affrontement avec l’Égypte, Gênes n’avait rien à craindre : contre les puissantes escadres génoises, les chétives flottes musulmanes ne pouvaient rien. Même un blocus maritime des ports égyptiens par Gênes était réalisable. Les Génois avaient encore d’autres atouts : depuis leur colonie de Caffa, ils commandaient les routes de la mer Noire, et le commerce des esclaves, sans lequel les mamelûks ne pouvaient subsister longtemps. Quant à penser qu’une guerre contre l’Égypte frapperait le trafic de Gênes au Levant, c’était vrai certes une génération plus tôt, mais plus à ce moment-là. En effet vers la fin du xiiie siècle, le commerce avec l’Asie délaissa les routes suivies traditionnellement depuis des siècles, c’est-à-dire les routes maritimes, pour emprunter les routes terrestres allant de l’Orient et l’Asie centrale jusqu’aux rivages de l’Asie mineure. Ce changement était une conséquence de l’expansion mongole : elle avait ouvert à travers un immense empire des voies de communication terrestres libérées des frontières qui découpaient auparavant l’espace asiatique ; la sécurité qui régnait permettait aux caravanes de les suivre à travers l’Asie entière. La prodigieuse croissance de la cité d’Ayas95, en Cilicie arménienne, est née de cette situation nouvelle. Et effectivement, nous voyons Zaccaria signer vers ce temps des accords avec Léon III l’Arménien et avec le roi de Chypre, en vue de garantir la position de Gênes sur la nouvelle carte économique de l’Orient. Aux établissements génois de la mer Noire, de Constantinople, de Cilicie, de Chypre, il y avait donc lieu de joindre désormais Tripoli. Avec sa célèbre industrie textile, Tripoli pouvait, avec Tyr, constituer la base méridionale du commerce méditerranéen de la république. Du même coup, la réalisation de ce plan aurait fourni à ce qui restait des États francs ce qui avait manqué aux croisés, à savoir l’intérêt direct et permanent, parce que fondé sur des intérêts économiques, porté à la Terre Sainte par une puissance européenne. C’était un plan digne d’un homme qui avait été ambassadeur de l’empereur de Byzance, amiral de la flotte castillane, général et diplomate de Gênes, conseiller du roi de France, et qui, cinq siècles avant Napoléon, avait élaboré un plan détaillé de blocus continental, afin de briser la puissance anglaise !
69Le pacte avec Tripoli était conclu96, mais le capitaine de la cité, Barthélémy Embriaco, n’était pas républicain par nature. Comme beaucoup de ses compatriotes, ce génois d’origine chercha à devenir le souverain de la cité. Par un mariage, il acquit pour son fils la seigneurie de Gibelet, et il entreprit des négociations à Acre avec Lucie, en l’absence de Zaccaria, qui s’efforçait alors de conclure des accords avec Henri II de Chypre et avec Léon III d’Arménie. Embriaco tenta d’asseoir sa position à Tripoli en conférant des privilèges à des chevaliers et à des bourgeois, au détriment des revenus de la cité. Il proposa à Lucie de lui rendre le pouvoir, si elle ratifiait les privilèges accordés, sans en conférer d’autres aux Génois ; sans doute il lui demanda également de ratifier tous les changements survenus, y compris l’acquisition de Gibelet pour son fils. Lucie transmit ces propositions à Benedetto Zaccaria qui, irrité par les intrigues d’Embriaco, conclut en toute hâte, à Tyr ou à Néphin, un accord avec Lucie, grâce à l’appui de l’Hôpital : Lucie ratifiait les privilèges des Génois, y compris celui de désigner pour Tripoli un podestat, moyennant quoi les Génois la faisaient revenir à Tripoli : mais un tel arrangement ne pouvait être facilement accepté par tous. Barthélémy Embriaco, Venise, Pise, peut-être aussi le Temple, trouvaient suffisamment de motifs de dépit dans la restauration de la dynastie légitime à Tripoli, et dans le rétablissement des Génois dans la place. Des tractations secrètes commencèrent entre les chrétiens et la cour du Caire97. Les chrétiens attirèrent l’attention du sultan sur le renfort maritime que procurerait à Tripoli l’installation des Génois, à quoi les mamelûks, encore dépourvus de flotte, furent sensibles ; en outre ils lui montrèrent que les Génois, grâce à Tripoli, seraient les seigneurs des mers et contrôleraient le commerce avec Alexandrie, devenant en fait les maîtres de ce port. Cet appel au sultan d’Égypte était, dans cette forme, une trahison. Pourtant, sans les conséquences qui en découlèrent, elle n’aurait guère étonné le monde franc, à un moment où de tels exemples ne manquaient pas. Au surplus, le sultan n’avait pas besoin de cet appel : la situation de Tripoli, les querelles des partis, le désarroi qui y régnait en l’absence d’un souverain, tout l’invitait à l’attaquer.
70On avait d’ailleurs eu vent de cette attaque prochaine : un espion des Templiers dans le conseil du sultan, Badr al-Dîn Baktâsh al-Fakhrî98, l’avait annoncée à Guillaume de Beaujeu. Les Templiers tentèrent d’alerter les habitants, mais nul ne les crut : on les soupçonna probablement de vouloir nuire à nouveau à la dynastie tripolitaine. C’était à tort. En février 1289, l’armée mameluk partit d’Égypte ; un mois plus tard, le 17 mars, elle était sous les murs de Tripoli. Le siège dura un peu plus de cinq semaines. Devant le danger commun, les forces chrétiennes s’unirent, pour la première fois depuis Saint Louis, pour la dernière fois en Syrie du nord. Les Maîtres des Ordres militaires accoururent d’Acre avec leurs troupes ; Tyr et Chypre envoyèrent des renforts ; le port fut occupé par les flottes génoise, pisane et vénitienne. Les chrétiens avaient la supériorité absolue sur mer, mais sur terre ils étaient trop peu nombreux pour résister aux engins de siège de Qalâwun. Au bout de six semaines, leurs forces faiblirent. Ceux qui en avaient les moyens furent les premiers à prendre la fuite : les Vénitiens d’abord, suivis des Génois. Le 26 avril, la ville fut prise. Le massacre fut épouvantable : il ne resta pas âme qui vive dans la cité ; pas une maison non plus pour marquer l’emplacement sur cette côte de ce qui avait été une grande ville franque.
71D’autres troupes mamelûks nettoyèrent le reste du comté de Tripoli sans rencontrer pratiquement de résistance. Gibelet fut la seule ville à obtenir un armistice. Il ne resta plus à Henri II, arrivé à Acre aussitôt après la chute de Tripoli, qu’à signer une trêve avec le sultan pour la période traditionnelle de dix ans et dix mois. Mais ni les chrétiens, ni leur partenaire ne croyaient qu’elle serait observée.
Notes de bas de page
1 Kervyn de Lettenhove, Notice sur un mss de l’abbaye des Dunes, Mém. de l’Acad. Royale de Belgique, t. 25 (1850), p. 19.
2 Sur le transfert en Europe et la destinée des archives franques, cf. R. Röhricht, Der Untergang des Königreichs Jerusalem, MIÖG, t. 15, 1894, p. 2, n. 2 ; P. Riant, Les archives des établissements latins d’Orient, ROL, I, pp. 705 et suiv.
3 Templier de Tyr, § 363.
4 Ibn Furât résumé par Reinaud, op. cit., p. 515. Information confirmée par les livres de comptes du royaume de Sicile ; on peut établir ainsi que la délégation de Charles d’Anjou arriva chez Baîbars au plus tard en octobre 1269. Dès avant février 1269 une ambassade envoyée par Baîbars à Charles d’Anjou avait pris la mer sur des bateaux génois. Cf. F. Carabellese, Carlo d’Angio nei rapporti politici e commerciali con Venezia el l’Oriente, Bari, 1911, pp. 107 et suiv.
5 Le site est désigné sous le nom de Khirbet al-Lusùs, c’est-à-dire ‘ Passage des Pillards ‘, toponyme répandu dans le pays. Il y a un endroit ainsi nommé au nord de Ramla, sur la roule de Naplouse.
6 Selon Mujir al-Dîn, p. 433 (trad. H. Sauvaire, p. 238), Baîbars fit alors détruire un monastère chrétien de 300 moines à une distance d’une demie baride de Jérusalem. Ce monastère s’appelait el-Sîq : il s’agit peut-être du couvent Aqua Bella (conservé sous le toponyme arabe Iqbalah) à l’ouest de Jérusalem. La place fut vendue vers 1168, par l’intermédiaire de l’Hôpital, à Bela III duc de Hongrie, qui se proposait d’aller en Terre Sainte ; Delaville Cartulaire, I, pp. 222-223, n° 309. Les vestiges du grand couvent fortifié ont été décrits par C. Enlart, Les monuments des Croisés dans le royaume de Jérusalem, t. 2, Paris, 1925, pp. 103-106.
7 Cette croisade aragonaise nous a laissé des documents parmi les plus importants pour l’histoire économique d’Acre : les capitaines des bateaux tenaient des registres de comptes, qui nous sont parvenus.
8 Le Templier de Tyr, § 350. ne cite que Montfort (avec une date erronée). Maqrîzî (IB 77) mentionne Jénîn et Safed. Mais, selon la source arabe, les Francs avaient l’intention d’attaquer vraiment Safed et Jénîn, ce qui est manifestement une erreur. Les détails de cette bataille diffèrent totalement selon les sources ; nous préférons suivre la source franque.
9 « I Toron, quy est devant Acre, si prés des murs come une abalestre traieret et poy plus », Templier de Tyr, § 350.
10 Porta Maledicta, Porte de Maupas.
11 Templier de Tyr, § 351.
12 Nous n’en avons pas de preuves formelles, mais l’hypothèse selon laquelle Charles d’Anjou fut responsable du détournement de la croisade vers Tunis s’accorde avec le cadre politique d’ensemble. Voir sur ce point le compte rendu du livre fondamental de Sternfeld par F. Delaborde, ROL, II, 1896, pp. 423-428. Grousset, op. cit., III, p. 652, n. 2, fausse le sens du compte rendu cité.
13 Emonis et Menkonis Werumensium Chronica, éd. L. Weiland : MGH SS, t. 23, p. 554. Le fragment, cité appartient à la partie écrite par Menko. La même chronique fait savoir que les Dominicains avaient ramené la nouvelle de la conversion du prince de Tunis, et qu’il était prêt à la rendre publique, si les Chrétiens le défendaient contre ses compatriotes.
14 Idem, ibidem.
15 G. I. Bratianu, Le conseil du roi Charles, Rev. hist. du sud-est européen, t. 19, 1942, p. 353.
16 Il reçut la nouvelle le 5 du mois de Safar 669, soit le 23 septembre 1270 ; la démolition d’Ascalon commença le 7 safar, soit le 25 septembre : Maqrîzî I B, p. 84.
17 R. Röhricht, La croisade du prince Édouard d’Angleterre, 1270-1274, AOL, II, pp. 617-632 ; M. Powicke, King Henry III and the Lord Edward, II, pp 597 et suiv.
18 Coni. d’Elmacin dans Reinaud, Extraits, p. 527. La réponse paraît dans l’ensemble authentique. Nous la trouvons dans le chroniqueur frison Menko : « Si le Soudan ne voulait pas avoir la paix avec lui, se confiant en l’aide de Dieu, il voulait se battre contre lui jusqu’à la mort » ; MGH SS, t. 23, p. 557.
19 Andreas Dandolo, Chronicon : Muratori, t. XII, p. 380.
20 Nowairi cité par Quatemère dans sa traduction de Maqrîzî, I B, p. 87, n. 108.
21 Mais en juillet de l’année précédente (1270), la situation économique de Montfort était si mauvaise que le Maître de l’ordre teutonique afferma à l’Hôpital la localité de Manueth pour une année, afin d’assurer l’approvisionnement en vivres de son château. Cf. Delaville, Cartulaire, III, p. 231.
22 Mal ibn Abî al-Fidhaïl : Pair. Orient., t. 12, pp. 539, 542-3. Relation différente chez Nowairi : cf. n. 20.
23 Rôhricht (GKJ, p. 959) et d’autres historiens à sa suite, induits en erreur par une traduction inexacte des sources arabes, ont placé la prise de la « ville basse » de Montfort avant la chute de la citadelle. Quiconque connaît Montfort sait que sur la colline il n’y avait pas place pour une ville basse. Et en effet al-’Aïnï, qui raconte la prise, dit (au nom du biographe de Baîbars) : « Il prit la Bâshûrâ », c.-à-d. la barbacane, dispositif extérieur de la défense de la place. Cf. BHC HOr, II, pp. 239, 244.
24 On voit des traces de cette entreprise sur le versant sud le long du sentier menant à Montfort : B. Dean, A Crusaders’ Fortress in Palestine, Bull, of the Metrop. Museum of Art N. Y., 1927. Mafdhal ibn Abî al-Fidhaïl place le siège en juillet (28 shawâl — 23 Dhù al-Q’adâ). Il ajoute aussi qu’il dura quinze jours, et la démolition systématique douze.
25 Le toponyme franc complet était Saint-Georges de Lebeyne : c’est al-Ba’nâ. C’est d’après ce nom que les Francs appelaient la vallée de Beit-ha Kérem, Vallis Sti Georgii, Vallée de Saint-Georges. D’où l’erreur de certains historiens qui pensent que l’attaque fut lancée contre Lydda, que les Francs nommaient Saint-Georges. Mais une source franque (Templier de Tyr, § 379) remarque que le village était à une distance de trois lieues d’Acre. La vallée de Beit-ha Kérem et le village d’al-Ba’nâ étaient fameux par leur fertilité. Treize ans plus tôt le chroniqueur Burkhard du mont Sion dit : « St George (Sangeor) est logé entre monts dans une vallée riche, fertile et agréable. Cette région va jusqu’à la mer de Galilée (le lac de Tibériade) ». Cf. Burchardus de Monte Sion, éd. J. C. M. Laurent (Leipzig, 1864), p. 38. Le nom de Saint-Georges est surprenant, mais selon l’orthographe donnée par Burkhard, Sangeor, on peut supposer qu’elle dérive de Séjéra, c.-à-d. bois ou forêt. Le toponyme local paraît être Séjéra al-Ba’nâ, sur la base duquel se greffa le toponyme franc : Saint-Georges de Lebeyne.
26 Marino Sanudo attribue aux Anglais cette bombance (p. 224) ; « du miel d’abeilles », Templier de Tyr, § 379 ; « du miel de canne à sucre », selon Amadi, p. 212.
27 Ces traités tenaient plus d’actes d’affermage entre seigneur et tenancier que de traités passés entre deux puissances égales. Cf. Michaud, Hist. des Croisades, t. 7, Paris 1822, p. 683.
28 Au total plus de cent villages ; nous en connaissons environ 90 par leur nom.
29 Maqrîzî, I B, pp. 88-9.
30 Templier de Tyr, § 381.
31 Le Trésor Royal anglais conserva le poignard qu’Édouard avait réussi à arracher à son assassin. Cf. F. Palgrave, The Ancien ! Kalendars and Inventories of the Treasury of H. M. Exchequer, t. 3, Londres, 1836, p. 174 : « Cotel avec lequel le roi Édouard fut blessé en Terre Sainte à Acre ».
32 Il faudrait peut-être alors placer l’envoi de la mission de Charles d’Anjou en 1271 après la campagne de Qâqûn (il est probable qu’ils ne s’embarquèrent pas en hiver mais au printemps suivant) cf. Eracles, p. 461 et la relation de Maqrlzl (I B, 102) d’une ambassade de Roger chargée de plaider la cause des Acconitains. Chez les chroniqueurs musulmans le nom de « Roger » désigne les rois de Sicile d’après le fameux Roger II (xiie siècle), de même que « Lasqaris » désigne les souverains byzantins.
33 Selon les dires du biographe de Baîbars, cités par al-’Aïni (RHC HOr, II, p. 247), le traité de paix fut conclu non à Césarée, mais à al-Rûhâ en face d’Acre. Il y a un village du nom d’al-Rûhâ au nord-ouest de Lejjùn, trop loin d’Acre. Mais il peut s’agir de Yarhâ (Yarkhâ), Arket pour les Francs, à l’est de Kafr Yâsîf. Selon cette même source, Baîbars accepta de laisser aux chrétiens 8 villages (probablement dans la plaine d’Acre) et d’y ajouter Shefà-’Amr et la moitié d’Iscanderùna (Scandalion), sur la route Acre-Tyr.
34 Le testament d’Édouard Ier fut écrit à Acre le 18 juin 1272. Cf. Rymer, Foedera, II, p. 123.
35 Étude importante sur ce pape et ses rapports avec les Francs de V. Laurent, La croisade et la question d’Orient sous le pontificat de Grégoire X (1272-1276), Rev. hist. du sud-est européen, t. 20, 1943, pp. 105-135.
36 Au concile de Lyon (1274) le pape raconta : « Lorsque nous appareillâmes et qu’il me parut que nous devions tous sombrer, le Christ m’apparut, me prit la main et me dit : Grégoire, je ne veux pas que tu te noies, je veux que tu vives, je veux que tu sois pape et que par ta main l’Église reconquière la Terre Sainte et les Grecs ». Cf. Cronica SU Petri Erfordensis moderna, éd. Pertz, MGH SS, t. 30, p. 407. On ne sait si le pape raconta réellement cette histoire, mais elle reflète fidèlement la pensée des -contemporains.
37 Les longues négociations s’achevèrent en 1277. Contre un versement de 4 000 livres tournois, Marie d’Antioche transmit ses droits à Charles d’Anjou. Cf. Regesta, n° 1 411.
38 Cf. supra, IIIe partie, chap. III.
39 Concile connu comme le IIe concile de Lyon.
40 H. Finke, Die Consliiutiones pro zelo fidei des Papstes Gregor X auf dem Lyoner Konzil. Konzilienstudien zar Gesch. des 13 Jahrhunderts, Munster, 1891, pp. 113-117.
41 Cit. d’après Throop, op. cit., pp. 232-3.
42 Templier de Tyr, § 412.
43 Sanudo, p. 226 ; Eracles, p. 474. Röhricht (Regesta, n° 1312, n.) identifie l’endroit avec Séjera Abû Saqar, toponyme signifiant Bois du Faucon, qui correspond quant au sens au toponyme franc (SWP, Sheet V, Ki).
44 Ibn Furât, t. 7, p. 35,
45 Eracles, p. 474,
46 La ‘ Frairie de Bethléem ‘ devait rassembler les Syriens de la communauté grecque-orthodoxe de Bethléem en Galilée. Il est inconcevable que, comme le croient certains historiens, la « Frairie de Mossoul » ait été composée de marchands musulmans de la ville de Mossoul. Il s’agit plus vraisemblablement d’une colonie de chrétiens nestoriens, peut-être marchands de profession, d’Acre. Cette communauté jouissait de la protection d’Abagha, prince mongol de Perse et d’Irâq, comme nous l’apprennent les relations des deux moines nestoriens Rabban Saûma et Rabban Marcos, lequel fut élu catholicos nestorien sous le nom de Bar Jabalaha III (1281). Celte communauté de gens de Mossoul est encore citée dans un tarif douanier de la cité d’Acre, rédigé vers les années 40 du xiiie siècle. Ils sont compris dans les minorités chrétiennes non catholiques : « Grecs, Syriens, Jacobites, Nestoriens, Mosserans, Arméniens et autres gens de la langue [au sens de communauté] syrienne ». Cf. J. Prawer, L’établissement des coutumes du marché à Saint-Jean d’Acre, RHDFE, t. 29, 1951, pp. 329 et suiv.
47 Nous n’avons pas d’informations précises sur leur retour à Acre, mais il est certain qu’ils y étaient en août 1277. Cf. Regesla, n° 1 413 a.
48 Le ralliement de Pise aux partisans de Hugues, contrairement à la position de Venise son alliée, s’explique par le fait que l’alternative à Hugues, c’était Charles d’Anjou, que Pise, fidèle à son alliance avec les Hohenstaufen, ne cessait de combattre.
49 Sanudo, p. 226 : « Si vult venire, veniat ; sin autem, non caremus ! » Il faut noter aussi que les Vénitiens eurent, un certain temps, besoin du roi Hugues, cf. infra, p. 530.
50 Peut-être Hugues ne fit-il que confirmer Guillaume de Fleury dans sa charge de vicomte et président de la Cour des Bourgeois d’Acre, puisqu’il occupait cette charge depuis 1274. Cf. Regesta n° 1 400. Selon Eracles, p. 475, il nomma aussi le Bayle de la Cour de la Fonde (particulier aux Syriens) et celui de la Cour de la Chaîne (réservée aux affaires maritimes).
51 D’après Sanudo, p. 227, également Eracles, p. 475. Selon Templier de Tyr, § 396, le roi écrivit qu’« il ne pouvait plus gouverner le pays à cause des Templiers et des Hospitaliers », Nous n’avons plus l’original de cette lettre.
52 Templier de Tyr, § 398.
53 Amadi, p. 214. Cette source mentionne comme membres du conseil Jean de Florin, Jacques Vidal, Balian Antiaume.
54 A la place de Balian d’Arsûf, on nomma sénéchal un noble français au service de la Maison d’Anjou à Naples, Eudes Poilechien ; connétable, Richard de Noblans ; maréchal, le ‘ conseiller ‘ de Balian, Jacques Vidal ; vicomte, Gérard de Raschas.
55 Le texte de l’accord entre Oberto Morosini, bailli des Vénitiens de Syrie, et Jean de Montfort, est dans Tafel-Thomas, III, pp. 150-159.
56 Cf. supra, p. 514.
57 Aucune certitude quant à la date de la tentative faite par Hugues pour s’emparer d’Acre. Le Templier de Tyr, § 401, indique l’année 1279. Il semble plus probable que Hugues ait fait cette tentative en 1278, année durant laquelle les Templiers furent occupés à la guerre contre Tripoli.
58 Une pénétration musulmane dans le royaume des Ilkhans se fait nettement sentir à cette époque. A la mort d’Abagha en 1282, son frère Teghîder (Tekuder), bien qu’il eût reçu une éducation chrétienne, se convertit à l’Islam sous le nom d’Ahmed et prit le pouvoir. Mais survint une révolution qui fit monter au pouvoir Argûn (1284) ; ce dernier poursuivit la politique d’Abagha.
59 Comme pour Baîbars, il n’y a pas de biographie exhaustive de Qalâwun. Le meilleur ouvrage demeure G. Weil, Geschichte der Chalifen, t. 4, Stuttgart, 1860, pp. 113-173.
60 Lettre de Godefroi, évêque d’Hébron, vicaire du patriarche Élie. Cf. Rymer, Foedera I2, pp. 188/9.
61 Sanudo, p. 228, est seul à signaler l’attaque de la Béqâ’.
62 En dehors des plaintes des anciens émirs de Baîbars, outre les révoltes comme celle de Damas, l’agitation s’étendait à la population rurale. Les paysans de la Samarie étaient en proie à une vive effervescence. Les ‘ montagnards ‘ (al-’ashîr) se soulevèrent et pillèrent Gaza (septembre-octobre 1280). Quelque temps plus tard, ils pillèrent Naplouse. Il fallut une opération punitive de ‘Alâ al-Dîn Idkîn al-Fakhrî à Gaza, puis à Naplouse, pour réprimer par la force la révolte. ‘Alâ al-Dîn Aidagadî al-Sarkhadi fut ensuite nommé naib à Gaza et sur la côte, afin de prévenir les rezzous de fellahîn. Cf. Maqrîzî, IA, pp. 33, 43.
63 C’est-à-dire qu’ils appartenaient au dernier prince aiyûbide d’Égypte, al-Malik al-Sâlih.
64 Un peu au nord-est de Beisân.
65 Ibn Furât, VIIe partie, pp. 206-7 et, à sa suite, Maqrîzî, IA, p. 29.
66 Champollion-Figeac, Lettres des rois etc., Paris, 1839, pp. 288-294.
67 Cité ici d’après ibn Furât, VIIe partie, pp. 262-272 ; cf. aussi III A ; Maqrîzî, éd. Quatremère, pp. 179-180.
68 Traduction dans l’ordre adopté par le traité. Parmi les régions de Terre Sainte, il semble qu’il inclut en outre Meshgher, Zelâyâ, non identifiées ; Al-Beqâ’ al-’Azîz (Coélé-Syrie) ainsi nommée d’après al-Malik al-’Azîz fils de Saladin (Maqrîzî, éd. Quatremère, III, p. 257).
69 Le monastère de Sayâj doit être Deïr al-Sayâh à l’ouest du Carmel. Le toponyme Marinâ est inconnu, il doit s’agir d’un toponyme franc pouvant, d’après l’étymologie, désigner une région côtière.
70 Al-Mansûra au nord-ouest de Qaîmûn. Le château Harâmis est al-Harâmîs au sud-ouest de Qaîmûn, Arames pour les Francs, qu’on ne connaît pas comme place-forte. ‘Asâ est peut-être ‘Usaflyâ sur le Carmel.
71 Le traité précise les constructions interdites : ‘Qal’at, Burj ou Hisn.
72 Les régions partagées étaient dites en arabe ‘ Mûnâsefât ‘. Parmi les fonctions dévolues aux gouverneurs des marches mamelûkes, apparaissent dans un acte de nomination surveillance des fortifications à la frontière franque ; contrôle des routes allant de Jéricho (centre du gouverneur) à Athlîth, Haïfa, Acre ; contrôle de l’application des clauses de l’armistice et contrôle des « mûnâsefât ». Cf. l’acte de nomination, de 1284, du gouverneur Shams al-Dîn Ibrahim ben Halîl al-Tûrî, Ibn Furât, VIIIe partie, p. 2.
73 Ce paragraphe postule l’existence d’un servage des paysans chrétiens et musulmans et leur ad glebam adscriplio tant en pays musulman qu’en secteur franc. Le servage des paysans dans le royaume latin n’a pas été suffisamment étudié. Il paraît bien n’avoir pas été total.
74 Déclaration de Petrus de Nobiliaco : « Il dit aussi que le frère Guillaume (de Beaujeu) susdit était en grande amitié avec le sultan et les Sarrasins ; car autrement il lui aurait été impossible de subsister avec son ordre outre-mer ». J. Michelet, Procès des Templiers, t. 2, Paris, 1851, p. 215. On remarquera pourtant que Guillaume de Beaujeu, même lors du procès des Templiers, n’est l’objet d’aucune accusation. Tant dans l’Ordre qu’au dehors, il a laissé le souvenir d’un homme pieux et doué d’une audace peu ordinaire. Cf. A. Trudon des Ormes, Listes des maisons et de quelques dignitaires de l’Ordre du Temple, en Syrie, en Chypre et en France, d’après les pièces du procès, ROL, V, 1897, pp. 397-8.
75 Ibn Furât, VIIe partie, p. 277, fit dépendre ce voyage de sa volonté d’attaquer les musulmans. Comme il le raconte, les habitants de Jébel al-Harûb (au sud d’al-Gharb) le guettaient, se jetèrent sur lui et lui causèrent de lourdes pertes. De là le roi s’embarqua pour Tyr. Le Templier de Tyr, § 419, raconte que les troupes du roi, qui cheminaient par terre, furent assaillies dans un passage difficile entre Chastelet et le Nahr Damour (entre Sidon et Tyr). L’endroit fut appelé Passus Daugiae prope Sydon : Marino Sanudo, p. 229 ; il s’agit de al-Jiyâ au sud du Nahr Damour.
76 C’est ainsi qu’il faut probablement comprendre Templier de Tyr § 438 : « Ne vindrent mye à rencontre dou roy à luy acullir, et se firent il pour la rayson de ce que il estoient gens de religion, et ne se voleent travailler de ce fait, por non aver le maugré d’aucunes des parties ».
77 On peut aussi supposer que Philippe roi de France parut ici hériter des droits de Charles d’Anjou. Charles d’Anjou avait un héritier direct, Charles II, qui en 1289 ratifia de nouveau l’acquisition des droits au royaume de Jérusalem de Marie d’Antioche. Depuis 1285, Marie d’Antioche n’avait reçu aucun versement annuel ; les versements reprirent en 1289. Cf. Regesta, n° 1 486.
78 Manfroni, op. cit., p. 109.
79 G. Bigoni, Quattro documenti genovesi sulle contese d’Oltramare nel secolo XIII, Arch. storico italiano, t. 24, 1899, p. 63.
80 Delaville, Cartulaire, III, 3771, p. 420.
81 Iacobi Aurie Annales Ianuenses, éd. Pertz, p. 317.
82 Templier de Tyr, § 454 : « Pluissors barques de pesqours, Poulains, Pizans ». Faut-il lire séparément : pécheurs, Poulains, Pisans ?
83 Templier de Tyr, § 456. L’endroit serait à identifier, selon Röhricht (GKJ, p. 992, n. 1), avec un port fortifié par Conrad de Montferrat lors du siège d’Acre (ibid., p. 511, n. 2) ; peut-être s’agit-il de mare Lordemer cité dans d’autres sources, et de mare burgi novi à l’ouest de Mont-Musard. Cf. le chapitre suivant.
84 Guillaume de Beaujeu l’apprit de la bouche d’un chevalier du conseil d’Antioche- Tripoli. Le Maître du Temple transmit ce que savait le chevalier (sans citer le nom) à notre chroniqueur qui lui servait de secrétaire ; ce dernier le fit savoir à Spinola, qui de cette manière échappa à l’emprisonnement. Templier de Tyr, § 457. L’amitié soudaine des Templiers pour les Génois surprend. Évidemment, l’Ordre peut avoir préféré les vainqueurs de Maloria aux vaincus. Peut-être vaudrait-il mieux supposer que l’Ordre chercha à brouiller le prince d’Antioche-Tripoli, ennemi du Temple, avec les Génois.
85 Templier de Tyr, § 460.
86 Les 3 et 15 avril 1288 : Liber Iurium II, pp. 114-124, 127 et suiv.
87 Ibid., pp. 116-7. Les Pisans s’engageaient à restituer aux Génois tous leurs biens d’Acre en l’état de 1255 : ibid. pp. 136-138.
88 Templier de Tyr, § 467 : « Et alerent (les chevaliers) à conseill, et adons ordenerent une coumune à l’henor de la beate Virge Marye, mere de Dieu ». Dans une lettre adressée par la commune à Luciana lorsqu’elle vint à Acre, est formulé tout le programme révolutionnaire : elle devait savoir que « son père le prince et le père de celui-ci (c’est-à-dire son grand-père) leur causèrent toujours maints maux et tourments par la violence, et ce, tant aux chevaliers qu’aux bourgeois et aux autres gens. C’est pourquoi ils ne voulaient plus souffrir comme leurs ancêtres qui furent parmi les conquérants du pays de Tripoli. Et afin de ne plus se trouver dans cette situation, ils avaient délibéré de fonder entre eux une commune en l’honneur de Dieu et de Notre Dame, dont la commune porterait le nom. Et ils ne firent point cela pour léser quelqu’un ou contre la Sainte Église, mais ils agirent ainsi pour préserver les privilèges de chacun » : Ibid. § 468.
89 C’est pour cette raison que le chroniqueur chypriote écrivant en italien (Fl. Bustron, p. 117) appelle la commune : congiuria (coniuratio).
90 Chevetaines et prevost, ibid. § 467. Ailleurs (§ 477) il l’appelle : maire et chevetaine.
91 Son père était dans l’opposition à Bohémond VI. Son cousin était ce dernier seigneur de Gibelet qui fut capturé et mis à mort par Bohémond VII.
92 Voir la remarquable biographie de R. Lopez, Genova marinara nel ducento, Benedetto Zaccaria, ammiraglio e mercante, Messine-Milan, 1932.
93 Iacobi Aurie Annales Ianuenses, éd. Pertz, p. 326 : « Cacenimicus de Volta (...) ubi ex forma conventionis potestas pro communi Ianue esse debebat ».
94 G. Caro, op. cit., II, p. 126, fut le premier à l’avoir signalé. Cette idée a été largement développée, exagérément peut-être, par R. Lopez, op. cit., p. 137. Il est difficile d’arriver à une certitude raisonnable sur ce point, parce que la principale source, les Annales de Gênes, furent écrites à cette époque par Jacob d’Oria, dont le frère était le rival de Benedetto Zaccaria : d’où son intention de déprécier les résultats obtenus et de souligner les aspects négatifs des actions de l’amiral génois. L’opinion de Caro et de Lopez n’a pas obtenu l’adhésion des historiens, mais nous pensons que les sources démontrent sa justesse.
95 En italien Lajazzo, aujourd’hui le port turc de Yumurtalik
96 Le chroniqueur génois hostile à Zaccaria résume la situation dans une phrase sibylline : « Cet accord fut de peu de valeur en considération de la situation d’ensemble, il était tout à fait différent de celui proposé à Gênes par la légation de Tripoli » : Annales Ianuenses, p. 322.
97 On ne sait pas très bien qui est coupable de trahison. Le secrétaire de Guillaume de Beaujeu, le ‘ Templier de Tyr ‘, était en mesure de l’identifier, mais il ne voulut pas le dévoiler dans son ouvrage : « Deux hommes vinrent d’Alexandrie trouver le sultan, je pourrais dire qui ils étaient si je le voulais » (§ 473). On peut supposer raisonnablement qu’il s’agissait de Vénitiens ou de Pisans. Une source musulmane, ibn Tagrîbirdl, déclare que Barthélemy Embriaco s’adressa au sultan (Reinaud, Extraits, p. 561), mais il est ici question d’événements ayant précédé l’érection de la commune, alors que le susdit cherchait par ses propres moyens à s’emparer de Tripoli et sollicitait le secours du sultan.
98 « Il avait coutume d’avertir le maître du Temple pour le bien des Chrétiens, chaque fois que le sultan voulait nuire en quelque manière que ce fût aux Chrétiens. Cela coûtait au maître du Temple de beaux présents chaque année, qu’il avait coutume de lui envoyer » Templier de Tyr, § 474.
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Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome premier
Les croisades et le premier royaume latin
Joshua Prawer Gérard Nahon (trad.)
2001
Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome second
Les croisades et le second royaume latin
Joshua Prawer Gérard Nahon (trad.)
2001
