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    Plan détaillé Texte intégral Vers une géographie des ignorances géonumériques Vers une géographie des résistances géonumériques Conclusion : les blancs des cartes, une opportunité pour diversifier nos manières de voir le Monde Notes de bas de page

    Blancs des cartes et boîtes noires algorithmiques

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 6

    Vers une géographie des ignorances et des résistances géonumériques

    p. 365-382

    Texte intégral Vers une géographie des ignorances géonumériques Dépasser l’horror vacui, s’emparer des blancs pour révéler les ignorances Dessiner une géographie des ignorances ouvertes à des alliances disciplinaires Redéfinir les grands espaces, produits et producteurs d’ignorances cartographiques Vers une géographie des résistances géonumériques Combler les blancs des cartes, contre-cartographier le Monde Revisiter le blanc autrement, sortir du tunnel de l’idéal cartographique Résister aux blancs des cartes, l’art de la fugue cartographique Conclusion : les blancs des cartes, une opportunité pour diversifier nos manières de voir le Monde Notes de bas de page

    Texte intégral

    1À l’issue de cette exploration critique des fabriques cartographiques contemporaines, analysées sans l’angle des blancs des cartes, quel bilan tirer ? Quels sont les apports pour la géographie d’une démarche de recherche qui ambitionne d’ouvrir les boîtes noires algorithmiques ? Quelles pistes méthodologiques ces travaux permettent-ils d’entrevoir sur le versant géonumérique des sciences du territoire ? Quelles singularités informationnelles caractérisent aujourd’hui encore les grands espaces ? Et finalement, en quoi l’inégale géonumérisation du Monde peut-elle offrir un fil directeur stimulant pour renouveler les approches critiques des sciences de l’information géographique ? C’est à l’ensemble de ces questions qu’entend répondre cet ultime chapitre. Ou plus modestement, c’est en amorçant quelques perspectives de prolongement possible que je propose de structurer cette discussion programmatique pour éviter toute conclusion définitive. En s’appuyant sur les trois études de cas qui viennent d’être développées aux chapitres 3, 4 et 5, deux axes transversaux de réflexion structurent alors cette discussion pour envisager d’une part, une géographie des ignorances géonumériques qui prennent conscience des savoirs oubliés, masqués ou détruits et, d’autre part, une géographie des résistances géonumériques qui rendent compte des alternatives aux savoirs dominants. Ensemble ces deux axes permettent d’appréhender les blancs des cartes comme une opportunité pour diversifier nos manières de voir le Monde.

    Vers une géographie des ignorances géonumériques

    Dépasser l’horror vacui, s’emparer des blancs pour révéler les ignorances

    2Horror vacui : une expression latine qui signifie littéralement terreur du vide. Dans les arts visuels, ce concept définit l’acte de remplir complètement toute la surface d’une œuvre avec une multitude de détails. L’horror vacui s’apparente, par exemple, à certains styles de graphisme postmoderne comme les travaux du designer David Ray Carson, les dessins de comix de Mark Beyer ou encore les peintures de Robert Williams. En physique, l’horror vacui reflète l’idée d’Aristote selon laquelle « la nature a horreur du vide ». Or, comme le premier chapitre l’a explicité, longtemps, les géographes-explorateurs ont été fascinés par les blancs des cartes qui étaient sources de motivation pour aller découvrir ou conquérir des terres lointaines, longtemps aussi ils ont été assumés par une cartographie dite « moderne » qui s’est servie du vide comme d’un support de légitimation de ce qui était plein. Aujourd’hui, l’information géographique semble progressivement basculée dans une forme d’horror vacui. Face à un monde numérique qui déborde de données, une phobie des blancs de la carte s’empare des cartographes et autres géomaticiens qui s’appuient sur les progrès technologiques pour les invisibiliser en quelques clics. Ces logiques de reproduction perpétuelle des données conduisent à épaissir le trait du cartographe par l’accumulation d’observations souvent dans les mêmes zones, renforçant de facto les blancs des cartes, si tant est qu’on se donne la peine d’analyser la distribution spatiale de leurs sources. Ainsi, en participant à la mise à plat des connaissances produites, la cartographie numérique participe simultanément à la révélation des ignorances. Une géographie des blancs des cartes peut donc contribuer à la fois à la spatialisation de ces ignorances et à la mise en évidence de la sélection des savoirs jugés légitimes dans un contexte social et culturel donné. Une lecture transversale des trois chapitres précédents permet alors de souligner un motif récurrent des processus métrologiques à l’œuvre en Guyane française : l’exclusion quasi systématique de ce qu’on rassemble sous un même vocable réducteur, les savoirs autochtones. Dans nombre des systèmes métrologiques étudiés, ils s’apparentent à des savoirs omis, masqués, voire détruits. Sans constituer l’entrée en matière de mon engagement exploratoire, leur absence se révèle criante au fil des pages. Que ce soit sur le front de l’orpaillage, pour évaluer la biodiversité ou pour cartographier librement les réseaux de communication amazoniens, la géonumérisation à distance des confins semble participer tant à la sélection des connaissances retenues qu’à la spécificité des ignorances associées à chacun de ces dispositifs cartographiques. En explorant les codes des programmes informatiques pour identifier leur source, on se rend compte que si les avancées technologiques des indicateurs - sur la turbidité des cours d’eau, l’insalubrité des bidonvilles ou la richesse de la biodiversité - font la qualité des indications, c’est parce qu’ils écartent, dans le même mouvement, d’autres manières d’objectiver d’autres pistes d’observation. En privilégiant les approches à distance pour tenter d’approcher des espaces difficiles d’accès, ces dispositifs métrologiques évacuent les méthodes fondées sur la proximité, la familiarité et la pratique des lieux. Suivant la même logique, l’efficacité des boîtes noires algorithmiques tient dans leur capacité à reproduire et simuler la complexité fonctionnelle des phénomènes étudiés. Mais, leur technicité et leur opacité conduisent aussi fréquemment à perdre de vue ce qu’elles mettent de côté. En proposant une exploration de quelques-uns de ces systèmes sur un même espace, historiquement délaissé (a minima d’un point de vue cartographique), ce travail avait pour ambition de lever le voile sur les coulisses de ces dispositifs. Se plonger non seulement dans les modalités de traitement qui permettent de combler mathématiquement les blancs des cartes, mais aussi dans leurs sources a permis, en effet, de révéler dans ce semblant de géonumérisation continue du Monde, des patchworks qui tendent à masquer tant leur hétérogénéité que leurs potentielles lacunes. À l’issue de ce travail, une forme de géographie des ignorances à l’ère du géoweb semble alors s’esquisser.

    Dessiner une géographie des ignorances ouvertes à des alliances disciplinaires

    3Alors que de nombreux travaux ont montré comment la quantification et désormais le codage informatique s’imposent progressivement comme langage de la science ou dans le domaine de la décision publique, je souhaitais donc, à travers ces trois études de cas issues des sphères scientifiques, institutionnelles et citoyennes, démontrer l’importance d’un regard sur la quantification et le codage informatique comme sources de ce « pilote invisible de l’action publique1 ». Dépasser les visualisations cartographiques obnubilantes et le sublime technologique qui les accompagnent en s’intéressant à l’inégale géonumérisation du Monde, a permis d’entrevoir des enjeux politiques, mais aussi culturels qui méritent d’être étudiés par les géographes, car ils sont sources de différenciations territoriales et s’expriment à différentes échelles. À travers les analyses multiscalaires des trois études de cas précédentes, nous avons pu naviguer de bases de données mondiales à des relevés de terrain, de l’agrégation macro-régionale de données à des usages ponctuels de quelques extraits de corpus savamment triés. C’est donc aussi en termes méthodologiques que la géographie me semble pouvoir apporter une meilleure compréhension de ces boîtes noires algorithmiques et des ignorances qu’elles génèrent, en leur appliquant des méthodes d’analyse spatiale déjà bien éprouvées dans d’autres champs. La géographie offre aussi la possibilité de remobiliser les apports des courants relevant de la cartographie critique et des SIG critiques pour déconstruire certains discours sur la portée ou la nature de la géonumérisation et sa performativité. Cependant, l’opacité des boîtes noires algorithmiques génératrices des cartes contemporaines incite au renouvellement de ces approches critiques en envisageant de nouvelles alliances disciplinaires.

    4Face à la multiplicité des dispositifs sociotechniques à l’œuvre, j’ai ainsi cherché à défendre l’importance de l’empirie et d’approches à la fois multi-situées et interdisciplinaires. Pour rester au plus proche des systèmes (codes, données) et des acteurs (producteurs comme utilisateurs, les deux catégories ayant tendance à s’hybrider), les critical data studies me sont alors apparues comme un cadre stimulant favorisant des démarches méthodologiques complémentaires. Par exemple, via des approches ethnographiques, tant des algorithmes que des acteurs il est possible d’engager un travail de déconstruction des discours, des pratiques et des sources qui rendent visibles les multiples épreuves sociotechniques à l’œuvre dans l’inégale géonumérisation du Monde. Si ces alliances restent encore à parfaire, l’engagement de multiples disciplines qui ne sous-estiment pas l’importance de la dimension spatiale et l’implication de nombreux géographes (cartographes critiques, en particulier), dès l’émergence de ce courant au tournant des années 2010, laissent augurer un dialogue non feint et donc potentiellement fertile pour les sciences du territoire. Les grands espaces amazoniens, à l’image de la Guyane intérieure, ont alors fourni des cas exemplaires de ce que de telles approches permettent de révéler.

    Redéfinir les grands espaces, produits et producteurs d’ignorances cartographiques

    5Un des apports de ce travail est de proposer un appareillage méthodologique original associant exploration du code informatique, enquête à partir de forums, de mailing-lists et autres ressources en ligne, analyse des données, observations et entretiens pour étudier la géonumérisation des grands espaces. Un autre apport de cette recherche est de contribuer à la définition de ces derniers. Tout au long de cet ouvrage, les grands espaces se sont révélés être à la fois produits et producteurs d’ignorances cartographiques. Aux quatre dimensions définies par François-Michel Le Tourneau (faiblesse démographique, isolement et éloignement, contrôle imparfait des États-nations, présence de l’Autre), je propose donc d’en ajouter une cinquième : les connaissances lacunaires de ces territoires et leurs cartographies approximatives, qui se manifestaient hier par des blancs sur les cartes et se révèlent aujourd’hui encore, par des déserts dans les bases de données. Cette dimension culturelle est essentielle car elle impacte très directement les autres caractéristiques des grands espaces : les mythes cartographiques et le blanchiment des cartes façonnent les imaginaires associés à ces territoires lointains et aux peuples premiers qui les habitent, quand les promesses technoscientifiques alimentent les velléités de contrôle à distance. Historiquement, le premier chapitre a, en effet, démontré que les marges territoriales sont aussi des marges informationnelles. Territoires de conquête, ils ont fait l’objet d’une production cartographique parcimonieuse : les blancs des cartes les ont donc caractérisés pendant longtemps jusqu’à devenir, aujourd’hui encore, un composant culturel qui participe à leur définition. Nos études de cas sur un territoire amazonien difficile d’accès montrent bien l’importance aujourd’hui de dispositifs techniques favorisant la production d’information à distance. Les usages de la télédétection en Amazonie (et en particulier en Guyane française) en sont de bons exemples. Le télé-gouvernement des grands espaces s’appuie donc sur des données produites pour l’essentiel à distance pour combler les blancs. Par ailleurs, les lacunes informationnelles, mythes et controverses (cartographiques) historiques ou contemporaines incitent des acteurs issus d’horizons variés à compléter, contourner voire directement concurrencer les États dans la production de données : des ONG internationales aux associations locales, des opérateurs miniers aux multinationales du numérique. L’utilisation massive de méthodes à distance favorise la production de données par des acteurs extérieurs au territoire. L’arpentage devenant secondaire, c’est la maîtrise des méthodes à distance qui devient la clé de la production de données.

    6Au fil des études de cas, les grands espaces apparaissent aussi comme des espaces d’expérimentation métrologiques, où l’on n’hésite pas à élaborer et tester des méthodes et techniques nouvelles dont la transparence n’est pas nécessairement la première des caractéristiques. Que ce soit pour cartographier automatiquement le réseau hydrographique, pour quantifier l’évolution de l’activité des garimpeiros ou pour évaluer l’extension des quartiers d’habitats spontanés, des protocoles méthodologiques inédits sont régulièrement testés. Or, ces régions du globe sont marquées par une très forte hétérogénéité dans la qualité des données qui les couvrent. Dans les espaces denses quadrillés depuis plus longtemps par l’État, une relative homogénéisation a eu lieu par la production de référentiels, qui lissent la diversité informationnelle. Dans les grands espaces, la précision comme la couverture des données semblent davantage conditionnées par les grands projets d’aménagement (barrages, mines) ou des expérimentations (stations scientifiques) générant un effet d’hétérogénéité qui n’est pas sans soulever des questions méthodologiques dès lors qu’il s’agit d’extrapoler ces données à l’échelle d’un pays ou d’une macro-région. Ce constat, peut, dès lors, nous amener à nuancer la première caractéristique (historique) soulignée précédemment pour considérer qu’aujourd’hui, ce n’est pas tant le blanc des cartes qui caractérise ces grands espaces, mais le gris : ils sont cartographiés, mais de façon lâche, avec une faible répétitivité temporelle, et les référentiels produits résultent bien souvent d’expérimentations et de bricolages extrapolatoires. De plus, l’exploration d’une quinzaine d’années de production cartographique en et sur la Guyane a permis de bien mettre en évidence la place croissante des « petites cartes du web2 » sur ce territoire : les méthodes de cartographie à distance se sont progressivement démocratisées ou du moins diffusées auprès de la société civile : organisations de protection de l’environnement ou collectifs autochtones, notamment. Dans les grands espaces, on note ainsi une exacerbation de la remise en cause de l’autorité des données gouvernementales et de la souveraineté informationnelle des États par des collectifs, formels ou informels, qui inscrivent leurs actions dans des dynamiques ultra-locales ou macro-régionales voire planétaires et résistent aux visions dominantes du Monde. C’est sur ces différentes stratégies de résistance géonumérique aux blancs des cartes que je souhaite revenir désormais. Si le comblement des blancs par la contre-cartographie est une modalité de résistance déjà évoquée dans plusieurs des études de cas des chapitres précédents, d’autres formes de résistance méritent d’être abordées aussi ici comme autant de perspectives pour de futures recherches : il s’agit notamment de la production de représentations spatiales alternatives, mais aussi de la fugue cartographique, comme on le verra plus loin.

    Vers une géographie des résistances géonumériques

    Combler les blancs des cartes, contre-cartographier le Monde

    7L’idée que la carte peut donner la voix aux citoyens a fait progressivement son chemin. Désormais perçu aussi comme un instrument de renforcement social parce qu’il permet de mettre à plat des conflits, le comblement des blancs des cartes devient un processus de contestation sociale et de justice socio-spatiale. Dans un texte fondateur publié en 1995, la sociologue Nancy Peluso a qualifié ce type d’initiative de « contre-cartographie3 ». Décrivant les luttes sur les ressources forestières à Kalimantan, en Indonésie, elle caractérise la contre-cartographie comme une stratégie utilisée par les militants locaux et leurs alliés pour « s’approprier les techniques et le mode de représentation de l’État pour renforcer la légitimité des revendications “coutumières” sur les ressources4 ». En comblant les blancs des cartes, en y faisant entrer de nouveaux centres d’attention, en conférant une dignité nouvelle à des thématiques ou des populations jusque-là enfouies dans les vides graphiques, la contre-cartographie ambitionne de reconfigurer les manières de lire et d’écrire l’espace.

    8La contre-cartographie trouve alors des points d’appui rétrospectifs dans l’histoire des contestations de la technique, dont le travail précurseur de Jacques Ellul qui rappelaient déjà que : « ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique5 ». De fait, si la théorie critique de la technique examine les outils numériques comme des outils de rationalisation sociale au service d’instances de domination, elle invite aussi à ne pas se limiter à cette vision déterministe6. C’est ainsi que des réseaux, des collectifs formels ou informels de militants, d’artistes ou de chercheurs tentent de se réapproprier les statistiques et la cartographie comme outil de lutte et moyen d’émancipation. Ces expériences de « statactivisme » ou de « contre-cartographies » se développent pour constituer des ressources de résistance et d’imagination politique : « quantifier, c’est produire du savoir, donc exercer du pouvoir. Il y a là un formidable levier d’action à mettre entre les mains des militants7 ». La relation à l’information géographique numérique ne relève plus alors de l’instrumentation ou de l’aliénation, mais peut au contraire s’opérer sur le mode du détournement où art et hacktivisme technocritique s’entremêlent8. En devenant des « braconniers actifs » des boîtes noires algorithmiques, les contre-cartographes tentent donc de renverser le pouvoir des cartes en comblant ses blancs. Ces formes de résistances ne se cantonnent pas à des oppositions de principe, mais se déploient dans des pratiques concrètes, à l’image des arpentages menés par le MaroniLab avec les habitants des quartiers informels de Saint-Laurent-du-Maroni ou des ateliers de photo-interprétation organisés par le WWF Guyane.

    9Puissance révélatrice et performative qui consiste à objectiver et objectifier des réalités territoriales en les montrant, les batailles autour de la géonumérisation du Monde peuvent donc être appréhendées comme des batailles politiques, car elles relèvent de lutte de visibilité. Ainsi au Canada, dès 1976, The Inuit Land Use and Occupancy Project proposait de documenter les pratiques et représentations inuit de l’environnement sur un espace terrestre et marin de plus de 2,8 millions de km2 à l’intérieur de ce qui correspondait alors aux Territoires du Nord-Ouest et du nord-est du Yukon. Les map biographies réalisées alors étaient constituées de l’agrégation d’itinéraires individuels de chasse, pêche, cueillette et trappe sur fond de cartes topographiques, recueillis par le biais de témoignages oraux. Ces cartes ont montré que loin d’être vides, comme suggéré par les imaginaires coloniaux, les territoires inuits étaient saturés de toponymes, de caches de nourriture, de lieux de campement, et de routes de migration humaine et non humaine9. Les cartes peuvent donc être des vecteurs de résistance, « maps as resistance10 », et la géographie numérique prend désormais le relais sous des formes diversifiées, avec des acteurs issus d’horizons variés et pour défendre des causes multiples : étudiants qui s’opposent à des politiques universitaires11, peuples autochtones qui luttent contre les industries extractivistes12, défenseurs des droits des migrants en Europe13, militants qui veulent reconquérir les espaces queers et les expériences vécues dans la ville14, ou encore universitaires exposant les violations de la vie privée et la collecte passive de données15. Certains collectifs sont multi-thématiques. C’est le cas de Guerrilla Cartography, une ONG états-unienne qui publie, notamment sur son site web16, de multiples atlas thématiques ayant pour objectif d’appréhender des sujets de société aussi divers que l’eau17 ou l’alimentation18 par le prisme des cartes. Les atlas produits mélangent données inédites recueillies par les militants et détournement artistique de cartes officielles. Un recueil imposant d’une quarantaine de contre-cartes sorties en 2018 sous le titre This is not an atlas à l’initiative du collectif Orangotango+ témoigne de la richesse des initiatives en cours19. Ces nombreux exemples démontrent que ces contre-cartographies, que Michel Foucault aurait pu qualifier de « contre-conduites », sont moins définies par une technologie, une méthode ou un mode de représentation spatiale, que par une volonté similaire de remise en question des asymétries de pouvoir dans (et à travers) la géonumérisation du Monde. Comme pour nos études de cas, les blancs des cartes apparaissent, dans ces exemples, comme les éléments déclencheurs de dynamiques contestataires qui peuvent cependant agir parfois comme des armes à double-tranchant.

    Revisiter le blanc autrement, sortir du tunnel de l’idéal cartographique

    10L’exemple guyanais a permis de souligner que les développements de la cartographie au-delà du sérail des experts sont porteurs d’une promesse paradoxale : les petites cartes qui se diffusent tous azimuts offrent, en effet, une diversité de représentations de l’espace, mais leur mise en avant dans le débat public semble privilégier les contenus les plus conventionnels, favorisant ainsi une forme de standardisation des savoirs. Ainsi que le soulignent Irène Hirt (2009), si les peuples autochtones font des cartes pour défendre des droits territoriaux, ils n’ont souvent guère le choix que de recourir aux codes et au langage cartographique de la société dominante, lesquels s’inscrivent dans les présupposés territoriaux de l’État moderne. Les représentations cartographiques qui en résultent sont alors déconnectées des modes de territorialisation propres aux sociétés autochtones. Il ne s’agit pas d’un problème technique, lié à l’outil cartographique, mais bien davantage d’un problème lié à l’ontologie territoriale sous-jacente à l’usage qui est fait de cette technique. Elle consiste à imposer une vision du monde, une lecture du territoire, qui se veut universelle, mais qui n’est en réalité que le reflet d’une culture et d’une histoire données20. La cartographie a ainsi pu être dénoncée comme une « technologie coloniale21 » qu’il s’agit de décoloniser. Les blancs des cartes peuvent alors apparaître comme une opportunité pour revoir ces représentations cartographiques dominantes et leurs processus conventionnels de fabrique afin de présenter et confronter différentes conceptions du Monde.

    11L’enjeu est d’opérer un double renversement du pouvoir des cartes : d’un point de vue politique en s’opposant aux visions dominantes, d’un point de vue épistémologique, en cherchant des modes d’expression alternatifs. En s’inspirant des travaux de géographie historique de Caroline Desbiens et d’histoire de la cartographie de Mathew Edney, il s’agit, en quelque sorte, de sortir du tunnel de l’idéal cartographique occidental, c’est-à-dire de cette croyance en la carte comme catégorie sans équivoque d’objets qui seraient tous du même type et qui, quelles que soient leurs formes et leurs fonctions, pourraient être évalués selon les mêmes standards. Or, comme l’a montré à plusieurs reprises le projet History of Cartography, d’autres cartographies autochtones, pré-scientifiques ou indisciplinées abondent dans de nombreuses cultures humaines. Dans le volume I de cette série, les éditeurs fondateurs John Brian Harley et David Woodward ont adopté cette définition de la carte particulièrement inclusive : « Les cartes sont des représentations graphiques qui facilitent la compréhension spatiale des choses, des concepts, des conditions, des processus ou des événements dans le monde humain22. » En mettant l’accent sur le rôle des cartes dans l’expérience humaine, plutôt que sur l’aspect ou la forme des cartes, ils ont ouvert la porte à de nombreuses traditions cartographiques non occidentales et à d’autres formes d’expressions cartographiques qui ne passent plus nécessairement par les cadres rigides des approches euclidiennes et géolocalisées.

    12C’est notamment ce qu’explore la cartographie sensible qui entend produire des cartographies autres pour préserver la diversité des points de vue des acteurs et rendre visible autrement leur territorialité. Cette approche qualitative peut s’appuyer sur des récits de vie qui permettent de transmettre la mémoire de territoires fragilisés23 par de longs processus de blanchiments des cartes dont nous avons montré que tout en étant situés historiquement, ils se poursuivent parfois encore aujourd’hui. Dans cette perspective, le comblement pourrait servir à créer des modes de représentations plus inclusifs et alternatifs aux modes de représentations dominants et aller jusqu’à donner à voir d’autres constructions du Monde. Face aux silences de la carte euclidienne, les expérimentations sensibles des récits peuvent faire remonter à la surface des cartes des contre-récits. Dès lors, on peut s’interroger sur la pertinence d’une articulation potentielle entre cartographie sensible et cartographie euclidienne. Pour faire face aux critiques sur les effets standardisateurs des grands dispositifs informationnels occidentaux, certains auteurs ambitionnent en effet de les amender par des savoirs autres. Cependant, on peut douter du potentiel d’hybridation de systèmes si différents. Reconnaître la diversité des formes d’expression cartographique ne conduit pas nécessairement à vouloir les hybrider. En effet, puisque les systèmes métrologiques occidentaux sont basés sur les principes de lisibilisation mis en évidence au chapitre 2 en s’appuyant sur les travaux de James Scott, ils ne sont, a priori, effectifs qu’à condition de décontextualiser les savoirs, en les normalisant.

    13Aussi, plutôt qu’un amendement technique de ces dispositifs synoptiques qui me paraît illusoire, je défends, à l’issue de ce travail, la création d’espaces démocratiques où d’autres formes de savoirs peuvent s’exprimer. C’est ce qu’explore actuellement le GeomediaLab de Montréal, qui cherche, par différentes expérimentations, à établir « a dialogue between geolocated and dislocated cartographies24 ». De ce dialogue pourrait émerger la reconstruction de nouvelles images des blancs de la carte. Des blancs qui, contrairement à ce que l’ensemble de cet ouvrage pourrait laisser croire, n’ont pas forcément vocation à être systématiquement comblés.

    Résister aux blancs des cartes, l’art de la fugue cartographique

    14À contre-courant du comblement des blancs des cartes, les vertus de l’invisibilisation sont prônées par certains militants jusqu’à l’adoption d’une démarche volontaire de sortie des radars institutionnels face à l’expansion de la géonumérisation du Monde. Par exemple, le projet Mapazonia de cartographie de l’Amazonie (chapitre 5) a fait l’objet de vives critiques, en particulier sur les risques de rendre visibles des sites qui feraient mieux d’être cachés pour être protégés afin d’éviter de favoriser le trafic d’or ou la déforestation. « Cela commence par un parc, ça se termine en parking », explique avec ruse le penseur amazonien Ailton Krenak25. Dans un autre contexte, les zones blanches – de données, capteurs et ondes en tout genre – peuvent devenir des espaces rares, recherchés et protégés par les scientifiques et les militaires. Ainsi, la Federal Communications Commission a défini, dès 1958, la US National Radio Quiet Zone, une vaste zone blanche (33 000 km2) à la frontière entre la Virginie, la Virginie-Occidentale et le Maryland. Elle vise à protéger à la fois les radiotélescopes de l’observatoire scientifique de Green Bank et les récepteurs de la Navy Security Group Activity, une unité de renseignement militaire. Pour éviter de saturer les amplificateurs des télescopes, l’utilisation de téléphones portables et du Wi-Fi y sont interdits. Ces restrictions ont pour effet imprévu d’attirer des dizaines d’habitants qui fuient les ondes électromagnétiques et revendiquent un statut de réfugiés sanitaires. Ils se sont baptisés les Wi-Fi refugees26. Plus récemment, la guerre en Ukraine rappelle l’importance de maintenir un certain brouillard cartographique27 (encadré), une autre preuve pour les tenants de la discrétion cartographique du bienfait des blancs des cartes.

    Figure 6.1. Un appel au maintien du blanc des cartes en Ukraine.

    Source : https://wiki.openstreetmap.org/wiki/FR :Russian-Ukrainian_war [consulté le 19/07/2022].

    Maintenir les blancs des cartes pour rester dans le brouillard de la guerre

    L’expression « brouillard de la guerre » désigne pour les militaires l’incertitude qui plane au-dessus d’un conflit. Un brouillard que les militaires et les reporters ont longtemps cherché à dissiper puisqu’ils sont les seuls à avoir accès aux théâtres d’opérations et aux informations qui les traversent. Le conflit ukrainien marque, cependant, un tournant. Sur les réseaux sociaux (de TikTok à Twitter) des images de défilés de chars, de panoplie d’armes des assaillants, du déploiement des troupes russes à la frontière, des ponts et des hôpitaux détruits, etc. se démultiplient et sont autant de sources nouvelles susceptibles de dissiper le « brouillard de la guerre ». C’est ce qu’on appelle l’Open Source INTelligence ou OSINT, devenue en peu de temps une spécialité. Google Earth et Google Street View, mais aussi toutes les archives cartographiques et images satellites en ligne accessibles sur Internet peuvent alors servir à enquêter, vérifier, analyser au milieu de centaines d’autres ressources (photos, vidéos, bases de données, etc.). Si le ministère de la Défense avait lancé un appel d’offre dès 2007 pour mettre en œuvre une plateforme de surveillance, l’OSINT semble s’être aussi durablement installée dans le travail journalistique avec le conflit en Ukraine27. Des collectifs comme Bellingcat, site web de journalisme d’investigation spécialisé dans l’OSINT, permettent de prendre conscience de la minutie du travail effectué, de recoupement, d’analyse minutieuse, d’archivage, etc. Les informations recueillies peuvent inciter les Internautes à combler les blancs des cartes pour améliorer la cartographie des territoires en conflit. En effet, l’actualité joue un rôle important dans la motivation du choix des espaces sur lesquels certains contributeurs d’OpenStreetMap s’investissent à distance. Mais, dans le cas de la guerre en Ukraine, l’un des fronts du conflit est aussi celui de l’information. L’utilisation possible des données ouvertes par les envahisseurs russes pour planifier des attaques a donc incité la communauté ukrainienne d’OSM à demander fermement et rapidement qu’aucun objet ne soit cartographié ou simplement mis à jour sur son territoire (figure 6.1). En temps de guerre, le maintien des blancs des cartes devient vital.

    15Alors que Michel Foucault a principalement étudié la visibilité sous l’angle de la contrainte, de la disciplinarisation et du contrôle social par le regard28, la volonté de maintenir des blancs sur les cartes peut aussi être appréhendée comme une tentative d’opérer une forme de résistance pour induire un détournement du regard. Une fois de plus, la Guyane peut servir d’exemple, en s’inspirant des travaux de Dénétem Touam Bona. Dans ces deux ouvrages Fugitif où cours-tu ? (2016) et Sagesse des lianes (2021), il décrit le marronnage, à partir de l’exemple des Bushingués du Maroni, comme un art de la fugue des esclaves. En explorant l’usage libérateur de la forêt amazonienne comme refuge, il distingue alors la fuite de la fugue en soulignant que cette dernière désigne une action volontariste qui produit « dans une nuée de leurres et de fabulations, sa propre disparition29 ». Plutôt que d’agir en terrain découvert en s’exposant, les tactiques furtives du marronnage relèvent moins de la conquête du pouvoir que de sa soustraction. Dans cet « art du camouflage et de la disparition pratiqué par les nègres marrons30 », si la carte est l’instrument privilégié de la domestication du territoire, alors les blancs des cartes sont un contre-instrument qui permet d’y résister. Ainsi, bien qu’ils soient les grands oubliés des projets cartographiques en Guyane, les Bushingués ne se présentent jamais comme les victimes de cette invisibilisation. Leur défiance séculaire vis-à-vis des outils de lisibilisation des autorités les conduisent à rejeter ces cadres de connaissance et de reconnaissance : « vivre dans le blanc des cartes, c’est s’extirper délibérément de la carte des Blancs ». Le blanc des cartes s’apparente ici toujours à ce que James Scott appellent des « zones refuges31 ». Cependant, dans sa théorie, Scott postule que la technologie rend la friction de la distance inopérante et conduit à une disparition de ces aires d’autonomie. Je conteste ce point, car mon travail de terrain démontre que, si les grands pays ont effectivement étendu leurs limites et mis fin aux isolats qui existaient encore, certains territoires, certaines ressources et certaines populations demeurent difficiles à cartographier et plus généralement à administrer. Loin de n’être devenue que des périphéries internalisées, comme le suggère la vision scottienne, ces sécessions forestières32 laissent encore derrière elles des géographies indéchiffrables, des territoires cryptés. En matérialisant graphiquement « le droit à l’opacité » du penseur Édouard Glissant, les blancs des cartes peuvent devenir des représentations de l’espace potentiellement ouvertes sur des espaces de représentations du divers, de la multitude, de la relation et des différences. Sans doute est-ce là l’une des formes les plus abouties de résistance au monde géonumérique.

    Nous désespérons du chaos-monde. Mais c’est parce que nous essayons encore d’y mesurer un ordre souverain qui voudrait ramener une fois de plus la totalité-monde à une unité réductrice. […] C’est pourquoi je réclame pour tous le droit à l’opacité. Il ne m’est plus nécessaire de comprendre l’autre, c’est-à-dire de le réduire au modèle de ma propre transparence, pour vivre avec cet autre ou construire avec lui. Le droit à l’opacité serait aujourd’hui le signe le plus évident de la non-barbarie. Édouard Glissant (1996). Introduction à une poétique du divers. Gallimard, p. 71.

    Conclusion : les blancs des cartes, une opportunité pour diversifier nos manières de voir le Monde

    16Aplanir le monde sur une feuille ou le saisir dans une base de données c’est aussi en effacer les aspérités. En s’immergeant dans plusieurs boîtes noires algorithmiques qui se déploient sur une même marge territoriale, cette exploration critique des fabriques cartographiques contemporaines a tenté de mettre en lumière ces zones d’ombres pour mieux comprendre les enjeux politiques qu’elles sous-tendent. Car, tel que le précise Cathy O’Neil, « les angles morts d’un modèle reflètent les jugements et les priorités de ses concepteurs33 ». Si la carte n’est pas le miroir de la nature comme le disait Brian Harley (1989), elle peut, en revanche, être considérée comme le miroir des cartographes ou de leurs commanditaires qui y projettent connaissance et imaginaire. Aussi, en y prêtant attention, les blancs des cartes et la façon dont on tente de les combler ou de les ignorer en disent long sur nos sociétés. Sujet vaste et stimulant qui provoque des associations potentiellement infinies et ouvre des champs d’une grande diversité, j’espère avoir convaincu le lecteur arrivé au terme de cette contribution, du potentiel heuristique des blancs des cartes pour interroger à nouveaux frais la géonumérisation galopante du Monde.

    17La centralité de la dimension spatiale dans la plupart des systèmes métrologiques qui tentent de mettre en ordre le Monde oblige les géographes à prendre place face à ces plateformes devenues opaques. L’algorithmisation de la cartographie nécessite des méthodes plurielles d’exploration de leur fabrique comme de leurs usages pour en comprendre les intentionnalités et en déceler les performativités. C’est dans cette perspective que cet ouvrage a tenté, via trois études de cas, de révéler les effets propres des clôtures territoriales que la géonumérisation du Monde peut imposer à diverses échelles, et d’identifier les jeux de pouvoir associés aux formes de régulation qui sous-tendent les systèmes algorithmiques étudiés. Plutôt que d’analyser le pouvoir du point de vue de sa rationalité interne, il s’agissait alors d’étudier les relations de pouvoir à travers l’affrontement des stratégies métrologiques des acteurs. Pour ce faire, ce travail s’est mis à la mesure de l’économie de la donnée en passant lui-même par un stade algorithmique d’élaboration, de recueil et de traitement d’indicateurs. Cependant, sans m’en contenter, j’ai aussi cherché à comprendre celles et ceux que le monde géonumérique oublie, délaisse ou condamne à ne plus être que des fantômes cartographiques, quelle que soit la finesse sans cesse augmentée des indicateurs. Ce faisant, l’un des enjeux de ce travail est de contribuer aux recherches en cours sur la justice spatiale, en y intégrant la question géonumérique. Alors qu’une « Googlearchie34 » tend à s’imposer à nous, s’interroger sur ce que les algorithmes font à notre Monde, en explorant la géographie des restes non retranscrits en langage binaire, permet d’envisager la fracture numérique sous l’angle des données. En prolongeant la proposition de Nancy Fraser de faire de la reconnaissance un principe clé de justice spatiale35, la mise en évidence de l’inégale géonumérisation du Monde peut permettre de mettre au centre des débats, scientifiques et politiques, la question de l’équité informationnelle des territoires. Si cette problématique a une dimension technique forte, au terme de cette exploration, j’espère avoir aussi réussi à démontrer que les dimensions politiques, sociales et culturelles apparaissent comme cardinales face aux questions de justice spatiale et sont sous-jacentes à la façon dont les algorithmes mettent en cartes le Monde. Comme le souligne Cathy O’Neil, « nous n’aurons sans doute jamais une définition simple et universellement acceptée de ce qui caractérise un algorithme juste36 ». Mais, il semble malgré tout nécessaire d’en débattre collectivement et publiquement.

    18À l’issue de ce travail, les blancs des cartes révélés par l’exploration des boîtes noires algorithmiques nous invitent aussi à complexifier notre appréhension de l’inégale géonumérisation du Monde. Parce que les algorithmes jouent désormais un rôle clé dans les processus spatiaux des politiques qui gouvernent à distance les grands espaces comme l’Amazonie, ils peuvent privilégier les projets spatiaux de certains acteurs ou groupes sociaux. Sans aborder frontalement la question autochtone, les trois études présentées aux chapitres précédents ont permis de mettre en évidence la marginalisation quasi systématique des savoirs amérindiens ou bushinengués dans la production des images numériques du territoire guyanais. Or, les grands espaces sont de plus en plus définis par le régime de médiation de l’information et la capacité où l’incapacité à agir sur le changement de ces systèmes métrologiques devient une capacité ou une incapacité à s’engager dans la production de l’espace amazonien lui-même. Aussi, la possibilité de dissidence vis-à-vis des représentations informationnelles dominantes du lieu devient cruciale. Dès lors, l’inégale géonumérisation du Monde traduit deux formes d’inégalités sociospatiales. D’une part, malgré la puissance des leurres technologiques aujourd’hui à l’œuvre, le caractère intrinsèquement spatial du processus permet de souligner l’inégale capacité des territoires à être couvert par des référentiels cartographiques homogènes. Ces fractures numériques conduisent des marges territoriales à être pilotées à distance par des informations souvent approximatives sans qu’en soient communiqués les limites et manquements. Pourtant, celles et ceux qui se sont confrontés aux méandres de la fabrique cartographique ne peuvent pas comprendre qu’on puisse travailler des données et éthiquement les diffuser en ignorant leurs marges d’incertitudes. D’autre part, la nécessaire sélectivité qui découle de ce processus met en évidence l’inégale capacité des acteurs à énoncer une dissidence politique au régime cartographique dominant. Cette dissidence peut alors s’opérer en envisageant d’autres régimes de visibilité des connaissances territoriales pour combler autrement ou, au contraire, pour maintenir fermement les blancs des cartes. Sortir de cette « dépendance culturelle et informationnelle37 » et de ce « colonialisme des données38 » semble ouvrir des perspectives de recherche aussi vertigineuses que stimulantes.

    Notes de bas de page

    1Lorrain (2005). Chapitre 4 : Les pilotes invisibles de l’action publique. Le désarroi du politique ?, In P. Lascoumes et P. Le Galès, Gouverner par les instruments. Presses de Sciences Po, ici p. 163.

    2Noucher M. (2017). Les petites cartes du web. Approche critique des nouvelles fabriques cartographiques. Éditions de la Rue d’Ulm, 77 p.

    3Peluso N. (1995). Whose Woods are These ? Counter-Mapping Forest Territories in Kalimantan, Indonesia, Antipode. A Radical Journal of Geography, 27(4), 383-406.

    4Idem, ici p. 384.

    5Ellul J. [1973](2003). Les nouveaux possédés. Fayard, ici p. 316.

    6Feenberg A. (2014). Pour une théorie critique de la technique. Lux/Humanités.

    7Bruno I. et Didier E. (2013). Benchmarking. L’État sous pression statistique. Zones / La Découverte, ici p. 209-210.

    8Fourmentraux J.-P. (2020). AntiDATA, la désobéissance numérique – Art et hacktivisme technocritique. Presses du réel.

    9Hirt I. (2022). Indigenous Mapping : Reclaiming Territories, Decolonizing Knowledge, In B. Debarbieux et I. Hirt (dir.), The Politics of Mapping. Encyclopédie des Sciences ISTE / Wiley, 155-186.

    10Sparke M. (1998). A map that roared and an original atlas : Canada, cartography, and the narration of nation, Annals of the Association of American Geographers, 88(3), 463-495.

    11Counter Cartographies Collective, Craig Dalton et Liz Mason-Deese (2012). Counter (Mapping) Actions : Mapping as Militant Research, ACME, 11(3), 439–466.

    12Caquard S., Lucchesi A., Studnicki-Gizbert D., Temper L. et Mcgurk T. (2019). Using maps as a weapon to resist extractive industries on Indigenous territories, The Conversation, [En ligne].

    13Casas-Cortés M., Cobarrubias S., Heller C. et Pezzani L. (2017). Clashing Cartographies, Migrating Maps : The Politics of Mobility at the External Borders of E.U.Rope, ACME, 16(1), 1-33.

    14Gieseking J.J. (2016). Crossing over into Neighbourhoods of the Body : Urban Territories, Borders and Lesbian-Queer Bodies in New York City, Area, 48(3), 262–270.

    15Propen A. (2005). Critical GPS : Toward a New Politics of Location, ACME, 4(1), 131-144.

    16Guerrilla Cartography [en ligne], Oackland, CA, [s.e.], [s.d.] URL : https://www.guerrillacartography.org/ [consulté le 28/11/2020].

    17Darin J. et Roy M. [dir.](2013). Food : An Atlas. California, Guerrilla Cartography.

    18Darin J., Cowart A., Powell S., Roy M. (2017). Chandler Sterling et Maia Wachtel (dir.), Water : An Atlas, Guerrilla Cartography.

    19Orangotango+ [Kollektiv] (2018). This Is Not an Atlas. A Global Collection of Counter-Cartographies, Bielefeld, Transcript. Une édition revue et actualisée, traduite en français et coordonnée par Nepthys Zwer, sortira en 2023.

    20Desbiens C., Hirt I. et Comité patrimoine ilnu – Pekuakamiulnuatsh Takuhikan (2021). Il ne faut pas avoir peur de voir petit : l’acclimatation engagée comme principe de recherche en contexte autochtone, In S. Basile, K. Gentelet et N. Gros-Louis McHugh (dir.), Boîte à outils des principes de la recherche en contexte autochtone : éthique, respect, équité, réciprocité, collaboration et culture. Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador.

    21Walker R., Jojola T. et Natcher D. [eds.] (2013), Reclaiming Indigenous Planning, McGill-Queen’s University Press, 536 p.

    22Harley J. B. et Woodward D. (1987). Cartography in Prehistoric, Ancient and Medieval Europe and the Mediterranean, volume I. The University of Chicago Press : XVI.

    23Olmedo E. (2015). Cartographie sensible : tracer une géographie du vécu par la recherche-création. Thèse de doctorat de Géographie. Université Panthéon-Sorbonne - Paris I.

    24Olmedo E. et Caquard S. (2022). Mapping the Skin and the Guts of Stories – A Dialogue between Geolocated and Dislocated Cartographies, Cartographica, 57(2), ici p. 127.

    25Krenak A. (2020). Demain n’est pas à vendre et Idées pour retarder la fin du monde. Dehors, ici p. 26.

    26O’Brian J. et Danzico M. (2011). ’Wi-fi refugees’ shelter in West Virginia mountains, BBC News, édition du 13 septembre, [En ligne].

    27Roumanos M. et Le Deuff O. (2022). Les défis de l’investigation journalistique en sources ouvertes, Multitudes, 4(89), 67-74.

    28Foucault M. (1975). Surveiller et punir. Naissance de la prison. Gallimard, 319 p. ; Foucault M. (1963). Naissance de la clinique. PUF, 212 p.

    29Touam Bona D. (2021). Sagesse des lianes, cosmopoétique du refuge 1. Post-éditions, ici p. 50.

    30Idem, ici p. 43.

    31Scott J. (2013)[2009]. Zomia ou l’art de ne pas être gouverné. Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, Points, 768 p.

    32Vidalou J.-B. (2017). Être forêts : Habiter des territoires en lutte. La Découverte. 144 p.

    33O’Neil C. (2016). Weapons of math destruction. Crown, ici p. 39.

    34Ce terme employé par Matthew Hindman (2008) traduit l’omnipotence des algorithmes de Google à surveiller et à façonner les flux d’informations, de personnes, de capitaux et de biens en créant notamment des « bulles de filtrage ».

    35Fraser N. (2004). Justice sociale, redistribution et reconnaissance, Revue du MAUSS, 23(1), 152-164.

    36Idem, ici p. 332.

    37McPhail T. (2016). Global Communication : Theories, Stakeholders and Trends, Wiley-Blackwell.

    38Thatcher J., O’Sullivan D. et Mahmoudi D. (2016). Data colonialism through accumulation by dispossession : New metaphors for daily data, Environment and Planning D : Society and Space, 34(6), 990-1006.

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    1Lorrain (2005). Chapitre 4 : Les pilotes invisibles de l’action publique. Le désarroi du politique ?, In P. Lascoumes et P. Le Galès, Gouverner par les instruments. Presses de Sciences Po, ici p. 163.

    2Noucher M. (2017). Les petites cartes du web. Approche critique des nouvelles fabriques cartographiques. Éditions de la Rue d’Ulm, 77 p.

    3Peluso N. (1995). Whose Woods are These ? Counter-Mapping Forest Territories in Kalimantan, Indonesia, Antipode. A Radical Journal of Geography, 27(4), 383-406.

    4Idem, ici p. 384.

    5Ellul J. [1973](2003). Les nouveaux possédés. Fayard, ici p. 316.

    6Feenberg A. (2014). Pour une théorie critique de la technique. Lux/Humanités.

    7Bruno I. et Didier E. (2013). Benchmarking. L’État sous pression statistique. Zones / La Découverte, ici p. 209-210.

    8Fourmentraux J.-P. (2020). AntiDATA, la désobéissance numérique – Art et hacktivisme technocritique. Presses du réel.

    9Hirt I. (2022). Indigenous Mapping : Reclaiming Territories, Decolonizing Knowledge, In B. Debarbieux et I. Hirt (dir.), The Politics of Mapping. Encyclopédie des Sciences ISTE / Wiley, 155-186.

    10Sparke M. (1998). A map that roared and an original atlas : Canada, cartography, and the narration of nation, Annals of the Association of American Geographers, 88(3), 463-495.

    11Counter Cartographies Collective, Craig Dalton et Liz Mason-Deese (2012). Counter (Mapping) Actions : Mapping as Militant Research, ACME, 11(3), 439–466.

    12Caquard S., Lucchesi A., Studnicki-Gizbert D., Temper L. et Mcgurk T. (2019). Using maps as a weapon to resist extractive industries on Indigenous territories, The Conversation, [En ligne].

    13Casas-Cortés M., Cobarrubias S., Heller C. et Pezzani L. (2017). Clashing Cartographies, Migrating Maps : The Politics of Mobility at the External Borders of E.U.Rope, ACME, 16(1), 1-33.

    14Gieseking J.J. (2016). Crossing over into Neighbourhoods of the Body : Urban Territories, Borders and Lesbian-Queer Bodies in New York City, Area, 48(3), 262–270.

    15Propen A. (2005). Critical GPS : Toward a New Politics of Location, ACME, 4(1), 131-144.

    16Guerrilla Cartography [en ligne], Oackland, CA, [s.e.], [s.d.] URL : https://www.guerrillacartography.org/ [consulté le 28/11/2020].

    17Darin J. et Roy M. [dir.](2013). Food : An Atlas. California, Guerrilla Cartography.

    18Darin J., Cowart A., Powell S., Roy M. (2017). Chandler Sterling et Maia Wachtel (dir.), Water : An Atlas, Guerrilla Cartography.

    19Orangotango+ [Kollektiv] (2018). This Is Not an Atlas. A Global Collection of Counter-Cartographies, Bielefeld, Transcript. Une édition revue et actualisée, traduite en français et coordonnée par Nepthys Zwer, sortira en 2023.

    20Desbiens C., Hirt I. et Comité patrimoine ilnu – Pekuakamiulnuatsh Takuhikan (2021). Il ne faut pas avoir peur de voir petit : l’acclimatation engagée comme principe de recherche en contexte autochtone, In S. Basile, K. Gentelet et N. Gros-Louis McHugh (dir.), Boîte à outils des principes de la recherche en contexte autochtone : éthique, respect, équité, réciprocité, collaboration et culture. Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador.

    21Walker R., Jojola T. et Natcher D. [eds.] (2013), Reclaiming Indigenous Planning, McGill-Queen’s University Press, 536 p.

    22Harley J. B. et Woodward D. (1987). Cartography in Prehistoric, Ancient and Medieval Europe and the Mediterranean, volume I. The University of Chicago Press : XVI.

    23Olmedo E. (2015). Cartographie sensible : tracer une géographie du vécu par la recherche-création. Thèse de doctorat de Géographie. Université Panthéon-Sorbonne - Paris I.

    24Olmedo E. et Caquard S. (2022). Mapping the Skin and the Guts of Stories – A Dialogue between Geolocated and Dislocated Cartographies, Cartographica, 57(2), ici p. 127.

    25Krenak A. (2020). Demain n’est pas à vendre et Idées pour retarder la fin du monde. Dehors, ici p. 26.

    26O’Brian J. et Danzico M. (2011). ’Wi-fi refugees’ shelter in West Virginia mountains, BBC News, édition du 13 septembre, [En ligne].

    27Roumanos M. et Le Deuff O. (2022). Les défis de l’investigation journalistique en sources ouvertes, Multitudes, 4(89), 67-74.

    28Foucault M. (1975). Surveiller et punir. Naissance de la prison. Gallimard, 319 p. ; Foucault M. (1963). Naissance de la clinique. PUF, 212 p.

    29Touam Bona D. (2021). Sagesse des lianes, cosmopoétique du refuge 1. Post-éditions, ici p. 50.

    30Idem, ici p. 43.

    31Scott J. (2013)[2009]. Zomia ou l’art de ne pas être gouverné. Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, Points, 768 p.

    32Vidalou J.-B. (2017). Être forêts : Habiter des territoires en lutte. La Découverte. 144 p.

    33O’Neil C. (2016). Weapons of math destruction. Crown, ici p. 39.

    34Ce terme employé par Matthew Hindman (2008) traduit l’omnipotence des algorithmes de Google à surveiller et à façonner les flux d’informations, de personnes, de capitaux et de biens en créant notamment des « bulles de filtrage ».

    35Fraser N. (2004). Justice sociale, redistribution et reconnaissance, Revue du MAUSS, 23(1), 152-164.

    36Idem, ici p. 332.

    37McPhail T. (2016). Global Communication : Theories, Stakeholders and Trends, Wiley-Blackwell.

    38Thatcher J., O’Sullivan D. et Mahmoudi D. (2016). Data colonialism through accumulation by dispossession : New metaphors for daily data, Environment and Planning D : Society and Space, 34(6), 990-1006.

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    Noucher, M. (2023). Vers une géographie des ignorances et des résistances géonumériques. In Blancs des cartes et boîtes noires algorithmiques. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/11vxh
    Noucher, Matthieu. « Vers une géographie des ignorances et des résistances géonumériques ». In Blancs des cartes et boîtes noires algorithmiques. Paris: CNRS Éditions, 2023. doi:10.4000/11vxh.
    Noucher, Matthieu. « Vers une géographie des ignorances et des résistances géonumériques ». Blancs des cartes et boîtes noires algorithmiques, CNRS Éditions, 2023, https://doi.org/10.4000/11vxh.

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