Le progrès social comme socle du monde commun
p. 282-285
Texte intégral
1L’humanité a enregistré depuis soixante-dix ans des progrès considérables dans de nombreux domaines : croissance du niveau de vie, réduction de la pauvreté extrême, augmentation de l’espérance de vie, fin des empires coloniaux et expansion des institutions démocratiques dans de nombreux pays, explosion des réseaux de communication et du partage des données. Pourtant, alors que la foi dans le progrès, aussi bien technique que social, animait de nombreux acteurs du xxe siècle, le xxie siècle accumule les signaux d’alerte, et les visions optimistes du futur se font de plus en plus rares, minoritaires, et méritent souvent d’être perçues comme naïves ou fantasques. Les études des scénarios d’effondrement des sociétés attirent davantage l’attention, et les recensions des principaux facteurs de risque menaçant l’espèce humaine d’extinction amènent certains philosophes à recommander de consacrer toute notre attention et l’essentiel de nos ressources aux efforts visant à éviter une telle catastrophe. Dans les mouvements contestataires, l’extinction paraît désormais une référence plus mobilisatrice que la révolution.
2Les signaux d’alerte sont nombreux, mais trois défis apparaissent comme particulièrement préoccupants. Le défi environnemental est associé à la transgression des limites planétaires sur plusieurs fronts, le changement climatique mais également l’effondrement de la biodiversité et la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore du fait de l’agriculture intensive. Le défi social provient des inégalités de développement persistantes entre pays, malgré le rattrapage partiel des économies émergentes, et de l’accaparement des ressources par une couche sociale ultra-riche. Enfin, le défi institutionnel est provoqué par le renversement de la tendance à la démocratisation des systèmes politiques, avec l’affirmation de régimes autoritaires et la fragilisation de la règle de droit et des principes démocratiques dans des pays où ils s’étaient imposés.
3Ces trois défis, si rien n’est fait pour les endiguer, vont entraîner le monde dans un cercle vicieux aux conséquences dramatiques. La dégradation de l’environnement renforce ou engendre de nombreux conflits sur les ressources alimentaires, sur l’eau, et sur l’accès à une énergie rendue plus onéreuse par les efforts de transition vers les énergies propres. Elle va empêcher les pays les plus exposés au changement climatique de se développer, et aggraver les tensions sociales, susciter de nouvelles migrations, et plus généralement contribuer à déstabiliser les sociétés et les systèmes politiques. Les écarts de développement, quant à eux, nuisent à la coopération multilatérale de même que la fracture sociale alimente les ressentiments et fait le lit des démagogues populistes et autoritaires, contribuant ainsi à dégrader la confiance dans les institutions et à déstabiliser les mécanismes de coopération et de gouvernance. Le délitement institutionnel aboutit à une incapacité collective à faire face à ces défis environnementaux et sociaux, et peut même déboucher sur des conflits majeurs. La réapparition brutale et inattendue d’un conflit de haute intensité en Europe, sur fond de dérive autoritaire en Russie, de chantage sur les marchés de céréales et de dépendance aux énergies fossiles, avec une possibilité réelle de catastrophe nucléaire, illustre à la perfection la rapidité avec laquelle des « points de bascule » dans les sociétés humaines peuvent précipiter des mécanismes d’effondrement.
4Au faîte de ses capacités et de ses réalisations, l’espèce humaine se trouve donc bien face à un précipice. Mais l’alternative n’est pas entre le statu quo et l’effondrement car les réserves de progrès social sont considérables.
5Identifier les voies du progrès est au moins en partie la responsabilité des chercheurs, en particulier en sciences humaines et sociales. Les travaux du Panel international sur le progrès social ont ainsi rassemblé près de 300 chercheurs dans l’objectif de dresser les perspectives pour les sociétés du xxie siècle, et ont proposé des pistes prometteuses.
6Les possibilités de progrès social peuvent évidemment être recherchées tout d’abord dans la généralisation la plus large possible des institutions qui ont fait preuve de leur capacité à promouvoir le développement humain, en particulier la combinaison d’une économie de marché protégée de la corruption et des monopoles, associée à un solide État Providence assurant une sécurité universelle à toute la population, et à des formes démocratiques d’organisation politique. La simple mise en œuvre de politiques sociales réduisant la formation d’inégalités dynastiques très fortes aurait pour résultat de mieux répartir les ressources disponibles et de créer du « bien-être social » sans nécessiter de croissance supplémentaire des ressources. Mais cette perspective de « fin de l’histoire », souvent attribuée à F. Fukuyama, ne saurait épuiser la recherche du progrès social, et ses limites peuvent même être la cause de certaines crises actuelles, en particulier dans le domaine environnemental.
7Des innovations méritent en effet d’être expérimentées, et certaines ont fait leurs preuves à des échelles variables. Dans le domaine environnemental, une combinaison ambitieuse de normes, d’incitations et de subventions à la recherche et développement en solutions vertes est indispensable pour mener à bien la transition écologique. Mais elle doit s’intégrer à des mécanismes tenant compte des effets sociaux de ces mesures, pour répartir de façon équitable les coûts des efforts de verdissement de l’économie, aussi bien entre les pays qu’entre les secteurs et catégories de ménages à l’intérieur des pays. L’utilisation des taxes environnementales peut par exemple contribuer à financer des infrastructures vertes, à réduire les inégalités et à rendre la transition plus supportable pour les couches défavorisées de la population. Un fort développement de financements verts est indispensable pour accélérer la mise en place de nouvelles infrastructures compatibles avec les limites planétaires, en particulier dans les économies émergentes.
8Dans le domaine social, une focalisation sur les mécanismes de « prédistribution » peut alléger les coûts associés aux politiques traditionnelles de redistribution. Cela inclut un fort investissement public dans l’éducation et la santé, dont la rentabilité considérable est masquée par une comptabilité classant de façon trompeuse ces dépenses comme des consommations improductives. Cela inclut aussi des formes ambitieuses de gouvernance partagée de l’économie et des entreprises, tendant vers une indispensable démocratisation du pouvoir économique. Des mécanismes de distribution universelle et inconditionnelle de revenu et de capital de départ permettraient enfin de débloquer certains accès au logement, au crédit et à l’entrepreneuriat, tout en complétant ou remplaçant les filets de sécurité traditionnels.
9Enfin, dans le domaine des institutions, le développement de mécanismes délibératifs et participatifs, à des niveaux divers, du local au global, peut revivifier les bases de la démocratie, en s’appuyant sur de nombreuses expérimentations et le savoir-faire des experts élaboré sur ce matériau très riche. La démocratie élective fondée sur une compétition acharnée pour les positions de pouvoir a montré ses limites et doit être complétée par des formes de participation différentes, utilisant le tirage au sort pour permettre une représentation plus fidèle de la population dans les organes de décision ou les instances consultatives. Une autre innovation essentielle consisterait à reconsidérer le système des médias et des réseaux sociaux non plus comme un secteur commercial, privé ou mixte, et certainement pas comme un monopole d’État, mais plutôt comme un bien commun, dont le contrôle doit impliquer des acteurs représentatifs de la société civile et des citoyens. La qualité de l’information est un bien extrêmement précieux et la vulnérabilité de la population à la propagande et aux rumeurs, en particulier dans un contexte de défiance généralisée à l’égard des institutions, est un facteur de risque très fort pour la cohésion et la coopération sociales.
10Ces quelques exemples de réserves de progrès social rendent poignant le spectacle d’une génération en proie à la désillusion et à l’angoisse de l’extinction. L’humanité est-elle condamnée à échouer au seuil d’une ère de prospérité et de justice ?
11Face à un tel défi historique, il paraît crucial de donner à voir l’éventail des possibles, à tous les citoyens et acteurs susceptibles de se mobiliser. L’humanité a, depuis le Néolithique, exploré de multiples formes culturelles, sociales, économiques et politiques, et est aujourd’hui encore à même de choisir entre la voie de l’oppression et de la conflictualité destructive et celle de l’émancipation et de la construction de réalisations communes.
12Les chercheurs peuvent contribuer à élaborer un projet commun pour l’humanité, à montrer la diversité des formes institutionnelles et des arrangements économiques et sociaux qui permettraient de combiner développement humain et respect des limites planétaires. Si la croyance naïve du siècle dernier en un progrès extractif indéfini doit être abandonnée aujourd’hui, il serait catastrophique d’ignorer les réserves de progrès social qui s’offrent encore aux générations présentes et futures.
Bibliographie
Fleurbaey M. et al., Manifeste pour le progrès social, Paris, La Découverte, 2019.
Graeber D. et Wengrow D., Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Paris, Les liens qui libèrent, 2021.
International Panel on Social Progress, Rethinking Society for the 21st Century, 3 vol., Cambridge, Cambridge University Press, 2018.
Ord T., Precipice. Existential Risk and the Future of Humanity, New York, Hachette Books, 2020.
Auteur
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Marc Fleurbaey
Marc Fleurbaey est économiste, directeur de recherche au CNRS, professeur à l’École d’Économie de Paris, et professeur attaché à l’ENS-Ulm.
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