Migrations, lieux et parcours de vie
p. 108-111
Texte intégral
1En 2020, le nombre de migrants internationaux dans le monde était estimé à 281 millions, soit 3,6 % de la population mondiale. Ce chiffre était estimé à 2,3 % en 1970 et 2,8 % en 2000, ce qui dénote un phénomène ancien, croissant, mais relativement minoritaire. Quelles sont les raisons qui conduisent les personnes à migrer ? Ce n’est pas uniquement pour des questions de pauvreté, de travail ou de conflits armés. Les mouvements de population sont également liés à des histoires individuelles, familiales et collectives qui reproduisent des comportements, des parcours, des routes migratoires déjà empruntées. L’étude des migrations contemporaines à l’aune du passé montre ainsi que les diasporas juives, arméniennes, grecques, palestiniennes, libanaises, chinoises, etc. s’inscrivent dans le temps long et dans des espaces migratoires marqués par des « systèmes à inertie (au sens physique du terme) fortement chargés de résonances, de mémoires » (Simon, 2015). Ce que le terme « postcolonial », sujet parfois à de vifs débats, permet également d’approfondir. Relevant d’un indicateur à la fois chronologique (les périodes qui suivent les Indépendances) et géographique par les liens qui perdurent entre les pays autrefois colonisés et les nations colonisatrices, il permet d’appréhender l’héritage historique sur les espaces et les champs migratoires actuels. Par exemple, en termes de gestion des flux migratoires, certaines pratiques sécuritaires ciblent depuis la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) les populations immigrées en provenance de ce pays. La perspective postcoloniale questionne aussi les parcours migratoires au prisme des continuités et des ruptures, entre le moment colonial et le présent postcolonial. Elle permet aussi de saisir l’historicité de flux ayant contribué à la formation de « couples migratoires » tels ceux qui relient la France et les pays du Maghreb comme l’indiquent l’importance de l’immigration algérienne en France ou les migrations saisonnières de retraités français au Maroc.
2La figure stéréotypique du migrant comme homme, pauvre, venant d’un pays des Suds, est largement renforcée par les discours médiatiques et politiques en Europe. Pourtant l’étude des migrations montre combien les profils démographiques, les motifs de départ, les temporalités et les spatialités migratoires sont multiples et complexes. Il est désormais bien connu que la moitié des migrants à travers le monde sont des migrantes, et que les parcours s’établissent principalement dans la proximité, à l’intérieur des frontières d’un même pays, et entre pays d’un même espace régional. À titre d’exemple, en 2020, 40 % des migrant·e·s étaient originaires d’Asie (environ 115 millions), et plus de la moitié d’entre eux et elles résidaient dans un autre pays asiatique. Les migrations inter-régionales, par exemple entre l’Europe et l’Afrique, correspondent à une forme de spatialité migratoire parmi d’autres.
3Les temporalités migratoires sont elles aussi à envisager de manière plurielle : les installations peuvent s’établir sur le temps long d’une vie, quand d’autres migrations se répètent annuellement durant quelques mois, à l’image de celles des femmes marocaines venant ramasser les fraises dans le sud de l’Espagne, dont la durée d’installation est encadrée par leurs contrats. Les dispositifs législatifs nationaux relatifs aux migrations reposent largement sur le croisement des critères temporels et spatiaux et des motifs migratoires. Par exemple, en 2019 en France, 41 % des bénéficiaires d’un premier titre de séjour d’un an ou plus, soit 160 000 personnes, l’ont obtenu pour motif familial, et 25 %, soit 64 000, pour motif d’études. Les catégorisations institutionnelles sont cependant à questionner. Alors que les politiques de l’asile tentent de produire des catégories bien distinctes entre le « bon » réfugié légitime à migrer et le « mauvais » migrant économique illégitime dans son déplacement, l’étude des projets migratoires montre combien les motifs de migrer sont nécessairement multiples et imbriqués, dépendant à la fois des conditions de vie au départ et des opportunités identifiées sur le parcours ou dans la destination.
4La gouvernance internationale des migrations tente de poser des cadres structurants en dépit desquels les migrant·e·s développent leur projet. Mais face à ces dispositifs, toutes et tous ne sont pas égaux. Les études récentes relatives aux migrations privilégiées ont mis en lumière qu’un grand nombre de migrant·e·s, rarement nommé·e·s de cette manière, disposent d’un cadre privilégié pour développer leur projet migratoire à l’image des expatrié·e·s de grandes entreprises bénéficiant d’un accompagnement rapproché pour leur installation et celle de leur famille. Entre migrations « privilégiées » et « contraintes », là encore les catégorisations ne sont pas figées : les critères donnant accès à une forme de privilège pour migrer ou établissant des contraintes sont multiples, imbriqués, et relatifs au contexte. La nationalité est un critère particulièrement discriminant : en 2022, avec un passeport allemand, 173 pays sont accessibles sans visa ou par obtention automatique à l’arrivée dans le pays, mais seulement 65 avec un passeport burkinabé ou 36 avec un passeport afghan. La combinaison entre la classe sociale, le genre ou la race va elle aussi, parmi d’autres critères, contribuer, selon le contexte, à entourer les personnes d’un certain nombre de ressources et de contraintes. Un jeune homme issu de la classe supérieure sénégalaise pourra être considéré comme privilégié du point de vue de la société de départ, parce qu’il peut mobiliser ses diplômes pour migrer en tant qu’étudiant vers l’Afrique du Nord, l’Amérique du Nord ou l’Europe. Une fois à destination, son privilège sera relativisé par l’écart de niveau de vie et les potentielles discriminations auxquelles il pourra avoir à faire face.
5Deux tournants ont marqué l’étude des migrations et de leurs dynamiques spatiales ces trente dernières années : celui de l’agentivité qui a replacé la focale sur les expériences individuelles et collectives des migrants, appréhendés comme des acteurs et des actrices, et celui du transnationalisme et des circulations migratoires qui analysent les migrations dans le cadre de la mondialisation. Les recherches en géographie et en anthropologie ont mis l’accent sur les effets de ces expériences sur l’organisation des espaces parcourus, soulignant la diversité des formes d’ancrage en migration. Ainsi au regard de leurs parcours biographiques et de ceux de leurs entourages (familles élargies, pairs, proches), les rapports aux lieux tout au long de la vie témoignent d’une utilisation de l’espace qui se joue des frontières et ont permis d’identifier la dimension transnationale des phénomènes observés. Leurs vies se déploient dans un espace vécu élargi, matérialisé par des opportunités professionnelles/économiques ou personnelles dans des lieux qui peuvent être considérés comme des relais des filières migratoires. Les modalités d’accès à ces lieux, les contraintes politiques et réglementaires sont connues par la circulation de l’information dans les réseaux sociaux. Des lieux dans les villes d’immigration ou de transit sont aménagés par les filières migratoires à travers une vaste gamme d’activités économiques – l’entreprenariat ethnique – qui constituent des « sas » vers les groupes majoritaires et permettent l’organisation de diverses formes de solidarité. De nouveaux quartiers voient également le jour dans des villes des pays d’origine, reflétant les spécificités des familles liées à la circulation migratoire. Pour ceux qui n’ont pas accès à ces ressources migratoires, les réseaux sociaux virtuels s’étoffent et favorisent la réussite du projet migratoire.
6L’externalisation des contrôles migratoires a fait émerger en Europe et dans le monde de nouveaux lieux d’ancrage aux portes de territoires convoités. Des zones frontalières deviennent des lieux d’attente où les exilés, plus ou moins soutenus par des tiers (ONG, société civile, etc.), aménagent des ancrages temporaires. Progressivement, ces formes d’ancrage peuvent s’inscrire dans la durée, quand blocage et attente se prolongent. Depuis les années 1980, cette fonction de transit dans différents lieux frontaliers (Espagne, Maroc, Serbie, Mexique, etc.) a fait émerger de nouveaux pôles des champs migratoires. Dans les villes, les espaces de l’(in)hospitalité sont observés par le prisme de ces ancrages et de leur durée. De nouvelles préoccupations se font jour en ces « lieux impromptus » d’accueil de migrants : l’accès aux services de base et aux droits fondamentaux, le statut dans l’attente, les possibilités d’insertion dans les environnements locaux sont étudiés par toute une génération de jeunes chercheurs, qui font le lien entre ces nouvelles géographies de la migration et les relations à l’environnement qu’elles font naître.
Bibliographie
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Format
Agier M. et Le Courant S. (dirs), Babels : enquêtes sur la condition migrante, Paris, Le Seuil, 2022.
Akoka K., L’Asile et l’Exil. Une histoire de la distinction réfugiés/migrants, Paris, La Découverte, 2020.
10.3917/dec.akoka.2020.01 :Migreurop, Atlas des migrations dans le monde. Libertés de circulation, frontières et inégalités, Paris, Armand Colin, 2022.
10.3917/arco.migre.2022.01 :Schmoll C., Les Damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée, Paris, La Découverte, 2020.
10.3917/dec.schmo.2020.01 :Scioldo-Zürcher Y., Hily M.-A. et Ma Mung E. (dirs), Étudier les migrations internationales, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2019.
Simon G. (dir.), Dictionnaire des migrations internationales. Approche géohistorique, Paris, Armand Colin, 2015.
Auteurs
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Brenda Le Bigot
Brenda Le Bigot est géographe, maîtresse de conférence au laboratoire Migrinter, université de Poitiers/CNRS.
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Naïk Miret
Naïk Miret est géographe, maîtresse de conférence HDR au laboratoire Migrinter, université de Poitiers/CNRS.
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Olivier Clochard
Olivier Clochard est géographe et cartographe, chargé de recherche au laboratoire Migrinter, université de Poitiers/CNRS.
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Les chemins de la décolonisation de l’empire colonial français, 1936-1956
Colloque organisé par l’IHTP les 4 et 5 octobre 1984
Charles-Robert Ageron (dir.)
1986
Premières communautés paysannes en Méditerranée occidentale
Actes du Colloque International du CNRS (Montpellier, 26-29 avril 1983)
Jean Guilaine, Jean Courtin, Jean-Louis Roudil et al. (dir.)
1987
La formation de l’Irak contemporain
Le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination ottomane et au moment de la création de l’état irakien
Pierre-Jean Luizard
2002
La télévision des Trente Glorieuses
Culture et politique
Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy (dir.)
2007
L’homme et sa diversité
Perspectives en enjeux de l’anthropologie biologique
Anne-Marie Guihard-Costa, Gilles Boetsch et Alain Froment (dir.)
2007
