L’économie des migrations internationales
p. 104-107
Texte intégral
1La plupart de nos contemporains vivent dans le pays dans lequel ils sont nés. Selon les Nations unies, les migrants internationaux ne représentaient ainsi que 3,5 % de la population mondiale avant la pandémie. Quoique faible, cette proportion a néanmoins fortement augmenté au cours des dernières décennies. Ceci s’explique par un développement des moyens de transport et de communication facilitant la mobilité internationale, une réduction des restrictions légales à la mobilité dans certaines zones telles que l’Union européenne, mais également par des chocs politiques ou environnementaux incitants au départ. Cet accroissement de la mobilité s’accompagne parfois d’expressions de rejet chez une partie de la population des pays d’accueil, qui sont à la fois initiées et instrumentalisées par les partis d’extrême droite. La rhétorique politique repose sur la double dramatisation de l’envahissement et du déclin qui inéluctablement lui succède. Parmi les épouvantails brandis, celui du niveau de vie est indéniablement le plus populaire : les immigrés prendraient les emplois des locaux, feraient baisser les salaires, mettraient en faillite le système de protection sociale… bref ruineraient leur pays d’accueil. Dans un contexte ou le sentiment d’insécurité économique est élevé, ce discours alarmiste dispose d’une indéniable puissance de persuasion. Est-il pour autant fondé ?
2Depuis plusieurs décennies, les économistes s’intéressent aux effets de l’immigration sur le chômage et les salaires dans les pays d’accueil et de très nombreux travaux empiriques ont été menés sur la question. Les plus parlants ont analysé des événements exceptionnels tels que l’expulsion par Fidel Castro de 125 000 Cubains qui, entre avril et octobre 1980, vont quitter le port de Mariel pour se réfugier à Miami. David Card, récipiendaire en 2021 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, va démontrer que cet afflux d’étrangers sera sans conséquences sur les salaires et le taux de chômage de la ville d’accueil. Un travail similaire a été réalisé par Jennifer Hunt qui s’est intéressée aux 900 000 rapatriés d’Algérie arrivés en 1962. Elle montre que ce choc migratoire considérable n’a eu que des effets minimes sur le taux de chômage, qui n’augmente que de 0,3 point de pourcentage, et les salaires en France.
3Ces études sont souvent citées car elles analysent des moments historiques qui s’interprètent comme des expériences grandeur nature, ce qui est rarissime en sciences sociales. En particulier, elles permettent de réduire un biais statistique important sur lequel bute l’analyse habituelle des migrations. Comme les migrants se dirigent en priorité vers les destinations où le marché du travail est favorable, il est peu crédible d’interpréter la corrélation entre l’immigration et le chômage de façon causale. La précipitation des départs des réfugiés cubains ou des rapatriés d’Algérie implique que le choix de la destination est moins « endogène », ce qui donne à ces événements le statut de quasi-expériences naturelles. Néanmoins, les études portent sur des moments la fois anciens et très particuliers. Elles permettent certainement des travaux statistiques crédibles mais ne suffisent pas pour convaincre. Elles ont donc été complétées par un vaste ensemble d’études statistiques visant à évaluer l’effet de l’immigration sur le marché du travail dans de nombreux pays et époques, tout en traitant le biais susmentionné de la façon la plus appropriée possible. David Card lui-même, qui n’avait que 34 ans lorsque son étude sur l’exode de Mariel est parue, a consacré une partie de sa vie scientifique à travailler sur ces questions. Car ce n’est pas une étude qui permet d’établir un fait mais bien un ensemble de travaux qui agit comme un faisceau de preuves. Les résultats sont parfois contradictoires et c’est bien normal car ces études sont produites dans des contextes variés et avec des méthodologies différentes. Mais plutôt que se focaliser sur les désaccords, il est bien plus pertinent d’en retirer leurs points de convergence. En particulier, un très net consensus se dégage pour dire que l’immigration a relativement peu d’effets sur le marché du travail.
4S’il est donc empiriquement erroné de penser que les étrangers sont responsables du chômage, force est de constater que les études statistiques ne font pas suffisantes pour convaincre le grand public. L’enjeu est de développer un argumentaire qui soit à la fois compréhensible par tous et fidèle aux résultats des études empiriques. La difficulté est que le raisonnement économique de base ne satisfait pas cette seconde condition. Dans les premiers cours d’économie, on apprend qu’un marché peut être représenté par une offre et une demande et qu’il est utile d’appréhender les prix que l’on y observe comme résultant de l’égalisation entre l’offre et la demande. Transposé au marché du travail, ce raisonnement suggère que, comme l’immigration accroît l’offre de travail, elle a tendance à faire baisser son « prix », c’est-à-dire le salaire. Si les salaires ne peuvent baisser du fait d’un mécanisme institutionnel tel qu’un salaire minimum, on conclut que l’immigration entraîne un excès d’offre de travail, qui se matérialise par du chômage.
5Or, l’effet de l’immigration sur le marché du travail n’est pas si simple que ce qui pourrait être suggéré par un raisonnement par l’offre et la demande. L’immigration n’a que peu d’impact sur le chômage pour trois raisons. Premièrement, les étrangers sont discriminés sur le marché du travail. Parfois pour des raisons objectives, telles qu’une moindre maîtrise de la langue ou des usages, mais parfois aussi par pure xénophobie. Dès lors, on ne voit pas très bien comment celui qui est discriminé pourrait prendre la place de celui qui ne l’est pas. À compétences égales, les étrangers ne trouvent un emploi que si les nationaux font défaut. Le principe est d’ailleurs institutionnalisé car pour obtenir un titre de séjour pour motif de travail, il est nécessaire que le futur employeur démontre l’absence de la compétence recherchée sur son bassin d’emploi. Les procédures sont facilitées pour une liste, établie par l’administration, de métiers dits « en tension », ce qui précisément signifie que l’on ne trouve pas les compétences sur place.
6La deuxième raison découle de la première. Les étrangers sont concentrés dans certains secteurs d’activité. Une étude récente du ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion révèle qu’en 2017, les étrangers représentaient 10 % de l’emploi total, mais près de 39 % des employés de maison, plus de 28 % des agents de gardiennage, 27 % des ouvriers non qualifiés du bâtiment, 22 % des cuisiniers, etc. Les étrangers sont surreprésentés dans les métiers difficiles ou peu valorisés du bâtiment, de la restauration et des services à la personne. Comme les salaires dans ces métiers sont notoirement plus faibles que la moyenne, un simple effet de composition pourrait conduire à penser que les étrangers font baisser les salaires. Ce serait pourtant ignorer que ces emplois sont utiles et que s’ils n’étaient pas pourvus, les autres emplois seraient peut-être moins bien rémunérés. Un exemple typique est celui des gardes d’enfants : de nombreuses études ont montré qu’elles sont facilitées dans les villes où la proportion d’étrangers est plus grande. Ceci a un effet positif sur le taux d’emploi des femmes nées sur place et, par ricochet, sur leur salaire. Ce type d’externalité engendrée par l’emploi des immigrés est typiquement ignoré des études micro-économiques, qui de fait sous-estiment les effets positifs de l’immigration.
7La troisième raison étend cette dernière raison à tous les effets macro-économiques de la migration. En particulier, nos travaux réalisés avec Ekrame Boubtane et Dramane Coulibaly insistent sur le fait que les immigrés sont en moyenne plus jeunes que le reste de la population du pays d’accueil. Cet avantage démographique se traduit par une contribution positive au solde des finances publiques. Le système de retraite est ainsi moins lourd, ce qui a tendance à réduire la pression fiscale sur les salaires. C’est bien parce qu’elle prend en compte ces effets indirects que l’analyse macro-économique conclut en général à des effets de l’immigration plus positifs que ceux évalués par les études se concentrant sur un marché ou un secteur particulier. Ainsi, il ressort que le faramineux coût économique des migrants est un cliché et que l’analyse économique contribue à le démonter.
Bibliographie
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Format
Card D., « The impact of the Mariel Boatlift on the Miami labor market », Industrial and Labor Relations Review, 1990, 43, p. 245-257.
10.1177/001979399004300205 :D’Albis H., Boubtane E. et Coulibaly D., « Macroeconomic evidence suggests that asylum seekers are not a “burden” for Western European countries », Science Advances, 2018, 4(6) : eaaq0883.
Desjonquères A., Niang M. et Okba M., « Les métiers des immigrés », Document d’études Dares, 2021, 254.
Hunt J., « The impact of the 1962 Repatriates from Algeria on the French labor market », Industrial and Labor Relations Review, 1992, 45, p. 556-572.
10.1177/001979399204500310 :Auteur
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Hippolyte d’Albis
Hippolyte d’Albis est économiste, directeur de recherche au CNRS, affecté à l’UMR Paris-Jourdan Sciences économiques (UMR 8545).
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