Chapitre XII. La sépulture campaniforme d’enfant de la Grotte Murée, Montagnac-Montpezat (Alpes-de-Haute-Provence)
p. 161-166
Texte intégral
Contexte général
Localisation et topographie
1La Grotte Murée est située sur la commune de Montagnac-Montpezat (Alpes-de-Haute-Provence), en rive droite du Verdon, affluent de la Durance en Moyenne Provence, à la limite entre les départements du Var et des Alpes-de-Haute-Provence (fig. 91). Dans ce secteur, les moyennes gorges du Verdon (Canyon de Baudinard) isolent la rivière des plateaux calcaires qui l’entourent, 50 à 100 m au-dessus.
2Perchée à 405 m d’altitude, la grotte s’ouvre à une douzaine de mètres au-dessus de la rivière qu’elle surplombe directement. L’unique accès se fait par une étroite corniche dans la falaise.
3La cavité se développe sur une vingtaine de mètres de longueur et 4 à 6 m de largeur. Un premier palier, à l’entrée (salle A), a été partiellement muré dans la période moderne et vidé de son sédiment, seule la seconde salle (salle B) a été préservée et a pu faire l’objet d’une fouille. Cette dernière constitue un second palier, 1,50 m au-dessus de la première et se développe sur une dizaine de mètres de longueur et 4 m de largeur, puis se prolonge en couloir et diverticules vers le fond (fig. 92).
Fig. 91 — La Grotte Murée (Alpes-de-Haute-Provence). Localisation du site (DAO O. Lemercier).

Fig. 92 — La Grotte Murée (Alpes-de-Haute-Provence). Plan de la grotte et localisation de la sépulture (relevé J. Courtin ; DAO O. Lemercier).

Historique des recherches et séquences d’occupation
4Restées longtemps à l’écart de la recherche archéologique, les gorges du Verdon n’ont été investies par les archéologues qu’après la Seconde Guerre mondiale avec la fouille de la Baume Bonne à Quinson, à partir de 1946, puis dans le cadre d’une importante opération de sauvetage, avec la fouille des cavités situées dans les gorges elles-mêmes, pendant les années 1950-60, par H. de Lumley (Paléolithique), J. Courtin (Néolithique et âge du Bronze) et C. Lagrand (Bronze final et âge du Fer). Cette opération était préalable à la construction de plusieurs barrages sur le cours du Verdon pour l’aménagement hydro-électrique de la rivière (Courtin, 1976).
5Découverte en 1957 par une équipe de prospecteurs, la Grotte Murée a été sondée en 1958, puis fouillée de 1959 à 1963. La sépulture campaniforme, quant à elle, a été fouillée à l’occasion de la campagne de 1960.
6La stratigraphie présente une succession d’occupations du Paléolithique moyen à l’époque moderne. Le premier ensemble (C17 à C14) est daté du Würm 1 et a livré une industrie moustérienne assez pauvre. Un second ensemble (C10 à C8) est attribuable au Néolithique moyen chasséen. Le Campaniforme est représenté par deux couches sédimentaires distinctes (C7 et C6), alors que la Protohistoire montre une succession de couches allant du Bronze moyen (C5) au Bronze final (C3 à C1). Du mobilier attribuable à l’âge du Fer et à la période gallo-romaine a été récolté dans le niveau superficiel (Courtin, 1976).
L’occupation campaniforme
7Les couches C6 et C7 livrent un abondant mobilier très diversifié correspondant à une occupation à vocation domestique. Le mobilier céramique caractéristique est représenté par une vingtaine de vases décorés et plusieurs dizaines de récipients de la céramique commune campaniforme. L’homogénéité des assemblages n’est cependant pas assurée, particulièrement pour la couche 7 qui livre de nombreux éléments céramiques et lithiques attribuables au Néolithique moyen chasséen et révèle la présence de perturbations plus ou moins importantes.
8L’occupation campaniforme, qui a fait l’objet de nombreuses publications partielles (Courtin, 1961a et b, 1962, 1967, 1974, 1976), demeure l’un des ensembles du Campaniforme rhodano-provençal les mieux connus (Lemercier et Furestier, 2009).
9La céramique décorée montre une variété d’objets et de formes (gobelets, bols, écuelles carénées et une coupe à lèvre plate épaissie et ornée). Les décors sont principalement réalisés par incision et estampage dans le style rhodano-provençal. Un unique petit récipient porte un décor pointillé mais selon une morphologie et une organisation similaires à l’ensemble de la série. La céramique commune présente un pot mono-ansé et de nombreuses petites jarres à cordon préoral, généralement de section triangulaire, dont un exemplaire est pourvu d’une ligne de perforations traversières sous le bord. Les petits récipients offrent des morphologies variées, avec des boutons et mamelons de préhension et un grand nombre de fonds plats (Lemercier, 2004a).
10Parmi les objets peu courants, une probable lampe ou brasero en céramique très grossière à base très épaisse est à noter (Lemercier, 2004a, fig. 30).
11Comme pour l’ensemble du Campaniforme rhodano-provençal, l’industrie lithique est basée sur la production de petits éclats (Furestier, 2007). Cependant, elle présente des caractéristiques typologiques sensiblement différentes. Si les segments de cercle et les microdenticulés sont bien présents, on notera l’absence des grattoirs et des pièces esquillées, habituellement dominants. Enfin, les armatures, d’ordinaire rares, représentent ici plus de 40 % de l’outillage, ce qui pourrait signifier une différence de statut du site (chasse ?).
12L’outillage en matière dure animale se limite à une aiguille à chas plate et un poinçon présentant deux encoches dans sa partie proximale. La parure comprend deux boutons ronds à perforation en « V » dont un en ambre balte (Gardin, 1998), une cheville fusiforme à perforation médiane en test de spondylus, une plaquette en défense de sanglier présentant deux perforations, deux pendeloques et une perle discoïde en test de pectunculus, une pendeloque en test de murex, une pendeloque en os, un anneau en roche dure polie, deux ammonites percées, un fragment de brassard d’archer (une perforation conservée) en grès et deux canines de loup percées. On remarque la présence de nombreuses petites coquilles marines (Dentalium, Cypraea, Colombella, Conus). Les objets métalliques se limitent à quatre alênes bipointes à section carrée en cuivre, de 5 à 12 cm de longueur.
13Les déterminations archéozoologiques ont montré la présence dominante de moutons et de chèvres sur les bœufs et les porcs. Le cerf élaphe, le sanglier et les grands caprinés font partie des espèces chassées. La présence de semences de céréales carbonisées (blé et orge) est attestée.
La sépulture
La structure
14Il s’agit d’une petite fosse, bien distincte, creusée au pied d’un gros bloc au centre de la salle B (voir fig. 92). Le corps est déposé sur des pierres plates et un gros fragment de céramique appartenant à une coupe non décorée à fond plat (fig. 93). La fosse semble s’ouvrir à l’interface des couches C6 et C7, et a été creusée aux dépens des couches C7 et C8.
15Le corps repose sur le côté droit, bras et jambes repliés, sans être toutefois en position fœtale stricte (fig. 94). Il est orienté est-ouest, la tête à l’est, le regard dirigé vers le nord-ouest. Les os semblent avoir été remobilisés, mais la décomposition s’est produite en espace confiné.
Fig. 93 — La Grotte Murée (Alpes-de-Haute-Provence). Plan de la sépulture (relevé J. Courtin ; DAO O. Lemercier).

Fig. 94 — La Grotte Murée (Alpes-de-Haute-Provence). Vue générale de la sépulture (cliché J. Courtin).

16Sur la tête du squelette se trouvait un demi-bol à fond cupulé non décoré. En arrière du dos de l’individu était déposé un petit vase intact décoré de style rhodano-provençal. Entre les jambes étaient placées deux lames en silex blond provenant d’un même nucléus. Sous le bassin, une petite hache polie en roche verte (fig. 95) et une boule d’ocre rouge ont pu être observées.
Le mobilier archéologique
17Le vase associé au dépôt funéraire est une petite écuelle à profil en « S » et à fond plat, de 8 cm de diamètre à l’ouverture et de moins de 10 cm de diamètre maximum, avec une hauteur de moins de 5 cm. Son décor est composé d’une unique bande horizontale formée d’un motif central de trois lignes décalées de losanges estampés, encadré au-dessus et au-dessous d’une bande de hachures incisées. Sous cette bande horizontale, de courtes bandes verticales en pendentif sont formées de trois lignes verticales et décalées d’impressions ovalaires estampées (fig. 96, no 1).
18Le vase posé sur la tête de l’individu est un bol hémisphérique à fond cupulé non décoré, de 10 cm de diamètre à l’ouverture et moins de 6 cm de hauteur (fig. 96, no 2).
Fig. 95 — La Grotte Murée (Alpes-de-Haute-Provence). Vue du fond de la structure avec les deux lames de silex et la petite hache polie (cliché J. Courtin).

Fig. 96 — La Grotte Murée (Alpes-de-Haute-Provence). Mobilier céramique de la sépulture (dessins J. Courtin et O. Lemercier).

19Le gros fragment de céramique disposé dans la fosse et sur lequel sont déposés les membres postérieurs de l’individu inhumé appartient à une grande coupe à fond plat, assez épaisse, à lèvre arrondie, de 32 cm de diamètre à l’ouverture pour 11 cm de hauteur (fig. 96, no 3).
20La sépulture a livré deux petites lames remontantes, débitées par percussion indirecte sur petit nodule de silex blond probablement bédoulien (fig. 97, no 2). La production laminaire n’étant plus développée par les Campaniformes (Furestier, 2007), ces deux éléments constituent un dépôt exceptionnel pour le Midi méditerranéen.
21Une hache polie et une boule d’ocre rouge étaient déposées sous le corps inhumé. La petite hache polie en roche verte est de forme rectangulaire symétrique (4 cm de longueur, 2,5 cm de largeur au tranchant et 2,3 cm au talon), avec des côtés rectilignes, un tranchant convexe symétrique vu de face et un talon légèrement concave qui semble percuté. Le tranchant et les faces sont vraisemblablement polis. Par contre, un des côtés semble bouchardé (fig. 95).
22Les éléments de parure se composent de deux dentalium et d’une petite pendeloque arciforme en test de pectunculus de 5 cm de longueur (fig. 97, no 1).
Les données anthropologiques
23L’ensemble du squelette a été recueilli, mais seuls les os longs et la mandibule ont pu être étudiés, le squelette céphalique étant réduit à des fragments irrécupérables.
24La stature de l’individu a pu être estimée à 53,1 cm, à partir de la mesure des os longs. L’estimation de l’âge a été réalisée à partir de diverses approches (âge dentaire, stade d’évolution du canal mandibulaire et du canal de Serres, évolution du temporal et stature). Sur la base de ces études, on peut admettre un âge compris entre quinze jours et trois semaines après la naissance (Bouville, 1973).
Fig. 97 — La Grotte Murée (Alpes-de-Haute-Provence). Parure et lames en silex de la sépulture (dessins J. Courtin et R. Furestier).

25Les éléments squelettiques semblent normaux. Aucune trace pouvant indiquer une malformation ou une pathologie quelconque n’a pu être mise en évidence. L’état de fragmentation des os ne donne lieu à aucune possibilité de déceler un (ou plusieurs ?) traumatisme ante-mortem. La cause de la mort demeure donc énigmatique.
Synthèse
26Il s’agit donc ici d’une sépulture en fosse simple livrant les restes d’un nouveau-né, accompagné d’un dépôt funéraire, et en relation avec l’occupation domestique du site au moment du Campaniforme récent rhodano-provençal. L’orientation du corps est-ouest rapproche cette inhumation des tombes d’enfants connues aux Barres à Eyguières (Bouches-du-Rhône) et aux Juilléras à Mondragon (Vaucluse), respectivement en contexte campaniforme et épicampaniforme. La présence de mobilier associé à un très jeune individu semble en revanche beaucoup moins fréquente.
27De fait, l’implantation de cette sépulture au sein d’un habitat ne paraît pas discriminante quant à son caractère sépulcral. D’une part, parce que les implantations de sépultures d’adultes « isolées » au sein de contextes domestiques subcontemporains sont également connues (par exemple, à La Fare [O. Lemercier et al., ce volume, chap. XI, p. 145-159]) et, d’autre part, parce qu’elle présente tous les éléments (offrandes, disposition, architecture et signalisation) caractérisant d’autres sépultures individuelles campaniformes, telle cette tombe de la Grotte Murée destinée à accueillir un enfant mort en période périnatale.
Auteurs
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Jean Courtin
Courtinjean@wanadoo.fr
Directeur de recherche honoraire au CNRS Le Jonquier F - 83690 Salernes
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Claude Bouville
claude.bouville@laposte.net
CNRS
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Olivier Lemercier
olivier.lemercier@u-bourgogne.fr
Université de Bourgogne UMR 5594, ARTeHIS Bâtiment Sciences-Gabriel 6, boulevard Gabriel F - 21000 Dijon
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Robin Furestier
robin.furestier@oamed.fr
Oxford Archéologie ZAC La Louvade 115, rue Merlot F - 34130 Mauguio
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Nathalie Lazard
nath.lazard@free.fr
UMR 6636 LAMPEA 18, La Pommeraie F - 04130 Volx
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